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Full text of "La Revue mondiale"

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THE UNIVERSITY 
OF ILLINOIS 
LIBRARY 




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i and m avaiiaWe ONUNE. 






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LA REVUE 

(Ancienne REVUE DES REVUES) 



Directeur-Rédacteur en chef : JEAN FINOT 






"VOLUME XXXVII 
1901 

(DEUXIÈME TRIMESTRE 



PARIS 

la, Avenue de l'Opéra, 13 



INDEX GENERAL 

ALPHABÉTIQUE ET ANALYTIQUE DES ARTICLES 



ANNÉE 1901. — 2 e TRIMESTRE 



Aérienne (Nouveaux progrès de la navigation) en 
France et à l'étranger, 518. 

AlDert Engstroem, 531. 

Amour (L') et la famille dans le monde des oi- 
seaux, 204, 317. 

Amours d'un jour, poésie, 60. 

Analyses des Revues françaises et étrangères, 
101, 204, 330. 448, 561, 679. 

Ancienneté (L'i du Nouveau-Monde, 52. 

Anglican Un), 82. 

Art (L') devant le Socialisme, 129. 

Artistique (Le Prolétariat', 117 

Aventure (Etrange), nouvelle, 311. 



Bashkirtsefï (Nouveau journal inédit de Marie), 
619. 



Calendrier (Projet de réforme du), 233. 

Caricatures politiques, 114, 229, 345, 461, 578, 
689. 

Celle qui aimera toujours, poésie, 628. 

Charmettes (Les) et l'idylle amoureuse de Jean- 
Jacques, 414. 

Chinoise (La mentalité), 369, 509. 

Comment mesurer la sensibilité, 549. 

Conquêtes (Les deux nouvelles) de la Sérothéra- 
pie, 268. 

Contre l'orthographe, 65. 

D 

Daumier (Honoré), 645. 

Dauphin (Un faux) et la police du roi Louis XVIII, 

190. 
Débuts (Les) inconnus d'Emile Zola, 614. 
De la place que la Poésie doit avoir dans la vie, 

465. 
Deux chapitres inédits de « Résurrection », 610. 
Domaine (Le) forestier colonial de la France; sa 

décadence, 280, 402. 

E 

Edison (La nouvelle merveille d'), 442. 
Emile Zola (Les débuta inconnus d . 614. 
Enchantement ^Le soir d'), poésie, 59. 
Enfants (La fin des), 307. 
oem (Albert), 531. 
Enquête Réflexions sur P), 608. 
Epopée L') française et la reine Wilhelmine, 20. 
Etrange aventure, 311. 

F 

Fabrique [Paris) centrale des réputations liltô- 

274. 



Famille (L'Amour et la) dans le monde des oi- 
seaux, 204, 317. 

Faux (Un) dauphin et la police de Louis XVIII, 
499. 

Femmes (Les) de la Renaissance, Vittoria Colonna, 
139. 

Feu (La chanson du), poésie, 627. 

Fil (La lumière sans), 61. 

Fin (La) des enfants, 3u7. 

Forestier (Le domaine) colonial de la France: sa 
décadence, 280, 102. 

Froid (Le), 540, 654. 

H 

Histoire du Luth (Le Pipaki ou F), 165. 
Historique (Revue), 299. 

I 

Idylle (Les Charmettes et Y) amoureuse de Jean- 
Jacques, 414. 

11 est jeune, poésie, 629. 

Impressionisme (La revanche de F), 379. 

Inédits (Deux chapitres) de « Résurrection », 
610. 

Italie (Le mouvement littéraire en), 672. 

Intellectuel (Le couple) dans le roman russe, 192. 



Jean-Jacques (Les Charmettes et l'idylle amou- 
reuse de), 414. 

Jeunes (La littérature des) et son orientation 
actuelle, 36. 

Jeunesse française (Les Tendances sociales, poli- 
tiques, religieuses de la), 581. 

Jour ( Amour d'un), poésie, 60. 

Journal (Nouveau) inédit de Marie Bashkirtsefï, 
619. 



Langue (La) parlementaire, 1. 

Ligue (La) des Rois, 349. 

Littérature (La) des jeuues et son orientation 

actuelle, 36. 
Livres français (Revue des derniers), 94, 212, 552, 

666. 
Louis XV11I (Un faux dauohin et la police du 

roi), 499. 
Lumière (La) sans fil, 61. 
Luth (Le pipaki ou l'histoire du), 165. 

M 

Martyrologe (Le) polonais en Prusse, 482. 
Mentalité chinoise (La), 509. 
Mesurer (Comment) la sensibilité, 549. 
Merveille (La nouvelle) d'Edison, 442. 
Moteur (Le nouveau) solaire, 294. 






LA REVUE 



Mouvement littéraire (Le) en Italie, 672. 
Musicale [Revue . 115. 

N 

Navigation aérienne (Nouveaux progrès de la) en 
France et à 1 étranger, 518. 

site absolue, nouvelle, 129. 
Nouveau journal inédit de Marie Rashkirtself, 

u-Monde (L'ancienneté du), 52. 
Nouveau Le) moteur solaire, 294. 
Nouvelle (La; merveille d'Edison, 412. 
Nouvelles l. es deux 1 conquêtes de la Sérothé- 
rapie. 



Oiseaux (L amour et la famille dans le monde 

des), 204, 317. 
Orthographe .Contre 1'), 65. 



Bris, fabrique centrale des réputations litté- 
raires, 274. 

Parlementaire (La langue), 1. 

Patriotisme (Le) russe, 247. 

Pensées inédites sur le sens de la vie, 364. 

Pipaki (Le) ou l'histoire du luth, 165. 

Poésie De la place que laj doit avoir dans la vie, 
465 

Poésies : Le soir d'enchantement, 59. 

— : Amour d'un jour, 60. 

— : La chanson du feu, 627. 

— : Celle qui aimera toujours, 628. 

— : Il est jeune, 629. 

Polonais (Le martyrologe) en Prusse, 482. 
[Projet de Réforme du Calendrier, ^33. 

prolétariat (Le y artistique, 117. 
rProphétique(La valeur) du rêve, d'aprèsla psycho- 
logie contemporaine, 630. 

Psychologie de la Pudeur, 392. 

Pudeur (Psychologie de la), 392. 

R 

Réflexions sur l'enquête, 608. 

Renaissance (Les femmes de la), Vittoria Colonna, 

Réputations littéraires (Paris, fabrique centrale 

des), 274. 
I Résurrection » (Deux chapitres inédits de), 

610. 
Revanche (La) de l'impressionnisme, 379. 
Rêve (La valeur prophétique du) d'après Ja 

chologie contemporaine, 630. 
Revue des derniers livres français, 94, 212, 552, 

historique, 299. 
Revue musicale, 145. 
Rois La ligue des). 349. 



Roman russe (Le couple intellectuel dans le), 

192. 
Russe (Le patriotisme), 247 



Salons de 1901 (Les). La Revanche de l'impres- 
sionnisme, 379. 

Sens de la vie (Pensées inédites sur le), 364. 

Sensibilité (Comment mesurer la), 549. 

Sérothérapie (Les deux nouvelles conquêtes de 
la), 268. 

Socialisme (L'art devant le), 129. 

Solaire (Le nouveau moteur), 29-1. 



Tendances (Les) sociales, politiques et religieuses 

de la jeunesse française, 581. 
Théâtre (Le) et la Vie, 96, 324, 557. 
Tigrane Yergate, 149. 

u 

Un Anglican, 8?, 180. 

Un faux dauphin et la police du roi Louis XVI II, 
499. 



Valeur (La) prophétique du rêve, d'après la 

psychologie contemporaine, 630. 
Vie (Le théâtre et la), 96, 324, 557. 
Vie (De la place que la poésie doit avoir dans la), 

465. 

w 

Wilhelmine (L'épopée française et la reine), 20. 
Y 

Yergate (Tigrane), 149. 



ANALYSE DES REVUES 

FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 

Revues Allemandes, 220, 454, 686. 

— Anglaises et Américaines, 106, 336, 566. 

— Art (d 1 ), 112, 341, ?>72. 

— Espagnoles, 221, 573. 

-- Françaises, 101, 214, 330, 448, 561, 679. 

— Hongroises, 222. 

— Italiennes, 113, 342,574. 

— Japonaises, 223, 456. 

— Néerlandaises, 226, 410, 687. 

— Polonaises, 344. 5i5. 

— Russes, 227, 576. 






INDEX GÉNÉRAL 



Ta.k>le des ■A.uite-u.r's 



Allais (Henri), 499. 
Aimeras Henri d'), 614. 
Aubusson [Magaud d'), 204, 317. 

B 

Bain ville {Jacques), 603 
Bashkirtseff {Marie), 619. 
Bazalgette {Léon), 598. 
Bazirè {Henri ), 588. 
Beaumer (*naré), 599. 
Bérenger [Henry*, 96,324, 557. 
Boncour {./.-Paul), 591. 
Bongrand {Jules), 589. 
Bonnet (Jules), 20. 
Buff'enoir (Hippolyte), 414. 



Caye {Georges), 523. 
( ase [D' L.), 61. 
C7*a?*tes ( J . Ernest), 1. 
Charpentier (Léon\ 165. 
Choisy Gaston), 672. 
Collaborateur* de la Bévue, 552, 
666. 

D 

Deherme {Maurice), 593. 
/' Ifay, 212. 
Dubuc, :.9l 

Dumoulin Maurice), 299. 
' /'</<//), 583. 



Flammarion {Camille), 233. 

G 

Girod-Genet {Lucien), 280, 402. 
Grec;h {Fernand), 604. 



Jeunesse {Ernest La), 604. 
Jourdain {Frantz),645. 

K 

Kahn {Gustave), 36. 
Karageorgewitch {Prince B.), 531. 
Koroienko (Wladimir), 4S9, 540, 
654. 



La Bochefoucauld {Comte Ga- 
briel de), 82, 180. 
Latouche-Tréville, 52. 
Ae Blond {Maurice), 606. 
Letourneau {Ch.), 369, 509. 

M 

Magre {Maurice), 607. 
M aminé (D.), 307. 
Marcel {Pierre), 117. 
Mauclair {Camille). 129, 379. 
Mélinand Camille), 392. 
Montfort {Eugène), 60y. 
Aiim/s {Eugène), 139. 



N 

Neuville [D* A. de), 549. 
Norvins {L. de), 349. 

P 

Parsons {Léon), 596. 
Pelissier (Georges), 94. 
Perdriel-Vaissière, 59. 
Pi'mm (#.), 63u. 
Plommet {Henri), 585. 
Potocki {Antoine), 482. 

R 

Benard {Auguste), 65. 
Béveillaud{i.), 583. 
Bichou (Jean), 587. 
JRomme (D' H.), 2i8. 
/fowx (G.), 294, 442, 530. 

S 

Sangnier (Marc), 598. 
SawitcA (G.), 247. 
Saint-Georges de Bouhélier, 601. 
Souday {Paul), 445. 
Sta/)/er (PawJ), 274, 465. 
Star ko ff {Véra), 192. 



Tofctfoï (Léon), 364, 610. 
Trarieux {Gabriel), 607. 

V 

Vacaresco {Mlle Hélène), 627. 
Vaschide {N.), 630, 



Typ A IMVY. 



Téléphone. 



! 



T T î T 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 




i 'il existe vraiment une langue parlementaire, c'est ce 
dont il n'est pas permis de douter. Et il faudrait, au 
contraire, être surpris qu'il n'y en eût pas. Le Parlement, 
en effet, avant d'être une assemblée législative est une 
sorte de groupe social' composite ; c'est donc par un 
phénomène normal qu'il se constitue une langue particulière comme 
font, volontairement ou involontairement, tous les groupes sociaux. 
Oui, chaque groupe social a un vocabulaire spécial créé par la spé- 
cialité même des objets dont il s'occupe; et ce vocabulaire spécial 
suscite bientôt une syntaxe spéciale et l'un et l'autre engendrent une 
langue spéciale. Mais comme le Parlement est, en somme, le lieu où 
se rencontrent, où aboutissent tous les objets d'études, tous les 
sujets de discussions, comme il est l'endroit où s'opère, pour les 
insinuer dans les lois, une vulgarisation universelle des questions 
qui accaparent l'attention et absorbent l'esprit des hommes, il est 
naturel que tous les vocabulaires, toutes les langues le traversent, y 
déposent des alluvions qui, accumulées, forment — avec des élé- 
ments assez hétérogènes et se combinant comme ils peuvent, s'ils 
peuvent — la langue parlementaire. 

Si les divers sujets à l'étude desquels se consacre le groupe parle- 
mentaire expliquent ces alluvions de mots, de phrases, de tour- 
nures et de constructions grammaticales dans la langue que les 
politiciens parlent, il est évident que l'extraordinaire diversité des 
origines de ces politiciens accentue encore, pour ne pas dire qu'elle 
l'aggrave, l'hétérogénéité et par conséquent, l'originalité de la lan- 
gue politique. — Diversité des origines sociales. Le parlement est un 
agrégat singulier de propriétaires, d'ouvriers, de paysans ou d'indus- 
triels, d'avocats, de professeurs, de prêtres, ou d'ingénieurs, et 
même de savants, de médecins ou de pharmaciens, et chacun de 
ces individus emploie le vocabulaire, parle la langue du paysan, de 
l'iugénieur,du pharmacien, du médecin, etc., ce qui, en fin de compte, 
incline chacun à parler une langue de sous-vétérinaires. Il parle cette 
langue quel que soit le sujet sur quoi il parle. Le médecin parle de 
conseillers prudhommes avec un langage de médecin; c'est avec un 
langage d'ingénieur que l'ingénieur parle de bons d'importation, 
comme le marin s'exprime sur les grèves en termes usités dans 
la marine, comme l'homme d'esprit, si son groupe social avait quel- 
que mandataire au Parlement, parlerait de l'industrie des betteraves 
avec le langage de l'homme d'esprit. — Diversité des origines locales. 
Toutes les provinces de France sont représentées au Parlement. Et 
ces représentants bizarres à qui la centralisation parisienne n'enlève 

1901. — 1 er Avril. I 



point leur originalité terrienne, apportent à la Chambre toutes tes 
expressions locales comme tous les accents locaux. Et voilà de quoi 
composer une langue parlementaire très significative en sa variété! 

On dira d'ailleurs qu'au cours de l'histoire, cette langue parle- 
mentaire se transforme — ce qui prouve bien qu'elle existe. On dira 
que l'éloquence parlementaire d'aujourd'hui est toute différente de 
l'éloquence parlementaire de 1820, de 1830, de 1848, qu'elle a non 
seulement des gestes, des attitudes, des intonations, mais encore 
qu'elle emploie des formes, des mots différents. Gela est vrai, et les 
raisons de cette évidente transformation sont trop nombreuses et 
trop facilement saisissables pour qu'il y ait lieu d'y insister. Cette 
transformation de la langue oratoire des parlements est le premier 
témoignage, la preuve des modifications mêmes de l'esprit public, 
de l'âme nationale. 

Mais je n'ai pas dessein d'étudier ici les causes de l'existence 
d'une langue parlementaire, ni pourquoi cette langue évolue et se 
métamorphose au cours des années. L'objet que je me propose est 
moins vaste, plus précis. Je veux observer et faire observer ce que 
deviennent, dans la langue dont les politiciens ont coutume de se 
servir, les mots et les règles dont l'ensemble constitue notre langue. 
Je veux, en somme, étudierla langue parlementaire dans ses rapports 
avec la langue française. C'est de la philologie comparée, ni plus ni 
moins. Et d'abord il convient d'affirmer que l'une de ces langues, en 
dépit des apparences, conserve encore des rapports avec l'autre. Oui, 
parmi et malgré des déformations étranges et de toutes sortes, des 
rapports accessoires et lointains persistent entre les deux. 11 est incon- 
testable que les politiciens sont extrêmement ignorants de la langue 
française. Si on les accuse d'avoir un penchant à parler de tout sans 
en rien savoir, il faut aussi constater en eux une tendance irrépres- 
sible à tout dire incorrectement, et même, à communiquer à leurs 
incorrections hardies — d'une hardiesse qui s'ignore — une appa- 
rence perpétuellement comique. Mots détournés de leur signification 
réelle, assemblage arbitraire d'expressions incohérentes, phrases, 
périphrases, métaphores désordonnées, ensemble d'incorrections de 
toutes catégories et traditionnelles, que le jeune parlementaire 
emprunte avec déférence du parlementaire plus ancien : voilà ce dont 
est faite la langue parlementaire, l'incorrection sous toutes ses formes 
et tous ses aspects, avec toutes ses complications et tous ses perfec- 
tionnements et raffinements possibles, est le vice constitutionnel de 
lalangue despoliticiens. Cela est tellement vrai que si nous cherchons, 
pour les donner en exemple, les incorrections les plus magnifiques et, 
par conséquent, les plus caractéristiques, nous les découvrons le 
plus fréquemment, et nous les découvrons en foule dans les dis- 
cours des parlementaires les plus illustres, et même, ou surtout, des 
parlementaires qui affectent très volontiers de posséder une culture 
littéraire complète et profonde. Gambelta, de Lreycinef, Léon Bour- 
geois, Pelletan, Yiviani, (fautres eneore nous fournissent une. jiiulti- 
tud€ «l'iiirorreelionsde toute branlé. Il nVn laul rien conelnre nuit n 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 3 

eux (1), mais constater que c'est là une preuve irréfutable que les 
politiciens sont naturellement enclins à exprimer leurs idées en une 
langue essentiellement irrégulière qui, à la vérité, ne présente qu'un 
très petit nombre de caractères communs avec la langue française. Le 
mal est grand parce que les politiciens, inhabiles à exprimer complè- 
tement leurs idées, en arrivent à se contenter d'idées incomplètes. 
Leur ignorance de la langue française les entraine à l'insuffisance 
de leur pensée politique. 



Si je m'appliquais à écrire comme les politiciens parlent, je devrais 
dire immédiatement à la façon de l'un d'eux : « Je veux présenter 
« quelques observations sur un fait qui semble dominer le fond de 
« ce débat. » Ce fait qui domine le fond, sans que cela ne l'empêche 
de dominer la surface du débat, le voici : l'armature même de leurs 
développements oratoires est faite de formidables incorrections. Yeu- 
lent-ils commencer un discours, le terminer, joindre les parties de 
l'argumentation, préciser un détail, annoncer simplement qu'ils vont 
lespréciser, ranimer l'attention mourante des auditeurs... en d'autres 
termes, veulent-ils exprimer une de ces idées qu'on est conduit à 
exprimer avec des mots identiques cent fois en un jour, vingt fois en 
un discours, les expressions qu'ils emploient, qu'ils produisent et 
qu'ils reproduisent sont immanquablement des incorrections essen- 
tielles. Et plus ces expressions, donc plus ces incorrections varient, 
plus elles s'aggravent. 

D'abord ils « posent des questions ». Et je n'y vois aucun inconvé- 
nient. Mais leur est-il permis de dire après M. Yiviani : « Je voudrais 
« poser les termes de la question...» Si la question, en français, a 
des termes, je ne crois pas qu'on puisse poser les termes de la ques- 
tion. Quoi qu'il en soit, M. Cunéo d'Ornano a dessein de « soumettre 
une question au gouvernement, et M. Ribot affirme : « Je pose la 
question sur a son véritable terrain. » Mais quand un député explore 
le terrain véritable sur lequel est posée la question', il s'aperçoit bien vite 
que : « la question a des côtés. » Alors, il les « aborde ». Il parle volon- 

(1) 11 est possible, au surplus, que je cite peu d'orateurs des partis conserva- 
teurs, antirépublicains. Mais cela est tout naturel. Les orateurs de ces partis 
sont de moins en moins nombreux. Ils vivent la vie parlementaire avec une 
activité médiocre et insuffisante pour qu'ils puissent vraiment adopter la langue 
propre des politiciens qui sont assidûment politiciens et ne veulent être que 
politiciens. En outre, leurs orateurs habituels (de Mun, Jacques Piou, Gochin) 
pratiquent encore l'éloquence littéraire, académique. Ils parlent à peu près comme 
des livres puisque, en eli'et, leurs discours sont écrits (etc., etc.). Si donc, étu- 
diant la langue parlementaire, je constate surtout les délits flagrants de 

M. Viviani, ou Pelletan, ou de Frcycinet il serait, je le proteste, excessif 

d'affirmer que leurs principes sont d'autant plus mauvais que leurs expressions 
sont moins irréprochables. Oui, sans doute, cette affirmation serait puérile en 
son exagération. Aujourd'hui les partis politiques et sociaux ont assez d'argu- 
ment' à s'opposer les uns aux autres pour qu'il ne soit pas nécessaire d'invoquer 
contre ceux-ci ou contre ceux-là la forme même dont leurs idées sont revêtues. 



4 LA REVUE 

tiers du « côté politique de la question ». Ailleurs, il dit : « Il est 
« dangereux d'aborder les questions économiques par le petit côté. » 
C'est donc par le grand côté qu'il faudra opérer cet abordage. Mais 
là, que d'obstacles! En effet, « de quelque côté qu'on prenne la ques- 
<( tion » — et vraiment, on ne sait par quel côté ou par quel bout |la 
prendre, — on s'aperçoit que « cette question touche à des intérêts mul- 
« tiples ». Contacts fâcheux! Et qu'en résulte -t il? Hélas! «noussom- 
« mes, en ce qui touche ce point, dans une situation extrêmement 
,< difficile ». Les points de la question, les côtés de la question ou bien 
les branches de la question, car comme dit Gatineau : « La cessation 
« de poursuites n'est pas une branche de la grande question de l'am- 
nistie. » Points, côtés ou branches, comment se tirer d'affaire ! Le plus 
sage serait de s'abstenir. Et au lieu de « prendre la parole dans une 
question »,on constaterait simplement : « l'apaisement se fait sur ces 
questions ». Il faut bien, en effet, que, dans le langage parlemen- 
taire, l'apaisement se fasse sur quelque chose, sur un point, sur un 
côté, sur une question, ou sur autre chose. M. de Freycinet, qui est 
philosophe, vous dira : « Nous croyons meilleur de ne pas pour- 
ce suivre en ce moment la. solution de cette question. » Effectivement, 
une poursuite est toujours pénible, et particulièrement la poursuite 
d'une solution. Au surplus, une poursuite pareille pourrait ne pas 
aboutir puisque, comme le dit M. Viviani : « Jamais loi ne souleva, 
« dans un ordre si élevé, au point de vue juridique, politique et social, 
« tant de questions complexes et délicates ». A être soulevées par la 
loi dans un ordre si élevé, les questions risqueraient fort de tomber 
de haut. Il faut donc s'entendre: tout le monde aspire à s'entendre. 
Ainsi, « je suis sûr d'être d'accord avec votre propre sentiment 
« en vous demandant de déclarer que non seulement vous n'avez 
« pas tranché la question dans un sens opposé au nôtre, mais 
« encore que... » car on peut trancher les questions, et les tran- 
cher dans des sens différents : d'ailleurs, on emploie pour les 
mieux trancher, le scapel de l'analyse... Mais on se lasse de tout, 
même de « trancher des questions » ; il peut être plus agréable de 
« trancher une situation». M. Dussaussoy nous yconvie: « Messieurs, 
« mon amendement est modeste. Je trouve son origine dans une 
• situation qui malheureusement n'a pas été tranchée. » Finissons-en 
puisque, d'autre part, « la commission est saisie d'une question 
considérable ». Ah! puisse-t-elle revenir de son saisissement ? 
et puisque M. Waldeck-Rousseau, qui ne fait jamais rien comme les 
autres, se met à « établir la genèse de la courbe décrite par la ques- 
a tion ». La genèse d'une courbe que décrit une question: langue 
parlementaire, ô poésie! Au reste, « quand les grosses questions 
c de douanes se présenteront », il faudra être prêt à accueillir ces 
bonnes grosses questions. Finissons-en, ai-je dit, avec ces questions! 
Mais n'omettons pas cette heureuse et audacieuse combinaison de 
mots qui n'a pas médiocrement contribué à la fortune politique de 
M. Mougeot : " On veut nous faire voler sous le « régime de l'inexac- 
itude de la position de la question! » Comparez et jugez! 



LA LANOIE PARLEMENTAIRE 5 

Mais les questions appellent les problèmes, « les questions corn- 
u plexes, Les redoutables problèmes ». El «de quelque côté qu'on 
« tourne ou qu'on retourne les problèmes » (Gambetta), ce n'est pas 
une petite affaire. C'est pourquoi l'orateur s'écrie : « Je rentre dans 
le débat » à moins qu'il ne dise : «J'entre dans l'examen ». Il assure: 
« Je veux m'enfermer exclusivement dans les explications qui me 
« sont demandées ». 11 risque de n'en pas sortir. Il en sort cepen- 
dant puisque qu'un autre reprend : « L'orateur aurait dû se renfermer 
« dans la critique qu'il adresse au gouvernement ». Est-il plus 
agréable d'être enfermé dans une critique ou dans une question que 
dans le glorieux dilemme de M. Charles Dupuy? Mais M. Léon Bour- 
geois, prouvant qu'on peut aussi être renfermé dans un point, déclare : 
« Je veux me renfermer dans le point particulier que je traite ». 

Bref, l'orateur consciencieux examine « une proposition qui répond 
« à une pensée » ou « les idées qui sortent des délibérations ». Il 
u dit : « Ce sont autant de points d'interrogation qu'auraient à 
« résoudre ceux auxquels on tend aujourd'hui la main. » Résoudre 
des points d'interrogation : c'est bien le cas de mettre un point 
d'exclamation î Mais on ne l'écoute guère, alors qu'il s'ingénie « à 
« bâtir un raisonnement sur un recensement » et quelqu'un s'écrie : 
« Laissez l'orateur poursuivre sa discussion » ou même : « Laissez 
poursuivre l'orateur î » Est-ce un souvenir du Panama ? Mais tel 
orateur insiste, car il veut « montrer à son parti la voie dangereuse 
« où on l'engage » (Ribot), ou bien parce que le temps presse : « Il y 
« a bien des années déjà que le projet actuel pèse comme une lourde 
« menace sur les populations dont je suis le défenseur. » Et le projet 
est aussi lourd que la menace. Cependant, un autre orateur vient 
lire « une lettre qui est la consécration d'une pensée » (Gatineau), 
d'où il résulte qu' « on a rattaché le projet de loi à une conception 
« supérieure ». Au reste, pour que ce projet soit solidement rattaché 
à cette conception supérieure, on s'est décidé « à prendre définitive- 
« ment la formule du principe des grandes commissions ». Et, quand 
on a pris et compris la formule du principe, on arrive à connaître 
« quelle est l'œuvre essentielle que nous devons poursuivre » (Gam- 
betta). Mais lorsqu'on poursuit l'œuvre, ce n'est pas l'heure de plai- 
santer, car « c'est une nécessité morale qui se>pose devant soi » (Léon 
Bourgeois) et rien n'est plus impérieux pour un homme qu'une 
nécessité qui se pose devant lui, surtout lorsque la nécessité qui se 
pose est une nécessité morale. Voilà ! Est-il besoin de résumer ou 
de conclure ? M. Bourgeois dirait : « Messieurs, résumons cette vue 
« que je viens de jeter sur le travail parlementaire ! » Quant à moi, 
si je veux résumer la vue que j'ai jetée sur le langage parlementaire, 
je dirai : il est donc bien démontré que les phrases qu'emploient les 
orateurs parlementaires pour annoncer, préciser, résumer, clore les 
développements de leurs discours, que les phrases d'exposé, de 
fonction sont perpétuellement incorrectes et bien faites pour cho- 
quer violemment les lettrés, les grammairiens, les cuistres, les 
hommes d'esprit et les hommes de goût. 



J.A REVUE 



Malheureusement, la langue parlementaire n'est pas plus régu- 
lière dans les développements même des discours. Ayons le courage 
d'avouer qu'elle devient d'autant plus barbare que les orateurs 
s'appliquent davantage à la rapprocher de la langue littéraire. Igno- 
rance de la signification et de la valeur des mots, assemblages de 
mots imprévus et qui se heurtent, épithètes inconsistantes, figures 
insensées, folies grammaticales ; on est contraint d'affirmer que les 
députés les plus révolutionnaires ont plus de mesure dans leurs opi- 
nions que dans leurs incorrections. 

M. Viviani dirait : « Si je rentre dans la matière où nous nous agi- 
« tons (oh ! rentrer dans une matière où l'on s'agite) je trouve... » je 
trouve, pour ma part, je constate un dédain trop continu des règles 
élémentaires. 11 semble vraiment que les politiciens veuillent réfor- 
mer les lois de la langue française, ou bien, comme dit l'un d'eux 
« faire circuler un souffle moderne dans les vieilles méthodes qu'il 
« faut rajeunir ». Mais ce souffle qui circule dans les méthodes gram- 
maticales est plutôt malsain, car il les anéantit sans les rajeunir. 
D'ailleurs, les méthodes sont catégoriques, et veulent le rester ; 
acceptons donc le conseil de M. Trouillot disant : « Il ne faut pas 
ouvrir la porte au vague des interprétations. » 

Et doit-on insister sur le vague des interprétations auquel on a 
ouvert la porte ? L'un nous dit : « Si vous poursuivez les consé- 
quences...» Hélas ! et Gambetta, holà ! nous dit encore : « Mon but 
« a été de poursuivre, par une politique systématique, l'union in- 
« dissoluble de ceux qui travaillent et de ceux qui possèdent. » Et 
aussi, ils poursuivent un but qu'ils visent rarement et qu'ils ne 
frappent jamais. Et Léon Say dit au contraire : « Quand la démocra- 
te tie a poursuivi l'égalité et la justice, elle s'est appuyée sur ce que 
« j'appellerai l'esprit économique. » Appelez cela comme il vous 
plaira, mais peu de gens croiront qu'on puisse poursuivre les consé- 
quences, poursuivre l'union, poursuivre la justice... et considérant 
cette manie de poursuites, on ne répétera pas l'interruption d'un 
parlementaire que nous entendîmes tout à l'heure : « Laissez pour- 
suivre l'orateur ! » 

On le laisse poursuivre néanmoins. Et tandis que les uns recher- 
chent la solution, M. d'Estournellcs, plus audacieux, « entreprend la 
« solution » des problèmes : « Je ne vois qu'une conférence qui 
« puisse entreprendre la solution de pareils problèmes. » C'est une 
grave responsabilité. Et M. Pelletan dira : « Les responsabilités, il 
« faut les appliquer ou les partager vous-mêmes. » Partager les 
responsabilités, cela est possible ; mais les appliquer, cela est impos- 
sible en bon et même en mauvais français. Peu importée M. Pelletan 
qui, parlementaire très adroit, orateur estimable pour son talent, esprit 
curieux de toutes choses et même des choses littéraires, a acquis au 
Ion;.' dfi ses nombreuses aaa£0S de vie politique, une insouciance 
étrange à L'eBdroitde la langue parlementaire. 11 a autant d'horreur 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 7 

pour la plupart de ses prescriptions que de dégoût pour la plupart 
des ministères. Il dira doue qu'on ne peut a soutenir des dépenses », 
il dira que « la République est l'alliée dos revendications sociales », 
ou bien que • la tâche sur laquelle on jugera peut-être le gouverne- 
9 incnl républicain consiste à transformer graduellement le budget 
« de manière à le mettre enharmonie avec les nécessités de la for- 
u Lune nationale...» Tout est prodigieusement incorrect en une telle 
phrase, et d'une incorrection discrète et comme narquoise. Mais 
enfin qu'est-ce « les nécessités de la fortune nationale ? » Et qu'est-ce 
que « mettre le budget en harmonie avec ces nécessités ? » etc. Mais 
M. Pelletan vient nous dire : « Il y a une politique qui s'appuie plus 
« volontiers sur les situations acquises, sur les intérêts rassasiés, sur 
h l'appréhension du changement ». Bizarres appuis de cette politi- 
que, stupéfiante association de mots ! C'est vraiment une association 
non autorisée. Il y a des lois contre elle ; ce sont des lois grammati- 
cales. M. Pelletan a d'autres soucis ; car, à ses yeux, les mots n'ont 
ni personnalité, ni physionomie. Ce sont vocables inertes auxquels la 
volonté d'un politicien est toujours maîtresse de communiquer la 
vie en leur donnant un sens, à contre-sens. 

Et je n'ai pas tout dit. Je ne pourrai jamais tout dire. On n'entre- 
prendra pas un recueil des incorrections de la langue parlementaire; 
ce serait un travail effroyable, et on ne trouverait pas d'éditeur assez 
téméraire pour en tenter la publication. Nous préférons aujourd'hui 
les petits manuels de vulgarisation. Voici pour ce manuel quelques 
nouveaux éléments. 

M. Georges Berry supplie de « ne pas engager le principe » M. de 
Ramel entreprend de « réaliser une pensée ». Réalisant cette pensée, 
M. de Tréveneuc demande à la Chambre de « partager les efforts 
a d'une génération ». Et comme rien n'est plus pénible que de par- 
tager les efforts d'une génération, M. Flandin peut dire: «Je me 
a rends parfaitement compte du sentiment de fatigue qui s'est emparé 
« de la Chambre. » Et moi je ne me rends pas compte exactement 
de ce que peut être un sentiment de fatigue. Et j'hésite: Est-ce le 
sentiment de fatigue, ou n'est-ce pas plutôt la fatigue qui s'est 
emparée de la Chambre. Dans cette incertitude, il faut, comme dit 
M. de Montfort: « se placer au point de vue des intérêts de l'avenir. » 
On ne saurait être mieux placé. Mais l'un déclare : « Il faut ratta- 
« cher le droit de l'Etat à une idée plus haute. » L'autre proteste : 
« Il y a quelque chose d'étroit dans cette vue que vous émettez. » Un 
troisième s'associe « à ceux qui ne consentent pas à voter le budget 
« suivant la formule étroite et violente qu'on nous propose ». Et tan- 
dis que celui-ci ne veut point voter le projet selon la formule, la 
formule étroite... M. Viviani prononce, avec un sens très développé 
du comique dans la langue oratoire : « Nous entendons rester fidèles 
< aux formules forgées par des jurisconsultes qui n'avaient pas seu- 
« lement en vue l'heure présente, mais qui travaillaient pour le 
« temps ». En forgeant on devient forgeron, mais en forgeant des 
formules, auxquelles, par surcroît, on demeure fidèle, on ne devient 



pas orateur élégant. Mais, en fait de formules, nous trouverions 
autre chose, sinon mieux, car les politiciens aiment beaucoup « déga- 
ger des formules » à moins qu'ils n'observent « les formules qui se 
« dégagent » toutes seules; ou, peut-être, préparent-ils, comme dit 
Jaurès, « l'organisation pratique des formules ». En attendant cette 
organisation pratique des formules, Gambetta prétend « assurer«un 
régime de liberté et de progrès, régime dont le « nom seul de 
Républiqne présente la formule et assure la réalisation ». Voilà 
une formule très bien présentée et il est heureux que la réalisation de 
cette formule soit assurée, mais, en fait, est-ce la réalisation de la 
formule dont il s'agit ou n'est-ce pas plutôt la réalisation du régime? 
Mystère et galimatias. Dans le discours du grand orateur Gambetta, 
tout est possible, car les constructions sont aussi arbitraires que les 
mots sont confondus et mal ordonnés et, en fin de compte, on ne 
sait jamais exactement ce dont il s'agit; chacun y trouve ce qu'il 
veut et cela explique suffisamment leur popularité. 

Mais tout s'aggrave. Et M. Clemenceau ne pourrait pas m'adresser 
le reproche qu'il adressait à la Chambre: « Nous faisons tous de 
« la doctrine et nous ne nous plaçons pas sur le terrain pratique. » 
Pour moi, puisque terrain pratique il y a, c'est sur ce terrain que je 
me place, c'est-à-dire sur le terrain des exemples. Autrefois, Decazes 
avait l'intention de « maintenir notre action dans les justes bornes 
« qui nous étaient tracées par le respect des droits de tous ». Et 
certes, il ne sortait pas de ces justes bornes que le respect des droits 
avait eu la sage précaution de lui tracer, il n'en sortait pas puisque, 
disait-il, « le Gouvernement ne s'est pas écarté un seul instant de la 
« ligne de conduite qui lui était dictée par les Chambres. » Et Gati- 
neau qui n'avait point envie de dicter des lignes, fussent-elles des 
lignes de conduite, Gatineau, toujours bien inspiré, s'exprimait en 
ces termes: « Il importe que je remette sous vos yeux les circons- 
« tances mêmes qui ont entouré le berceau de la proposition origi- 
naire ». Ah! qu'en termes galants! et quel tableau charmant! 

Le berceau, le petit berceau de la proposition, les circonstances qui 
l'entourent, ces circonstances qu'on va remettre sous nos yeux... 
Le spectacle est agréable; à le voir on ne s'ennuiera pas. 

Ainsi parlait-on il y a vingt ans. Hélas! tout dégénère. Léon Say, 
peu de temps après, veut qu'on « creuse le problème ardu de l'inéga- 
« gaîité des richesses ». Et ce fossoyeur qui creuse, «creuse les pro- 
« blêmes » sans les résoudre, « résout les difficultés » sans les creu- 
ser. Pour ce faire, il collabore ingénieusement avec « les branches 
« du travail ». « C'est par la collaboration avec chaque branche du 
a travail national qu'on pourra peu à peu résoudre les difficultés ». 
Et maintenant, M. Waldeck-Rousseau, qui fournit peu d'exemples 
d'incorrections réellement parlementaires, car, juriste excellent, il 
se contente de multiplier sans effort les exemples des incorrections 
communes à la langue du Palais, M. Waldeck-Rousseau prononce: 
« Ce projet de loi sur les associations est le point de rencontre entre 
« deux doctrines. » C'est là une incorrection sobre et presque cor- 



LA LANGUE PARLEMENT \IRK 

recte, si I'od peul dire; elle est bien dans la manière effacée et grise 
de M. Waldeck-Rousseau. Mais quelques-uns de ses collègues ont 
plus d'éclat el plus de piquant. Ici c'esl Jaurès qui regarde « la mar- 
« che nécessaire des phénomènes économiques «.Cette marche est 
un vrai défilé de Carnaval. C'est M. d'Estournelles qui déclare que : 
« le régime de la paix armée est de plus en plus lourd. » Un régime 
plus léger serait donc préférable. Et naguère M. de Freycinet qui, 
pourtant, plaisante rarement, daignait nous faire sourire parles 
trouvailles pittoresques de son langage. Il disait : « Nous croyons, 
« messieurs, que si le cercle que nous venons de tracer devant vous 
« est convenablement parcouru, l'année 1886 aura été bien rem- 
« plie... » Remplir une année en parcourant convenablement un 
cercle : ces figures sont moins d'un mathématicien que d'un poète. 
Mais M. de Freycinet est mal satisfait. Il ajoute donc : « Tout le reste 
« ne représente que des quantités négligeables au-dessus desquelles 
« le Gouvernement et la Chambre doivent se tenir ». Certes, j'y con- 
sens; mais, se tenir au-dessus d'une quantité négligeable, n'est-ce 
pas une position bien incommode? M. Léon Bourgeois ne fut, à ses 
heures, ni moins audacieux, ni moins gai. Il apercevait « trois 
« grands points exprimant nettement la volonté du pays ». Même il 
voyait toujours et partout des points, points singulièrement noirs à 
l'horizon des phrases, points communs qui, par miracle, étaient en 
même temps un lien commun : « Les points communs des programmes 
« seront le lien commun de la majorité qu'il faut créer. » Et ce lien 
commun de la majorité était sans doute le lieu commun de la poli- 
tique. Encore: a II y a deux points qui ont été indiqués comme cons- 
« tituant des espèces auxquelles il est possible de pourvoir. » Pourvoir 
à des espèces, points qui constituent des espèces; ce sont assurément 
des espèces rares. Plus loin, M. Bourgeois parle des « cas devant 
« lesquels on peut se trouver en présence. » On peut se trouver en 
présence d'un cas ou devant un cas; les deux à la fois, c'est trop, 
mais il faut se borner, car, enfin, qui ne sut se borner ne sut jamais 
écrire ; mais, en revanche, les parlementaires qui ne savent pas 
écrire devraient bien se borner... M'accusera-t-on de rappeler trop 
pédantesquement les politiciens à l'observation des règles fonda- 
mentales de notre langue? Dira-t-on qu'il est de moins en moins 
nécessaire d'obéir scrupuleusement à ces règles, et qu'en réalite, il y 
a, pour m'exprimer à la façon de M. Bourgeois: « contre les barrières 
« des systèmes trop étroits la conspiration d'unepoussée universelle. » 
Est-ce la conspiration d'une poussée, ou la poussée d'une conspira- 
tion? je ne sais. Mais s'il est mauvais de consolider les barrières 
trop étroites des systèmes ou les barrières des systèmes trop étroits, 
il serait plus mauvais encore de les renverser. 

Et les parlementaires renversent, avec trop de pétulance, ces bar- 
rières grammaticales. Les incorrections envahissent leurs dévelop- 
pements oratoires, comme les herbes folles un jardin abandonné. 
Voulez-vous en exemple une période où le mal douloureux de cette 
incorrection s'aggrave de la volonté même de l'orateur d'y mettre plus 



10 M fWOp 

de littérature. Ecoutez M. Pelletan : a Ces questions qu'on appelle 
« plus particulièrement pratiques prennent dans la politique de toutes 
« les nations à l'heure actuelle une importance si prépondérante; le 
« développement prodigieux de la vie matérielle des nations par le 
« progrès scientifique pose tant de problèmes nouveaux inconnus au 
« temps où l'on faisait des programmes ; les faits de l'ordre écono- 
« mique, non seulement par leur nature même, embrassent si large- 
ce ment avec tous les intérêts particuliers du pays, les conditions de 
« la fortune, de la grandeur, de l'existence même de la nation, mais 
« encore par les inégalités qui sortent du jeu de leur force aveugle, 
« par les pouvoirs et les servitudes qu'ils instituent, par les misères 
« qu'ils créent ou permettent de guérir, ils touchent de si près aux 
« plus hautes idées d'humanité, aux plus nobles besoins de liberté, 
« de justice, de progrès démocratique, que si, dans le domaine des 
« questions sociales, ouvrières, industrielles, agricoles, financières, 
« administratives, on veut enfin tenir les engagements pris, et ap- 
« porter, pour aboutir, des réformes sérieuses, personne ne nous re 
« prochera assurément d'avoir ajourné une partie de notre tâche pour 
« accomplir l'autre et de n'avoir pas voulu tout faire à la fois. » — 
Relisez cette phrase : l'incorrection est surtout, et partout l'incohé- 
rence des mots, sinon des idées. C'est du galimatias tout pur. Peut-on 
permettre aux politiciens d'être ainsi les virtuoses du galimatias? et 
ne peut-on pas craindre que la médiocrité de leur langage ne déter- 
mine la médiocrité de leurs idées, que la forme n'emporte le fond? 



On doit le craindre parce que les premiers défauts indiqués jus- 
qu'ici s'accusent dans l'emploi des métaphores. « Dieu nous garde 
« du malin et du langage imagé » écrivait à peu de chose près Paul- 
Louis Courier qui avait l'habitude d'exprimer ses idées en un français 
correct, mais qui — est-ce pour ce motif-là? — ne parvint jamais à 
être élu député. Les politiciens contemporains se gardent beaucoup 
plus que leurs ancêtres du langage imagé et je n'ai point à décider 
ici s'ils se gardent suffisamment du malin. Il faut posséder une cer- 
taine culture littéraire pour se hausser jusqu'à la métaphore dont 
l'usage est si périlleux. Peut-être les politiciens manquent-ils le plus 
souvent de cette culture nécessaire ! Et leurs métaphores sont peu 
nombreuses, peu variées; telles quelles, elles sont indigentes, vrai- 
ment misérables, d'une pauvreté toute démocratique. Ah! leurs mé- 
taphores habituelles sont médiocres et elles se répètent à l'infini. Ils 
en ont peu mais ils s'en servent beaucoup. Hélas! ceux qui sont le 
moins ignorants des lettres n'en ont pas cependant une connais- 
sance assez sûre. Et le peu qu'ils en savent les excite à créer des mé- 
taphores, mais ne leur suffit pas pour qu'ils en créentde judicieuses, 
d'harmonieuses el de cohérentes, Tout au contraire, leurs métaphores 
sont bizarres, pittoresques d'ailleurs en leurs bizarreries. Pourquoi 
faut-il qu'elles, soient surtout propices à l'incertitude des idées!,,. 
Mais Les exemples enseignent toujours mieux que les raisonnements. 



LA LANUGE PARLEMENT \I!IE 11 

Jetons donc quelques perles encore dans l'écrin déjà bien garni de 
nos citations! IVsle, où prend mon esprit tontes ces gentillesses? et 
n est-ce point là une métaphore qui plairait aux politiciens parce 
qu'elle ressemble — un peu trop — à celles qu'ils emploient. 

Voici un premier lot d'articles courants, je veux dire de métaphores 
courantes, qu'on ne saurait adjuger à un prix très élevé. Il y a pêle- 
mêle « le domaine d'action de l'Etat », « les branches de l'activité 
u humaine », « les maladies sociales », « les panacées sociales » ou 
« la plaie de l'individualisme », « la voie du progrès » et, au surplus, 
je pense que les progrès eux-mêmes marchent dans leur propre voie, 
car le comte de Mun nous dit qu'aux temps passés « tous les progrès 
« marchaient à la remorque du christianisme ». En tous cas, les 
voies bordent des champs ouïes champs des voies. Donc on peut dire 
« laisser le champ libre aux socialistes ». Et on peut dire encore: 
« L'établissement des tarifs de douanes le trouva sur la brèche » 
(Brisson) ou bien: « Je crois que cette manifestation de la Chambre, 
« ajoutée aux résolutions que nous avons votées, sera entre les 
« mains du Gouvernement une arme efficace. » (des Rotours.) Et 
voulez-vous des ressorts, ou des rouages, ou des mécanismes? Vous 
avez : « le mécanisme constitutionnel. » Puis : « Il faut respecter ces 
« deux grands ressorts (ah! respecter des ressorts!) de la société : 
« l'énergie individuelle et la responsabilité personnelle. » (Léon Say.) 
« Autre part : « L'action de l'Etat est une force; les agents de l'Etat 
« sont un mécanisme dont les frottements absorbent une partie et 
« quelquefois la totalité de la force ». (Léon Say.) Ces forces, il faut 
« les grouper en faisceau ». Et, de cette façon, lorsque « nous aurons 
« accueilli sur le terrain républicain toutes les bonnes volontés qui 
« s'y donneront rendez-vous » (Gambetta) ; lorsque nous aurons réuni 
« tous ceux qui se trouvent aux différents degrés de l'échelle sociale » 
(Gambetta), on peut dire que « nous aurons fondé sur une assise 
a inébranlable l'ordre républicain » (Gambetta). Cependant, il est bon 
« d'appuyer notre action sur des bases solides », et il se peut que 
« les principes qui sont la base de notre action » nous suffisent. Notre 
œuvre est alors complète et nous avons, au surplus, d'assez nom- 
breuses métaphores et assez incohérentes pour écrire la phrase à 
peine caricaturale du romancier Gustave Droz : « Trop longtemps 
« notre malheureux pays fut ballotté par les écueils de l'anarchie. 
« Consolidons les bases inébranlables du trône. De nos convictions 
« formons un faisceau, si j'ose dire, qui soit comme un piédestal im- 
« mense au sommet duquel l'Etat flotte à pleines voiles vers ses glo- 
« rieuses destinées... » 

Mais nous avons, en foule, des agents ou des instruments : « Le 
« Travail est l'agent de la production, le capital n'en est que l'instru- 
« ment. » (de Mun.) « L'ouvrier est un instrument qui va de main 
« en main suivant le plus offrant enchérisseur. » (de Mun.) Voilà 
un voyage qui doit être bien fatigant pour l'ouvrier : et c'est juste- 
ment ce qui crée toute la question sociale !... Mais cela n'empêche pas 
que « nous n'assistions partout à la même floraison magnifique et 
« féconde de la démocratie ! » (Gambetta.) 



Allons plus loin! Nous trouvons « le socialisme qui bâtit des solu- 
« tions sur une série d'observations. » Mais il se perd dans « les 
u brumes allemandes, les brouillards d'outre-Rhin. » Mais tout est à 
craindre ou tout à espérer, car, ne sait-on pas que « le principe du 
progrès démocratique est adossé au suffrage universel, » (Peiletan 
et, d'autre part, il est certain que « notre siècle enfantera un ordre 
« nouveau » (Leygues). Pourvu que l'enfantement ne soit pas trop 
laborieux ! 

Autre collection : « les fibres matérielles de la vie humaine » (Pelle- 
tan) — « le tribunal de l'opinion ». « L'Europe brûle aujourd'hui les 
« dieux qu'elle adorait hier. » (d'Estournelles.) « La France en Extrême 
« Orient, doit dissiper les ténèbres. » (id.) « L'Europe continue à 
« s'acheminer les yeux fermés au suicide. » (id.) « Nous livrerons nos 
« fils au Minotaure. » (id) « Voilà notre civilisation acculée entre 
« ces deux impossibilités : la paix armée ou la guerre. Gomment sor- 
« tir de cette impasse? » (id) « La civilisation peut prendre le 
« deuil. » (id) 

Je n'ai pas tout dit. Celui-ci s'inquiète quand il voit « semer l'an- 
« tisémitisme à pleines mains. » Celui-là est oppressé parce que : 
« nous respirons dans ce pays une atmosphère de guerre civile. » Cet 
autre est effrayé parce que « dans certaines régions se réveille ce vieux 
« levain de césarisme qui est toujours au fond de ce pays. » Si le 
levain se réveille, qu'on le lève ! Quant à M. Viviani, il est encore plus 
épouvanté, car il connaît « ces asiles où, coulant à flots de toutes les 
« sources de la crédulité, s'entasse l'encaisse métallique des coups 
« d'Etat césariens. » Quelles sources! quels flots ! et n'admirez-vous 
pas cet encaisse qui s'entasse en coulantou bien qui coule en s'entas- 
sant! Mais plaignez surtout M. Viviani, car sa position est très péni- 
ble : « Je suis le prisonnier de la définition. Son texte est un étau 
juridique où je suis saisi et fermement tenu. » Cet étau juridique se 
desserre enfin. Alors, M. Viviani constate que dans les temps sombres 
du moyen âge : (Comparez A. Allais : « Il faisait une nuit si sombre 
qu'on se serait cru en plein moyen âge! ») « l'Eglise ne reposait pas 
« seulement ses pieds sur une propriété immense; elle avait en mains 
« des privilèges incontestés. » Ainsi, l'Eglise, à force d'avoir fait des 
pieds et des mains, ne sait plus maintenant où donner de la tête. 
Mais il y apis encore. En effet, grâce à je ne sais quelle complicité : 
« la main-mise du gouvernement sur le collectivismemarcheà grands 
« pas. » Tiens! voilà qui me rappelle le chemin célèbre où la main 
de l'homme n'avait jamais mis le pied. . . 

Mais à quoi bon prolonger l'énumération de ces métaphores! filles 
pullulent, joyeuses et folles, et si caractéristiques ! Empruntons la der- 
nière à M. Pelletan, la dernière qui sera toute une rhétorique parle- 
mentaire et toute une politique nationale. « Revenons au suffrage uni- 
« verse! !... [la ses sauts, ses vents, ses bourrasques, ses orages. Oui, 
« mais en même temps, il a la grandeur de la pensée nationale. Il 

est, comme la mer, trop vaste pour être corrompu. Tous les petits 
" calculs, toutes les petites intrigues se perdent brisées dans un seul 
« de ses plis! » Les sauts du suffrage, les intrigues brisées dans les 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 13 

plis du suffrage ! ! ! Et cela n'empêche pas la pensée d'être claire ! 
Que la correct ie-D littéraire est donc peu de chose ! Mais finissons-en, 
hâtons-nous d'en finir,, car bientôt nous arriverions, comme les ora- 
teurs parlementaires, à nager à toute vapeur dans le marais de l'in- 
cohérence... ah! pardon! 



Mais il est un moment où la correction littéraire est beaucoup, 
presque tout. C'est le moment où on veut exprimer des idées géné- 
rales. C'est dans l'expression des idées générales que devient plus 
sensible le penchant irrésistible des politiciens à l'incorrection et à 
l'incohérence des mots et de la syntaxe, parce que ces deux vices 
se répercutent, se développent dans l'idée elle-même. L'idée générale 
ne vaut le plus souvent que ce que valent les mots qui la traduisent. 
Autant ils sont précis, autant elle est précise. Or, les termes par 
lesquels les politiciens expriment leurs idées générales ne valent 
rien. Vous voyez les conséquences. La politique exprimée en idées 
générales indécises parce que les termes en sont incertains, cette 
politique manquera toujours de netteté, de fermeté. Et les uns et les 
autres en pourront impunément invoquer les principes pour aboutir 
à des résultats contradictoires. C'est là — voilà pourquoi j'y veux 
insister — c'est là que le danger se manifeste d'une langue parle- 
mentaire insuffisamment obéissante aux préceptes de la langue 
littéraire. 

Aussi bien, quelles pauvres idées générales découvrons-nous dans 
les discours des chefs de la république ! Et certes, leur marche est- 
elle bien assurée, lorsque, comme ils le disent si volontiers, ils 
« s'établissent sur le terrain solide des idées générales ». Terrain 
moins solide qu'ils ne prétendent, et c'est leur faute s'il est instable. 

Gambetta n'est-il pas l'auteur responsable de toutes ces phrases 
titubantes dont néanmoins une foule d'orateurs respectueusement 
plagiaires ont étayé leurs faibles discours : 

« L'institution n'est nécessaire qu'aussi longtemps que le but 
« qu'elle poursuit subsiste. » Est-ce Joseph Prudhomme qui parle ; 
est-ce un chef de gouvernement? Non, c'est bien un chef de gouver- 
nement car Joseph Prudhomme emploie des expressions plus 
correctes. 

Et que signifient toutes ces citations que j'énumère sans nul parti 
pris ? 

a C'est par la conservation de l'honneur que se conservent les 
« peuples. » A peu près incontestable. 

« C'est par l'expansion, par le rayonnement de la vie au dehors, 
« par la place qu'on prend dans la famille générale de l'humanité 
« que les nations persistent et qu'elles durent. » Cela n'est pas 
improbable. 

« Il faut prendre pour unique moyen de gouverner la vérité toute 
« nue. » Je crois qu'en fait on l'habille toujours un peu. 

Et ce système de gouvernement ! « Fermeté sur les principes, pru- 



14 . LA REVUE 

« dence etmesure dans les procédés, leprogrès indéfinipourbut, larai- 
« son pour moyen, et la république pour égide. » Pourquoi n'est-ce pas 
la fermeté pour, ou par, ou avec, ou dans, plutôt que sur les prin- 
cipes ? Pourquoi n'est-ce pas la prudence pour égide et la république 
pour moyen et la raison pour but? et d'ailleurs, il faut bien convenir 
que si le but est le progrès indéfini, c'est un but qu'il sera très diffi- 
cile d'atteindre. 

Encore : « Les événements conduisent la politique bien plutôt que la 
« politique ne conduit les événements. » Ou bien : « Il faut que le 
« rayonnement des idées ait préparé dans le pays des solutions 
« conformes aux tendances de l'esprit moderne. » (etc.) 

Et j'ai vu des politiciens de bonne foi, — car il y en a, et même ils 
sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le pense communément — 
s'étonner que les idées générales de Gambetta puissent être invoquées 
par tous les partis adversaires. Rien n'est plus naturel, au contraire, 
et même il est naturel que M. Waldeck-Rousseau se réclame d'elles 
aujourd'hui comme il les appelait à son aide lorsque, en 1895, 1896, 
à Roanne, Charlieu, Montbrison, Saint-Etienne, il prenait position, 
en d'illustres discours, comme chef des conservateurs libéraux. 

Mais aux idées de Gambetta préférera-t-on celles de Floquet? On 
peut choisir, si toutefois on est assez adroit pour distinguer les unes 
des autres, car elles se ressemblent étrangement. Floquet dit : « Ce 
« n'est pas dans l'immobilité, encore moins dans le retour en arrière 
« que le pays veut et que nous comprenons la conciliation des répu- 
« blicains, c'est dans la marche en avant, dans le développement 
« régulier de nos institutions que des agitations passagères et super- 
ce ficielles ne sauraient entraver. » Entraver le développement ou les 
institutions? Comprendre la conciliation dans la marche en avant! 
Cette phrase est un chef-d'œuvre ; elle est un chef-d'œuvre, vous 
dis-je. 

Et ceci : « Nous rechercherons les solutions que comportent les 
« grands problèmes qui, dans le monde entier, passionnent les 
« esprits, pour les adapter au génie national, à nos traditions, à nos 
« mœurs. » Relisez cette phrase deux fois, trois fois, et je tiens pour 
certain que chaque lecture vous la fera juger plus drôle. Mais si 
Floquet était peu apte à l'exposé des idées générales, il était brave 
homme. Passons ! 

Ecoutons un instant M. de Freycinet, l'un des hommes de talent 
et d'esprit qui ont pris à tâche de pousser la langue parlementaire 
aux extrêmes limites de la bizarrerie, M. de Freycinet, dont on 
connaît l'ironie intime, mais dont on a moins remarqué l'habileté à 
ne jamais rien dire qu'incorrectement. D'abord cette idée profonde : 
« Les nations ne vivent pas seulement de politique; elles vivent 
« aussi d'affaires et d'intérêts matériels. » En vérité, c-sl-ce possible? 
Mais bailleurs, <'" bon français, qu'est-ce que vivre d'intérêts maté- 
riels? Ètvoici une courageuse alïrmatîon : - Nous arriverons à la 
.. formation <!«■ cette république ouverte, tolérante et paisible qui est 
„ | état définitif <•! !<• terme désiré des luttes que nous traversons. » 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 15 

Le souliîii! esl bien digne d'être réalisé. Mais comme elle est drôle 
cette république ouverte qui est l'état définitif des luttes (ah! l'état 
définitif des luttes! on s'y perd!) et de ces mêmes luttes le terme 
désiré... 

Telles sont les idées générales des politiciens, tel leur langage de 
philosophie politique. 



Mais hélas! ils font des définitions, les malheureux! Ils en font 
et c'est ce qui nous désespère. Ils les font même la plupart du temps 
sans s'en apercevoir, et c'est ce qui nous tue ! La définition est ce 
qu'il y a au monde de plus difficile; et les politiciens, à qui rien n'est 
incommode, définissent, définissent à perte de vue, comme d'autres 
font des sottises, naturellement, par la simple application de leur 
facilité de parole. 

Et ils disent (Gambetta) : « La politique, dans un gouvernement 
« démocratique dont le suffrage universel est la base, la loi, c'est 
« une résultante, et ce qu'il faut s'efforcer de trouver ce sont les 
« conditions les meilleures, les plus pratiques et les plus précises 
« des groupements à faire entre les idées présentes de l'opinion et 
« dégager ce qui est possible et ce qui peut être fait. Voilà la for- 
« mule! » Elle est claire, n'est-ce pas? 

Ils disent (Léon Bourgeois) : « La notion de la solidarité est le fruit 
« du double mouvement des esprits et des consciences qui forme la 
« trame profonde des événements de notre siècle ». Précisons ! Cette 
notion est un fruit — le fruit d'un mouvement — d'un mouvement 
qui forme une trame (etc.)... Si j'employais une métaphore parle- 
mentaire, je dirais que cette phrase doit être placée à un très haut 
degré sur l'échelle des incorrections; on peut même dire qu'après 
celle-là il faut tirer l'échelle. 

Cependant, si les politiciens excellent à exprimer des idées vagues 
et de vagues définitions en termes vagues, parfois ils donnent aussi 
à ce vague lui-même je ne sais quelle précision comique. De 
M. Charles Ferry cette définition toute d'actualité : « L« féminisme 
« consiste à mettre sur le même pied l'homme et la femme. » Cela 
veut tout dire et ne veut rien dire. Cela est immense, étant très étroit. 
Mais, telle quelle, cette définition plaira aux ennemis du féminisme; 
en effet, il leur sera très aisé de démontrer, grâce à elle, que lorsque 
l'homme et la femme seront sur le même pied, la famille aura bien 
de la peine à se tenir en équilibre, je veux dire à se tenir debout...., 



Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser, non plus que 
pour amuser. Il s'agit, au contraire, d'instruire, d'instruire en nous 
instruisant. 

Les idées philosophiques, les définitions des politiciens s'appli- 
quent de préférence à un nombre restreint de sujets très importants 



16 LA REVUE 

dans la vie politique : la République, la révolution, la paix, l'apaise- 
ment, les réformes, la voie des réformes, le progrès, le chemin du 
progrès, la liberté... et ils reproduisent un nombre d'idées et de 
mots dont l'incertaine banalité témoigne de l'état d'esprit des poli- 
ticiens et aussi de l'état de la langue parlementaire... 

Ils veulent constamment « défendre l'intérêt suprême ou supérieur 
« de la république. » Ah! Ils veulent aussi perpétuellement «faire une 
« république féconde » Oh ! Tous ils disent après Gambetta : « Nous 
« convions à cette tâche tous ceux qui ont exclusivement à cœur 
« l'intérêt de la France et l'avenir de la République. » C'est beau- 
coup ! Et ils insistent : « La République est la véritable formule 
« du salut social. » (Gambetta). Et ils répètent: « Avec la République 
« vous aurez dans la main l'instrument indispensable, la formule 
« nouvelle qui permettra la solution de toutes les questions. » (Gam- 
betta). C'est une vraie formule magique. Et ils n'ont pas terminé 
quand ils ont dit : « La république est le gage commun (pourquoi, 
commun?) » de la renaissance des forces matérielles de notre nation; 
« ensuite elle a pour passion la justice appliquée aux affaires 
« humaines. » (Gambetta). C'est une passion qu'on peut encourager. 



Mais la Révolution les inspire aussi. En effet, ils sont «les héritiers 
de la Révolution ». Alors ils veulent « préserver de toute atteinte le 
« patrimoine de la Révolution » qui a dû devenir le leur, puisqu'ils 
ont hérité; et même ils veulent « accepter dans sa gloire (ô Viviani !) 
« l'héritage de la Révolution. » En fin de compte « il faut avoir foi 
« dans l'œuvre de la Révolution ». Donc << nous voulons achever la 
« Révolution » . Pour cela « il faut revenir à la pensée féconde de 1789 : 
« rapprocher le « bourgeois de l'ouvrier, l'ouvrier du paysan. » .Gam- 
betta). Ainsi, on vaincra « ce parti qui déserte la cause de la Révo- 
lution », car, toujours, ne l'oublions pas : « la lutte est entre les 
« agents de la théocratie romaine et les fils de 89 » (Clemenceau). 
Et si, par exemple, on discute sur la meilleure façon d'exploiter nos 
colonies, voici laréponse : « Nous pourrons remettre la question sur 
« son véritable terrain ; et cela ne sera ni long, ni difficile, il suffira 
« de vous dire : nous sommes tous les fils de la Révolution! » Dieu 
protège les nombreuses familles ! (Clemenceau : Discours sur le 
Tonkin : chute du ministère Ferry). 

Au reste, les politiciens, qui savent toujours ce qu'ils font, sinon 
ce qu'ils disent, savent très bien qu'ils veulent appliquer: « les prin- 
« cipes que la Révolution française a donnés pour assises à la société 

moderne : liberté et propriété individuelles. » (Gambetta). D'ailleurs, 
les collectivistes n'ont d'autres desseins que de « continuer la Rcvo- 
« lu Mon ». Ce qui est une façon de « l'achever ». 

Révolution, république : ces deux mots, ces deux idées s'appellent, 
se répondent : « La République représente l'ensemble <l<'s institu- 
er lions nées de la Révolution française. » Or, on ne saurait trop faire 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 17 

remarquer que « là Révolution française est l'affranchissement de 
toutes Les créatures vivantes, non seulement comme individus, mais 
comme membres dune société collective ». (Gambetta.)Si quelqu'un 
connaît nue société qui n'est pas une société collective, qu'il le dise. 
Et pour finir, car tout a une fin : « Le parti républicain est celui qui 
« assure le développement pacifique, légal, progressif de toutes les 
« conséquences légitimes (!) de la Révolution française. » (Gambetta) 
Les conséquences légitimes! il peut donc y avoir des conséquences 
illégitimes de la Révolution : on n'est jamais .trahi que par les 
siens. 

...,.Mais ces phrases n'appartiennent pas à leur auteur seulement; 
elles sont devenues la propriété littéraire des politiciens. Tous leurs 
discours les reproduisent à l'envi, et les échos de la France parlement 
taire les répercutent incessamment. 



Et les échos, sans fin, disent encore ceci : « Nous ferons régner la 
« paix dans ce pays, la paix dans les esprits aussi bien que dans 
« l'ordre matériel. » — « Nous appelons tous les républicains à une 
œuvre de travail dans l'apaisement. » (Rouvier). Ah ! l'admirable 
style ! Remarquez que la pensée n'est pas affaiblie le moins du 
monde, si on dit : « une œuvre d'apaisement dans le travail. » Ou 
bien : « nous continuerons l'œuvre de concorde et d'entente répu- 
blicaines. » Et cela : « Nous inaugurerons la paix républicaine par 
« l'application d'une politique d'apaisement. » Et encore cela : « Il 
« faut la conciliation, l'apaisement, la justice sociale, pour préparer 
« la concorde générale. » Je ne me rappelle plus exactement quel est 
l'auteur de cette belle pensée, mais il me semble y reconnaître M. de 
Freycinet : nul n'a plus que lui d'insistance et de fantaisie dans l'in- 
correction du mot et l'incertitude de l'idée. 



Mais la bonne volonté qu'expriment chaque jour tous les politiciens 
que je cite et tous les autres à leur suite, « permet de marquer une 
* première étape dans ces voies de l'apaisement. » (Decazes). Or, les 
voies de l'apaisement nous amènent naturellement au chemin des 
réformes, comme aux routes du progrès. Naturellement, les parle- 
mentaires fréquentent ces routes et parlent en y marchant. 

M. de Freycinet, en de telles circonstances, ne ménage pas ses pa- 
roles : « La France peut désormais s'avancer avec décision dans la 
« voie des réformes nécessaires et des améliorations successives. 
« Nous pourrons sur le sol déblayé et raffermi avancer résolument 
« vers les réformes que le pays attend de nous. » — « De l'union des 
« républicains il faut faire sortir une marche mesurée et prudente 
« mais continue vers les réformes réclamées par la démocratie. » 
Faire sortir d'une union une marche vers des réformes ; c'est là une 

1901.— 1 er Avril. 2 



13 LA REVUE 

entreprise hardie. Aussi, M. de Freycinet, qui est toujours sage, ac- 
complira d'abord des travaux préparatoires : « Une des parties de 
« l'œuvre que nous avons assumée — (assumer une œuvre I) est la 
« consolidation du sol sur lequel nous avons le désir de faire de nou- 
« veaux progrès, de nous avancer dans les voies chères à la démo- 
« cratie. » On voit bien que l'ingénieur des ponts et chaussées s'unit 
heureusement à l'homme d'Etat pour accomplir le bonheur de la 
France. 

Une étape est franchie; en route pour ou vers une autre étape! 
« Ensemble nous franchirons, selon le vœu du pays, une étape nou- 
« velle dans la voie du progrès sans limite ouverte à la démo- 
« cratie. » En effet, les gouvernements républicains se proposent 
« le développement de l'ordre dans le progrès » et ils disent à leurs 
adversaires : « Si vous voulez le progrès dans l'ordre comme nous 
« voulons l'ordre dans le progrès. » Ainsi se balancent les antithèses. 
Mais M. Floquet déclare avec une bonne foi presque trop grande : 
« La France ne confond pas l'agitation stérile avec la poursuite in- 
« cessante du progrès. » Cela prouve, n'est-ce pas, qu'on est perspi- 
cace en France ! On est perspicace et on aime les déclarations catégo- 
riques : « L'ordre républicain n'est point l'immobilité. Il doit être 
« un effort constant vers le progrès, une élévation incessante du ni- 
« veau de la démocratie. » Ainsi professe M. de Freycinet en qui re- 
naît l'ingénieur. Mais la perspicacité s'allie bien avec la ténacité : 
« C'est, leur droit de demander qu'on marche très résolument dans 
« la voie de l'accomplissement de toutes les réformes sur lesquelles 
« une majorité est possible dans le parti républicain. » (Léon Bour- 
geois.) La voie des réformes bifurque ainsi avec la voie de leur ac- 
complissement. Les députés marchent tout de même, sans trop 
savoir où ils vont, car M. Bourgeois nous le dévoile : « Ils ont reçu 
« mandat de ne pas laisser s'affaiblir entre leurs mains le dépôt de 
« progrès et de réformes qui leur a été légué. » Voyez-vous ce dépôt 
de progrès, ce dépôt de réformes, ce dépôt qu'on lègue, ce dépôtqui 
peut s'affaiblir! Ah! ne tentons aucun commentaire. 



Et marchons encore. Entrons maintenant « dans la voie de la 
liberté ». La liberté y marche elle-même: « la liberté a marché du 
« même pas que la civilisation. » Elle marche vite, elle court, elle 
coule: « La Liberté s'est répandue h Ilots; elle est devenue le patri- 
« moine de tous. » Liberté, liberté chérie ! « Ah! il faut se pencher 
<( de ce CÔfé, jeter là à pleines mains, la liberté et la clarté! » (Gam- 
betta). Mais « la liberté qui ne procède pas par les voies de la dicta- 
ture liens ! encore une voie nouvelle!) ne peut promettre des trans- 
formations soudaines. » (Floquet). Nous considérons que rien n'est 
plus évident. Courage néanmoins, et allons jusqu'au bourde la voie 
et de notre tâche 1 M. de Freycinet nous y conduira tout guilleret: 



LA LANGUE PARLEMENTAIRE 10 

« Dans cette marche incessante vers l'idéal de la liberté, nous ne 
« marquons pas.» l'avance de limite fixe. » Très bien ! 

Puisqu'il n'v a pas de limite fixe dans la marche vers l'idéal de la 
liberté, nous pouvons bien laisser aux parlementaires la liberté de 
s'exprimer comme ils veulent, si c'est là leur idéal. Et cependant... 



Cependant n'est-il pas permis de déplorer que les parlementaires 
soient si complètement ignorants delà langue française, puisque cette 
ignorance les entraine à exprimer sur tous les sujets fondamentaux, 
sur toutes les questions générales de la politique, des idées à ce point 
insuffisantes. Voilàle danger, le seul danger, mais il est épouvantable. 
Je crois avoir établi la preuve que la perversion de la langue parle- 
mentaire détermine la perversion des idées politiques. Jamais il ne 
fut plus nécessaire de rappeler que ce que l'on conçoit bien s'énonce 
clairement. Les parlementaires expriment mal ce qu'ils conçoivent 
mal, et se contentant d'exprimer mal ce qu'ils conçoivent passable- 
ment, ils en arrivent bientôt à le concevoir mal. 

Pour le reste, on peut conclure comme on voudra. Les faits seuls 
sont importants. Les conclusions, en toutes choses, dépendent de 
l'esprit ou de l'imagination de chacun, donc sont forcément arbitrai- 
res, donc sont accessoires. Mais quand on voit les populations rurales 
d'un même pays s'exprimer en patois extraordinairement dissem- 
blables suivant les régions, et impénétrables les uns aux autres ; 
quand on voit par suite de déformations dont je n'ai point à recher- 
cher les causes, les populations des villes s'exprimer en des argots 
extrêmement différents les uns des autres, les hommes de toutes les 
professions, de toutes les catégories sociales employer, chacun, un 
langage particulier qu'ils appliquent aux objets mêmes qui restent 
étrangers à leurs professions, aux sujets qui ne sont point spéciaux 
aux catégories sociales auxquelles ils appartiennent ; quand on voit le 
Parlement, microcosme où toutes les professions, toutes les classes, 
toutes les diversités locales sont représentées, se composer une lan- 
gue parlementaire qui n'a presque aucun rapport avec les langues 
dont les politiciens se servaient auparavant dans leur vie sociale et 
qui n'en a point avec la langue littéraire de France, on se demande, 
en définitive, si la langue d'un pays a une existence aussi réelle 
qu'on l'affirme généralement... Je ne sais, et voulant éviter de don- 
ner une conclusion trop ambitieuse à une modeste étude, je me 
contente de dire que les politiciens fourniront la plus ample matière 
à ceux qui, après M. Emile Deschanel, entreprendront d'écrire un 
livre sur les Déformations de la langue française. 

J. Ernest-Charles. 



L'Epopée française et la reine Wilhelmine 



Il est une expression que les hommes de gouvernement emploient 
comme argument suprême et que les peuples n'ont jamais comprise : 
la raison d'Etal. Quand il plait à un souverain ou à son ministre 
dans Tembarras de donner un croc-en-jambe à ce que le vulgaire 
appelle la Justice et le Droit, choses dont les politiciens ont le plus 
souvent l'air de ne pas soupçonner l'existence, l'excuse de ce croc-en- 
jambe est toujours la raison d Etat. 

La raison d'Etat couvre toutes les platitudes, toutes les infamies, 
dans l'intérêt momentané d'un gouvernement, comme si tout n'était 
pas identique dans le monde moral, qu'il s'agisse d'un individu ou 
de la collectivité; comme si tôt ou tard toute infraction à la loi 
immuable de justice ne devait pas se payer : l'histoire est là pour 
contredire les politiciens à courte vue qui ne tendent qu'au succès de 
l'heure présente. 

Mais ils n'en suivent pas moins le chemin battu et la foule est 
tellement accoutumée à la contradiction entre les actes de ses maîtres 
et les instincts généreux qu'elle porte en elle, on lui a tellement 
répété que la sensiblerie ne fait pas la grandeur des empires, que, 
lorsqu'elle voit un pasteur de peuple faire un geste auguste de bonté, 
cette action, qui devrait apparaître simple et attendue, prend les 
proportions d'un événement extraordinaire, surhumain. Et il l'est, 
en effet, étant donné l'aveulissement général, la lâcheté et l'égoïsme 
ambiants. 

La foule, fanatique de tout ce qui est généreux, se passionne alors 
pour le prince ou le ministre qui nimba soudain son front d'une 
auréole de gloire inespérée, et l'enthousiasme ne fait que s'accroître 
quand le prince est une femme, une jeune fille à peine assise sur son 
trône, mais qui s'apprête à porter bravement le lourd héritage de 
gloire que lui ont légué ses aïeux. 



Les peuples donc se sont enthousiasmés du geste de la reine 
Wilhelmine tendant seule la main au vénérable président de la 
République Sud-Africaine et lui offrant un refuge dans ses Etats. 
Aussitôt on a cherché avidement dans le passé, dans les traditions 
de la famille d'Orange, le pourquoi de tant de noblesse, de tant de 
bonté, de tant de douceur. 

Mais tout ce dont on a parlé encore est. de l'histoire. Or, l'histoire 
ne convient pas seulement au geste de la reine Wilhelmine : dans les 
circonstances actuelles et eu face de la vorace Albion, il est digne de 
l'épopée. 

Et l'épopée se tient assise au berceau de la famille d'Orange; 
pendant six siècles les peuples du pays de France ont bu aux lèvres 
dis trouvères et des jongleurs l'ardent enthousiasme que mettaient 



L Kl>OPÉE FRANÇAISE ET LA HEINE W1LHBLMINE 21 

en leur cœur les exploits de Guillaume, surnommé au Court-Nez, 
surnommé Fièrebrasse, premier prince d'Orange. 

Ce Guillaume inspira un si grand nombre de poèmes qu'il devint 
le centre d'un cycle de chansons de geste. Ce cycle passionne les 
érudits et les chercheurs qui en parcourent le trésor admirable : il 
est comme ces palais enchantés dont les portes se refermaient sur le 
chevalier curieux qui laissait au seuil de sa prison délicieuse le sou- 
venir du temps et des choses. 



Ne sont que trois matières à nui homes entendant 
De France, de Bretagne et de Rome ia Grant, 

disait au xin e siècle Jean Bodel d'Arras. Et les auteurs de Manuels 
classiques de l'Histoire de la Littérature Française ont adopté ne va- 
rie tur cette division en trois parties de nos poèmes du moyen âge. 

De prime abord l'idée paraît heureuse, mais ils ont eu le tort de 
suivre trop à la lettre le naïf alexandrin du trouvère et de ne s'occu- 
per dans les épopées de France que de celles qui ont trait à Charle- 
magne. Certes, le grand empereur à la barbe fleurie est un centre de 
cycle, mais un héros a contrebalancé sa gloire poétique, en accom- 
plissant le fait d'armes de son règne le plus important pour la civili- 
sation occidentale: c'est Guillaume d'Orange. Le cycle de vingt-quatre 
chansons dont il est le principal personnage ne fait pas partie de 
celui de Charlemagne, c'est une œuvre absolument à part, ayant une 
physionomie propre, une inspiration originale souvent très haute 
et très pure. 

Pourquoi ne parle-t-on jamais du cycle de Guillaume au Court- 
Nez? 

Sully Prudhomme se plaignait un jour, avec une pointe de mau 
vaise humeur bien justifiée, de n'être pour la plupart de ses contem- 
porains que l'auteur du Vase Brisé. Combien d'autres pourraient 
élever le même grief? 

Nous avons la manie d'étiqueter certains noms, de leur accoupler 
certaines œuvres, et le lieu commun, une fois trouvé et jeté au moule^ 
en sort définitif et immuable. Un mot, une œuvre résume alors 
l'effort d'un homme, d'une époque : le reste n'existe plus. C'est ainsi 
que des épopées françaises du moyen âge on ne connaît que la 
Chanson de Roland; les autres, néant. 

Une cependant devrait trouver grâce... Aliscans ! 

Aliscans est le poème culminant du cycle de Guillaume d'Orange : 
chez nos aïeux il fut peut-être plus populaire que la Chanson de 
Roland. Le minnessaenger Wolfram d'Eschenhach la traduisit dans 
son Wïllehalm et les seigneurs normands de la cour d'Angleterre y 
cherchaient le modèle des vertus chevaleresques. Aliscans eties autres 
poèmes de la Geste furent adaptés par l'Italie à sa langue et à son 
rythme; les pays Scandinaves en firent le sujet d'une Saga; tous les 
peuples enfin lui payèrent leur tribut d'admiration et d'enthousiasme. 

Mais la Renaissance a passé là-dessus : nos jeunes gens sont fami- 



22 



liers avec Achille et Hector, ce qui est bien ; ils ignorent Guillaume et 
Vivien, ce qui est regrettable. 



Dante (1) décrivant le sixième ciel ou celui de Jupiter, place parmi 
ceux qui ont eu ici-bas le sincère amour de la justice, le comte Guil- 
laume. S'il en parle en cette occurrence, ce n'est pas seulement parce 
que le héros était populaire grâce aux trouvères et aux jongleurs. 
Pour l'avoir jugé digne d'un tel honneur, il fallait que le poète 
florentin, qui possédait toute la science de son temps, connût la place 
que Guillaume occupait dans l'Histoire. 

L'Histoire est à la base de toute légende. Mais la Légende 
se développe, s'amplifie et habille si bien de vraisemblances la 
première vérité, qu'elle devient à son tour la vraie histoire. Légende 
et Histoire peuvent subsister durant des siècles sans se confondre; 
puis l'une ou l'autre, sous une influence inexplicable, cède le pas et 
désormais s'évanouit dans la mémoire des hommes. C'est l'Histoire 
qui tue la Légende, ou la Légende le plus souvent qui a supplanté 
l'Histoire. 

Mais ici elles peuvent demeurer éternellement côte à côte, car la 
Légende, au fond, n'exagère rien et l'Histoire justifie toutes les 
amplifications de la Légende : exemple assez rare pour être 
remarqué. 

Ecoutons d'abord l'Histoire parlant de Guillaume d'Orange. 



Guillaume naquit vers le milieu du vm c siècle dans la France du 
Nord. Ses parents étaient illustres : son père s'appelait sans doute 
Théodoric et sa mère Aide ou Aldane ; ils devaient appartenir à la 
famille royale (2). 

Présenté à Charlemagne dès le commencement de son règne, il 
tint une grande place près du roi des Francs; il fut du nombre de 
ses principaux conseillers et de ses meilleurs soldats, mais avant 790 
on ne sait rien d'absolument précis sur sa vie. 

En 790, un certaim comte Corso (3), gouverneur de l'Aquitaine, 
s'était laissé battre par Adalric, fils du duc Lupus. Charles nomma 
en sa place Guillaume duc de Septimanie, de Toulouse ou d'Aqui- 
taine, et le nouveau représentant du roi des Francs fit rentrer dans 
l'obéissance les Vascons révoltés. Il rétablit l'ordre dans cette partie 
du royaume et s'occupa d'en faire un boulevard inexpugnable contre 
les invasions des Sarrasins. 

(lest à l'année 793 que se rapporte le fait le plus glorieux de la vie 

(1) Paradis. Chaal XVIII, 4648, 

j VitaSancti Wilhelmi, écrite au m" siècle, reproduite dans les Açta Sancto- 
rum (Tome VI du mois de mai 1688) et traduite avec le texte latin m regard par 
le i'. Bonaventure de Siateron dan.8 son Histoire nouvelle de la Ville et Princi- 
pauté d'Orange Avignon, mi, tn-foh). Chartes de La Fondation dejGel!oDje.i 

\ frunwiiir Limousin. \ ila l.udunei l',i. 



L ÉPOPÉE FRANÇAISE ET LA REINE W1LHELM1NE 23 

du duc Guillaume. Ilescham, successeur d'Abd-el-Rahman II, avait 
proclamé VAlyihad, ou guerre sainte, et réuni cent mille hommes 
qu'il divisa en deux corps d'armée. L'un marcha contre les chrétiens 
tics Asturies; l'autre envahit la France, arriva jusqu'à Narbonne et en 
brûla les faubourgs. Guillaume alla au-devant des envahisseurs qu'il 
rencontra près de la rivière d'Orbieux, à Villedaigne. Il leur livra 
bataille, fut vaincu malgré des prodiges de vaillance, mais, par cette 
résistance, força les Sarrasins à repasser en Espagne. A Villedaigne, 
on peut le dire, il sauva la France, tout aussi bien que Charles Martel 
l'avait sauvée à Poitiers, en 632 (1.) 

Continuant ses exploits contre les Sarrasins, Guillaume prit, en 801 
(ou 803), la plus large part au siège et à la prise de Barcelone (2) par 
les armées de Louis, roi d'Aquitaine. Arrivé au faîte de la gloire et 
des honneurs, Guillaume, qui avait fondé, en 804, le monastère de 
Saint-Guillem-du-Désert, dans la vallée de Gellone, voulut s'y retirer 
lui-même : il y entra le 29 juin 806. L'exemple de son ami saint Be- 
noit d'Aniane dut être pour lui le principal attrait de la vie monasti- 
que; en tous cas, il fut à Gellone le miroir de toutes les vertus et il y 
mourut en odeur de sainteté le 28 mai 812. (3). 

La Légende dit : 

Guillaume était arrière-petit-fils de Garin de Montglane, petit-fils' 
d'Hernaut de Beaulande, fils d'Aimeri de Narbonne et de dame Ermen- 
garde de Pavie. Il avait six frères : Bernard, Garin, Ernaut, Bovon, 
Aymer et Guimer; quoique le cadet, il en imposait à tous par sa force, 
sa vaillance et sa sagesse (4). # 

Un jour, Charlemagne envoya auprès d'Aimeri un messager pour le 
prier de venir lui rendre hommage des fiefs qu'il tenait de sa main 
et de lui amener ses quatre fils aînés qui, dressés en l'art de la guerre, 
devaient plus tard être armés chevaliers. 

Aussitôt Aimeri informe ses fils du message de l'Empereur, mais 
Guillaume, loin d'en être charmé, s'emporte et refuse de se rendre à 
Paris. Cependant on finit par le calmer et, laissant à dame Ermen- 
garde et à ses plus jeunes fils le soin de veiller sur Narbonne, Aimeri 
part pour la cour de Charlemagne avec Bernard, Garin, Ernaut et 
Guillaume. 

En chemin ils rencontrent les envoyés du roi sarrasin Thibaut qui 
viennent de demander au prince païen d'Orange la main de sa sœur, 
la belle Urable : ils ramènent à leur maître le cheval Baucent, présent 
de sa fiancée. Guillaume, aidé de ses frères, attaque la troupe des 
Infidèles, s'empare de Baucent et renvoie à Orange le messager de 

(1) Eginhard, Annales, ann. 793. — J . Reinaud, Invasions des Sarrasins en France 
(Paris, 1836, in-8°). 

(2) Eginhard, Annales, ann. 797 et 801. — L'Astronome Limousin. Vita 
Ludovici Pu. — Ermold le Noir, qui lui consacre le premier chant de son poème 
à la gloire de l'empereur Louis. 

(3) Ardon, Vie de saint Benoît d'Aniane, ch. IV. — Vita Sancli Wilhelmi. 

(4) Les Enfances Guillaume, geste. 



24 LA REVUE 

Thibaut annoncera Orable sa défaite, la perte du destrier, et lui expri- 
mer le désir ardent de Guillaume de conquérir et d'épouser une prin- 
cesse si accomplie. 

Tandis que le messager s'acquitte de sa mission auprès d'Orable, 
enthousiasmée de tant d'audace et de bravoure, le duc de Narbonne 
arrive avec ses fils à la cour de l'empereur . Là, Guillaume attire l'at- 
tention de tous les guerriers, habiles à distinguer la force etl'intrépi- 
dité : il se montre bientôt digne de la sympathie qu'on lui témoigne 
en luttant contre un champion breton, jusque-là réputé invincible, et 
en le tuant. Charlemagne l'arme aussitôt chevalier ainsi que ses 
frères et le comble de présents, quand soudain arrive un messager de 
dame Ermengarde. 

Thibaut, furieux de l'affront que lui a infligé Guillaume, s'est rendu 
à Orange pour épouser la belle Orable et, après une nuit de noces 
dépourvue de charmes en raison des sorcelleries et enchantements 
inventés par la Sarrasine pour l'éloigner d'elle, il est allé mettre le 
siège devant Narbonne. 

Aimeri et ses fils se hâtent vers leur ville ; ils arrivent à temps 
pour la délivrer, comme Thibaut tente un suprême effort, et Guil- 
laume lui inflige une cruelle défaite (1). 

Les fils d'Aimeri, réunis un moment dans la ville de leur père, se 
dispersent bientôt : Bernard va à Brebant, Garin à Anseiine, Bovon 
à Comarchis, Hernautà Gironde, Aymer en Espagne. 

Un second siège de Narbonne les ramène bientôt sous les murs de 
leur cité natale dont il faut décidément éloigner les Arabes envahis- 
seurs (2). 

Cependant, les années s'écoulent ; Charlemagne se sent mourir et 
veut consolider la couronne impériale sur la tête de son fils Louis, 
pauvre enfant qui tremble, indigne héritier du grand roi. Un traître 
veut confisquer cette couronne à son profit, et déjà y porte la main ; 
mais, défenseur loyal de la faiblesse et du droit, Guillaume paraît et 
tue l'usurpateur. 

Durant plusieurs années, il va et vient de Rome en France. De la 
ville des papes, il chasse les Sarrasins d'abord et plus tard les Alle- 
mands, qui n'étaient peut-être pas moins dangereux, et fait ensuite 
sa tournée dans toutes les provinces de France pour y exterminer les 
traîtres, y étouffer la rébellion contre Louis, y affermir le trône du 
fils de Charlemagne (3). 

Tant de services sont mal récompensés: Louis devient ingrat et 
oublie Guillaume dans la répartition de ses fiefs. Le fils d'Aimeri 
1 apprend et, en présence de toute la cour, insulte ce pauvre roi qui 
pâlit, bégaye, s'excuse et paraît tout à fait méprisable. 11 finit par 
donner à Guillaume certaines terres qui appartiennent encore aux 
Sarasins. Satisfait de ce présent, le héros prend Nîmes en y introdui- 
sant ses guerriers dissimulés dans des tonneaux (A). 

I le département des enfants Mm.cn., geste. 

.' i.r siège de Narbonne, geste. 

3 le < ouronnemenl Looys, geste. 

i le charroi de Nîmes^ ltsIc 



L'ÉPOPÉE FRANÇAISE ET f.A REINE WILHELMINE 2 5 

Une curiosité singulière le pousse ensuite dans les murs d'Orange, 
qui est encore au pouvoir des Sarrasins. Il pense y perdre la vie, 
mais y est retenu par l'amour d'Orable. Délivré par son neveu Ber- 
trand, il s'empare de la ville, baptise Orable sous le nom de Gui- 
bourc et l'épouse (1). 

Pendant ce temps, le fils de Garin d'Ànséune, l'enfant Vivien, 
après diverses aventures qui font pressentir sa bravoure, grandit et 
est armé chevalier (2). 

Mais avec l'imprudent orgueil des jeunes gens, il fait vœu ce jour- 
là de ne jamais reculer d'un pas devant les Sarrasins (3). 

Provoquée par les cruautés de Vivien, la guerre commence bientôt, 
épouvantable : une grande bataille se livre dans les plaines d'Alis- 
cans ; elle est pour les chrétiens une défaite plus fatale encore que 
celle de Roncevanx. Vivien y meurt en martyr ; Guillaume seul sur- 
vit au désastre. Poursuivi, traqué par trente mille païens, il parvient 
à s'enfermer dans Orange, dont sa femme Guibourc a d'abord refusé 
de lui ouvrir les portes : puis, sans prendre le temps de se reposer, 
il court en France, y obtient, à grand'peine, les secours de l'empe- 
reur, et revient, à la tête d'une armée immense, offrir la bataille aux 
vainqueurs de Vivien. La seconde bataille d'Aliscans répare et fait 
oublier la première (4). 

Enfin, couvert de gloire, vainqueur des Sarrasins qu'il a pour tou- 
jours rejetés en Espagne, Guillaume se retire dans un monastère 
qu'il a fondé (5)... et la Légende se confond avec l'Histoire. 



La défaite de Dagobert et de ses douze généraux sur les frontières 
d'Espagne est Faction historique qui a donné naissance à la bataille 
légendaire de Roncevaux. 

La défaite de Villedaigne, qui, par l'héroïsme du chef, eut les con- 
séquences d'une victoire, inspira aux trouvères les deux batailles 
d'Aliscans. 

Aliscans, ou plutôt Aleschant, ou encore Avenant (ces trois formes 
se trouvent indifféremment dans les manuscrits de nos vieux poèmes) 
est le nom donné par les trouvères au champ de bataille où Guillaume 
écrasa les Sarrasins. Si nous écartons toutes les étymologies fantai- 
sistes du mot, nous devons conclure qu Aliscans n'est autre que les 
Aliscamps (en latin Elysii Campi, Champs Elysées), nom d'un antique 
cimetière d'Arles que l'on croyait avoir été bénit par le Christ en per- 
sonne. Dante et Arioste parlent de cette nécropole, célèbre au moyen 
âge. Rien de surprenant à ce que les trouvères, pour qui la géogra- 

(1) La prise d'Orange, geste. 

(2) Les Enfances Vivien, geste. 

(3) Le Covenant Vivien, geste. 

(4) Aliscans, geste. 

(5) Le Montage Guillaume, geste. 



26 LA REVUE 

phie, il faut en convenir, était chose secondaire, aient préféré les 
Aliscamps à Villedaigne, et le Rhône à l'Orbieux. 

L'Histoire d'ailleurs vient encore à notre secours pour expliquer 
cette transposition de lieux: de 730 à 869, elle nous signale plusieurs 
entreprises des Sarrasins contrela ville d'Arles qui, une fois au moins, 
en 734, tomba en leur pouvoir et fut mise au pillage. A en croire les 
auteurs arabes et Roderic Ximenès, archevêque de Tolède, qui écri- 
vait d'après eux au xnr 3 siècle, les Sarrasins, dans une expédition 
antérieure, livrèrent sous les murs de l'antique cité une sanglante 
bataille où périrent nombre de chrétiens. Les eaux du Rhône empor- 
tèrent les uns, les restes des autres furent recueillis respectueusement 
et inhumés dans le cimetière des Aliscamps, où leurs tombeaux 
étaient encore au xi c siècle l'objet d'une pieuse vénération. 

Et ce n'était pas là une sépulture ordinaire. La Légende lui attri- 
buait, pour parler comme elle, « une sainteté et une dignité toutes 
particulières ». Enfin, c'est aux Aliscamps, selon la Chronique de Tur- 
pin, que reposaient les morts de Roncevaux. 



Dans la Chanson de Roland, Charlemagne joue un rôle secondaire ; 
dans Aliscans, Guillaume est le pivot de l'action. Et n'est-ce pas jus- 
tice puisqu'il refit et paracheva l'œuvre de Charles Martel? 

Mais, qu'on le considère au point de vue historique ou légendaire, 
son héroïsme ne nous effraie pas, car il est toujours humain. 

Dans l'Histoire, sujet fidèle, général habile, guerrier vaillant, con- 
seiller sage, Guillaume couronne ses vertus mondaines par le renon- 
cement. Il possède cette profonde philosophie qui inspire à l'homme 
supérieur le mépris du siècle et de ses vaines gloires; et, après avoir 
été le premier serviteur de l'empereur franc, il devient, humble moine, 
le serviteur de Dieu. 

Dans la Légende, Guillaume connaît les larmes ; accablé par le 
nombre, il fuit parce qu'il est amoureux et ne veut pas mourir sans 
avoir revu Guibourc. Mais, quand il se présente devant les murs 
d'Orange, Guibourc lui en refuse l'entrée; elle feint de ne pas recon- 
naître dans un fuyard le héros jusque-là invincible, et, pour l'éprou- 
ver l'envoie se battre seul contre une bande de païens. Ce n'est que 
lorsqu'elle l'a vu vaillamment mettre en pièces les mécréants qu'elle 
consent à le reconnaître, le reçoit dansla ville, et délace son heaume, 
et l'embrasse en pleurant. 

Quelle scène admirable (1) ! Comme elle illumine d'une façon superbe 
ot touchante à la fois la figure de dame Guibourc et de celui que le 
poète appelle le marquis au Court-Nez. 

(1) Il fautlalire tout au long danfl la.dianson à'Aliscant ; m;us, pour ceux que 
rebute le vieux français de nos gestes du moyen âge, nous ne saurions mieux 
[ eÉ re nvoye] qu'à la magnifique paraphrase qu'en a faite dans son Calendal 
, hanl \ I le grand poète provençal Frédéric Mistral- 



l'épopée française et la reine WILHELMINE 27 



Pourquoi le marquis au Court-Nez? Pourquoi cette épithète 

homérique inséparable du nom du paladin? 

Parce que, luttant sous les murs de Rome contre le géant païen 
Corsout, celui-ci d'un coup d'épée trancha le nasal du heaume du fils 
d'Aimeri et en même temps emporta une mèche de ses cheveux ainsi 
que le bout de son nez. Corsout payace haut fait de sa tête et lorsque 
Guillaume revint parmi les siens, à son neveu Bertrand qui lui de- 
mandait s'il était sain et sauf, il répondit: 

« Oui, Dieu merci; il n'y a que mon nez qui est un peu raccourci, 
« et j'ai peur qu'il ne se puisse jamais rallonger. Désormais, que tous 
« ceux qui m'aiment et m'estiment m'appellent le comte Guillaume 
« au Court-Nez! » (l). 

Ce nom lui resta. 

Et nous approuvons fort les trouvères de l'avoir particulièrement 
affectionné : cette épithète vaut à elle seule les plus longues louanges, 
elle est le brevet de pure gloire qui réagit contre les incessants efforts 
de l'oubli dans la mémoire des peuples. 

Cependant la plupart de ceux qui ont écrit sur la maison princière 
d'Orange, et en particulier Joseph de la Pise (2) et le P. Bonaventure 
de Sisteron (3) pour ne citer que ceux-là, n'ont pas manqué de l'ap- 
peler Guillaume au Cornet et d'expliquer ce surnom par le cornet qui 
se trouve dans les armes d'Orange. 

Il est évident que cette interprétation fut inspirée par les descen- 
dants de Guillaume, devenus plus pointilleux que dame Guibourc sur 
la beauté des traits de leur ancêtre. 

En tous cas elle est conforme à la tradition de la famille d'Orange, 
et ce qui confirme, selon nous, notre hypothèse, c'est la réponse que 
nous a faite à ce sujet M. le baron Snoukaërt van Schauburg, l'émi- 
nent directeur des archives de la Maison et de la Bibliothèque de 
Sa Majesté la Reine des Pays-Bas, à qui nous avons demandé son avis 
sur la question. 

« Quant au surnom de Court-Nez » nous écrit-il, « je crois que l'on 
doit le considérer comme une farce ; l'orthographe Cortnés, dans ce 
temps-là, donne lieu à prononcer cornet : mais pourquoi y intro- 
duire un iû Et le blason porte un cornet et non pas un nez rac 
courci. » 

Ces raisons sont trop spécieuses et ne peuvent tenir contre un exa- 
men des textes des chansons de geste. Sans entrer dans des compa- 
raisons superflues et oiseuses, Cort nés signifie vraiment Court nez : 

(1). Vov. le Couronnement Looys. 

(2) Joseph de la Pise. Tableau de l'Histoire des princes et principauté d'Orange. 
(La Haye 1639. ln-fol.) 

(3) Le P. Bonaventure de Sisteron. Histoire nouvelle de la ville et principauté 
d'Orange. (Avignon, 1741. ln-fol.) 



28 LA REVUE 

c'était bien l'orthographe des xn e et xm c siècles et Vu par la suite ne 
fut introduit que pour satisfaire à la prononciation moderne. 

D'ailleurs, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'illustre personnage 
qu'était Guillaume ait reçu ce surnom, justifié par une disgrâce phy- 
sique de si glorieuse origine, à une époque où les princes portaient 
couramment les sobriquets de gros, long, bref, chauve, etc.? 

Si, dans les armes parlantes d'Orange, il y eut calembourg, ce fut 
dans le sens de la disgrâce physique à l'instrument de musique dont 
le nom était l'équivalent de Cort nés, et non en sens contraire. 

Il en est de même pour l'épithète de Fièrebrasse, presque aussi fré- 
quente que celle de Court-Nez, et que les historiens ont totalement 
négligée afin de ne pas avoir à l'expliquer et d'enlever un argument 
aux adversaires de la version au Cornet. 

Donc, à notre avis, qui est aussi celui de bien des savants commen- 
tateurs et en particulier du D r Jonckbioët, dont on ne peut pas plus 
mettre en doute l'attachement profond à la famille d'Orange que la 
profonde érudition, nul surnom plus glorieux ne convenait à Guil- 
laume Fièrebrasse que celui de Marquis au Covrt-Nez (1). 



En somme, Légende et Histoire font un héros du premier prince 
d'Orange. 

Comment s'étonner que ses descendants aient dans la suite des 
temps élevé si haut leur nom et leur gloire? Comment s'étonner de 
leurs nobles actions ? Comment s'étonner du geste superbe de la reine 
Wilhelmine, dernière fille de Guillaume au Court-Nez et de dame 
Guibourc? 

Car ils sont bien les fondateurs de la race des princes d'Orange. 
Leur généalogie, régulièrement établie depuis l'époque la plus reculée 
en fait foi. Les auteurs anciens sont d'accord pour reconnaître la filia- 
tion delà maison d'Orange depuis que le vainqueur des Sarrasins fut 
investi par Charlemagne de sa principauté. Ces preuves indiscutables 
d antique noblesse font de la maison d'Orange la plus ancienne famille 
de la chrétienté, et, pourquoi ne pas le dire avec fierté, une glorieuse 
famille française. 

Voici la généalogie des princes d'Orange (2) : 

1 Docteur W. .1. A. Jonckbioët. Guillaume d'Orange, le marquis au Court-Nez. 
Amsterdam, 1867, ln-8°.) 

2 Non- arons établi cette généalogie en prônant pour base les précieux ren 
seignements que nous a très aimablement fournis M. le baron Snoukaërt van 
Schauburg, directeur des Archives de la Maison et de la Bibliothèque de Sa Ma- 

Reine des Paya Bas, à qui nous sommes heureux d'adresser ici nos sin- 
cères remerciements. De plus avec un soiu scrupuleux nous avons comparé 
notre travail avec lea travaux précédents et complété nos données premières à 
l'aide dei documents les plus probants el les plus indiscutables. Nous avons 
'. p., m L'orthographe 'les noms, Jusqu'en (625, celle «le Joseph de la Pise. 



Généalogie des Princes de la Maison d'Orange 

I» MAISON DITE DORANGE 

he, appelée propremenl d'Orange, porte pour armes 



La première br 
cor de chasse de sable, ou, selon quelque; 
guiché de gueule. 

THÉODORIC, époux 



d'or au 
d'or au cornet d'azur en- 



GUILLAUME AU COURT-NEZ. 

prince d'Orange 



épouse ; 



. princesse sarrasine. 



I I 

lune. Berlrande, 
'eligieuse. 



religieu: 



HKKLMlîKli;, Théodolin, Adalisme, Bernard, 

princesse d'Orange, comte de Toulouse, 

806-839 épouse Duodcne. 

épouse un seigneur provençal. 



Gosselin, Guillaume, 
comte 
de Toulouse. 



UuK'.tiN. tègue simultanément avec son frère UGON, 

comte d'Orange, (de 839 à ?80) marquis d'Orange 



\L\TAIS, 

comtesse d'Orange, 

880-910 

époux inconnu. 



RAMBAUD, 

comte d'Orange. 
910-914 



BOZON, 

comte d'Orange. 
914-? 
(Ici existe une lacune : les anciens historiens affirmen 
la continuité de la race, mais les noms font défaut.) 
GÉRAULT-ADIIÉMAR, 
prince d'Orange. 
1086-1096 



RAMBAUD II. 

comte d'Orange. 

1096-1115 



TIBURGE 1" 
princesse 
d'Orange, 



épouse 
(1115-1150) 



GUILLAUME II, 

(descendant d'Ugon) 

prince d'Orange. 



RAMBAUD [II, 
prince d'Orange 

avec son frère Guillaume III, 
1150-1173 

Meurt sans enfants et passe 
ses droits à sa sœur Tiburge I L 



TIBURGE II. 

princesse d'Orange, 

1173-1183 

épouse 

Bertrand de Baux. 



GUILLAUME III, 

prince d'Orange. 

1150-1174 

I 



TIBOUR, GUILLAUME IV, 

princesse d'Orange, prince d'Orange. 

épouse . 

Rambaud Guisand. 

1174-1177 I 

RAMBAUD IV, 

prince d'Orange. 

1177-1185 



2" MAISON DES BAUX 

La seconde race des Princes d'Orange est appelée des Baux, de l'illustre famille 
des Barons des Baux, baronnie située en Provence près des villes d'Arles et de 
Tarascon, qui porte pour armes : une comète ou étoile de seize rais d'ar- 
gent sur un champ de gueule. 



GUILLAUME V, 
prince d'Orange, 

1183-1225 
épouse Eloy et Ermengarde. 



GUILLAUME VI, 

prince d'Orange. 

1225-1239 



RAYMOND 1". 

prince d'Orange. 

1225-1282 



GUILLAUME VII, 

prince d'Orange. 

1239-1243 



RAYMOND II. 
prince d'Orange. 

1248-1272 



BERTRAND III, 

prince d'Orange. 

L 282-1314 



RAYMOND IV, 

prince d'Orange. 
1314-1340 



BERTRAND II et, RAYMOND 1 

princes d'Orange. 

1272-1293 



RAYMOND V, 
prince d'Orange. 

1340-1393 



MARIE DES BAUX, 

princesse d'Orange, 

1393-1418 

épouse Jean de Chalux. 



3" MAISON DE CHALON 

La troisième race des Princes d'Orange est celle de Châlon en Bourgogne, qui 
porte pour armes : de gueules à une bande d'or. 



LOUIS, 
prince d'Orange. 

1418-1402 



GUILLAUME VIII, 

prince d'Orange. 

1462-1475 



JUAN II, DE CHALON, 

prince d Orange. 

1475-1502 



m Chaum, 
épouse dé fttwnv de Nai 



PHILIBERT, 

prince d'Orange, 

1502-1530 

institue son héritier le fils dd sa sœur Claude. 

René de JNak»aij. 



L ÉPOPÉE FRANÇAISE ET LA REINE WILHELMINE 31 

V MAISON DE NASSAU 

La quatrième race des Pfinces d'Orange esi celle de Nassau, qtii porte pouf 
armes : d'azur à un lion billeté ou semé de billettes d'or. 

RENÉ DE NASSAU, 

prince d'Orange, 

1530-1544 

Institue son héritier son oncle paternel 

GUILLAUME DE NASSAU, 

prince d'Orange IX 9 du nom. 

L544-1584 



I I I 

PHILIPPE-GUILLAUME, MAURICE DE NASSAU, FRÉDÉRIC-HENRY DE NASSAU, 

prince d'Orange. priuce d'Orange. prince d'Orange. 

1584-1618 1618-1625 1625-1647 

I 

GUILLAUME DE NASSAU, 

prince d'Orange, X e du nom. 

1647-1650 

I 

GUILLAUME-HENRI DE NASSAU, 

prince d'Orange, XI e du nom, en 1650 

roi d'Angleterre en 1689 

mort en 1702, sans enfant, 

lègue la principauté d'Orange 

à son cousin 

JEAN-GUILLAUME LE FRISON, 

fils de Henri-Casimir de Nassau-Dielz 

prince d'Orange. 

1702-1711 

GUILLAUME IV, DE NASSAU, 

prince d'Orange, XII e du nom. 

1711-1751 

I 

GUILLAUME V, DE NASSAU, 

prince d'Orange, XIII e du nom. 

1751-1806 

I 

GUILLAUME VI, DE NASSAU, 
prince d'Orange, XIV e du nom, en 1806, 
• roi des Pays-Bas en 1815 

sous le nom de -GUILLAUME I er , 
abdiqua en 1840. 

I 

GUILLAUME II, 

oi des Pays-Bas, prince d'Orange. 

1840-1849 

I 

GUILLAUME III, 
des Pays-Bas. prince d'Orange. 

1849-1890 

I 

WILHELMINE, 

reine des Pays-Bas, princesse d'Orange. 



Après avoir lu cette généalogie, d'aucuns diront que rien n'est 
plus discutable que la descendance de la branche d'Orange-Nassau 
par rapport à Guillaume au Court-Nez. 



3 2 LA REVUE 

Nous avouons aussitôt que nous faisons là-dessus toutes les con- 
cessions que Ton peut exiger, quitte à les reprendre ensuite afin de 
tenter malgré tout le triomphe de notre thèse. Et même, pour donner 
un dernier atout aux sceptiques, nous mettrons sous leurs yeux la 
prudente restriction que le baron Snoukaërt van Schauburg ajoute 
aux communications qu'il nous a faites (1) : 

« Guillaume au Cornet n'est pas l'ancêtre de la famille d'Orange- 
Nassau. — René, neveu de Philibert de Ghâlon, prince d'Orange, 
fut le premier mais aussi le dernier des Nassau qui eut le sang des 
Châlon dans les veines. Il mourut en 1544 ». 

Notre fidèle généalogie ne dit pas autre chose : il est vrai que 
René de Nassau, mort sans enfant, institua son héritier son oncle 
paternel Guillaume de Nassau, et la filiation de sang fut désormais 
rompue. 

Mais, franchement, de 793 à 1544, est-il certain que la lignée était 
restée d'une pureté indiscutable ? Et la lacune qui existe de 914 à 
1086, entre Bozon et Gérault-Adhémar? Autre chose : selon l'expres- 
sion de la loi salique, la principauté d'Orange n'est-elle pas tombée 
trois fois en quenouille, c'est-à-dire ne fut-elle pas uniquement au 
pouvoir des femmes qui, transportant leurs titres et leurs droits à 
leur époux, donnèrent ainsi naissance aux diverses branches de la 
famille ? Or, la filiation de sang par les femmes n'est-elle pas mise en 
suspicion, même par certaines théories médicales? Quelle famille 
d'antique origine, même à l'arbre généalogique impeccable, aux 
archives indiscutables, pourra soutenir au point de vue physiologique 
la pureté de sa descendance pendant onze siècles? Bien mieux, en 
supposant qu'elle y parvienne, combien y en a-t-il, parmi ses ancê- 
tres intermédiaires, qu'elle voudrait supprimer, pour conserver sans 
ombre le rayon de gloire que lui a légué le premier ancêtre, fonda- 
teur de la race ? 

Car il ne suffit pas de prouver qu'il y a parenté ininterrompue de 
sang, il faut surtout qu'il y ait continuité dans la tradition d'hon- 
neur et de noblesse, il faut que toute la lignée, que tous ceux qui ont 
porté le nom élevé très haut par le grand aïeul soient restés fidèles 
au culte de ce nom et de la famille, accroissant si possible sa renom- 
mée, du moins ne la laissant pas déchoir. 



Les anciens, qui traduisaient tout par des symboles que leur maté- 
rialisation, pour ainsi dire, rendait tangibles aux plus simples, com- 
prenaient autrement que nous la continuité de race. Et leur façon de 
voir était la plus judicieuse, la meilleure. 

L'ancêtre, qui avait fondé une famille et placé la pierre d'un foyer, 
était considéré comme un héros, un dieu protecteur : on instituait 

I Lettre du 2 janvier 1901. 



L ÉPOPÉE FRANÇAISE ET LA REINE WILHELMINE 33 

pour lui un culte dont profitaient par la suite ceux qui, après y avoir 
été Initiés de leur vivant, le rejoignaient chez les Mânes ; ce culte ne 
devait jamais cesser, comme le feu sacré ne devait jamais s'éteindre. 

Il fallait, pour que le culte se perpétuât, pour que le feu brûlât 
éternellement, que la famille se continuât sans interruption à travers 
les âges. Et il entrait dans cette croyance un égo'isme bien humain : 
chacun voulait avoir part, après sa mort, aux offrandes destinées aux 
ancêtres. De là l'obligation d'une descendance, de là l'obligation de 
suppléer par l'adoption à la nature quand elle privait d'héritier 
mâle le père de famille. 

Mais, avec le temps, le symbole du sacrifice aux dieux Mânes 
s'élargit, se modifia : ce ne fut pas seulement pour perpétuer un rite 
dont les cérémonies avaient perdu toute signification que l'adoption 
vint assurer la continuité fictive de la race. A côté du culte domesti- 
que proprement dit, qui se traduisait par l'offrande des gâteaux de 
pur froment et les libations de vin et de lait, avait pris naissance 
celui de la légende familiale, la conservation du souvenir des gran- 
des actions des ancêtres. Pour que ce souvenir ne s'effaçât pas dans 
la République, il fallait que leur nom persistât et continuât par les 
faits et gestes des descendants à être mêlé aux fastes de la ville, de 
l'Etat, assurant ainsi la perpétuité des gloires passées par un renou- 
veau de jeune gloire. 

Les Romains surtout attachaient à cette perpétuité, et par consé- 
quent à celle de la famille, une haute importance ; parmi les lois fon- 
damentales de la République, ils plaçaient en première ligne celles 
de l'adoption : c'est à elles que les plus célèbres gentes devaient 
leur existence après des siècles de guerre, de luttes intestines et de 
proscription. 

Pour devenir par adoption fils d'un paler familias l'âge importait 
peu : la seule condition nécessaire et indispensable était la possible 
lité de perpétuer le culte et les traditions de la race. 



Perpétuer les traditions d'une race, voilà en effet la première vertu 
pour être digne de lui appartenir, d'en porter le nom et de jouir de la 
considération attachée à sa gloire passée. 

Mais cette gloire est un usufruit qu'il faut du moins transmettre 
intact à ses héritiers, si on n'a pu en accroître le capital. 

Ouvrons l'Histoire et interrogeons-là en ce qui concerne les 
barons des Baux, les comtes de Chàlon, les ducs de Nassau, princes 
d'Orange. 

Vaillants à la guerre, sages au conseil, augmentant à chaque 
génération la fortune et la renommée de leur maison, voilà ce qu'ils 
furent, selon l'Histoire. 

Qu'importent après cela les filiations consanguines ou utérines, par 

1901. — 1 er Avril. 3 



34 



héritage ou par adoption, si tous ceux qui portèrent le nom d'Orange 
furent dignes du fondateur de la race, de Guillaume au Court-Nez : 



Dans les armes des princes d'Orange-Châlon il est une devise que 
leurs héritiers ont gardée avec soin : 

« Je maintiendrai ! » 

Cette devise résume ce que nous venons de dire : maintenir le 
passé de bravoure, de bonté, de générosité, de dévouement à La 
justice, la gloire, en un mot, de la race, voilà le but vers lequel 
doivent tendre tous les efforts de ceux qui assument le lourd héritage 
d'un grand nom. 

Et les princes d'Orange furent toujours jaloux de maintenir la 
renommée de leur famille. 

En des occasions solennelles, aux heures où d'autres se seraient 
crus parvenus trop loin pour jeter un regard en arrière, ils se sont 
souvenus du passé et l'ont jugé leur plus beau titre à l'admiration des 
peuples. 

Dans sa proclamation du 16 mars 1815, après avoir déclaré que 
dorénavant il prenait le titre de roi des Pays-Bas, Guillaume I er 
ajoutait : 

« Mais, quelque convenables que puissent paraître ces détermina- 
tions, Nous ne Nous croyons pas moins obligé de prendre soin que 
le nom que, dans toutes les vicissitudes de la fortune, Nous avons 
toujours porté avec honneur et sous lequel nos ancêtres ont rendu 
tant de services à la cause de la liberté, ne vienne à s'éteindre et à 
disparaître. Pour ces raisons Nous voulons et ordonnons que désor- 
mais l'héritier présomptif du Royaume des Pays-Bas prenne, 
porte et conserve le nom et le titre de Prince d'Orange; et Nous les 
accordons par ces présentes à Notre cher Fils aîné, avec une satisfac- 
tion d'autant plus vive que nous sommes convaincus qu'il en saura 
maintenir l'antique éclat par l'accomplissement scrupuleux de ses 
devoirs comme Notre premier sujet et comme le souverain futur de 
la nouvelle monarchie, et par son courage et par un dévouement sans 
bornes, toutes les fois qu'il s'agira de veiller aux droits de sa Maison 
et àla sûreté du territoire hospitalier et paisible des Pays-Bas. » 

Ce que Guillaume I er avait en vue dans sa proclamation, quand il 
prenait un soin si jaloux de la perpétuation du nom d'Orange, ce 
n'était pas seulement le souvenir de faits glorieux que les Nassau 
avaient accomplis pour la grandeur de la Hollande, mais encore le 
superbe apanage d'un titre imposant à tous le respect, l'admiration 
et l'amour depuis une longue suite de siècles. 



Maintenant que ceux qui sont les fanatiques du fait brutal ou qui 



L'ÉPOPÉE FRANÇAISE ET LA REINE W1LHELMINE 35 

tiennent à mourir trea vieux d'une indigestion de documents dans le 
coin sombre d'une bibliothèque, mettent en doute la filiation des 
princes d'Orange depuis Guillaume au Court-Nez et dame Guibourc 
jusqu'à la reine Wilhelmine, ils ne pourront empêcher que celle-ci 
ne soit la Bile spirituelle de ceux-là, tels que nous les ontfait connaître 
l'Histoire et surtout la Légende. 
De même que Pauline 

Avait trop de vertus pour n'être pas chrétienne, 

ainsi la reine Wilhelmine a la main trop généreusement ouverte* 
le cœur trop compatissant, l'esprit trop chevaleresque, l'àm-c trop cou- 
rageuse pour ne pas être la vraie descendante de celui qui, pendant 
six siècles, aux yeux des peuples étonnés, personnifia l'Occident 
opposant au tlot sarrasin l'inébranlable digue de sa vaillance faite 
à la fois d'abnégation, de sagesse et d'amour. 

Elle aussi, devant la coalition des égoïsmes européens, sans mor- 
gue, sans prétention, naturellement, comme une chose toute simple, 
quand le président Kriïger a poussé son appel de détresse, elle a dit : 
« Je maintiendrai ! » Courage digne du vainqueur d'Aliscans ! Héroïs- 
me digne de la première princesse d'Orange! 

Et. pour terminer, nous dirons avec le vieux Joseph de la Pise, 
s'adressant aux sceptiques de la vie admirable de Guillaume au 
Court-Nez : 

« Ce que nous avons dit est fondé sur le rapport de ceux qui ont 
parlé devant. Les auteurs, les manuscrits, la tradition reçue proba- 
blement au récit des choses humaines, les témoignages qui subsis- 
tent parmi les pierres et les monuments, l'argument des choses 
semblables autrefois advenues, de la vérité desquelles il n'est permis 

de douter, nous servent de garants envers les incrédules 

Et au fond la créance en est laissée libre à chacun. (1) » 

(1) Joseph de la Pise. Tableau de V Histoire des princes et principauté d'Orange, 
1639 (page 50). 

Jules Bonnet. 



LÀ LITTERATURE DES JEUNES 

ET SON ORIENTATION ACTUELL E 



LE POÊLE ET LE ROMAN 

C'est peut-être une illusion qui régna à toutes les époques, que de 
considérer la période d'années dont on est le spectateur, comme 
l'exemple, en son développement artistique et littéraire, d'une com- 
plexité jusque-là inconnue. C'est peut être faute de recul, et par dif- 
ficulté d'établir sur des contemporains, un de ces classements simples 
où excella l'ancienne critique. Ces classements ne présentent d'ailleurs 
qu'une simplicité très artificielle due à des coupes sombres dans le 
taillis ou la forêt qu'on eut à inventorier. 

La preuve en est que cette besogne n'est jamais définitive, qu'à 
peine les critiques-jurés ont terminé leurs pesées, organisé leur mise 
en place des génies et corollairement des talents, les protestations 
s'élèvent. 

D'une part, les érudits, tout en acceptant, en sa généralité, l'ordon- 
nance que signifièrent les critiques, leur apportent par brassées ou par 
petits paquets des documents nouveaux ou au moins tirés de 
l'oubli, et la ligne générale si élégamment tracée s'altère; d'autre 
part les écrivains, les poètes s'insurgent; ils apportent, avec preuves 
à l'appui, avec l'affirmation d'une admiration qui trouve des échos, 
telles œuvres négligées, reléguées, et font reviser le procès de ces 
dédaignées. Cette double voie de protestation n'est guère possible 
contre des jugements contemporains, éphémères, qui sont amendés 
souvent par une évolution intellectuelle des juges ou infirmés par de 
nouvelles œuvres de ces mêmes auteurs, pour lesquels on avait tenté, 
un peu prématurément, un essai de classement. Déplus les critiques 
n'aiment point formuler sur le phénomène mouvant qu'est la produc- 
tion contemporaine, un essai de classement, qui serait fort difficile, 
s'il fallait à toute œuvre attribuer au juste, sa valeur de beauté; on 
pourrait plus facilement tracer aulour des écrivains et des livres 
caractéristiques leur sphère d'influence; mais encore il y faudrait un 
large appareil dépassant le cadre d'un article. C'est pourquoi nous 
n'avons pas sous forme brève, de carte, pour ainsi dire, du ou des 
mouvements littéraires actuels. On voudrait, ici, indiquer à travers 
leur apparente confusion quelques lignes d'ensemble. 



Quelque jugement qu'on porte sur la valeur, la beauté, l'opportu- 
nité du mouvement symboliste, il est certain que ce furent les écri- 
vains englobés sous ce nom qui produisirent (vers 1885 et 86) le pre- 
mier mouvement qui pr» defpînn nvoc carrure depuis l'avènement, 



LA LITTÉRATURE Di;s JEUNES 37 

antérieur à eux d'une quinzaine d'années, du naturalisme. Ils trou- 
vaient devant eux lr naturalisme triomphant sur le terrain du roman 
moderne, el c'était les Parnassiens qui écrivaient des poèmes. 

Ici une parenthèse me semble utile. 

On a discuté passablement sur l'alternance des écoles, leur néces- 
sité, leur bien fondé, leurs liens entre elles, leurs oppositions ; il 
semble que de l'examen de ce siècle, une sorte de loi se dégage res- 
sortissant d'ailleurs des phénomènes de contraste. Elle est appli- 
cable surtout aux périodes de développement d'art libre, non gêné 
par des influences religieuses ou royales qui purent à certaines 
époques modifier sérieusement la marche des choses ; elle pourrait 
se résumer ainsi : quand une élite a apporté son œuvre et qu'on est 
en train de tirer de cette œuvre le maximum d'effets qu'elle comporte, 
une autre élite, plus jeune, prépare un canon de l'œuvre d'art absolu- 
ment différent, et qui a son expansion pleine à la période suivante. 
Ce mouvement neuf est alors combattu oupar une réaction vers l'école 
précédente, ou par une formule nouvelle : c'est-à-dire qu'au moment 
où une formule est en vigueur, où une école est maîtresse en appa- 
rence du champ littéraire, un groupe composé d'artistes plus jeunes 
se prépare obscurément à apporter aux hommes une matière de joie 
ou d'ennui tout opposée, une modulation toute diverse des senti- 
ments. Au moment où cette nouvelle école éclate, souvent elle ne 
trouve plus devant elle les protagonistes même de l'école précédente, 
mais plus généralement des disciples intelligents. C'est l'école nou- 
velle qui compte des cerveaux créateurs et après une lutte plus ou 
moins longue, elle triomphe. Ainsi, durant que le Romantisme por- 
tait l'attention sur le poème, le théâtre en vers, le roman idéaliste, 
Stendhal et Constant avaient travaillé avec moins d'éclat (selon 
l'opinion de leur temps) mais préparaient Balzac, dont l'expansion 
glorieuse amena l'avènement du naturalisme. Or, tandis que le natura- 
lisme s'épandait en plein succès par Goncourt, et surtout par Zola, 
le symbolisme se préparait, méditait le roman lyrique, comme il 
préparait une refonte du vers, en dehors des héritiers du romantisme, 
les Parnassiens. Quand le symbolisme victorieux aura sa pleine 
expansion (qui ne se fera peut-être pas dans les mêmes modes que 
celle du romantisme, ou du naturalisme, car ces aspects se modifient 
un peu avec l'état social), un autre groupe se présentera qui fera droit 
à des formes d'art, à des modes de penser que le symbolisme aura 
négligées; car, en principe, aucun groupement littéraire ne peut 
donner une formule sur tous points satisfaisante et de plus il fatigue 
la formule dont il se sert. 

Il est évident qu'il y a toujours des isolés et des indépendants, des 
esprits libres et hantés d'horizons divers, qu'on ne peut ranger dans 
aucune école et qui font prévoir les générations futures, pour l'em- 
bryon de leur développement. Ainsi furent Baudelaire, romantique 
jusqu'à un certain point, et Flaubert, dont le réalisme se doublait 
d'une manière 'le romantisme, mais comme celui de Baudelaire, épris 



38 LA REVUE 

de concision et d'exactitude, tandis que le romantisme courant était 
d'abondance, d'hyperbole et de paroxysme ; pourtant ils ne dérangent 
pas l'ensemble de la règle et la rendent seulement plus complexe. 

Les symbolistes avaient beaucoup lu Baudelaire et Flaubert, 
et les réfractaires de Parnasse, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l'Isle- 
Adam, Charles Cros, et ce réfractaire du naturalisme Huysmans. 
Les premiers étaient en marge par esprit de création, et naïvement; 
le dernier l'était, en prenant le vent et par amalgame, très influencé 
de Théophile Gautier, par exemple; les jeunes écrivains leur recon- 
naissaient toute leur valeur ; mais la grande route était tenue d'un 
côté par les Parnassiens, Leconte de Lisle, Banville, Mendès, et de 
l'autre par le naturalisme de Goncourt, de Daudet, de Zola. C'était 
Zola qui accaparait l'acclamation. Les autres naturalistes, à côté 
de lui, trouvaient l'admiration, mais ce n'était point eux qui l'avaient 
forcée. 

Les jeunes de ce temps-là avaient à reprocher au Parnasse qu'il 
n'était point une école neuve, mais une fin de romantisme, une varia- 
tion sur le romantisme, un romantisme classicisant et hellénisant; 
au naturalisme ils objectaient qu'il ne tenait aucun compte des 
besoins d'évocations, de légendes, de songe, de fantaisie dont ils 
avaient la notion depuis les œuvres étrangères d'un Poë ou d'un 
Heine. Des écrivains eussent pu satisfaire ces désirs nouveaux, sans 
des tics spéciaux venus d'habitudes d'esprit des temps qui venaient 
de s'écouler, tel Villiers de l'Isle-Adam, si grand par la couleur verbale 
et de beaux paroxysmes nobles, mais [si entaché d'occultisme et de 
religiosité combative. Verlaine rachetait la fréquence de ses oraisons 
par la sorte de candeur (malgré malices éparses) qu'il jetait sur tout 
ce qu'il produisait. Huysmans mettait à ses notations curieuses, toute 
la lourdeur et l'énervement gastralgique de sa forme. Rimbaud était 
inconnu et, malgré la beauté de ses œuvres, souvent trop schéma- 
tique et trop spécial. Léon Dierx trop enfermé dans son naturisme 
pessimiste. Mallarmé eut une influence de grand honnête homme ; le 
désintéressement de son œuvre et de sa vie, et la hauteur de sa 
parole, devait plaire plus encore que la très grande beauté de son 
œuvre restreinte, à des jeunes gens épris d'art, et l'avoir aimé 
est une bonne note pour ceux qui l'approchèrent, des premiers, 
pour confronter au sien leur idéal d'art, et non plus, comme cela se 
fit plus tard, pour glaner près des javelles de ce causeur charmant, 
(qui, s'il dédaignait d'écrire d'une foule de choses, les éclairait, en 
passant, d'un mot), des épis rares et précieux. 



L'apport I' 1 plus ttet du symbolisme, c'est le vers libre. Si le mot de 

oligme eel aussi confus que celui de romantisme, qui n'a pris, 

qu'en Hn de compte, sa, signitication très claire, le vers librisme est 

quelque chose de très tranché. C est le vers individualiste qui a été 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 39 

trouvé, non pas un. 1 formule plus large que celle du vers romantique, 
mais une formule élastique qui, on affranchissant L'oreille du ronron 
toujours binaire de l'ancien vers, et supprimant cette cadence empi- 
rique qui genablail rappeler sans cosse à la poésie son origine mné- 
motechnique, permet à chacun d'écouter la chanson qui est en soi et 
de la traduire le plus strictement possible, C'est à cause de la largeur 
même de son ambition que le vers libre, s'il a des définitions, n'a 
pas de prosodie, et quand il en aura une, ce ne pourra être un petit 
code fondé sur des habitudes de l'oreille et la tradition comme l'anté- 
rieure prosodie, mais une poétique tenant compte des lois du langage 
et de rémotion artiste. 

Quant au symbolisme (1) la meilleure définition en est encore la 
plus largo; ce serait celle de M. de Gourmont dans sa préface du 
livre des Masqués', « Admettons que le symbolisme c'est même exces- 
sive, même intempestive, même prétentieuse, l'expression de l'indi- 
vidualisme dans l'art. » Ajoutons que c'est un retour à la nature et à la 
vie, très accentué, puisqu'il s'agit pour l'écrivain qui veut créer, de 
se consulter lui-même en sa propre intelligence, au lieu d'écrire 
d'après une tradition livresque, qui est le plus souvent, pour les 
débutants de toutes les époques, la tradition mise à la mode par les 
derniers succès. 

Au plus lointain des revues symbolistes, on trouve auprès d'oeuvres 
de Mallarmé et Paul Verlaine et la réimpression ou impression pre- 
mière des œuvres de Rimbaud, alors disparu, les noms de Jules 
Laforgue, de M. Jean Moréas, de M. Paul Adam et celui du signa- 
taire de cet article. Très rapidement de nouveaux symbolistes appor- 
tèrent poèmes et livres, et la liste actuelle de ceux qui acceptèrent 
cette appellation serait nombreuse. Ce serait MM. Maurice Maeter- 
linck, Henri de Régnier, Emile Verhaeren, Francis Vielé-Griffin, 
Stuart Merrill, Dubus, ? Charles Morice, Remy de Gourmont, Saint- 
Pol Roux, Albert Mockel, André Gide, Paul Claudel, MaxElskamp, 
Paul Fort, Charles Henry Hirsch, André Fontainas, Charles van 
Lerberghe, Adolphe Retté, Robert de Souza, Camille Mauclair, 
Robert Scheffer, Dumur, Albert Saint-Paul, Ferdinand Herold, Y. Ram- 
bosson, Paul Gerardy, Tristan Klingsor, Edmond Pilon, Henry 
Degron, A. Thibaudet, Marcel Réja etc.. Parallèlement au mouve- 
ment symboliste, des artistes qui n'acceptaient point le vers libre 
participaient par certaines nuances fondamentales au groupe nou- 
veau, tels Albert Samain, M. Pierre Quillard, M. Paul Valéry. 
M. Pierre Louys ne fut jamais un vers libriste, ni peut-être tout à 
fait un symboliste, il voisina. D'ailleurs l'ampleur du mouvement fut 
assez grande pour que des groupes différents s'y pussent former, 
que de nombreuses diversités s'y montrassent, ce qui est le cas 
d'un mouvement individualiste, ayant pris en passant une étiquette, 
plutôt pour se différencier des écoles en vigueur que pour se désigner 
effectivement. 

(1) Voir sur cette question, Les Propos de littérature, de M. Albert Aloekel et le 
livre des Masques de M. Remy de Gourmont, Varl symboliste, de M. Georges 
Vanor, contemporain de la naissance du mouvement. 



40 LA REVUE 

Le symbolisme projeta ainsi d'abord l'écoleromane, M. Jean Moréas, 
M. Raymond de laTailhède, M. Raynaud, M. du Plessys voulurent, ce 
qui était l'antithèse d'un mouvement individualiste, se conformer à 
l'union artificielle que fut la Pléiade du xvi c siècle. La Pléiade recher- 
chant un but commun, une modernisation par archaïsme de la 
langue, pouvait affecter cet aspect ordonné et quasi-scolaire. Ces 
messieurs imitèrent la Pléiade, par quelques-uns de ses défauts les 
plus apparents, par l'épitaphe commune et la sonnet dédicatoire, par 
quelques archaïsmes, puis revinrent à leur nature de bons poètes un 
peu classiques et les Stances que publie M. Jean Moréas, délivrées de 
ce jargon, semblent devoir être la meilleure œuvre du poète des Can- 
tilènes et sa plus individuelle encore que certaine gracilité de l'idée 
en dépare la pure forme. 

Ensuite parut un groupement où figuraient surtout M. André Gide 
et Henry Maubel, et qui parla d'un certain idéo-réalisme qui eut eu 
pour but d'exprimer des sensations très rares, de recréer la vie et le 
rêve, de donner des impressions de silence, de phénomènes d'âmes, 
de paysages dames, en prose ou en vers dans une forme plus unie 
que celle des premiers symbolistes, le Voyage cCUrien, Paludes,Dans 
Me, tout récemment la Connaissance de l'Est de Paul Claudel res- 
sortent de cette esthétique. 

Pendant ce temps le Parnasse continuait à vivre et les poètes par- 
nassiensàpublier. NiM.Mendès, niM.Dierx n'apportèrentàleur esthé- 
tique poétique de modification. M. de Hérédia non plus; néanmoins 
la publication, en 1892 des Trophées, (1) crée une date d'influence et 
une esthétique se présenta sinon nouvelle, au moins dans toute sa 
carrure ; il semble que ce courant ait prévalu auprès de quelques 
symbolistes qui ont joint à certaines de leurs anciennes préoccupa- 
tions, des désirs plus précisés de décors antiques et de vers plus clas- 
siques et plus réguliers. Ainsi M. H. de Régnier, ainsi l'auteur d'Aphro- 
dite. En tant que sonnetiste exclusif, M. de Hérédia est surtout suivi 
par M. Léonce Depont, ou M. Legouis, artistes non sans valeur. Mais 
une partie de l'impression antique et évocatrice de décors qui se 
dégage des Trophées se retrouverait dans un sillon plus large. Cette 
esthétique, en tenant compte en route d'admirations romantiques et 
parnassiennes, se rattache surtout à Chénier, et par lui au classique 
du xviï c et à l'antique. Elle infirmerait, en tant que tendance, la 
recherche romantique du pittoresque et les recherches de réalité du 
réalisme et du naturalisme et en reviendrait aux belles fables 
païennes, librement restituées du grec, avec quelques nuances de sym- 
bole moderne. Parallèlement au symbolisme, un poète très distingué, 
Georges Rodenbach, qui lors de ses débuts avait manié un vers parnas- 
sier souple et familier, progressait lentement vers un art plus person- 
nel et plus profond que celui de ses premiers volumes. Il apportait 
un joli chant d'intimités, une attention douce et sérieuse à noter de 
la vie intime et douloureuse, à décrire des sensations brèves et 
blanches, à analyser de la vie comme en rêve. C'était tantôt de calmes 

l Voir une consciencieuse étude de M. Antoine Albalat -ur M. de Hérédia. 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 41 

béguinages, des traductions de vies muettes (comme dit si joliment 
L'allemand au lieu de notre affreux mot nature morte, des slilleben) 
des vies encloses, selon son expression. Certaines contemplations 
ardentes de silence d'eau et de lune l'ont penser à Jules Laforgue, et 
le dernier livre de Georges Rodenbach, le Miroir du Ciel natal est 
écrit en vers libres. C'était pour le vers librisme, la plus précieuse 
des amitiés nouvelles. 

La liste des jeunes poètes qui se sont adonnés à écrire des intimi- 
tés est d'ailleurs nombreuse et variée, et les talents ici abondent, 
chez les vers libristes, et chez ceux qui conservent une forme régu- 
lière; c'est là d'ailleurs, dans ces visions courtes que la forme régu- 
lière offre le moins de danger, car la rhétorique, sa conséquence 
ordinaire, y est plus difficile, et détone si fort qu'on peut mieux 
la supprimer. Ce sont ces poètes : Francis Jammes qui sait en des 
vers très parfumés d'épithètes colorantes et exactes dire tout le détail 
des beautés de nature, des feuilles, des fleurs, de l'ombre et tout 
l'ardent soleil et tout le nonchaloir de son pays de Béarn, et aussi les 
joies et les tristesses des humbles. M. Henry Batailte (dont le dévelop- 
pement dramatique est puissant) a donné dans la Chambre Blanche, 
les plus minutieuses sensations de convalescence ; il a publié aussi 
de très curieuses notations versifiées des œuvres peintes. M. Charles 
Guérin est un poète tendre et ému, dans sa forme un peu grise et à 
trop longues traînes. M. Jules Lafforgue, dans son livre, les Premiers 
Pas et des poèmes épars, a traduit le soleil et la glèbe de son 
Quercy natal en des vers fermes ou attendris. MM. René d'Avril et 
Paul Briquel ont fait défiler des heures transparentes du paysage 
lorrain. M. Henri Ghéon dans les Chansons d'Aube, a chanté à labeauté 
des choses une jolie sérénade matinale. 

C'est aussi parmi les intimistes, en notant qu'il est infiniment plus 
curieux de l'âme humaine et de la passion amoureuse que de son dé- 
cor, qu'il faut ranger M. André Rivoire dont le Songe de V amour, 
conte par l'essentiel et au moyen de courtes pièces serrant les crises 
d'àme, un roman de tendresse; il faudrait noter aussi de celui-ci, une 
amusante tentative d'imagerie littéraire, une Berthe aux grands 
pieds, rajeunie et modernisée de l'ancienne légende, amusante et 
lyrique : M. André Dumas se tient dans la même région d'art que 
M. André Rivoire. 

D'autres jeunes poètes vibrent au contact des choses et leur re- 
cherche serait de chanter les forces sociales, et d'être les poètes du 
désir libertaire de fraternité et de solidarité. C'est évidemment le but 
et la fonction de tous les poètes et les derniers venus n'ont pas plus 
inventé cette gamme généreuse, que les naturistes n'ont retrouvé le 
sentiment de la nature, inlassablement gardé à travers 'toutes les 
écoles depuis et y compris le romantisme ; je veux dire que ces jeunes 
poètes s'y spécialisent et certes, non ennemis d'une certaine rhéto- 
rique, qui pour être plus dissimulée, n'en existe pas moins, ils pré- 
cisent cette poésie fraternelle et humanitaire, comme il est le plus 
simple de le faire, en la reslrcignant. Ce sont M. Fernand Gregh, 



42 LA REVUE 

et aussi M. Georges Pioch, et M. Jean Vignaud. Aussi les toutes 
dernières années ont vu se présenter deux groupements assez diffé- 
rents, quoique avec certains points d'attache avec cette branche du 
symbolisme qui s'adonna à l'intimisme, ce qui n'est pas très étonnant, 
car ces catégories sont toujours un peu artificielles ou les poètes plus 
complexes que la définition qu'ils donnent 4'eux-mêmes; c'est le 
groupement toulousain et le groupement des Naturistes. Un point 
commun leur fut d'être une réaction contre le symbolisme, plus pro- 
noncée chez les Naturistes que chez les Toulousains. 

Ce groupe des Toulousains est d'ailleurs des deux, de beaucoup le 
moins artificiel; le lien qui unit MM. [Delbousquet, Magre, Lafargue, 
Viollis, Tallet, Marival, Camo, Frejaville, M. et M me Nervat, etc., 
c'est un lien d'origine. Jeunes gens de Toulouse, ils aiment à se tenir, 
en grande union, et cela sans que la forme de leurs vers soit nécessai- 
rement uniforme. Leur réaction contre le symbolisme est du reste 
faible. Un grand souci de passé simple les tient, les amène à la rhé- 
torique et à l'éloquence quasi politique; ils ont aussi presque en 
commun la préoccupation de peindre les choses de tous les jours, 
et la recherche d'un accent grand, et large et général. Je ne dis pas 
qu'ils n'y réussissent parfois. Mais si M. Magre pratique obstinément 
l'alexandrin libéré de quelques contraintes, M. Viollis ou M. Lafargue 
sont les auteurs de poèmes libres qui ne manquent ni de cadence ni 
d'ingéniosité. M. Delbousquet, leur aîné, tient plus au Parnasse qu'à 
quelque groupe qu'on puisse évoquer. Beaucoup d'entre eux 
s'orientent vers la recherche d'une simplicité excessive, qui ne 
dépasse pas en sincérité les recherches les plus ablruses du symbo- 
lisme. 

Mais, tout en faisant des réserves sur ce que les volitions de ces 
jeunes gens contiennent encore de trop facile, on peut admettre que 
les vers de M. Viollis ou de M. Lafargue auxquels beaucoup se sont 
plu, s'ils n'apportent rien de bien inattendu, apportent de la fraîcheur, 
une certaine individualité et un parfum de terroir qui est loin d'être 
négligeable. Mais pour eux, comme pour les autres, je crois qu'il doit y 
avoir une façon plus lyrique, plus profonde, et moins gâtée par des 
ronrons d'éloquence, sinon plus généreuse d'aller vers le peuple et de 
lui dire des poèmes en ses réunions du soir. 

Les Naturistes, dans le fond, ne seraient pas très distincts des Tou- 
lousains, ou des poètes vibrants comme M. Georges Pioch, ou de poètes 
de la nature comme M. Ghéon, s'ils ne se cantonnaient (sauf M. Al- 
bert Fleury, dans l'alexandrin libéré et dans une formule de prose 
tant soit peu vague, pompeuse et déclamatoire. C'est avec une affec- 
tation d'ingénuité, un peu trop de rhétorique cl d'éloquence. Ils ontle 
tort d'abonder en programmes auxquels ils ne donnent pas toute sa- 
tisfaction (à dire vrai ils ne sont pas les seuls). M. de Bouhélier, le 
chef reconnu de l'Ecole, a fait entendre trop souvent ses proclama- 
tions qui masquèrent ce que laissait voir de talent ses œuvres de 

début et la valeur d'un réel labeur, aux fruits inégaux mail intéres- 
sants. M. Montfort dépense autour de ses émotions un peu trop de 



i.\ I.ITTKK \ri i;i; DES JEUNES 43 

mots. II. /Vbadie publie de jolis vers. 11 faut, je crois, considérer 
L'étal actuel du naturisme comme transitoire; il est probable que 
ces jeunes écrivains à qui ne manquent poinl des dons d'abondance, 
d'émotion et de facilité, verronf leur idéal se présenter à leurs yeux 
plus complexe, el que leur développement personnel dépassera 
tours doctrines présentes. Tout groupe nouveau a besoin d'éviter 
l'influence de celui qui l'a précédé presque immédiatement et d'ap- 
porter d'autres ambitions et une esthétique dilVérente. C'est ce qui 
explique la critique injuste qu'ils appliquèrent à leurs immédiats 
prédécesseurs. <>u leur doit surtout souhaiter de rêver de progrès 
et non de réaction littéraire. 

Quoiqu'il en soit de l'avenir du naturisme, de son développement 
futur, de sa diffusion, on peut dire qu'il ne tenta rien que d'autres 
n'aient en une autre forme tenté, et que le naturisme n'est point 
lies différent, sauf couleur verbale, de l'amour de la nature, selon 
MM. Jammes, ou Paul Fort. M. Paul Fort, qui tient au symbolisme par 
sa curiosité de formule neuve, a condensé, sous le titre de ballades, 
un grand luxe d'images, de métaphores, de versets émus. Très 
inégal, quelquefois doué d'un don de synthèse jolie, parfois à côté 
et se trompant à fond, il est rarement indifférent. 11 a compris la 
poésie populaire et s'en est heureusement servi. Sur les confins du 
symbolisme nous trouvons un artiste des plus intéressants et des 
plus doués, M. Saint-Pol Roux. Gongoriste et précieux souvent à 
l'excès, exagérant des facultés remarquables de vision aiguë et pré- 
cise, trouveur infatigable de métaphores quelquefois justes, toujours 
hardies, souvent exquises, qu'il développa en courts poèmes en 
prose dont la formule fut, il y a dix ans. presqu'imprévue, M. Saint- 
Pol Roux sait aussi peindre de larges fresques, et son drame, la 
Dame à la faulx, offre, dans une complication peut-être trop touffue, 
des scènes belles et grandes; c'est un des meilleurs efforts de ces 
derniers temps. 

Mais comme nous l'avons dit, le symbolisme est un mouvement si 
large que ni le vers librisme seul, ni la recherche des symboles, vers 
laquelle d'aucuns s'efforcent en se servant du vers traditionnel, ne 
peuvent complètement l'enclore, et quoique fidèle à la technique du 
passé, et rénovant sa langue au source du \vj e siècle, c'est avec le 
symbolisme que se compte le vaillant pamphlétaire, et l'éloquent 
chanteur de la beauté, le poète de premier ordre qu'est |M. Laurent 
Tailhade. C'est le souci du neuf qui range du même côté un artiste 
comme M. Albert Mockel, critique sincère et profond, poète doué et 
un artiste fougueux et violent comme M. Emile Verhaeren. C'est 
d'origine symboliste qu'est M, Adolphe Retté, comme M. Robert de 
Souza; c'est un symboliste, encore que son dernier livre se retrempe 
volontiers aux sources de pitié sociale que M. Stuart Merrill, qui 
ajouta aux formes connues duvers quelques rythmes, particulièrement 
un vers de quatorze syllabes qui est un alexandrin plus long, et viable, 
dans son harmonie également balancée. Symboliste, M. Valentin 
Mandelstamm, un esprit très libre dont le vers frissonne souvent 



4 4 LA REVUE 

d'images neuves et justes. Aussi M. F. T. Marinetti, poète très per- 
sonnel et coloriste très doué. Aussi M. Tristan Klingsor qui a apporté 
d'élégantes chansons de joie et un Orient joli, et M. Edmond Pilon 
qui eut de très tendres pages, et des dons remarquables de rythmisle 
et une valeur de décorateur ingénieux. Aussi M. Henry Degron qui 
a de jolies chansons émues. De même M. André Fontainas qui 
use le plus souvent d'un alexandrin, puisé aux sources mallar- 
méennes pour la concision, traditionnel néanmoins pour la cadence, 
est un symboliste par l'essence même de ses recherches. C'est enclore 
sous le nom de symbolisme bien des efforts différents, mais si l'on se 
reporte au romantisme, on conviendra je pense que Lamartine était 
un romantique; — or, qu'y at-ilde moinsromantiqueau sens qui s'im- 
posa sur le tard, de par Hugo et Gautier, que Lamartine et les 
poètes lamartiniens. 

Ainsi, parnassien par la forme, symboliste parle fond, M. Sébas- 
tien Charles Leconte est fort difficile à classer, sauf parmi les poètes 
de grand talent, si l'on ne fait abstraction d'école. Il y a une large 
nuance entre lui et les Parnassiens nouveaux tels que M. de Guerne, 
tels que tout différent M. Jacques Madeleine, l'auteur d'Hellas et A 
l'Orée, si curieusement Sylvain. M. Henry Barbusse ne s'associerait 
à aucun groupe, sauf à celui des intimistes, à Jammes, à Rivoire, 
encore que bien loin d'eux en ses soucis de notation très claire, et 
de rythmique traditionnelle. 

Maintenant que la liberté du vers est admise, que la recherche des 
analogies, l'imprévu de la métaphore, les libertés de syntaxe, le droit 
au sérieux profond, à la traduction nette de la méditation, même 
un peu abstruse, que demandait, le symbolisme en ses premières œu- 
vres, le droit à la vie vraie sans rhétorique qu'il réclamait sont en 
principe admis, le symbolisme se développera encore, fera éclater la 
gaine, si fragile de son titre, et se décomposera en courants divers qui 
n'ont pas de désignations encore, mais à qui les noms des principaux 
poètes symbolistes peuvent en tenir lieu, et on marchera vers une 
poésie de plus en plus libre et ample. Tout mouvement qui conclut 
vers une somme plus large de liberté a raison. Le symbolisme eut 
donc raison à son heure, il aura raison dans ses conséquences, et 
quand on aura compris qu'il n'avait rien de commun avec l'occultisme, 
avec l'hermétisme, et des gageures maladroites, ou d'incompré- 
hensifs et compromettants disciples, on rendra pleine justice à sa 
tendance et aux œuvres qui le représentent. 



LE ROMAN 

Le Naturalisme ne produisit pas ses œuvres à l'image complète de 
sa théorie, c'est-à-dire que l'enquête réaliste de Zola se complique 
toujours,-! l'exécution du livre de belles scènes romantiques et de 
fragments quasi-lyriques. L'influence d'Emile Zola ne créa pas d'œu- 
vres de jeunes écrivains, conçues, soit suivant sa formule théorique, 



LA LITTÉRATURE DES J UUNES 45 

soit suivant son exécution livresque. L'idéal qui sortit des efl'orts de 
Zola et qu'admettait la moyenne des écrivains tenait davantage de 
Maupassanl et de Daudet que de lui. Ce fut un réalisme tempéré ou 
brutal cfu'exercèrent ses disciples, un réalisme plus proche qu'ils ne 
le pensèrent du romanpsychologique,qui suivit, en date, le roman na- 
turaliste et qui, tout en l'admettant comme son aîné, se cherchait des 
jures légitimes, plus loin que lui, à travers lui, chez Balzac, Sten- 
dahl et Constant. 

Le roman psychologique fut surtout l'apport de Paul Bourget. 
Néanmoins la critique au temps de Cruelle énigme aimait associer à 
son nom ceux de MM. Hervieu, Mirbeau et Robert de Bonnières. Ce 
groupement qui put avoir son instant d'exactitude est bien détruit et 
depuis longtemps. Tandis que M. Bourget publiait ses livres dont le 
meilleur avant son évolution actuelle vers un catholicisme d'Etat et 
une réaction politique semble être Le Disciple, M. Robert de Bon- 
nières ne donna au roman psychologique qu'une assez faible contri- 
bution ; M. Hervieu apportait des notes d'ironie qui distinguèrent 
très rapidement son œuvre des sortes de discours et récits moraux 
qu'écrivait Bourget. Quant à M. Octave Mirbeau, il serait fort difficile 
de classer, plus d'un moment, plus que la période d'exécution d'un 
livre, cette intelligence toujours en évolution et en ébullition. 

Le Calvaire, roman passionné et douloureux, n'avait déjà avecle ro- 
man psychologique que de très légers points de contact; et M. Mir- 
beau en est arrivé très vite au roman pamphlet, à une manière de 
roman à lui personnel, ou l'auteur, tout en s'effaçant apparemment 
selon la méthode réaliste, ne se laisse pas oublier un seul instant; 
il a donné le summum de cette ardente énergie et de cette vision 
combative dans le Journal d'une femme de chambre, cette puissante 
et violente exhibition des dessous d'une société. C'est parmi les ro- 
manciers actuels celui qui montre le plus de points de contacts avec 
Zola, par sa violence théorique et pratique, par son amour de la vie 
ambiante, sa méthode franche de l'étudier et de l'exposer et aussi par 
le souci humanitaire et social qu'il y apporte mais non par la forte et 
harmonieuse mesure qui se développe à travers un roman de Zola. 

En même temps que le roman psychologique conquérait sa place, 
une scission s'opérait dans le camp naturaliste. 

Las de la prédication d'Emile Zola, las aussi que tout roman réa- 
liste portât pour le public l'estampille de son influence, et aussi 
croyant avoir à parler en leur propre nom, cinq romanciers, renon- 
cèrent par un manifesteaux théories du maître des Rougon-Macquart. 
Ce furent MM. Bonnetain, Rosny, Descaves, Paul Margueritte et 
Guiches. Le manifeste des cinq accusait Zola d'exclusivisme en sa 
recherche d'art et d'une attention trop vive portée vers la vie animale 
dans l'homme. Des cinq littérateurs qui signèrent ce manifeste, le 
premier, M. Paul Bonnetain, était un écrivain d'assez mince impor- 
tance, dont le début, un livre de scandale, paraissait la parodie même 
des procédés naturalistes; c'était surtout un journaliste assez bien 
placé. M. Guiches par toute son œuvre laborieuse et parfois amu- 



4 6 LA REVUE 

santé ressortirait plutôt du mouvement des psychologues. M. Lucien 
Descaves, écrivain assez inégal, a prouvé dans les Emmurés, un livre 
de pitié profonde et de portée sociale, qu'il pouvait mener une œuvre 
à bonne fin. M. Margueritte prend surtout maintenant, par des livres 
sur la guerre écrits en collaboration avec son frère Victor Margueritte, 
toute son importance; si tout n'est point parfait dans le Désastre et 
les Tronçons du glaive, si l'on en peut critiquer la manière un peu 
anecdotique, on ne peut nier qu'il n'y ait là un effort considérable et 
de belles pages. Mais le plus important des manifestants était 
M. Rosny, et c'était lui, en somme, qui avait des théories à émettre. 
Il est difficile, en quelques lignes, de caractériser totalement les 
frères Rosny. Comme beaucoup de romanciers féconds, ils sont iné- 
gaux ; comme beaucoup d'idéologues, ils sont sujets à l'erreur, et 
quand ils se trompent, ils se trompent d'une allure scientifique, c'est- 
à-dire raisonnée et poussée à ses limites, logiquement, c'est-à-dire 
âfond. Parfois aussi ; plus soucieux du développement de l'idée que 
de sa forme, ils laissent subsister de légères macules, et sont trop 
disposés à user sans ménagement de termes scientifiques; mais le 
double courant de leur œuvre, l'un moderniste et d'enseignement, 
l'autre de science et d'évocation, leur mise en place des phénomènes 
modernes et passionnels parmi l'universelle nature, leur science du 
contact des psychologies individuelles avec les courants généraux 
des âmes et l'allure du monde sont du plus haut intérêt, et leur 
assigne place de novateurs. Le courant naturaliste nous donne aussi, 
parmi ceux qui furent le plus près de Zola, Céard dont le long silence 
n'a pas fait oublier les débuts brillants, Léon Hennique, possesseur 
d'une formule concise et pleine dont le livre le plus récent, Minime 
Brandon, d'une forte étoffe, d'une sobre exécution, reste digne de 
son roman le plus connu, Un Caractère. J. K. Huysmans, devenu reli- 
gieux, a abandonné la vision aiguë qu'il donnait de Paris, l'observa- 
tion chagrine qui fait le prix à' En Ménage, pour construire de fortes 
œuvres presque hagiographiques, d'une charpente à la fois solide et 
enchevêtrée, d'une grande beauté un peu lourde d'écriture; mais quel 
que soit le succès de ses efforts, et quelque avis qu'on puisse avoir 
sur le fond de sa doctrine, il ne semble point gagner à se spécialiser 
dans la foi et l'Eglise. 

C'est au roman psychologique, combiné avec des recherches qu'eut 
autrefois le roman idéaliste à la manière de M me Sand ou de Feuillet, 
qu'il faut rattacher les premières œuvres de Marcel Prévost. Marcel 
Prévost préconisait, à ce moment, le roman romanesque; il avait 
l'ambition de réveiller la péripétie et d'y associer l'observation 
exacte. Y réussit-il? le public a dit oui, les confrères ont fait leurs 
réserves; on a reproché ajuste titre à Marcel Prévost le peu de luxe 
de sa forme et les allures endimanchées qu'elle prit. L'écrivain 
semble d'ailleurs actuellement avoir subordonné ses anciens buts à 
celui d'écrire des romans à thèse. Il est un des observateurs les plus 
empressés du développement du féminisme, el il alterne avec M. Jules 
Bois les louanges de l'Ere nouvelle; ce peut être du roman très 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 4 7 

curieux que le roman de M. Prévost, ce n'est point du roman artiste, 
et quelque problème nouveau qu'il agite, si imprévue soit la solu- 
tion <[u'il eu propose, ce n'est pointde l'art neuf que le sien. Avec infi- 
niment de vigueur, de tact, d'honnêteté et d'un style sobre ardent et 
poussé, M. Jules Case a extrait de la doctrine réaliste, les méthodes 
d'instauration nouvelle d'un roman idéaliste. Nul romancier n'a placé 
si haut son idéal et ne le poursuit de plus de conscience; le roman de 
M. Case est tantôt d'enquête sociale comme Bonnet rouge, d'enquête 
spéciale portant sur les liens de l'homme et de la femme comme Y Amour 
artificiel, sur l'àme retranchée des liens généraux comme celle du 
prêtre, Y Ame en peine ; mais ses meilleurs livres sont deux poèmes 
presque, de tristesse et d'angoisse, Promesses et YEhanger, ce dernier 
en sa concision précise un chef-d'œuvre, et les Sept Visages donnent 
en un court roman d'analyse, en même temps un conte de douleur et 
de remords qui atteint parfois, par des moyens tout analytiques, à la 
hantise profonde des contes tragiques d'Edgard Poe. L'œuvre de M. Jules 
Case n'a point encore donné tout son développement et le sillon 
d'influence qu'il trace ne se discerne pas encore tout entier, mais 
c'est un développement qui apparaîtra, un matin de littérature pure, 
avec toute évidence. 

Maurice Barrés, qui eut quelque temps contact avec le symbolisme, 
et dont on aima les premiers livrets élégants et secs dédiés au culte 
du moi, et à un amusant égotisme, s'est développé en romancier 
social. Il semble qu'il a pris là une tâche un peu lourde pour lui, et 
que très capable d'évoquer l'histoire d'une province et de la résumer, 
il n'excelle pas à la grande fresque sociale. Encore qu'il complique un 
roman comme les Déracinés, de polilique courante, de portraits 
actuels et qu'il sache placer d'intéressants épisodes, il ne tient point 
les promesses de ses premiers livres et pour avoir voulu faire plus 
vaste, il fait moins bien. 

Mais je voudrais arriver au roman de poète ; le roman de poète se 
diversifie toujours du roman de l'écrivain uniquement prosateur par 
des qualités spéciales que certains jugent des défauts et qui peuvent 
le paraître, de par leur utilisation inopportune, mais n'en sont point 
au fond. Le roman de poète pratique parfois la digression, prend des 
envolées, suit quelquefois l'image plus que le héros; mais ce sont les 
plus utiles, au fond, des écoles buissonnières, et le lecteur apprend 
plus en ses courses d'un instant dans la marge du sujet, qu'auprès 
de bien des maîtres assidus et ternes, et ne quittant point d'une 
semelle leur idée générale. 

Durant la période naturaliste, après les derniers romans de Victor 
Hugo, après Quatre-vingt-treize, ce fatM. Catulle Mendès qui tint d'une 
robuste activité le roman de poète, et l'on sait la suite de livres qui 
s'ajouta an Roi Vierge et aux Mères ennemies, jusqu'aux deux meilleurs 
et presque les plus récents , la Maison de la Vieille et Gog, œuvre de poète, 
d'évocateur, de narrateur lyrique. L'Eve future de Villiers de File- 
Adam, plaça un chef-d'œuvre dans la lignée de nos romans. M. Anatole 
France, dont le roman tient du roman psychologique, du roman social, 
et dont les vers ne sont ni la part abondante, ni la part la plus haute 



de l'œuvre, est pourtant dans ses romans un poète, et nul n'écrivit 
davantage des romans de poète. Son art, de proportions modestes 
dans ses premiers livres, plus ferme en Thaïs, émouvant mais 
livresque, d'une beauté achevée mais sans nouveauté absolue (puis- 
que Flaubert...) d'une beauté plutôt d' œuvre critique, s'est affirmé 
tellement plus grand depuis le Lys Rouge et le Mannequin d'Osier 
qu'on peut considérer son développement comme récent. Et de fait 
M. Anatole France a infiniment plus de talent depuis dix ans qu'aupa- 
ravant. Il arrive actuellement à dépouiller le roman de tout ce qui 
n'est point l'ornement essentiel, ne se sert du fond que comme d'un 
prétexte à la variation philosophique, qui est tout, et donne l'impres- 
sion d'un sage ému, souriant, malin et casuiste pour la bonne cause, 
celle de l'intelligence et de l'art. 

M. Elémir Bourges n'est pas un poète, pourtant c'est tout près 
des poètes auteurs de romans qu'il faut classer ce romancier; 
d'abord son esthétique se réclame de celle de Shakespeare et des 
dramaturges de la pléiade Elisabethaine dans l'art violent desquels 
il voit l'homme à la stature qu'il lui désire, aussi à cause de l'ingé- 
nieux décor où il place l'action de ses romans. Les Oiseaux s'envolent 
et les Fleurs tombent, son dernier et son plus beau livre, semble dans 
une vision moderne et tragique une transcription grandiose du 
vieux récit d'Orient, tel le Conte du Dormeur éveillé. On aimerait que 
la production de M. Bourges fut plus touffue pour avoir l'occasion 
d'en jouir plus souvent, mais il faut s'incliner devant le sérieux et la 
haute portée de son effort. 



Le Symbolisme, quoique le plus important et le début même de 
son œuvre collective consiste en œuvres poétiques, n'en a pas moins 
contribué pour une large part au roman contemporain, en nombre, 
en qualité et en direction d'idée. 

M. Paul Adam, un des premiers champions du symbolisme, le seul 
qui fut exclusivement prosateur, s'est développé en une large série de 
volumes qui enserrent tout sujet, depuis l'anecdote boulevardière et un 
peu scabreuse jusqu'à la restitution de la Byzance antique, en pas- 
sant par des romans de foules à tendances sociales, et des romans où 
il essaie de décrire les pompes et les courages militaires. La Force 
de Paul Adam commence une synthèse historique du xix e siècle 
dont le portique spacieux et clair fait augurer une belle œuvre ; la 
brève nouvelle de Paul Adam, plus encore que son roman, est atta- 
chante et souvent imprévue et donne une sensation d'art plus com- 
plète. Cela tient souvent à ce que le style de M. Paul Adam dans ses 
romans est d'une inutile tension et que les passages ternes y sont 
revêtus pour l'illusion d'une grandiloquence disproportionnée. 

Le Labeur <!<• M. Adam a déjà enfanté plus de vingt volumes divers 
reliés au (il un peu empirique d'une sorte d'épopée de la volonté, et 
par ce besoin déconcentration de ses efforts partiels, M. Adam, tout 
en restant symboliste, se rattache à Balzac. 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 49 

M. Pierre Louys, qui n'est pas tout à fait un symboliste, même 
d'origine, a tracé ce joli conte antique d'Aphrodite a qui tel succès a 
été fait ; il a été moins heureux dans la Femme et le Pantin, où beau- 
coup de talent n'empêchait point d'être frappé du déjà vu de l'œu- 
vre et du déjà dit ; M. Pierre Louys, outre un clair talent de styliste 
un peu froid, possède une variété de façons spirituelles et compatis- 
santes de regarder les petites Tanagréennes anciennes et modernes, 
et s'il note leurs légers caprices et leurs babils, il leur prête parfois 
aussi de furieuses colères de figurines. Les Chansons de Bilitis, si 
leur sous-titre de roman lyrique n'est point dépourvu d'artifice, et si 
la juxtaposition de ces petits poèmes en prose ne réalise pas en sa 
structure l'idée que tout le monde peut se faire d'un roman lyrique, 
sont néanmoins, réunies et agrégées, de séduisants poèmes. 

M me Rachilde est un écrivain de valeur. Après quelques romans et 
nouvelles médiocres, elle s'est relevée d'un vigoureux effort à des 
fictions très romantiquement développées sur un fond de réalité 
exceptionnelle ou de vraisemblance rare. L'idée fondamentale est 
souvent rècheetâpre, elle est développée toujours avec brio, et les 
curieuses notations féminines alternent avec quelque chose de mieux, 
avec des divinations sur le fond animal du bipède pensant et aimant, 
qui sont souvent fort belles. De courts poèmes en prose comme la 
Panthère donnent l'essence de ce talent robuste et félin. 

Dans les romans et les nouvelles de M.Henri de Régnier, les jeux 
mythologiques du xvm e siècle s'allient à l'accent large des Mémoires 
d'Outre-tombe, et les pages où il suit le plus nettement l'esprit des 
anciens conteurs français ne manquent ni d'agrément, ni d'intérêt, 
ni de bonnes images calmes. 

M. Hugues Rebell est un robuste écrivain, de verve audacieuse, 
parfois lubrique, plein d'irrespect, doué supérieurement pour la 
reconstitution historique des époques toutes proches et dont pour- 
tant seuls des vieillards demeurent les témoins oculaires, témoins 
d'avis différent et qu'il faut la plus grande perspicacité pour écouter. 
M. Rebell a aussi remis sur pied dans un livre énorme et grouillant 
l'ancienne Venise du xvi e siècle, des grands artistes, des moines sales, 
du vice local, du vice importé d'Orient et il communique à tout sujet 
qu'il touche un fort cachet de dramatique véhémence. 

Et auprès de ces artistes la liste est longue des romanciers issus du 
Symbolisme, ou s'y rattachant plus qu'à tout autre groupe, et voisi- 
nant par des préoccupations de synthèse ou de style : c'est Louis 
Dumur, très consciencieux écrivain, développant avec une impassi- 
bilité émue, des thèses intéressantes, plus auteur dramatique d'ail- 
leurs que romancier, et ayant obtenu au théâtre avec son collabora- 
teur Virgile Josz, l'éminent critique d'art, des succès de réelle 
estime; M. Albert Delacour, l'auteur d'un frénétique roman, le Roy, 
non négligeable ; M. Charles Henry Hirsch, poète distingué, poète 
racinien, dont le roman de début la Possession, trop long et 
touffu, contait une jolie légende et décrivait de beaux paysages ; 
M. Eugène Demolder, l'auteur d'un des meilleurs romans de ce temps, 

1901. — 1 er Avril. 4 



50 LA REVUE 

cette Route <T Emeraude toute chauffée du reflet des Rembrandt, 
excellente reconstitution historique de la vie hollandaise au xvT siècle, 
se concluant sur un très gracieux épisode d'amour : et ce roman 
suit, dans l'œuvre d'Eugène Demolder, les plus curieuses notations 
de légendes évangéliques d'aprèsles primitifs de Flandres; M.Camille 
Mauclair l'auteur de Soleil des Morts ; M. Henry Bourgerel dont le 
roman un peu lourd, les Pierres qui pleurent, annoncent une œuvre 
qu'on ne pourra juger qu'après son entier développement; M. Marcel 
Batilliat dont la Beauté donne une plénitude de satisfaction d'art, 
par l'alerte forme imagée dont Usait se servir; M.Albert Lantoine qui 
à côté de beaux poèmes bibliques, a écrit sur la vie militaire le plus 
poignant, le plus curieux, le plus vrai des romans et sans doute le 
meilleur des romans de ce genre, !a Caserne ; M.Alfred Jarry, l'extraor- 
dinaire dramaturge d'Ubu Roi, qui vient de dire en belles phrases à 
longues traînes la Beauté de Messaline et les Petites rues de Rome ; 
M. Eugène Morel, dont Terre Promise et la Prisonnière ont affirmé 
la haute valeur. 



Les romanciers humoristes ne font point défaut à notre période. 
C'est M. Jules Renard qui a cet honneur d'avoir créé un type, Poil de 
carotte, et d'avoir triomphé de cette difficulté d'accuser un type 
d'enfant ni trop sentimental, ni trop convenu. M. Pierre Veber, d'une 
gaieté assez grosse, mais communicative. Tristan Bernard, dont les 
Mémoires d'un jeune homme rangé seront un document très exact 
sur la médiocrité de la vie moderne, tout en restant un des plus 
amusants d'entre les livres. M. René Boyslève, romancier spirituel 
quiredécouvrela vieille province française, et avec peut-être un peu de 
paradoxe en dessine d'un trait précis les figures un peu oubliées, et 
par le naturalisme et par le symbolisme. M. Lucien Muhlfeld, qui 
apporte un roman plus causé qu'écrit, sans lyrisme aucun, sans 
extraordinaire dans la bouffonnerie non plus, sans exceptionnelles 
qualités littéraires mais très agile, et de note juste. Le premier 
roman de M. André Beaunier, qui est aussi un très clairvoyant cri- 
tique, peut se classer parmi les plus spirituels romans de ces der- 
nières années ; l'humour de M. Beaunier, très alerte et signifiant, pose 
dans les Dupont- Leterrier son point de départ de la façon la plus 
significative et la plus alerte. M. Maurice Beaubourg, auteur dra- 
matique de grand talent, est un romancier très spécial dont 
l'œuvre aiguë a des frémissements scnsitif's auprès de railleries 
cruelles et très poussées. M. Maurice Beaubourg est parmi les humo- 
ristes celui qui parle la langue la plus artiste, et celui chez qui l'humo- 
risme sait confiner à quelque chose de profond et de tragique. La 
Liste serait longue des romanciers humoristes, de ceux qui voient 
avec esprit défiler la vie du boulevard, car c'est toujours un peu le 
genre ô La mode, et s'il ne produit pasde ces fortes poussées qui accu- 
sent dans L'art des temps des lignes directrices, il ne laisse pas; soit 



LA LITTÉRATURE DES JEUNES 51 

d'être exercé par des gens de talent qui en font leur genre unique, soit 
de servir pour une fois de délassement à des écrivains voués à d'autres 
travaux ; mais il faut citer aux confins du terrain de l'humour, vers 
le roman utopique, qui participe du roman de mœurs et de la fan- 
taisie romanesque, le très beau livre de Camille de Sainte-Croix, 
Pantalonie, qui rappelle sans désavantage les grands noms des allé- 
goristes railleurs du xvm c siècle. 



Il y a certes en ce moment une recrudescence de curiosité vers le 
roman historique. Le naturalisme l'avait laissé aux vieilleries roman- 
tiques; les derniers romantiques aimaient mieux la formule fantaisiste 
de l'Homme qui rit, par exemple, et dédaignaient Walter Scott, en 
souriant d'Alexandre Dumas. Les symbolistes furent plus touchés 
de l'aspect général d'une époque ou d'une idée qui pouvait les con- 
duire à un roman mythique ou critique, qu'à la reconstitution de 
détail que donne le roman historique; l'énorme succès de M. Sien- 
kiewicz vient d'accentuer encore le succès du roman d'histoire 
anecdotique, de la petite épopée familière, où des amoureux tra- 
versent un formidable choc de passions, à une époque célèbre de 
l'histoire, ce qui est la trame classique du roman historique. 

Il serait injuste, lorsqu'on attribuera à M. Sienkiewicz une renais- 
sance du roman historique en France d'oublier les efforts récents qui 
furent faits chez nous, en ce sens, et d'abord l'œuvre un peu 
lourde, barbare de terminologie, mais intéressante aux points essen- 
tiels de Jean Lombard, quelques romans de M. Paul Adamayant points 
de contact avec le roman historique, comme la Force et surtout 
Basile et Sophia qui est de tout point et dans le meilleur sens un 
roman historique, et qui satisfait parfois aux exigences de reconstitu- 
tion difficile qui sont permises, depuis Salammbô, au lecteur français. 
C'est du roman historique d'après la tradition indiquée par W. Scott, 
et aussi d'après la tradition infiniment plus sérieuse que légua Vitet, 
dans ses beaux romans dialogues sur la Ligue, que les romans de 
M. Maindron, curieuses études très informées à coup sûr dans le 
xvi e siècle, si discutables en tant qu'œuvres d'art. C'est un mélange 
du roman utopique et du roman historique que le Voyage de Sha- 
kespeare de M. Léon Daudet, et M. Elémir Bourges dans le Crépuscule 
des Dieux, a raconté la plus curieuse histoire de prince déchu, comme 
il a effleuré l'apparition neuve de l'empire d'Allemagne. 

C'est une lassitude du roman réaliste qui prend en France cette 
forme d'appétit du roman historique. Ce goût de l'histoire anecdo- 
tique et présentée en tableaux, nous l'avons vu se manifester ailleurs 
que chez les lecteurs des romans, et il a fourni les plus éclatants succès 
du théâtre le plus récent. Quel avenir est réservé à cette curiosité 
renouvelée de nos premiers romantiques. C'est ce que les œuvres des 
années proches nous apprendront. 

Gustave Kahn. 



L'ANCIENNETE DU NOUVEAU-MONDE 

La jeune Amérique — ce sont des gens très sérieux qui l'affirment, 
ethnologues, archéologues, savants, professeurs d'Université — serait, 
à les en croire, beaucoup plus ancienne que la vieille Europe. Cette 
dernière borne encore son orgueil à ne faire remonter la première 
apparition de l'homme, dans la préhistoire des races blanches, 
noires ou jaunes, qu'à l'époque quaternaire et paléolithique où il 
vivait côte à côte avec les grandes espèces animales, en se servant, 
pour les combattre, d'armes en pierre, os ou corne, et en disputant, 
pour s'y construire des abris lacustres, les alluvions aux mers, 
fleuves ou rivières. Le Nouveau-Monde, au contraire, prétendreculer 
ses origines ancestrales bien plus haut: il ne met pas en doute 
l'existence d'un être humain, dans certaines régions des Etats-Unis, 
dès la période correspondant à cet âge tertiaire, qui, suivant de 
Mortillet et Dubois, n'aurait connu que des anthropopithèques. Les 
récentes découvertes paléontologiques et principalement les nou- 
velles explorations des lieux habités jadis par les « cliff dwellers » 
(troglodytes) apportent aux opinions qui ont été émises à cet égard, 
entre autres par Morton, d'Orbigny et de Nadaillac, quelques argu- 
ments jusqu'ici insoupçonnés qu'il est intéressant de résumer. 

I 

On sait aujourd'hui de manière certaine que les populations pri- 
mitives de l'Amérique du Nord étaient, comme celles d'Europe, leurs 
contemporaines, aussi industrieuses que le permettaient le peu 
d'outils, très grossiers d'ailleurs et élémentaires, dont elles dispo- 
saient. Leur habileté devait égaler leur activité et leur courage. Et 
l'on ne peut se lasser d'admirer les travaux vraiment surprenants 
qu'avec des ressources aussi restreintes elles parvinrent à accomplir, 
La nature, partout hostile, les obligeait à une lutte incessante. Tout 
ce qui les entourait était obstacle ou danger. Non seulement il fallait 
oser et l'on s'aventurait, mais il était nécessaire, en même temps 
que l'on se risquait aux attaques, de construire les ouvrages de 
défense et dp refuge. Les « Mound Builders » qui, dans le pays des 
grands lacs et dans le bassin du Mississipi, bâtirent ces immenses 
monticules de terre, remparts, disent les uns, sépultures, selon les 
autres, furent assurément des pionniers ayant quelque idée du 
progrès et aussi de l'architecture, car ils donnaient à ces « mounds » 
des formes que l'on pourrait appeler décoratives, tantôt reproduisant 
la configuration d'un oiseau ou d'un reptile, tantôt celle d'un 
homme. 

Le territoire du Nouveau-Mexique est particulièrement riche en 
vestiges de ce genre. Le professeur Hewett, de l'Université de 
New-Mexico, qui a pris à tâche de faire une investigation systéma- 
tique des cavernes de cette contrée, au cours de l'été dernier, y a 



L ANCIENNETE DU NOUVEAU MONDE 53 

recueilli des preuves de la très grande ancienneté des aborigènes et 
de leurs demeures : il y a retrouvé des habitations préhistoriques en 
des endroits qui n'avaient pas été visités depuis des milliers d'années. 
Les Kjcekkcnbeddings (amas de débris de cuisine mêlés aux cendres) 
y étaient restés intacts. 

Les refuges des « clifif dwellers » dans l'Arizona fournissent des 
documents non moins précieux à l'archéologie et à l'ethnologie. 
L'étude en est absolument fascinante, suivant l'expression d'un des 
explorateurs, le professeur Ed. Fulmer, de Chicago. Ce même savant 
s'étonne avec raison du peu de travaux qui ont été exécutés dans ce 
domaine. Il y a là un champ tout à fait inconnu et immense de maté- 
riaux d'une valeur inappréciable pour la science. Et l'on se demande 
avec stupéfaction comment ils ont pu échapper, pendant tant de 
siècles, aux chercheurs. Ces villages assis à 2 ou 3 mille pieds d'alti- 
tude sur les falaises à pic, qui dominent les ravins ou canons, et où 
se groupaient des tribus dont il serait impossible de calculer le 
nombre, toutes choisissant de préférence, on ne sait pourquoi, leur 
séjour au bord des précipices vertigineux, ces settlements dont on 
n'a plus rien su à travers les générations, ni par qui ils ont été occu- 
pés d'abord, ni pour quelles causes ils ont été désertés complète- 
ment et se sont enveloppés d'oubli et de silence, autant de problèmes 
mystérieux, pouvant, si l'on en possédait définitivement la clef, faire 
la lumière sur les sources encore insondables des races. 

Les cliff-dwellers de l'Arizona s'étaient établis dans le pays que 
traverse maintenant le chemin de fer d'Atchison-Topeka, Santa-Fé. 
Près de Falstaff ces troglodytes ont laissé des traces si nombreuses 
dans le Granité canon que les voyageurs du train peuvent voir très 
distinctement, au passage, ces sortes d'aires semblables à celles des 
aigles et des vautours où les races préhistoriques avaient leur gîte. 
La plus peuplée de ces aires était celle située là où confinent l'Utah, 
le Colorado, l'Arizona et le Nouveau Mexique. Une des caractéris- 
tiques de ces demeures de troglodytes, c'est qu'elles n'ont pas changé 
d'aspect, sauf aux endroits où on les a dévastées pour le percement 
des voies ferrées, le creusement des mines ou le parcage des trou- 
peaux. Mais, partout où l'industrialisme moderne a respecté le passé, 
on aperçoit, entre les parois abruptes surgissant soudainement du lit 
étroit des canons, des refuges de cliff-dwellers pendus aux roches. 
L'approche en est, grâce à l'accumulation des sables charriés par 
l'eau et le vent, en certaines places, assez facile, et, en quelques cas, 
l'ascension est possible au moyen de cordes. Cependant, il y a des 
points où l'exploration paraît encore impraticable et de toute façon 
si périlleuse que plus d'un téméraire y a trouvé la mort en glissant 
sur les pentes et en roulant jusqu'au bas des précipices qui ont plu- 
sieurs centaines de pieds de profondeur. 

C'est dans un étroit canon au milieu des monts Bronco, à trente- 
deux milles au sud de Holbrook sur la ligne Atchison-Topeka Santa- 
Fé, qu'au mois d'août 1900, M. Fulmer et ses compagnons ont tenté 



54 



LA REVUE 



cette exploration. Ils ont donné au canon le nom de Darwin. Aucun 
homme blanc, sauf peut-être quelque meneur de troupeau, n'avait 
passé là. Le « mound » construit par les aborigènes était tel qu'il 
pouvait défier indéfiniment toute attaque d'assiégeants. Les cliff- 
dwellers avaient bâti vingt-deux maisons en pierru sur une chaîne 
de rochers d'environ trente pieds de large, s'élevant à neuf cents 
pieds au-dessus du lit d'un petit cours d'eau, simple filet, coulant 
entre les deux murs de granit du canon. 




Les Habitai ions préhistoriques du canon Darwin dans l'Arizona. 

Pour arriver à cette hauteur les explorateurs durent recourir à 
l'aide de vaqueros qui les suspendirent d'abord par une corde tour à 
tour à trente mètres environ au-dessus du précipice, avant qu'ils 
pussent prendre pied sur la falaise où était construit le village for- 
tifié. C'était une aventure extrêmement dangereuse dont la ténacité 
particulière à certains savants pouvait seule faire pardonner la témé- 
rité. 

Personne depuis des siècles n'avait fait cette tentative. M. Fulmer 
el ses compagnons s'étaient munis d'appareils pour photographier 
chaque objet curieux qui s'offrirait à eux. De la chaîne où 
s assoyaient les petites habitations en pierre, la vue s'étendait sur 
tout le canon d'un bout à l'autre. Les cèdres et les chênes séculaires 
obstruaient dans leur végétation enlacée le sentier qu'avaient dû 
suivre les aborigènes pour descendre dans la plaine ou pour regagner 



l'ancienneté du nouveau monde 55 

leurs demeures. En beaucoup d'endroits il n'y avait de passage que 
pour une seule personne de front, en sorte qu'il suffisait, aux époques 
préhistoriques, de quelques hommes armés de pierres pour repousser 
toute invasion, quand même celle-ci aurait été tentée par des cen- 
taines d'ennemis n'ayant eux-mêmes pas d'autre moyen de faire la 
guerre que ceux de ces temps reculés. 

Les explorateurs, ayant sur leur tête des sommets neigeux et à leurs 
pieds une abondante verdure, mirent deux mois à achever leurs tra- 
vaux. On reconnut les débris d'ossements d'animaux attestant que 
les aborigènes avaient élevé là des troupeaux pour leur nourriture; 
on découvrit les carrières où ils avaient pris leurs matériaux de 
construction, et l'on inspecta avec le plus grand soin l'intérieur des 
habitations. Une des curiosités les plus intéressantes parmi ces 
recherches fut la découverte de ce que l'on pourrait nommer « le 
grenier d'abondance » de ces populations primitives. Tout en haut 
d'une de ceséminences rocheuses on remarqua une crevasse naturelle 
qui pénétrait à soixante pieds au moins à l'intérieur du rocher. 
L'entrée en était étroite, mais le passage allait s'élargissant. Dans 
cette caverne s'amoncelaient sur le sol des arcs et des flèches. Il y en 
avait en tout 187. Plusieurs étaient ornés de lézards et de serpents 
peints en couleurs vives qui avaient conservé toute leur fraîcheur. 
Des haches de pierre, des marteaux, des paniers, des ornements 
en coquillage et en pierre se mêlaient à ces objets. 

Plus loin, dans le même canon, à un demi-mille environ au sud 
de la crevasse, on fit la découverte de cinq autres cavernes à 1200 
pieds environ d'altitude. Dans chacune de ces excavations naturelles, 
un espace assez vaste représentait comme une salle commune. La 
plus grande de ces habitations occupait un emplacement de 30 pieds 
sur 107. La plus petite, qui ne se composait que d'une pièce, ne mesu- 
rait que 8 pieds sur 10. D'autres avaient 15 pieds sur 25. Tous les murs 
avaient dû s'écrouler d'époque en époque. Ceux qui étaient encore 
entièrement debout faisaient supposer que les habitations compre- 
naient généralement trois étages, mais on en voyait aussi de deux 
étages et même d'un seul. Les séparations qui formaient des espèces 
de chambre étaient des cloisons en pierre et en bois. Quelques habi- 
tations n'avaient subi aucune atteinte du temps. On y pénétrait très 
probablement jadis par des échelles que l'on retirait lorsque les occu- 
pants avaient réintégré leur logis. Le sol était recouvert en bûches de 
cèdre, chaque bûche de la grosseur d'une jambe d'homme, .les inter- 
valles remplis de petites perches et branches; sur le tout s'étalait un 
tapis en écorce de cèdre. Les extrémités de chaque bûche étaient 
écrasées et éraillées comme avec un outil émoussé. 

Une des cavernes longeant le canon de Sainte-Marie était protégée 
par un mur de sept pieds de hauteur. Comment avait-on pu trans- 
porter si haut ces énormes cailloux pesant plus de dix tonnes? Mys- 
tère ! Aucun instrument préhistorique, parmi ceux que l'on a décou- 
verts, n'était assez puissant pour expliquer cette énigme. Près de 



56 



rentrée de la caverne s'amassait un mound en terre dure. On en 
enleva une couche d'environ deux pieds, avec la pioche et la pelle ; 
on creusa ensuite le sable à trois pieds de profondeur et l'on mit à 
découvert deux grandes pierres plates en granit, couchées parallè- 
lement à trois pieds environ de distance l'une de l'autre. — Sous ces 
pierres était enterré un être humain, peut-être un enfant, assis, le 
corps entièrement enfermé dans un grand panier de yucca tressé. Sur 

la tête et les épaules s'ap- 
puyait un panier plus pe- 
tit en tige et fibre de yuc- 
ca. Les membres étaient 
serrés contre le tronc avec 
des cordes en fibres; une 
sorte de robe ou couver- 
ture de la même matière 
cachait le bas du corps ; 
des fils faits de plumes en- 
tremêlées de crins avaient 
servi à coudre la couver- 
ture. 

II 

Cetle découverte a été 
très commentée par les 
journaux scientifiques a- 
méricains. Pour beaucoup 
de savants la momie du 
canon de Sainte-Marie ap- 
partient indiscutablement 
à l'âge tertiaire, car elle 
se distingue des brachy- 
céphales aux mâchoires 
saillantes et aux fortes 
pommettes, retrouvés dans 
la haute vallée du Colora- 
do, et qui remontent, com- 
me il a été prouvé, au 
commencement de l'époque quaternaire. H y a même des rappro- 
chements marquants entre le type de la momie, qui est bien d'un 
homme, et celui du pilhecanthropus erectus, qui est visiblement un 
singe. Si les conjectures du professeur Fulmer sont fondées, nous 
voici en présence d'un nouveau chaînon anthropologique qui acquiert 
une valeur considérable. Mais ce n'est pas tout. 

A trente milles, à l'ouest de Santa-Fé, toujours dans le Nouveau- 
Mexique, le professeur George L. Cole, de l'Université de l'Illinois, a 
trouvé les débris d'une habitation, qui est la plus vaste dont on ait 




Momie d'un enfant préhistorique. 



L ANCIENNETÉ DU NOUVEAU MONDE 



57 



jamais parlé aux Etats-Unis, bien coulumiers cependant des construc- 
tions gigantesques. Elle couvre un espace de 140.000 pieds carrés et 
peut avoir abrité 25.000 êtres humains. Ces ruines colossales peuvent 
être comparées, comme importance archéologique, à celles de Thèbes, 
Ninive et Babylone. La 
construction est en pierre 
et en briques cuites au so- 
leil; les murs ont dû être 
recouverts d'un crépi peint 
en rouge, jaune et bleu. 
Le sol est jonché de dé- 
bris de pierre et de pous- 
sière. 

A quelle époque peut 
remonter cet immense ou- 
vrage d'architecture pri- 
mitive? Très probable- 
ment à l'âge du bronze ou 
même plus haut, car il se 
peut que des générations 
s'y soient succédé pendant 
des siècles de la préhis- 
toire. Laplupart des usten- 
siles que l'on y a retrouvés 
sont en terre cuite, mais 
ils attestent des progrès 
déjà marquants dans la 
fabrication des objets et 
surtout dans les procédés 
de la poterie. Cinq pipes 
en terre, des flûtes faites 
avec une aile d'oiseau et 
ayant des trous comme 
celles dont on se sert 
maintenant, une sorte de 
couteau en métal rouillé 
confirment la supposition 
d'un établissement remon- 
tant à cette période qui 
vint après l'âge de pierre, 
sur laquelle il s'est élevé, 
comme on le sait, de si 

vives controverses entre de Mortillet et Alexandre Bertrand, et qui, 
suivant ce dernier, aurait commencé aux époques les plus diverses, 
mais, dans tous les cas, très anciennement chez les peuples de 10- 
rient classique, et chez les Chinois. Ce couteau rouillé est-il de fabri- 
cation indigène ou d'importation étrangère? On ne saurait le dire 
pour le moment, mais on se rappelle que les Asiatiques, Esquimaux 
Innuit atteignirent la cote occidentale du Nouveau- Monde, et y firent 




Ruines d'habitalions préhistoriques remontant à 5 



5.8 LA REVUE 

sentir leur influence longtemps avant les origines des races améri- 
caines actuelles. 

Les crânes trouvés dans la ville préhistorique visitée par le D r Cole 
ont une forme particulière et sont beaucoup plus allongés que ceux 
des Indiens Peaux Rouges actuels. L'un d'eux a un trou, fait sans 
doute par une flèche. Les ossements humains recueillis à côté des 
crânes ont permis de reconstituer la taille de ces aborigènes. Les 
hommes devaient avoir huit pieds de haut, les femmes sept. Les 
corps avaient été repliés en les ensevelissant, la tête entre les ge- 
noux. On a retrouvé aussi une mâchoire qui a toutes les dents et 
celles-ci datent de très loin. 

Ceux qui ont séjourné là primitivement devaient avoir déjà un cer- 
tain degré de civilisation. Quelques objets ramassés dans les fouilles 
en donnent l'indice : des bagues passées au doigt, des sortes de 
sceptres ou de bâtons de commandement. Cette civilisation hypothé- 
tique se déduit également de l'existence de constructions spéciales, 
dans lesquelles les explorateurs ont cru voir des chambres de conseil 
ou même des temples destinés aux cérémonies religieuses. 

Evidemment il ne peut s'agir ici d'une époque tellement lointaine 
qu'elle soit à placer aux premiers temps de la vie de l'homme; mais 
il importe de tenir compte des faits déjà signalés plus haut, c'est-à- 
dire des événements dont cette construction fut le théâtre dans la 
succession des siècles. Il est très possible que les tout premiers cons- 
tructeurs de ce que l'on désigne avec le D p Cole sous le nom de la 
Ville Mammouth appartinrent à l'époque quaternaire chelléenne (du 
silex coup de poing), à l'époque morgienne (des haches en bronze à 
bords droits), ou carnaudienne (des haches à ailerons), ou halstat- 
tienne (des statuettes de bronze) et il se pourrait même que ces tout pri- 
mitifs préhistoriques fussent contemporains de l'époque de la momie 
de Sainte-Marie. Après eux seront venus d'autres errants de la mon- 
tagne qui , abandonnant leurs habitats, auront trouvé ici un refuge et s'y 
seront fixés pendant des siècles jusqu'à ce qu'une nouvelle invasion 
les ait exterminés ou expulsés. Le D r Cole incline à croire qu'une 
partie de ces occupants fut, il y a quelque deux mille ans, poussée à 
émigrer vers le sud, à la suite des tremblements de terre, et qu'elle 
alla fonder les premières colonies mexicaines et le royaume des 
Montézumas. 

Nous ne sommes, à vrai dire, dans l'état présent des fouilles, qu'au 
premier stade des hypothèses. Il faut attendre que d'autres décou- 
vertes aient fait sur tout cela un po \nu di luce ; mais un point est 
acquis à la science : l'Amérique peut revendiquer désormais son pré- 
historique et celui-ci peut rivaliser avec celui de l'Europe. Les cons- 
tructions de Darwin dans l' Arizona, les clifTdwellingsde Sainte Marie, 
les troglodytes de Santa-Fé et du Colorado, les Mounds du Nouveau- 
Mexique n'ont pas dit leur dernier mot. Attendons-nous prochaine- 
ment à de nouvelles révélations qui pourront — rien n'est interdit aux 
inductions paléontologiques et archéologiques — mettre aux prises les 
héritiers scientifiques de Bertrand, de Mortillet et des savants amé- 
ricains. D r La Toucue-Tréville. 



POÉSIES 



LE SOIR D'ENCHANTEMENT 

Des coupes de cristal se remplissent là-bas : 
Les sources miroitant baignent le clair de lune ; 
Ecoutons-les... écoutons bien... ne crois-tu pas 
Qu'elles ont une voix différente chacune ? 

Dans des sussurements, sanglots inapaisés, 

Soupirs ou baisers, 
L'eau coule, et c'est un cœur douloureux qui la hante. 

Plus loin, le tintement du cuivre et de l'argent 
Froisse les roseaux frais'et frissonne en plongeant, 

Tandis que plus lointaine encore et plus touchante 
La voix d'une sirène exalte le flot clair... 

Et les sources s'en vont toutes trois vers la mer, 
Et l'une pleure, et l'autre rit, et l'autre chante. 

De sveltes frondaisons dessinent sur le ciel 
Leurs réseaux transparents comme un voile de fée, 
Et, des arbres en rieurs, arrive par bouffée, 
Le capiteux parfum de l'amande et du miel. 

Effleurant les bourgeons que mordillent les chèvres, 

Le nocturne croissant glisse en frisson rosé ; 

Son oblique regard est venu se poser 

Ainsi qu'un frôlement de caresse à mes lèvres : 

Tiens... goûte le rayon au travers du baiser. 

Un dernier rossignol chante vers le ciel pâle, 

Et, comme la tiédeur palpitante des soirs, 

Je sens monter vers nous des sources, des bois noirs, 

L'haleine du printemps amoureux qui s'exhale. 

Ah ! c'est un vin trop fort que Dieu nous a versé, 
Il a fait défaillir nos âmes ignorantes 
Lorsque nous l'avons bu dans tes mains transparentes, 
O nuit enchanteresse, éternelle Circé! 

C'est le vin d'idéal capiteux et sublime 
Qui dégoûte à jamais de toute autre liqueur, 
C'est le vin dangereux mûri près de l'abîme : 
Il a coûté la vie à plus d'un vendangeur, 
Aussi bien que la lèvre on s'y brûle le cœur! 



60 



De rares imprudents se hasardent à boire, 
Les autres sont passés en détournant les yeux; 
Soit, buvons ! c'est le vin de lumière et de gloire, 
Il fait des insensés, des martyrs... et des dieux ! 



AMOURS D'UN JOUR 

Amours d'un jour, amours d'une heure, 

Fils de notre frivolité, 
Vous qui vous arrêtez au seuil de la demeure, 
Souriants et pensifs, et semblant hésiter ; 

Chanteurs au refrain de caprice 

Qu'on n'entend jamais qu'une fois, 
Et qui ne craignez pas que le temps vous trahisse 
En brisant votre harpe ou raidissant vos doigts. 

Sans faire un seul nid sur nos grèves, 

Sans égratigner notre cœur, 
Vous passez près de nous, fous de vos mille rêves, 
Et nul n'a pu se faire encor votre oiseleur. 

Venus on ne sait d'où, partis on ne sait comme, 
Nés du rythme des sons dans les soirs alanguis, 
De la soif d'inconnu qui mord le cœur de l'homme, 
Du silence des soirs, de la beauté des nuits ; 

Troubles subtils, frissons d'un moment, frêles charmes 
Qu'un instant a fait naître et qu'un autre abolit, 
Impalpables amours sans aveux et sans larmes, 
Fleurs qu'on n'effeuille point, chrysanthèmes d'oubli; 

Etranges parentés d'âmes, si fugitives 
Qu'on se perd aussitôt que l'on s'est souvenu : 
Tels deux bateaux, partis pour de lointaines rives, 
Se croisent... puis s'en vont chacun vers l'inconnu... 

Amours d'un jour, amours d'une heure, 
Je rêve en vous voyant passer... 
La part que vous prenez est encor la meilleure: 
Trop légers pour meurtrir et trop courts pour lasser! 

En vous sentant glisser dans les yeux, et vous taire, 
Et fuir sur le chemin d'oubli qui nous prend tous, 
Je songe et je me perds à voir votre mystère : 
Qu'y a-t-il donc au fond de nous ?. . . 

J. Perdriel-Vaissièrk. 



LA. LUMIERE SANS FIL 



Les applications du télégraphe sans fil se multiplient. MM. Teslaet 
Marconi trouvent les gouvernements prêts à faire usage de leurs 
systèmes ou des méthodes qui s'y rattachent. La marine russe étudie 
les moyens de leur donner une grande extension dans la Mer noire, 
où déjà l'on s'occupe de pourvoir tous les phares d'appareils Popoff, 
de manière à mettre en communication télégraphique la côte et les 
bâtiments de guerre qui mouilleront dans ces parages. D'autre part, 
on a expédié récemment 200 appareils complets de Vladivostock à 
Port-Arthur, pour en munir les navires de guerre russes qui se trou- 
veront dans le Pacifique et les deux villes seront reliées entre elles 
par des stations à établir le long de la côte de Corée. D'autres pays, 
même ceux que l'on dit généralement les moins avancés, suivent cet 
exemple. Telle l'Espagne. La direction des postes et télégraphes a 
invité M. Marconi à venir à Madrid s'entendre avec elle à ce sujet. En 
même temps ont commencé des travaux, maintenant presque achevés, 
pour relier les Baléares aux Canaries, et l'une et l'autre au conti- 
nent; d'un autre côté on fera communiquer par télégraphe sans fil 
Algésiras ou Tarifa avec Ceuta. 

Ce n'est pas tout. Voici quelques mois un jeune électricien anglais 
M. Cecil Varicas, conçut l'idée de diriger et manœuvrer les torpilles 
avec le télégraphe Marconi ou Tesla. Des expériences furent faites à 
cet effet sous les auspices de l'amiral Colwell, dans la Manche, et 
donnèrent de bons résultats. L'inventeur vient de perfectionner son 
idée et l'applique également aux torpilleurs sous-marins. Tout récem- 
ment on a fait des essais qui ont été concluants. Ils ont démontré 
qu'il était possible avec la méthode Varicas de régler au moyen des 
ondes d'éther les mouvements d'un torpilleur voyageant sous eau 
dans une direction quelconque prédéterminée. 

Dans la Manche aussi, au commencement de janvier 1901, le paque- 
bot belge, Princesse Clémentine, ayant rencontré en péril le vapeur 
Medora qui faisait eau, il fut possible de télégraphier aussitôt à 
Ostende avec un appareil Marconi pour demander un remorqueur qui 
arriva au secours de la Medora en temps utile. Cette expérience et 
d'autres non moins heureuses ont décidé le gouvernement belge à 
faire établir des appareils Marconi sur tous les paquebots qui font le 
service entre Ostende et l'Angleterre. 

Enfin, la télégraphie sans fil, s'il faut en juger, par ses récents 
développements, permettra bientôt d'envoyer des messages à travers 
l'Atlantique, grâce à un perfectionnement de l'oscillateur de M. Tesla, 
qui, infatigable dans ses inventions, serait parvenu àfaire passer des 
courants vibratoires dans le globe terrestre, exactement comme dans 
un fil, à des distances sans limites. L'année dernière, M. Tesla s'est 
appliqué surtout à l'amélioration de son générateur et récepteur. Il 
assure aujourd'hui qu'il est en mesure d'expédier dans des conditions 
d'absolue infaillibilité des communications à n'importe quel récepteur 
et ses expériences de Pike's Peak lui auraient donné la conviction 
qu'il est possible d'établir la télégraphie sans fil entre l'ancien monde 
et le nouveau. Des renseignements particuliers que nous avons reçus, 



62 LA REVUE 

à la suite d'une interview avec l'inventeur, nous font comprendre 
qu'il s'agirait de la production de vibrations électriques d'une énorme 
fréquence : un transmetteur qui reçoit le courant en augmente 
l'intensité et l'envoie à la terre, qu'il traverse dans toutes les direc- 
tions. Un récepteur est disposé de telle façon que ses vibrations sont 
à l'unisson avec celles du transmetteur établi à Londres, Paris ou 
ailleurs. L'appareil recueille ces vibrations et les intensifie, de 
manière à les rendre déchiffrables à la station de réception. Les 
vibrations électriques pourraient être recueillies en un point quel- 
conque du globe, pourvu que le nouveau récepteur Tesla soit à portée 
et qu'il leur donne l'intensité voulue pour les faire lire au point 
déterminé. 

Ce perfectionnement donnera sans doute la solution d'une difficulté 
que rencontrait le télégraphe sans fil dans son usage pratique, car 
l'on ne pouvait jusqu'ici garder le secret strict des communications 
faites par ce système. Les ondes électriques expédiées par un géné- 
rateur à un récepteur traversaient bien l'espace, mais elles arrivaient 
à la fois à tous les appareils de réception qui se trouvaient à leur 
portée, et par conséquent l'avantage des correspondances télégra- 
phiques sans fil était perdu. La revue allemande électrotechnique 
(Flectrotechnische Zeilschrift, livr. 2, 1901), rappelle que lorsque la 
flotte de guerre allemande approcha de Shanghaï, elle recevait avec 
ses appareils tous les télégrammes échangés entre les bâtiments 
anglais qui y étaient stationnés. Un professeur de l'Université 
technique de Charlottenbourg, M. Slaby, a trouvé un remède à cet 
inconvénient, et dans une conférence faite à Berlin, et à laquelle 
assistait l'empereur Guillaume II, il a exposé sa méthode que plusieurs 
journaux spéciaux ont reproduite. M. Marconi se serait occupé, à son 
tour, de corriger le défaut signalé et y aurait réussi par un procédé 
que l'on ne connaît pas encore. Celui de M. Tesla paraît être tout 
aussi simple. 

Mais là ne s'arrêtent point les miracles de la télégraphie sans fil. 
Le correspondant de la Revue à New-York lui fait savoir que M. Tesla, 
étendant encore les applications de la méthode, a imaginé de pro- 
duire de la lumière par un système analogue. 

Cette production de la lumière a été, on le sait, l'objet des efforts 
constants de l'illustre inventeur depuis ses premiers travaux ; mais 
pour que la lumière ainsi produite fût commercialement utilisable, 
il y avait toute une série de problèmes à élucider. Avant tout il fallait 
faire fournir par des courants ordinaires un approvisionnement d'os- 
cillations électriques d'une rapidité énorme sans grands frais et sans 
complications. M. Tesla croit avoir atteint ce but et être à même de 
procurer une nouvelle forme de lumière offrant une économie consi- 
dérable sur tous les systèmes d'éclairage actuellement adoptés. La 
lumière nouvelle aurait eu outre des propriétés hygiéniques et elle se 
rapprocherait plus qu'aucune lumière artificielle quelconque de la 
vraie Lumière naturelle. 

Les lampes Tesla sont de grands tubes qui peuvent être recourbés 
pour leur donner un aspect décoratif. L'invenleur emploie de préfé- 



LA LUMIÈRE SANS FIL 03 

rence une spirale rectangulaire contenant de 20 à 25 pieds anglais 
de tube faisant de 12 à 14 circonvolutions. La surface totale d'éclai- 
rage d'une lampe varie de 300 à 400 pouces (inches) carrés (l'inch 
vaut 2 1/2 centimètres environ). Les bouts du tube en spirale sont 
recouverts d'une enveloppe métallique et des crochets permettent 
d'attacher les lampes. Le tube renferme des gaz raréfiés à un cer- 
tain degré et qui ont été reconnus, au cours des expériences, comme 
les meilleurs conducteurs. 

La lumière Tesla se produit à peu près comme suit : le courant 
pris dans la rue passe à travers un appareil qui est un oscillateur 
électrique de très haute fréquence. Ces mouvements, communiqués aux 
bouts à couverture métallique du tube de verre, produisent à l'inté- 
rieur des oscillations électriques, qui déterminent, dans les molécules 
et atomes des gaz raréfiés enfermés dans les tubes, une violente com- 
motion, celle-ci les faisant vibrer avec une énorme intensité et 
émettre les radiations auxquelles nous donnons le nom de lumière. 
Les gaz ne sont pas rendus incandescents, dans l'acception ordinaire, 
car s'il en était ainsi, ils seraient brûlants commeunfil incandescent. 
Or, en fait, il y a peu de chaleur sensible, ce qui contribue à l'éco- 
nomie de la lumière, puisque toute chaleur serait perdue. 

L'économie résuite surtout de ce qui suit : 1° le grand nombre des 
oscillations électriques; 2° la très forte ténuité du gaz qui produit la 
lumière, la substance engendrant celle-ci étant tout entière en expo- 
sition et pouvant produire des radiations sans empêchement; 3° la 
petitesse des molécules qui composent la substance fournissant la 
lumière ; d'où la possibilité de les émettre promptement en une 
grande quantité de vibrations, en sorte qu'il se perd comparativement 
peu d'énergie. Un avantage important c'est que les lampes n'ont pas 
besoin d'être renouvelées comme celles dont on se sert ordinaire- 
ment, puisqu'elles ne contiennent rien qui se consume. M. Tesla 
a fait, dit-il, usage de ces lampes pendant plusieurs années et, 
pendant toute la durée de ses expériences, elles n'ont subi aucun 
changement ni dégât. Le pouvoir éclairant de chacune d'elles, mesuré 
au photomètre, est d'environ 50 bougies, mais on peut augmenter ou 
diminuer cette puissance suivant les circonstances et les nécessités. 

Pendant le jour, la lumière Tesla n'est guère perceptible, tandis 
que, pendant la nuit, la pièce où sont disposées les lampes est bril- 
lamment éclairée. Une fois que la vue s'est accoutumée à la lumière 
Tesla, les lampes incandescentes ordinaires font mal aux yeux et 
cette irritation démontre d'une manière frappante combien les 
sources de lumière artificielle employées actuellement sont hygiéni- 
quement préjudiciables à l'organe visuel. 

La lumière Tesla produit, selon l'inventeur, les mêmes effets que 
celle du soleil et l'inventeur conclut que si l'usage de ses lampes 
devenait général dans les appartements et habitations, les conditions 
hygiéniques s'en trouveraient considérablement avantagées. La 
lumière du soleil est un puissant agent de guérison des maladies: on 
sait que de nombreuses expériences tendent de plus en plus à le 
prouver. Or, puisque la lumière Tesla a précisément pour caractère 



6 4 LA REVUE 

distinctif de fournir de la lumière solaire, ou un mode d'éclairage 
très approchant, il est évident que beaucoup de germes morbides 
seraient détruits et beaucoup de maladies successivement combattues 
en exposant les malades aux rayons des nouvelles lampes. M. Tesla 
a constaté d'ailleurs que sa lumière produit une action bienfaisante 
de soulagement sur les nerfs, et il l'attribue à l'effet exercé par le 
rayonnement de ses lampes sur la rétine de l'œil. En outre, la vue 
même s'en trouve améliorée, et l'atmosphère en est légèrement ozo- 
nisée. Les effets peuvent au reste être méthodiquement régularisés. 
Ainsi, dans les hôpitaux, les lampes Tesla pourraient fournir exacte- 
ment la quantité d'ozone que le médecin juge nécessaire pour purifier 
l'atmosphère, ou bien la production d'ozone pourrait, à volonté, être 
complètement suspendue. 

La fabrication des lampes Tesla sera peu coûteuse. Le prix en sera 
réduit pour l'acheteur, qui n'aura pas à les changer, comme il arrive 
pour les lampes et brûleurs ordinaires. Sans avoir jusqu'ici des don- 
nées tout à fait complètes sur l'utilisation commerciale de son inven- 
tion, M. Tesla croit cependant qu'il pourra produire de la lumière en 
plus grande quantité qu'avec les méthodes en usage. L'installation 
sera facile, le transformateur ou oscillateur pouvant être placé dans 
le sous-sol de l'habitation, en conduisant de là les courants dans les 
diverses pièces à éclairer. Les lampes pourront être actionnées dans 
la plupart des cas sans aucun fil. En résumé M. Tesla déclare qu'il 
n'éprouve dès maintenant aucune difficulté pour répandre une 
lumière abondante et hygiénique avec ses lampes sans fil ; la seule 
chose qui lui reste à faire, c'est d'assurer à son invention un certain 
nombre de perfectionnements pratiques qui la feront entrer dans le 
commerce et adopter par toutes les familles. 

Nous voici donc en présence d'une nouvelle révolution scientifique 
qui naît avec le nouveau siècle. La lumière sans chaleur ou, comme 
l'appelle M. Tesla, la « lumière froide » tend à faire disparaître le 
règne du gaz, d'abord, et à concurrencer ensuite les lampes électriques 
actuelles. L'un et l'autre avantage seraient assurément appréciés. Le 
gaz a fait son temps. Nous voulons y voir matériellement plus clair 
que nos pères, et nous réclamons autre chose que ces réverbères 
fantomatiques qui se dressent dans nos rues et dont le principal usage 
semble être de faciliter l'œuvre nocturne des coupeurs de gorge et 
des malandrins, même dans les capitales les plus éclairées. Le gaz 
que nous employons est d'ailleurs un esclave du charbon qui lui fait 
subir ses fluctuations de prix. Et le charbon lui-même, quoiqu'il y en 
ait encore trois quarts de milliards de tonnes à extraire, menace de 
s'épuiser. C'est la lampe électrique qui détrônera tous ces systèmes 
surannés d'éclairage, mais la lampe sans fil, coûtant peu, pouvant 
s'allumer comme un objet quelconque, n'importe où on la place et 
ne nécessitant point d'installation plus compliquée que celle d'un 
poêle. Voilà l'avenir, M. Tesla le cherche. L'a-t-il vraiment trouvé? 
Nous voudrions pouvoir dire carrément oui ; mais puisque lui-même 
nous dit d'attendre, attendons. 

D r L. Caze. 



CONTRE ^ORTHOGRAPHE 



L'orthographe se meurt. Jamais on ne Ta si bien compris que 
depuis que les plus célèbres médecins s'empressent d'accourir à son 
chevet. La consultation donnée à ce sujet le 1 er septembre dernier 
dans la Revue des deux Mondes est pleine d'enseignements : les rai- 
sons par lesquelles l'auteur s'efforce inutilement, après tant d'autres, 
de démontrer que l'orthographe actuelle ne saurait être réformée 
sans crime, ne peuvent tromper que ceux qui veulent être trompés. 
Les voici : 

1° Modifier l'orthographe actuelle ce serait « mutiler les chefs- 
d'œuvre de nos grands classiques » ; 

2° 11 serait barbare de Changer la « figure » des mots, qui perdraient 
ainsi leur « individualité » ; 

3° Les anomalies de l'orthographe sont des formes inhérentes à la 
nature même de cette science ; 

4° Il n'y a à tenir compte, dans la question de la réforme, ni des 
« exigences de l'école primaire », ni de nos relations avec l'étranger. 



I 



Il est un fait, que je m'excuse de rappeler ici, tant il est banal, tant 
il est familier aux lecteurs de cette revue (1), bien qu'il ait été géné- 
ralement méconnu pendant presque tout le xix e siècle : c'est que 
l'orthographe d'aujourd'hui ne ressemble que de très loin à celle de 
nos aïeux, que, au xvi e et au xvn c siècle, au lieu de école, trône, 
caractère, noce, avocat, sujet, parole, ermite, etc., on écrivait eschole, 
throsne, characlère, nopee, advocat, subject, parolle, hermitte, etc; 
que Corneille orthographiait mesme, tousiours (toujours), teste, 
fidelle, etc ; Racine : vous receués (recevez), costés, boette (boîte), 
succez , estre, escrire, conter (au lieu de compter), disner, etc. ; 
M me de Sévigné : tandresse, contante, veu, (vu), jonore (j'honore), 
moy, aymable, vous lestes (l'êtes), feble, etc. ; Bossuet : prestre, pa- 
roistra (paraîtra), apostre, roiaume, soufrance, tandre, etc.; le diction- 
naire de l'Académie (l re édition 1694), qui abondait lui aussi en 
contradictions : les lois et les loix, fantosme etphantosme, dictionnaire 
et dictionaire, etc ; Voltaire : philosophie et fîlosofie, style et stile, 
jésuitte et jésuite, avanture, châtau et château, etc.. Les exemples se 
pourraient multiplier à l'infini. Qu'on jette les yeux sur un livre 
édité au xvi e ou au xvn e siècle, et on sera vite édifié. On le sera 
mieux encore, si on songe que, au xvm c siècle, en 1740, l'Académie 
française supprima l'orthographe de près de cinq mille mots sur les 

(1) Voir la Revue des 1 er janvier, 15 août, 1 er septembre et 1 er octobre 1900. 
1901. — 1 er Avril. 5 



G 6 LA REVUE 

dix-huit mille que contenait alors le dictionnaire, et que, depuis le 
xvi e siècle, il est disparu de l'orthographe environ dix mille lettres 
étymologiques, un même mot, comme subject, escript ayant souvent 
été atteint sur plusieurs points à la fois. Les variations dans les 
siècles passés furent telles qu'un grammairien du xvm e siècle, 
Restaut, écrivait à la date de 17.S1 : « L'orthographe a reçu tant de 
différents changemens qu'à peine trouve-t-on deux livres où elle soit 
semblable, s'ils n'ont été corrigés par un seul et même correcteur. » 
Je pense que M. Brunetière, Fauteur de l'article de la Revue des 
Deux-Mondes, a plus d'une fois consulté une édition ou un manus- 
crit du xvi e , du xvii e ou du xvnr 3 siècle, ne fût-ce qu'un manus- 
crit de Bossuet, son auteur de prédilection; qu'il a feuilleté peut- 
être la thèse consacrée à cet écrivain par l'abbé Lebarq, et qu'il a 
dû y remarquer, non sans intérêt, reproduites en un tableau final, 
les fantaisies orthographiques du grand prédicateur, celles-ci entre 
autres : le lams et le tans (temps), Ja sciance, le cors (corps), Saint- 
Jan, batesme, atantif, prophète et profêle, conêtre et connoistre (con- 
naître), phantastique, etc., etc. Et s'il a vu l'orthographe de Bos- 
suet et de Racine et de Corneille, et de Montaigne et de Voltaire, 
il sait combien elle a éprouvé de changements, combien l'ortho- 
graphe dans laquelle nous éditons aujourd'hui les œuvres de ces 
grands classiques diffère de la leur. Il le sait si bien que, en un 
court paragraphe amené là, dans son article, par un chef-d'œuvre de 
stratégie, il passe en revue, comme si c'étaient des troupes destinées 
à combattre pour sa cause, et non des troupes ennemies, les modifi- 
cations d'ordre général subies dans le passé par l'orthographe et les 
changements particuliers qui s'observent dans « les sept éditions du 
Dictionnaire de V Académie », dans « les différentes éditions que le 
grand Corneille a données lui-même de ses œuvres », et dans « les 
manuscrits des sermons de Bossuet » (p. 142). Puisqu'il le sait, puis- 
qu'il n'ignore pas que l'orthographe de nos grands écrivains a en partie 
disparu, qu'elle n'a plus le même aspect, que la nôtre qui n'en est 
en quelque sorte que la caricature, comment a-t-il pu laisser entendre 
qu'elle subsiste encore et que modifier l'orthographe actuelle ce 
serait modifier une science consacrée par la tradition, ce serait « mu- 
tiler », « défigurer » les chefs-d'œuvre de notre littérature? Comment 
a-t-il pu écrire : « On répugne invinciblement à l'idée de remplir les 
grands classiques de solécismes rétrospectifs ou de leur imposer une 
orthographe qu'ils n'ont pas connue (comme s'ils avaient connu celle 
que nous leur « imposons » aujourd'hui !). .. » (p. 144) ; et plus loin : 
« L'orthographe d'une langue historique est le témoin de son passé ; 
ses singularités, ses anomalies mêmes, ses méprises font partie de 
son évolution ; elles sont consacrées par des chefs-d'œuvre', et ni on 
in mutile impunément les chefs-d'œuvre, ni on ne remonte le cours 
d'une évolution plusieurs fois séculaire, ni surtout on ne « refait » 
l'histoirei n (p. 148). Juste autant d'erreurs que d'assertions; et si 
quelqu'un ici « refait » l'histoire, c'est celui qui attribue faussement 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 67 

au xvn e siècle les habitudes du xix c . Et plus loin encore : « Il y a 
quelque chose de barbare à détigurer ainsi la physionomie des 
textes classiques. » (p. 152). Est-ce de l'orthographe du xix e siècle 
« imposée » à Racine et à M mc de Sévigné, que veut parler M. Bru- 
ne ti ère? 

Non, réformer l'orthographe d'aujourd'hui, ce n'est pas modifier 
celle des grands siècles littéraires de la France. Pour qu'on en puisse 
juger par un document authentique, voici, avec l'orthographe de 
l'édition princeps (1061), les quatre premiers vers de V Elégie aux 
lymphes de Vaux,, de la Fontaine. 

Remplisses l'Air de cris en vos Grotes profondes, 

Pleures, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes ; 

Et que l'Anqueùil enflé ravage les trézors 

Dont les regars de Flore ont embelly ses bors. 

Si les réformateurs méritent le reproche de vouloir « mutiler » 
le texte de nos grands classiques, il faut reconnaître que les 
défenseurs de l'orthographe actuelle leur en ont depuis longtemps 
donné l'exemple et M. Brunetière, on va le voir, tout le premier. ' 

M. Brunetière, entre autres ouvrages anciens, a édité les Sermons 
de Bossuet. Vous allez croire que, respectueux de ce chef-d'œuvre, un 
de ceux qui lui inspirent justement le plus d'admiration, il l'a fait 
imprimer avec l'orthographe du grand prédicateur? Non, il l'a « défi- 
guré », en lui « imposant » l'orthographe du xix e siècle, en écrivant 
mystère, deux doigts, fantôme, connaître, etc., ce qui dans le manus- 
crit est orthographié mistère, deux doits, phantosme, conêtre ou con- 
noistre. Qu'a-t-il donc fait ce jour-là, de ses théories? ou que faut-il 
penser de ses belles déclamations d'aujourd'hui? Et si M. Brunetière, 
n'a pas cru. en modifiant l'orthographe de Bossuet, faire œuvre de 
« barbare », en quoi serions-nous plus barbares, nous autres, en 
modifiant l'orthographe de Leconte de Lisle ou de M. de Hérédia? 

Que certains journalistes, à court de copie, dupes peut-être de leur 
propre ignorance, cherchent à entretenir dans le public une erreur 
qui n'y est.que trop accréditée, on le pardonne — à leur ignorance, 
mais on éprouve plus que de la surprise à rencontrer parmi eux le 
directeur de la. Revue des Deux Mondes, — maître de conférences à 
l'Ecole normale supérieure. 

La vérité, c'est que, au lieu d'altérer l'orthographe des grands 
écrivains, la réforme sera souvent la restitution de cette orthographe, 
puisqu'on écrira filosofie, aparence, téatre, comme Voltaire, stile, 
sifler, prétention, comme La Bruyère, grote, diférent, goufre, comme 
La Fontaine, lètre et querèle, comme Boileau, jlater, abatre, profite, 
comme Bossuet, etc. En réalité, prendre la défense de l'orthographe 
actuelle et en demander le maintien, — par la raison que, en la modi- 
fiant, on « défigurerait » le texte de nos grands classiques, — c'est 
nous demander de rester fidèles à nos chapeaux hauts de forme, à nos 
pantalons et à nos redingotes, afin de ne rien changer à la coiffure et 
au costume du siècle de Louis XIV. 



68 



Mais voici une autre objection que M. Brunetière ne développe point, 
quoi qu'on puisse croire tout d'abord, pour nous amuser. 

La « figure » des mots en elle-même est sacrée, et on ne doit pas 
réformer l'orthographe, parce que naturellement ce serait changer 
cette figure. « Ils (ceux qui considèrent la langue comme une « œuvre 
d'art », les conservateurs) continueront de croire que, dans une 
langue élaborée par cinq ou six siècles de culture esthétique, le mot 
a sa valeur en soi, qu'il a son « individualité »; qu'il est, selon l'ex- 
pression du poète, « un être vivant », qu'on le mutile donc en en 
modifiant l'orthographe; qu'un lis n'est plus un lys, que la scintil- 
lation des étoiles s'éteindrait, si l'on écrivait désormais cintillation. » 
(p. 145). 

Se contenter de sourire serait une réponse insuffisante, d'autant 
plus que M. Brunetière ne fait ici que renouveler — sans trop le ra- 
jeunir, on va le voir — un argument invoqué de tout temps par les 
adversaires de la réforme, repris de nos jours par MM. Sully-Pru- 
dhomme et Emile Bergerat pour ne nommer que ceux-là, mais qui, 
pour être vieux, n'en est pas plus solide. Mais comme des écrivains de 
ce mérite, un grand poète surtout, ne sauraient se tromper impuné- 
ment, qu'ils risquent d'égarer une partie de la nation, attentive à 
leurs discours, il ne convient pas d'opposer à leurs déclarations le dé- 
dain du silence. Avant M. Brunetière, M. Sully-Prudhomme s'était 
donc exprimé ainsi dans ses Réflexions sur Vart des vers. 

u Le long usage opère sur les mots, au double point de vue oral ei 
graphique, une transfiguration singulière : l'habitude de l'oreille et 
de l'œil arrive à leur prêter une physionomie vivante, si étroitement 
liée à la chose signifiée, qu'elle semble en participer, et qu'on finit 
par ne plus pouvoir séparer Tune de l'autre. Le signe verbal alors 
paraît devenu, de conventionnel, naturel. Ce phénomène explique 
pourquoi les néologismes sont si odieux dans le vivant langage de la 
poésie et pourquoi toute réforme de l'orthographe nouvelle fait hor- 
reur au poète comme un attentat, comme une blessure ou une gri- 
mace, infligée au cher visage d'une compagne sacrée. Les gardiens 
de la langue, qui ont traîtreusement amputé le noble y du mot lys- 
ne se doutaient donc pas de la légitime indignation qu'ils exciteraient 
dans l'âme des lettrés délicats? Ils ont sacrifié l'esthétique à l'éco- 
nomie d'un jambage! » 

On le voit, le « lys » a refleuri dans l'article de M. Brunetière. 
Avant M. Brunetière, encore, M. E. Bergerat, dans le Journal du 
13 septembre 1898, avait dit, sous la forme pittoresque et humoris- 
tique qui lui est habituelle : c< L'erreur est folle de compter qu'un 
poète puisse admettre un seul instant qu'on attente a la couleur typo- 
graphique des mots du lexique français, et que l'on désagrège le 
verbe écrit. Vous me guillotinerez plutôt que j'écrive « filosofie » 
comme « filoselle ». 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 69 

« Mais comment expliquer aux braves gens qui croient encore, sur 
la foi de Boileau, que la rime est à contre raison et que plus l'une est 
riche, plus l'autre est pauvre; comment leur Taire comprendre la 
souffrance qu'on endure, aiguë, à lire les mots lys et cygne, par 
exemple, imprimés lis et cigne, sans leur y nécessaire, caractéristique 
et honnête? Parquels raisonnementsconvaincreM. Jean Barès, le fon- 
dateur du Réformiste, que, sous cet aspect offensant, le « lis»apparaît 
sans étamine et que le « cigne » y perd l'honneur de son long col 
flexible et magnifique? Celui-ci tourne à l'oie et celui-là à l'éteignoir. 

« Hélas! la méchante réforme que la réforme du Réformiste! Je le lis, 
néanmoins, car il faut tout lire et toujours; puis, quand je l'ai lu, il 
me reste aux yeux la sensation d' une blessure, comme celle d'un grain 
de charbon reçu à la portière d'un wagon, sous les cils, et il me de- 
vient irrésistible de m'en plaindre, en parler nègre.: « Bobo œil, 
moussu Zan Barès!.. . » Les enfants qui m'entourent se mettent à 
rire, et j'utilise alors le numéro à leur démontrer par l'absurde la 
sainteté de l'orthographe. » 

Pour que l'on comprenne le cas qu'il convient de faire de cette objec- 
tion, toute d'ordre visuel etimaginatif, il suffira de la faire passer, avec 
les mêmes arguments, sous la plume d'un poète du xvn e siècle, Cha- 
pelain, adversaire en son temps, contre Corneille, Bossuet et Port- 
Royal, de la réforme orthographique, et qui, suivant l'usage de son 
temps, avait l'habitude d'écrire phantosme, éuesque (évêque), roy, 
hermitte, estoile, etc. Ecoutons-le soutenir la même thèse que MM. Ber- 
gerat, Sully-Prudhomme et Brunetière : 

« Si on ostoit (ôtait) au mot phantosme son ph et son s, comme le 
vouldroient (voudraient) certains réformateurs utopistes, qui ne 
comprennent pas que ces lettres étymologiques sont les « tiltres de 
noblesse » de la langue, venue du grec et du latin, ne voit-on pas 
que ce mot, escrit « fantôme » prendroit une figure grimaçante et 
perdroit sa physionomie et son individualité; car ces signes familiers 
à nostre œil ayant disparu, nostre œil, en mesme temps que nostre 
esprit, ne trouveroit plus les images flottantes du « phantosme », 
envolées avec Y s et le ph? Et les mots euesque et roy, si pleins de 
noblesse, qui pourroit, sans une sorte d'horreur, les voir escrits sans 
leur s, qui est à mes yeux comme une mitre, et sans leur y, qui repré- 
sente si bien un sceptre royal? Pour moy on me couperoit la teste 
plustot que de les escrire ainsy. De mesme encore, si du mot hermitte 
on retranchoit 17*, qui figure si agréablement à l'œil le baston du 
solitaire, ne seroit-ce point un attentat, et l'œil ne seroit-il pas 
blessé? Et enfin il me semble que aussitôt s'éteindroit la radiation 
stellaire, si on effaçoit Y s du mot estoile et qu'on escrivist étoile ». 

Le phde phantosme, évocateur d'images! Fantôme avec un f, deve- 
nant une « figure grimaçante » et perdant son « individualité » ! La 
mitre épiscopale et le sceptre royal dans une s et dans un y ! Vh bâton 
de hermitte, Y s lumineux de estoile !! Tout cela n'est-il pas risible? 
Est-ce plus risible pourtant que le « noble » y de lys, Y « esthétique » 



70 LA REVUE 

d'un jambage, le « long col flexible et magnifique » du cygne dans 
le même y et l'éclat des étoiles dans Y s initial et la seconde / de scin- 
tillation? Que de mystères, mon Dieu! dans l'orthographe! Et comme 
Chapelain, s'il revenait, pourrait s'écrier aujourd'hui, avec M. Sully- 
Prudhomme, en voyant tous les changements survenus dans l'ortho- 
graphe, depuis le jour où il composa la Pucelle : « Que d'amputations 
pratiquées traîtreusement, depuis deux cents ans, par les gardiens 
de la langue! » et avec M. Bergerat : « Bobo œil! », et avec M. Bru- 
netière, en modifiant un peu le sens de ses idées, par respect pour 
la vérité : « Que l'ortographe du xix e siècle a donc été « barbare » de 
« défigurer ainsi la physionomie de nos textes classiques » ! 

Je ne puis me défendre ici d'une réflexion qui n'est pas sans tris- 
tesse. Si nos pères, au xvu e siècle, avaient suivi les conseils de Cha- 
pelain, et, par peur d'une blessure à l'œil ou dans la crainte de voir 
les étoiles s'éteindre, s'étaient refusés à rien changer à la « figure » 
des mots, nous en serions encore, à l'aurore du xx° siècle, à écrire 
throsne, phantàisie, picqueure (piqûre), sçauoir (savoir), charactère, etc. ; 
et, dans toutes les écoles de France, c'est ce beau système d'écriture 
que nous enseignerions à nos enfants. 

Espérons que les Chapelain de nos jours ne seront pas plus 
écoutés que ceux du xvn e siècle. 

Que M. Brunetière me permette de lui poser une question. Dans 
son article, avec beaucoup de finesse d'ailleurs et un grand sens artis- 
tique, il remarque qu'on peut envisager une langue sous un double 
aspect : ou bien n'y voir qu'un « moyen de communication ou 
d'échange d'idées », ou bien la considérer comme une « œuvre 
d'art ». Et c'est, dit-il, parce que la langue cesserait d'être une œuvre 
d'art, si on simplifiait l'orthographe, qu'il s'oppose à cette simplifica- 
tion. Je n'ai pu le comprendre. Il ne protestera pas si je dis que la 
langue de Bossuet est une œuvre d'art. A-t-elle donc cessé de l'être, 
depuis que dans les « Sermons », par exemple, M. Brunetière a mo- 
difié l'orthographe du grand écrivain, et en a changé 1' « indivi- 
dualité ». 



Je ne crois pas que l'orthographe ait plus de rapportavec la chimie 
qu'avec l'art. A propos de la question de savoir s'il faut écrire ils ont 
hur chapeau ou leurs chapeaux, des confitures degroseilles ou de gro- 
seille, M. Brunetière nous assure qu'il en est d'une langue comme 
d'une science, que si notre orthographe est compliquée et subtile, 
c'est que ces subtilités et ces complications tiennent à son essence, 
qu'il serait aussi injuste de les lui reprocher que de faire un crime à 
la chimie d'avoir, elle aussi ses complications, qu'il faut bien, quand 
l'alcool change, changer aussi la formule qui le représente, que, si 
l'on transforme, par exemple, la formule C 2 H 5 OH en C 3 H 5 OH, ce 
n'eslpas par amour de la subtilité, mais bien par souci de l'exacti- 
tude, et que ce changement dans la formule correspond à un chan- 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 71 

gement dans les faits (p. 137 ; 138). A merveille! M. Brunetière parle 
en maître de la chimie et des alcools éthylique et allylique. Mais il 
semble avoir moins de compétence en orthographe. Les distinctions 
orthographiques, à l'en croire, correspondentà des distinctions dans 
la pensée ou dans la prononciation. Cela peut être vrai pour un cer- 
tain nombre d'exemples, parmi lesquels celui qu'il a choisi. Je reven- 
dique pourtant, contre lui, le droit d'écrire des confitures de groseille 
sans s, même quand elles sont de Bar. Mais toutes les autres compli- 
cations, mais les milliers et milliers d'anomalies, d'absurdités, dont 
fourmille notre système actuel d'écriture, à quelle réalité, dans 
la pensée ou dans la prononciation, correspondent-Iles? A quoi 
correspond le second r de bagarre, quand il n'y en a qu'un dans 
cigare, le second t de gibelotte, quand il n'y en a qu'un dans mate- 
lote, la seconde /de allonger quand il n'y en a qu'une dans alourdir, 
le second p de applaudir, quand il n'y en a qu'un dans aplanir, le 
second n de honneur, cantonnier, bannière, sablonneux, paysanne, 
quand il n'y en a qu'un dans honorer, cantonal, tanière, limoneux, 
courtisane, etc., etc., pour ne parler que de la complication des con- 
sonnes doubles? Quelle raison y a-t-il là d'ajouter une seconde 
lettre, de changer la formule, de transformer C 2 H, etc., en C 3 H...? 

Est-ce que la langue subirait la moindre atteinte, si on supprimait 
ces lettres parasites qui compliquent inutilement l'écriture des mots? 
Est-ce que, au contraire, l'accord ne serait pas plus parfait entre la 
langue et l'orthographe, l'image plus semblable à l'objet, la notation 
des sons plus exacte, plus comparable en un mot à la notation chi- 
mique, chère à M. Brunetière? Il me semble du moins que le mot 
apanage, écrit avec un seul p, satisfait plus le sentiment de l'har- 
monie et le besoin d'exactitude qui est en nous, que lorsqu'on l'écri- 
vait appanage. 

Nos pères, au xvn e et au xvn e siècles, ont fait une hécatombe de 
lettres doubles: chutte, parolle, fldelle, abbréger, etc., sont devenus 
chute, parole, fidèle, abréger. Pourquoi ne continuerions-nous pas 
l'œuvre commencée? 

M. Brunetière s'indigne, à l'idée de voir orthographier, avec une 
seule /"les mots toufe et soufle, et avec un seul t le mot floter, et le 
mot asfodèle avec un ph. Cela lui gâterait les vers de V. Hugo. Il ne 
saurait souffrir qu'on écrive : 

Un frais parfum sortait des toufes cTasfodèle, 
Les soufles de la nuit fiotaient sur Galgala. 

« 11 est évident, dit-il, que les vers d'Hugo ne seraient plus ce qu'ils 
sont, s'ils étaient ainsi modifiés ». Cela, en effet, est évident. Mais, 
en quoi y perdraient-ils? Il n'y a pas là d'étoiles qui puissent 
s'éteindre. M. Brunetière craint peut-être que les « toufes » soient 
moins épaisses, les « asfodèles » moins gracieux et les « soufles » 
moins légers. 

Nous sommes au moins d'accord sur un point avec M. Brunetière : 



7 2 LA REVUE 

c'est que l'orthographe est parfaite, quand elle a l'exactitude, la 
rigueur d'une formule chimique et que G 3 H etc., ne représente pas la 
même chose que C 2 H... Cette perfection existe déjà sur quelques 
points ; il dépend de nous de l'étendre à tout le dictionnaire. 

Il 

Mais ce n'est pas par pur amour de la perfection idéale, par pur 
sentiment esthétique ou artistique que nous demandons la réforme 
de l'orthographe actuelle. Il y a une raison plus pressante : c'est que 
tous les enfants sont tenus de l'apprendre. Dans toutes les écoles de 
France, à l'heure qu'il est, les maîtres disent aux écoliers : il faut 
écrire des landaus avec s, mais des étaux avec a?, des bambous avec s, 
mais des hiboux avec x, f achète avec un seul t, mais je cachette avec 
deux; frénétique avec f, mais yhrénologie avec ph\ école avec c, mais 
écho avec ch, dizaine avec z, mais dixième avec #, holocauste avec /*, 
mais olographe sans h. Et si l'enfant demande la cause de ces diffé- 
rences, de ces anomalies, de ces complications, le maître est forcé 
de se taire ou d'avouer qu'il n'en sait rien. Et en effet ce sont là de 
pures absurdités, et ces absurdités se chiffrent, nonpaspar centaines, 
mais par milliers dans l'orthographe d'aujourd'hui. 

Or, cette orthographe, à quel âge Fétudie-t-on ? A l'âge où les facultés 
s'éveillent, où il importe, par conséquent, de ne recevoir que des 
notions justes, de ne se livrer qu'à des exercices propres à déve- 
lopper l'intelligence, la raison et le jugement. Quel exercice intelli- 
gent, n'est-ce pas, que d'apprendre à écrire confidence avec un c, 
mais confidentiel avec un t, des clous avec s, mais des choux avec #, 
des malles-postes avec s final, mais des timbres poste sans s ! Comme 
cela forme bien le jugement ! Et comme on comprend que l'ortho- 
graphe soit le principal enseignement donné aux enfants ! 

Voilà donc à quoi on passe le temps à l'école primaire. Cent cin- 
quante ou deux cent mille maîtres, davantage peut-être, enseignent 
à des millions d'écoliers une science qui n'est le plus souvent qu'une - 
suite de contradictions et d'anomalies, un défi au sens commun. 
Cette science à elle seule absorbe la plus grande partie des heures 
consacrées à l'instruction élémentaire; car il est bien évident que, 
l'intelligence y demeurant étrangère, on ne peut l'acquérir qu'à force 
d'exercices mécaniques mille et mille fois répétés. Et si, au jour de 
l'examen, l'enfant n'a pu s'assimiler celte matière indigeste, l'exami- 
nateur lui dira : « Vous n'êtes qu'un sot, vous ne comprenez pas qu'il 
faut écrire tarière avec un r, mais carrière avec deux, siffler avec 
deux /*, mais persifler avec un seul; retirez-vous, vous n'aurez pas votre 
certificat d'études, votre brevet, votre baccalauréat. » Et non seule- 
ment M. Brunetière approuve cela, mais il estime qu'il n'en saurait 
être autrement, que l'orthographe doit être maintenue dans les exa- 
mens et les concours, que c'est le plus sûr moyen de juger du mérite 
des candidats. Il soutient cette thèse pendant une longue page. Et 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 7 3 

u si un jeune homme ou une jeune fille se voient écartés de la 
carrière de leur choix, pour avoir oublié qu'on n'écrivait pas des 
chou-fleurs, mais des choux-fleurs », eh bien! « ils en seront quittes 
pour vendre de la futaine ou du chocolat! ». On devine dès lors à 
quel emploi M. Brunetière, examinateur, eût réservé Napoléon I er , 
qui, à l'âge où il eût pu se présenter à Saint-Cyr, orthographiait: « Il 
sai très bien le français..., il va vous écrir derrïer ma lettre... ; des 
douleurs égus lui font cesser son accion. » Napoléon I er fût devenu 
marchand de futaines ou de chocolat. 

L'orthographe, critérium de l'intelligence, doit donc être maintenue 
et maintenue telle qu'elle est, dans les examens. Autrement sait-on 
le danger qui nous menace? La « mentalité » de la France s'abais- 
serait. Il n'y a pas à se préoccuper, en cette affaire, de l'intérêt des 
enfants ni des « exigences de l'école primaire. » C'est ne rien entendre 
à la question. « Pour diminuer dans les concours la part de la for- 
tune, bouleverser la syntaxe et l'orthographe delalangue, faire ainsi 
des examens de carrière, et notamment des plus humbles de tous, 
de ceux qui ne donnent accès qu'aux plus modestes emplois de 
l'administration ou de la bureaucratie, les régulateurs de la « parlure 
française » ; subordonner la mentalité d'un grand peuple aux exi- 
gences de l'école primaire, s'il serait assurément difficile de rien 
imaginer de plus barbare, c'est ce que le Conseil supérieur de l'Ins- 
truction publique, mal inspiré, et le ministre, mal conseillé, sont en 
train de faire, ont commencé de faire ; — et c'est ce que nous ne 
pouvons trop ni même assez déplorer. » (p. 140). 

Que M. Brunetière se rassure. Pour être « subordonnée aux exi- 
gences de l'école primaire », c'est-à-dire aux intérêts de toute la 
nation, la « mentalité » de la France n'en sera pas amoindrie, et 
l'acte du Conseil supérieur n'aura pas le caractère « barbare » qu'on 
lui trouve ou qu'on feint de lui trouver. Quand nos pères, au xvn e et 
au xvm e siècle, ont réformé l'orthographe de leur temps et écrit 
abîme au lieu de abysme, quand Corneille s'est mis à écrire tempête 
au lieu de tempesêe, l'Académie flegme au lieu de phlegme, il n'y a 
rien eu là de si « barbare »,.et le niveau de l'intelligence, que je 
sache, n'abaissé pour cela ni à Paris ni en province. De même, le 
jour où, au lieu de alphabet, nous écrirons alfabet, ne fût-ce que par 
égard pour les exigences de l'école primaire, la mentalité de la 
France n'en aura subi aucune dépression. 

Si même M. Brunetière y veut bien regarder de près, il s'apercevra 
que les enfants, ayant désormais moins de temps à consacrer à 
l'étude de l'orthographe, devenue plus facile à apprendre, pourront 
en donner davantage à l'étude de la langue et s'exercer à la pratiquer, 
non plus seulement comme « moyen de communication ou d'échange 
d'idées », mais aussi comme « œuvre d'art ». 



Si encore, après tous les efforts qu'on a dépensés à l'apprendre, on 
savait jamais l'orthographe ! Mais les écoliers, je dis les plus huppés, 



74 LA REVUE 

ne la savent pas; et non seulement les écoliers, mais les instituteurs, 
chargés de l'enseigner, mais les membres de l'Académie française, 
chargés de rédiger le dictionnaire, mais M. le duc d'Audiffret-Pas- 
quier, qui, dans la lettre où il posait sa candidature à l'Académie, 
écrivait « accadémie » av'ec deux c; mais le secrétaire perpétuel de 
l'Académie, M. Gaston Boissier, mon très vénéré maître, qui, un 
jour, dans une vente aux enchères, vit un de ses autographes adjugé 
à un prix assez élevé, parce qu'il contenait à son insu des fautes d'or- 
thographe. Pourquoi, après tout, ne pas conter l'histoire? 

Uu matin — ou un soir — M. Boissier arrive tout joyeux chez Re- 
nan, son collègue a l'Académie et au Collège de France. — J'ai à vous 
annoncer, dit-il, au célèbre exégète, une nouvelle qui va vous humi- 
lier — Comment ça? — Mes autographes se vendent plus cher que 
les vôtres, — Ça ne m'étonne pas, répond Renan, d'un air entendu 
qui en disait plus long que ses paroles. — Hier, à la salle des ventes 
de la rue Drouot, on a mis aux enchères deux lettres, une de vous et 
une de moi ; la vôtre a été adjugée à trois francs, la mienne à cent 
sous. — Je le sais, reprit Renan, mais il n'y a pas de quoi être si fier : 
en connaissez-vous la raison? — Non. — C'est qu'il y a dans votre 
lettre plusieurs fautes d'orthographe. Je l'ai là sur mon bureau, votre 
autographe vendu cent sous : c'est un de mes amis qui, se trouvant à 
la vente et ayant remarqué les perles fausses qui ornaient votre prose, 
a poussé l'enchère et se l'est fait adjuger. Il me l'a apporté aussitôt, 
en me disant : vous remettrez cette lettre à M. Boissier : si on la lais- 
sait circuler dans le public avec ses ornements grammaticaux, ça 
pourrait faire du tortà l'Académie. » Et Renan ajouta, en remettant la 
lettre à son collègue : « Tenez, la voilà. Quand vous serez à court 
d'argent, vous pourrez la reporter à la salle Drouot. » 

Et les deux Immortels éclatèrent de rire. 

Je n'affirme pas que tous les détails de cette anecdote soient 
authentiques, mais le fond est vrai. 

Et qu'on ne s'imagine pas que M. G. Boissier et M. le duc d'Au- 
diffret-Pasquier soient des exceptions dans l'Illustre Compagnie : pas 
un des quarante ne sait l'orthographe. Parmi ceux d'entre eux qui, 
en 1868, à Compiègne, à la prière de l'impératrice Eugénie, voulurent 
bien se soumettre a l'épreuve de la dictée fameuse forgée par 
Prosper Mérimée, pas un ne sortit de cette épreuve avec honneur, pas 
un n'eût été reçu au brevet élémentaire. Quant à l'Impératrice — qui 
avait déclaré ne pas comprendre qu'on ne sût pas l'orthographe, — 
sa copie était un écrin royalement garni : elle contenait 00 fautes, 
graves ou légères, 30 de plus que celle de l'Empereur. Il est vrai que 
la dictée était un nid à chausses-trapes, que Mérimée s'était appliqué 
à la semer de pièges de toute sorte. 

Mais laissons de côté les chausses-trapes; ne parlons que des mots 
les plus simples du vocabulaire : panier et vanier, dénomé et innomé, 
millionième et millionaire, félonie et baronie, sangloter et greloter (1), 

[11 \n moment d'écrire ligoter ou ligotter,)e m'aperçois avec surprise que ce 
mot, bien français, il me semble, ne se trouve ni dans l'Académie, ni dans Littré, 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 75 

dont les uns ont dans le dictionnaire une consonne simple, les autres 
une consonne double. Je mets au défi qui que ce soit d'écrire sans faute 
vingt lignes de ces mots usuels, et cola à l'exclusion de toute difficulté 
grammaticale. Un réformateur du siècle dernier, Marie, en 1829, pro- 
posa un pari de 300 francs à quiconque ferait sans faute une dictéede 
ce genre. Nul ne le tint. Ce pari, si l'on veut, notre Revue le reprend 
pour son compte, en rabaissante 100 francs, afin de le rendre acces- 
sible à un plus grand nombre de concurrents. Voilà, pour les parti- 
sans de l'orthographe, une occasion de défendre leur cause en payant 
de leur personne. 

Cessons donc pour conclure et pour redevenir sérieux, cessons 
d'enseigner à des enfants une science qui, dans sa forme actuelle, 
n'est qu'une matière en voie d'évolution, pleine encore d'imperfec- 
tions, d'anomalies et d'incohérences, et que les académiciens eux- 
mêmes n'arrivent jamais à bien connaître. Ou plutôt réformons-la, 
simplifions-la. 



Pas plus que pour « les bons petits enfants qui préparent le brevet 
supérieur », M. Brunetière ne veut qu'on simplifie l'orthographe en 
vue de rendre « l'étude du français moins difficile » aux étrangers. 
Pourquoi? Parce que, dit-il, les étrangers n'ont rien fait pour nous 
en ce sens, et n'ont point, eux, réformé leur orthographe. J'ai peine 
à croire M. Brunetière aussi mal informé. Lui, qui a été à Rome, 
n'ignore pas que les Italiens écrivent aujourd'hui fisica, retore, 
teoria, etc., et non plus physica, rhetore, theoria\ il sait aussi que les 
Espagnols écrivent maintenant fdosofia, teatro simetria, et non plus 
phrfosophia, theatro, symetria; que les Allemands, il n'y a pas tant 
d'années, ont opéré chez eux des simplifications que nous, Français, 
ne nous sommes pas décidés encore à faire passer dans nos livres 
classiques — notamment la suppression de h : ainsi nous continuons 
à écrire avec h le mot thier, que les Allemands écrivent tier; — en 
sorte que l'orthographe allemande, en France, diffère actuellement 
de ce qu'elle est en Allemagne ; et il y a chance pour que demain 
la différence s'accentue, car on prépare, de l'autre côté du Rhin, si 
je suis bien renseigné, de nouvelles simplifications. M. Brunetière 
sait peut-être encore que présentement, en Norvège, le ministre de 
l'Instruction publique élabore un projet destiné à mettre l'ortho- 
graphe d'accord avec la langue, je veux dire avec la prononciation, 
et qui exigera des changements autrement considérables que ceux 
que nous demandons en France. Plus d'un article enfin, plus d'une 
brochure, ont dû lui apprendre que même l'orthographe anglaise a 
cessé d'être sacrée au delà de la Manche et de l'Atlantique, et 
que, en Amérique comme en Angleterre, de hardis bûcherons 

ni dans aucun des dictionnaires que j'ai sous la main. Je me permets de recom- 
mander respectueusement à la bienveillance de la docte Compagnie le sort de ce 
malheureux délaissé qui a rendu de bons et loyaux services. 



ont commencé à porter la hache dans cette inextrimable forêt. Et 
c'est de l'orthographe anglaise que l'un des plus savants linguistes 
de l'Europe, Max Muller, professeur à l'Université d'Oxford, mort ces 
jours derniers, a dit : « Je ne doute pas que notre orthographe irra- 
tionnelle n'ait le même sort que toutes les superstitions dont les 
hommes ont fini par se débarrasser. Il est déjà arrivé que des nations 
ont changé leurs signes de numération, leurs lettres, leur chrono- 
logie, leurs poids et leurs mesures .... On n'a pas besoin d'être pro- 
phète pour assurer que ce qui maintenant est hué par la foule, devra 
1 emporter un jour ou l'autre, à moins que l'on ne trouve, pour com- 
battre ce système, autre chose que quelques plaisanteries déjà usées. » 
On éprouve donc quelque surprise à entendre M. Brunetière, d'ordi- 
naire plus scrupuleux sur l'exactitude de ses informations : « Et 
qu'est-ce que les Anglais, ou les Allemands, ou les Italiens ont donc 
fait, ou font donc, pour rendre l'étude de leur langue plus facile aux 
étrangers, en général et aux Français en particulier ? » 

Sachons gré du moins à M. Brunetière de n'avoir point contesté ce 
fait en lui-même, que la simplification de notre orthographe facilitera 
1 étude et par suite la diffusion de notre langue, et d'avoir rendu 
inutile une nouvelle démonstration de cette vérité. Je me bornerai 
donc — et cela pour éviter le reproche de n'avoir eu en vue, en 
invoquant cet argument, que les besoins de la cause actuelle — à 
rappeler sur ce sujet l'opinion que Corneille exprimait, en 1664, dans 
Y Avis au lecteur de son Théâtre, reveu et corrigé par Vautheur. « Vous 
trouverez quelque chose d'étrange aux innouations à l'Ortographe 
que j'ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre raison. L'vsage 
de notre langue est à présent si épandu par toute l'Europe, princi- 
palement vers le Nord, qu'on y voit peu d'Estats où elle ne soit 
connue ; c'est ce qui m'a fait croire qu'il ne seroit pas mal à propos 
d'en faciliter la prononciation aux estrangers, qui s'y trouuent souuenl 
embarrassez par les diuers sons qu'elle donne quelquefois aux 
mesmes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le chemin (déjà les Hol- 
landais! les étrangers toujours les premiers!) et donné ouuerture à 
y mettre distinction par de différents caractères, que jusqu'icy nos 
imprimeurs ont employé (sic) indifféremment ». 

Ainsi, en vue de favoriser l'expansion du français au dehors, et de 
faciliter la lecture de son théâtre, Corneille croyait pouvoir, sans 
commettre d'attentat contre la langue, réformer l'orthographe. C'est 
que Corneille n'avait sans doute pas les mômes préoccupations que 
M. Brunetière. Use pourrait en effet que les sentiments intimes de ce 
dernier se trahissent dans une phrase, jetée là en passant, comme au 
hasard, qui n'a l'air de rien, mais qui en dit peut-être long, et qui 
pourrait bien renfermer le secret de son animosité contre la réforme: 
« Une certaine difficulté d'apprendre le français en ferait même 
plutôt le caractère aristocratique » (p. 137). 

Devine-t-on maintenant pourquoi on ne doit pas faciliter l'étude du 
français à la foule des étrangers ni aux « bons petits enfants qui 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 77 

préparent l'examen du brevet supérieur », pourquoi il faut que la 
langue reste hérissée de complications, pourquoi il ne faut pas sim- 
plifier l'orthographe? 

Que Corneille, le « grand Corneille », comme l'appelle M. Brune- 
tière, avait donc des idées vulgaires et des sentiments plébéiens! 

IIII 

Mais on a beau fermer les yeux tant qu'on peut, pour se persuader 
à soi-même que la vérité ne brille pas, cela n'empêche pas la vérité 
de briller. M. Brunetière, malgré lui, sent bien que la réforme est 
légitime, nécessaire, imminente. Il le sent si bien, qu'il lui échappe 
des aveux : « Je ne vois pas grand mal à ce que l'on écrive des 
choit fleurs, des tédéums; je n'y vois qu'un peu de ridicule » (p. 140); 
et plus loin : « Elle (l'orthographe) est ce que les siècles l'ont faite, 
et, de temps en temps, on pourra bien la modifier, comme on l'a 
fait, répétons-le, depuis trois siècles (à la bonne heure !...) mais toute 
prétention de la « refondre » en bloc ou de la « réformer » en grand 
sera barbare, et, nous l'espérons bien, inutile » (p. 148). 

Ni inutile, ni barbare ; au contraire, efficace et généreuse. Une 
telle prétention d'ailleurs n'est ni une utopie, ni même une nouveauté. 
Qu'on se rappelle ce qui a déjà été dit ici (1), mais qu'il faut redire. 
D'un seul coup, en 1740, dans sa 3 e édition, l'Académie française 
modifia, je l'ai rappelé tout à l'heure, l'orthographe de cinq mille mots 
(A. F. Didot les a comptés, et, comme dit Sainte-Beuve, on peut être 
sûr qu'il y a regardé de près), 5.100 mots, dis-je, sur 18.000 seulement 
que contenait alors le dictionnaire (il en contient aujourd'hui près 
de 32.000), — plus que le quart du vocabulaire académique. Ça, c'est 
un« bloc », il me semble, une « réforme en grand », ou alors qu'est- 
ce qu'un bloc? Pour en arriver à ce résultat, on devine à quelle 
hécatombe de ph, de th, de lettres doubles, de lettres étymologiques, 
l'Académie avait dû procéder. L'honneur de cette réforme revenait 
en grande partie à l'abbé d'Olivet. 

Yingt-deux ans plus tard, en 1762, dans une nouvelle édition, 
nouvelle réforme « en grand », nouveau « bloc », plus formidable 
encore que le premier : l'Académie ajoute deux lettres à i'alphabet, 
en distinguant Yi du j (jouir au lieu de iouir) et Vu du v (sauver au 
lieu de sauuer); d'où transformation, changement de « figure » de 
tous les mots contenant une de ces lettres; sans compter un nouvel 
abatage de ph, de th, de ch, d'y (le mot chymie, par exemple, devint 
chimie, ô barbare il), de lettres étymologiques, de lettres doubles, 
que sais-je encore ? Jugez si les mots changèrent de « physionomie », 
si le dictionnaire prit un aspect « barbare », combien de lettres 
disparurent, et combieu d'étoiles durent s'éteindre! Deux « blocs » 
coup sur coup. 

L'Académie alors était vigoureuse. Elle ne l'est certes pas moins 
(1) Revue des Revues, 1 er septembre 1900. 



aujourd'hui. On peut attendre d'elle encore la môme preuve d'énergie ; 
pas tout de suite sans doute, pas avant que la réforme ne soit passée 
dans l'usage, c'est-à-dire n'ait été accomplie par l'Université; car en 
ces sortes de matière, l'Académie ne prend jamais l'initiative : ce 
serait contraire à ses principes et à ses traditions. Les deux révolu- 
tions orthographiques dont je viens de parler, par exemple, avaient 
été opérées par le public avant de l'être par la docte Compagnie. 
L'Académie ne fit que les enregistrer. Elle le déclare expressément 
et on ne saurait trop répéter ses déclarations (1) : « ... La profession 
que l'Académie a toujours faite de se conformer à l'usage généralement 
reçu, soit en la manière d'écrire les mots, soit en les qualifiant, l'a 
forcée d'admettre les changements que le public a faits ». (Préface 
de 1762). Et ailleurs : « L'on ne doit pas, en matière de langue, pré- 
venir le public, mais il convient de le suivre, en se soumettant, non 
pas à l'usage qui commence, mais à l'usage généralement reçu ». 
(Préface de 1740). Ainsi l'Académie veut qu'on lui force la main, 
qu'on établisse l'usage en dehors d'elle. 

Or, en matière d'orthographe, quel est aujourd'hui le maître de 
l'usage? Je l'ai démontré dans la pétition adressée en 1896 au 
ministre de l'Instruction publique, par les sociétés de réforme ortho- 
graphique française, belge, suisse et algérienne (2); et là encore je 
n'ai plus, pour ainsi dire, qu'à me répéter : le maître de l'usage, ce 
n'est plus, comme autrefois, le public, c'est l'Université. L'Etat, 
depuis le commencement du siècle dernier, depuis l'organisation de 
l'Université par Napoléon, ne tolère plus la liberté orthographique : 
dans ses écoles, dans ses examens, dans ses concours, dans ses 
administrations, il n'admet qu'une orthographe : l'orthographe offi- 
cielle. Qui ne s'y conforme pas est hors la loi. Voilà comment, depuis 
près d'un siècle, l'orthographe, devenue obligatoire, de libre qu'elle 
était, a été immobilisée, paralysée dans son évolution ; comment 
Y usage, qui laisse subsister la liberté individuelle, a fait place à la loi, 
qui oblige; comment, en un mot, a été imposée arbitrairement, 
despotiquement, à tous les enfants, à toute la nation, une ortho- 
graphe qui n'était encore qu'en voie de transformation et qui, sur 
tant de points, est demeurée si bizarre, si imparfaite, si incohérente. 

Puisque l'Etat, c'est-à-dire l'Université, a lié les mains à la nation, 
c'est à l'Université qu'incombe aujourd'hui le devoir d'accomplir la 
tâche autrefois dévolue à la nation et de reprendre l'œuvre de simpli- 
fication commencée par nos pères au xvn c et au xvni e siècle, et si 
malencontreusemant interrompue au siècle dernier. Puisque, en un 
mot, l'Université s'est substituée au public [pour gouverner l'ortho- 
graphe, c'est à elle maintenant à opérer la réforme que réclament 

1 Voir ces déclarations publiées ici-mêtne dans fa Revue du 1 er septembre 1900, 
i dans ma brochure : La Nouvelle Orthoyraphe (Delagrave). 
U textç de cdtte pétition a' également été publié dans Ja lievue du l cr avril 1896. 
Voir aussi le n° du 1° septembre 1900, 



CONTRE L ORTHOGRAPHE 79 

si impérieusement la raison, le sens de la tradition et l'intérêt du 
pays. 

Puis, quand cette réforme sera] accomplie et 1 aura passé dans 
Y « usage », l'Académie française, suivant ses traditions et ses prin- 
cipes, lui donnera alors la consécration de son autorité. 

M. Brunetière veut bien reconnaître — le moyen de faire autre- 
ment? — qu'il n'y a plus d'usage, que l'Université l'a aboli, l'a con- 
fisqué ; mais il dénie à l'Université le droit de prendre l'initiative de 
la réforme. « Ces tolérances, et d'autres encore, dit-il, en parlant 
des simplifications autorisées par l'arrêté ministériel du 31 juillet, 
fussent-elles toutes justifiées, il resterait qu'elles ont été proposées 
sans droit, par une assemblée qui n'avait aucun titre pour cela. » 
(p. 152). Ce droit, il ne le reconnaît qu'à l'Académie, qui, elle, on l'a 
vu, l'a toujours décliné formellement. Ce n'est pas à moi à mettre 
M. Brunetière d'accord avec l'Académie. 

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Académie ne semble pas décidée 
à renier ses traditions, à « prévenir » le public, au lieu de le « sui- 
vre ». Il y a huit ans à peine, en repoussant la « note », le plan 
de réforme, de M. Gréard, elle a manifesté clairement qu'elle enten- 
dait toujours son rôle de la même façon et qu'elle prétendait s'y 
renfermer. 

Ce qu'il y a de certain aussi, d'autre part, c'est que la réforme 
est urgente, que l'idée en a pénétré dans tous les esprits, que des 
intérêts pressants, impérieux, la rendent inévitable, qu'on ne peut 
pas laisser indéfiniment des millions et des millions d'enfants 
dépenser des semaines, des mois, des années, à étudier des niai- 
series ou des absurdités, à apprendre consciencieusement et minu- 
tieusement qu'il faut un t à dévote et deux à bigotte, quand il y a 
tant de sciences utiles à acquérir. 



Et cette réforme, il ia faut, non pas timide et honteuse, disséminée 
un peu capricieusement à travers les méandres du vocabulaire et de 
la syntaxe, mais large, méthodique et systématique, autant que 
prudente et modérée, telle enfin que la demandent MM. Gaston Paris, 
Gréard, Anatole France, Emile Faguet, de l'Académie Française, 
M. L. Havet, de l'Institut, MM. F. Brunot, professeur â la Sorbonne, 
et Clédat, doyen de la Faculté des lettres de Lyon; telle que la 
demandait Sarcey, l'apôtre du bon sens, telle enfin que la voulaient 
Sainte-Beuve et Littré. 

J'ai dit méthodique et systématique. Et, pour qu'on ne me soup- 
çonne pas de prêter à Sainte-Beuve età Littré —les deux écrivains du 
xix e siècle dont l'autorité est la plus grande peut-être qu'on puisse 
invoquer, et qu'il est permis de mettre en regard de celle de M. Bru- 
netière — une opinion qu'il n'auraient pas eue, la voici textuelle- 
ment. « Ceux qui s'effraieraient du changement d'orthographe, dit 



80 LA REVUE 

Littré, ne doivent pas se faire illusion sur l'apparente fixité de celle 
dont ils se servent. On n'a qu'à comparer l'orthographe d'un temps 
bien peu éloigné, le xvn e siècle, avec celle du nôtre, pour reconnaître 
combien elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifica- 
tions étant inévitables, qu'elles se fassent avec système et jugement. 
Manifestement le jugement veut que l'orthographe aille en se sim- 
plifiant, et le système doit être de combiner les simplifications de 
manière qu'elles soient graduelles, » 

Est-ce clair? 

Qu'on lise maintenant ces lignes de Sainte-Beuve: « Depuis lors 
(depuis 1835), il faut le dire, le siècle ne paraît point s'être enhardi : 
il y aura de l'effort à faire pour introduire dans l'édition (du dic- 
tionnaire de l'Académie) qui se prépare toutes les modifications récla- 
mées 'par la raison, et qui fassent de cette publication nouvelle une date 
et une étape de langue. C'est à quoi cependant il faut viser. (Enten- 
dez-vous, Monsieur Brunetière?) » 

Et, en homme qui sait s'élever au-dessus des préjugés de son 
temps, Sainte-Beuve ajoute : « Ne nous le dissimulons pas : il s'est 
fait depuis quelques années, et pour bien des causes, une sorte 
d'intimidation générale de l'esprit humain sur toute la ligne. La 
réforme de l'orthographe elle-même y est comprise et s'en ressent ; 
on est tenté de s'en effrayer, de reculer à cette seule idée comme 
devant une périlleuse audace. Tout le terrain gagné en théorie depuis 
Port-Royal jusqu'à Daunou semble perdu. Nous avons à prendre 
sur nous pour redevenir aussi osés en matière de mots et de syllabes 
que l'était l'abbé d'Olivet ». 

Et pour préciser, avec A. -F. Didot, Sainte Beuve demandait, entre 
autres réformes, la substitution de f k ph, la suppression de h dans 
les groupes th et ch dur, la substitution de s à x comme marque du 
pluriel, la suppression des lettres doubles qui ne se prononcent pas. 

Voilà, il me semble, des indications nettement articulées; voilà une 
manière de procéder rationnelle, méthodique « systématique ». 

Ecoutons maintenant la déclaration de « principes » de M. Brune- 
tière, et relisons les considérants qui la préparent : « L'orthographe 
d'une langue historique est le témoin de son passé; ses singularités, 
ses anomalies mêmes, ses méprises font partie de son évolution ; elles 
sont consacrées par des chefs-d'œuvre; et ni on ne mutile impuné- 
ment les chefs-d'œuvre, ni on ne remonte le cours d'une évolution 
plusieurs fois séculaire, ni surtout on ne refait l'histoire. C'est pour- 
quoi l'opportunité, en pareille matière, est de laisser faire au tem/)s, et 
le vroi principe est de n'en pas avoir. » Voilà un principe qui est à la 
portée de tout le monde. 

On a d'un côté, dans la balance, l'opinion de Littré et de Sainte- 
Beuve, de l'autre celle de M. Brunetière. Qu'on pèse ! 

11 y a, dans son article, un passage où M. Brunetière, à propos des 
réformateurs, de leurs idées, de leur mentalité, si l'on veut, évoque 
devant ses lecteurs la silhouette d'un personnage de comédie, le plus 



CONTRE L OKTHOr.RAPlIE 81 

niais, le plus grotesque peut-être qu'il y ait dans le théâtre de Mo- 
lière. On se demande, en songeant d'une part aux assertions, aux 
théories malheureuses que M. Brunetiere a hasardées pour son compte 
sur l'orthographe; en se rappelant d'autre part que parmi les réfor- 
mateurs figurent, entre autres, au xvi° siècle, Ronsard, au xvn c Cor- 
neille, au xvm e l'abbé d'Olivet et Voltaire, au xi\ e Sainte-Beuve et 
Lattre, de nos jours des hommes qui comptent parmi les plus émi- 
nents de l'Institut et de l'Académie française; on se demande com- 
ment l'auteur de l'article, qui a bien le droit de se tromper, mais non 
peut-être celui, en se trompant, de trouver les autres ridicules, a pu, 
sans faire un retour sur lui-même, écrire le nom de Diafoirus. 



Pour en revenir à la réforme, telle que nous la concevons, ration- 
tionnelle et hardie, telle que la réclament le bon sens, la logique et 
l'intérêt de la nation, et qui devra être, non plus un simple ballon 
d'essai, comme celle qui est sortie des délibérations du Conseil supé- 
rieur, il y aurait, ce me semble, un aréopage tout désigné pour la 
mener à bien : ce serait une commission mixte, composée d'acadé- 
miciens et de membres du Conseil supérieur, nommée à cet effet par 
le ministre, ou même la commission instituée le 15 janvier dernier par 
M.Leygues (1). Cette commission, qui ne s'inspirerait que de sa con- 
science, qui saurait mépriser les sarcasmes et les railleries — récom- 
pense ordinaire des novateurs — et mettre, au-dessus de tout, son 
devoir et l'intérêt public, pourrait rendre un grand service au pays : 
en arrêtant une première liste de simplifications à introduire dans 
l'enseignement, c'est-à-dire en réduisant le nombre des anomalies 
et absurdités, dont l'étude est moins propre à former des hommes 
que des perroquets, elle allégerait d'un grand poids la tâche des 
générations à venir. 

Avec cinq ou six séries de modifications semblables méthodique- 
ment et graduellement introduites de génération en génération dans 
les écoles, l'œuvre de la simplification sera accomplie dans le cours 
du siècle qui vient de naître. La concentration, si elle a été un mal, 
peut ainsi devenir un bien. 

En attendant, le temps qui s'écoule est du temps perdu. 

(1) Cette commission est ainsi composée : MM. G. Pari?, président, Gréard, 
Croiset (doyen de la Faculté des lettres de Paris), P. Meyer, H. Bernés, Clairin, 
Devinât, Comte. Elle vient de trancher le différend survenu au mois d'août 
entre l'Académie et le Conseil supérieur de l'Instruction publique et ses déci- 
sions ont été rendues exécutoires par un arrêté ministériel en date du 26 février 
(publié à Y Officiel du 11 mars). 

Auguste Renard. 



1901. — 1er Avril. 



UN ANGLICAN 

(nouvelle) 

k-.ls étaient à Jackstown un petit nombre de clergymen à dési- 
rer l'union des catholiques et des anglicans. 

Quoique disséminés dans les différentes paroisses, ils se 
voyaient quelquefois, à des dates fixes, pour se tenir au cou- 
rant des nouveaux points de rapprochement qu'ils avaient 
pu découvrir. C'était une dissemblance si incertaine, ou une diver- 
gence d'opinions si insensible, qu'à leur avis, le Pape n'aurait même 
pas dû en être informé. D'ailleurs ils travaillaient avec acharne- 
ment. Des laïques offraient leur fortune et prêtaient leur concours, 
le nombre des adhérents augmentait; plusieurs des plus influents 
parmi les membres du clergé anglican entretenaient une active 
correspondance avec les catholiques de France ; quelques-uns 
même avaient travaillé à Rome. 

Certains prêtres français, voyant dans ce rapprochement une 
nouvelle puissance à donner au catholicisme, avaient abondé dans 
ce sens, et pleins d'espérance pour l'avenir, ils allaient en Angle- 
terre, où ils frayaient de préférence avec les anglicans. Un grand 
nombre de conversions individuelles semblait encourager le 
mouvement; on pouvait constater que l'influence des catholiques 
avait quintuplé depuis les dix dernières années, aussi les jeunes 
imaginations des prêtres français, cédant au caractère national, 
avaient rêvé d'attacher leur nom à une conversion collective, où 
la moitié de TAngleterre reniant sa religion, oubliant la réforme, 
reviendrait à la foi qu'elle professait aux premiers siècles. 

Du reste le gouvernement britannique tolérait ouvertement les 
menées de ces enthousiastes : c'étaient des meetings, des brochures à 
périodes retentissantes, des discours et d'interminables conversations. 
Malgré toutes ces louables tentatives, tous ces réels efforts secon- 
dés par de grands talents, dans ce coin de l'Angleterre où les 
collèges préparent, au milieu des exercices physiques, les futurs 
membres de la Chambre des lords et des Communes, la plus grande 
anarchie régnait dans les idées religieuses. 

Il serait même fort difficile pour un historien de démêler l'éche- 
veau compliqué des différentes sectes. Tous étaient anglicans. Mais 
cette vaste étiquette couvrait les opinions les plus diverses : quel- 
ques-uns, ayant complètement oublié le mot protestant, s'intitu- 
laient catholiques anglicans, traitant d'église italienne la religion 
dont leur plus impérieux désir était de se rapprocher. 

A ce groupe se rattachait, par les croyances et les aspirations, 
\Y. John Simscy, docteur ert médecine, diacre, vicaire de la paroisse 
anglicane de Saint-Hilaire. 

Au premier abord, il est difficile de comprendre la vie et les 
idées de ce cligne jeune homme, qui, avant de guérir les plaies de 
l'âme, avait soigné celles du corps. Mais, pour quiconque a connu un 



IN VNliLICAN 83 

citoyen britannique, cette curiosité ne pourra paraître que toute 
naturelle. Elle est du reste la caractéristique d'un grand esprit. 

Son père, P. Georges Simsey, possédait une habitation, où il 
menait l'existence de chasseur à courre, de propriétaire, de cultiva- 
teur et de seigneur : — ce qui dénote une certaine fortune. — Il 
avait des chevaux, des chiens, des moutons, des hommes, six 
enfants dont trois filles, et avait eu le bonheur de conserver long- 
temps sa femme. Ils n'avaient tous pas moins de six pieds, ce qui 
formait le dimanche à l'office un ensemble admirable et dont il était 
fier à juste titre. L'aîné devait continuer cette honorable existence; 
mais comme John n'était que le second, il dut quitter la chasse, 
les bois, les sœurs, pour apprendre un état. 

Il passa plusieurs années à l'école et au collège. 11 y avait peu 
travaillé ; ses bras en revanche avaient grossi, ses muscles étaient 
d'acier, le foot bail et le cricket étaient devenus pour lui des 
enfantillages. Il racontait volontiers ses petits succès, trois dents 
enlevées à un camarade et une jambe cassée. John avait donc 
grandi dans la considération générale, et il était arrivé à l'Université 
précédé d'une solide réputation. Là, il se livra à la médecine, à la 
chirurgie, mais surtout au rowing. Sa carrure d'athlète, la disci- 
pline qu'il avait acquise au foot bail, le désignaient naturellement 
pour ce genre d'exercice. 

Malgré les successives victoires remportées deux années de suite 
sur la rivière, malgré l'estime dont ses professeurs l'honoraient, 
malgré la satisfaction que son père manifestait dans de courtes épi- 
tres, malgré la puissance de ses bras et la dureté de ses muscles, 
W. John Simsey, qui arrivait ainsi au doctorat en médecine, n'était 
pas heureux. Sa figure restait impassible, ses yeux étaient toujours 
aussi ouverts, mais certains froncements de sourcil venaient à de 
courts intervalles ombrager son visage. 

Personne ne s'en apercevait ; seule Miss Mary Lobster le voyait, 
et peut-être aurait-elle pu en dire la raison. John lui avait été pré- 
senté au club de tennis, elle l'avait trouvé grand, bon rameur; de 
plus, comme il avait été vainqueur dans la course des Universités, 
c'était un homme en vue. Miss Mary Lobster, qui ne pouvait 
compter que sur elle-même pour se marier, vu que son père ne lui 
donnait aucune dot, avait décrété dans sa blonde tête que W.John 
Simsey serait son mari. 

Depuis ce jour elle l'avait suivi, tantôt le regardant d'un œil 
rêveur, tantôt le reconnaissant à peine, tantôt libre au point de se 
laisser embrasser, tantôt pudibonde et réservée. Bref de ses longues 
dents elle lui grignotait le cœur. Et comme ce viscère chez John 
Simsey était, malgré les formes puissantes de la carapace, d'une 
tendresse extrême, le colosse se laissait aller. Quand elle crut le 
tenir, elle déclara à toutes ses amies qu'il était son flirt. A partir de 
ce moment le problème fut de communiquer à John l'idée du 
mariage. C'était là que résidait la difficulté. 

Embraser ce glaçon, lui faire oublier les prouesses du rameur et 



quitter la rivière pour la femme, telle était la noble entreprise de 
la jeune fille. 

Quoiqu'elle ne fût pas à ses débuts et que ses flirts eussent été 
nombreux, Mary, malgré son expérience et les concessions qu'elle 
était décidée à faire, rencontrait une résistance ou une naïveté à 
toute épreuve. 

Jamais Don Juan ne trouva chez les femmes autant de vertu que 
Miss Lobster chez son flirt. Quand au tennis elle se déshabillait, 
et que la porte entrouverte elle cherchait à découvrir quelque 
charme, quand un hasard faisait tomber un jupon avant son rempla- 
çant, John ramassait une balle ou servait avec une vigueur inaccou- 
tumée, tandis que l'honnête jeune personne se lamentait auprèsdeses 
amies en disant : « Plus je veux séduire John, plus il gagne au tennis ». 

Tout le génie, tout le calme, toute l'impassibilité du citoyen 
anglais, pourront être loués quand on saura quelles séductions le 
champion méprisait. Figurez-vous une femme plutôt grande, même 
pour une Anglaise, maigre mais pas décharnée, avec des yeux bleus, 
des cheveux blonds et nombreux, une bouche qui peut sourire, des 
bras vigoureux, une taille presque souple, le tout posé sur des pieds 
très suffisants pour ne pas donner d'inquiétude sur l'équilibre de 
l'édifice, et vous connaîtrez Miss Lobster. 

Quelquefois elle avait des remords. Si John me dédaigne, pensait- 
elle, c'est qu'il ne me connaît pas. Alors, scrutant sa mémoire, elle 
se souvenait du jour où en bateau il avait pris sa j ambe (oh ! en 
camarade, pour la taquiner!) Mary passa en revue toutes les parties 
de son corps; les marquant dans sa pensée, de la rubrique : « John 
a vu cela », comme un monument visité sur un Baedecker. « Cela» 
représentait, comme dans un problème, une des beautés de sa per- 
sonne inconnue au public. Dans ces moments de méditation où elle 
se recueillait pour reprendre un nouveau courage, Mary passait par 
les émotionnantes alternatives du désespoir et de l'espérance. Déses- 
poir, quand une de ses avances était perdue pour John; — espé- 
rance, quand John semblait vouloir pousser plus loin ses investiga- 
tions. Elle ressentait encore cependant la blessure d'un cuisant 
déboire. Cela avait été un soir d'été, où s'étant pincé le doigt 
dans une porte, elle s'était trouvée mal dans les bras de John, en 
robe de chambre, près d'un sofa... le jeune homme l'avait étendue et 
avait de suite appelé la mère. Malgré toute la lenteur que cette digne 
femme avait mise à venir secourir sa fille, J. Simsey avait laissé 
cette dernière étouffant dans son corset, il avait seulement ouvert 
la fenêtre et mouillé son mouchoir. Aussi Mrs Lobster avait dit à sa 
fille d'un ton de reproche : « Mary, vous ne savez pas choisir. » 

Ce mot avait froissé en elle tout l'orgueil de la race. Et depuis 
ce jour la, jeune fille, que l'âge lui-même rendait féroce, car elle 
approchait de la trentaine, passait ses journées à ranger tous les 
plans de campagne qu'elle élaborait la nuit. Il y en avait de 
timides, de téméraires; ceux-ci généralement l'emportaient. 

Un soir d'hiver qu'il faisait froid, qu'il y avait de la neige, elle 



UN ANGLICAN 8 5 

alla frapper à la porte de John. Il demanda : « Qui est là? » « C'est 
moi, John », fit-elle doucement. « Allô, Mary ». Et il lui ouvrit. 
Par hasard il était seul et travaillait. Avec le sang froid d'un géné- 
ral, promenant un coup d'œil rapide, elle étudia la pièce au point 
de vue stratégique. Alors elle devint tendre. 

Heureuse saison! Il n'y avait pas encore de glace pour patiner, les 
tennis étaient fermés, les pelouses étant sous la neige, les bateaux ren- 
trés, aucunsport. Mary n'ayant plus d'ennemis vitpoindre la victoire. 

Celle-ci fut banale, sans incident. Puis John, ayant réfléchi un 
instant, prononça avec gravité: « Mary, il faut que je vous épouse.» 

lisse marièrent. Miss Mary Lobster, devenue Mrs Simsey, changea 
de caractère comme toutes ses compatriotes; elle ne toléra plus de 
son mari ce que comme flirt elle lui avait permis. Dès lors, il ne 
fut plus question de furtives caresses, de coups d'ceil amoureux ; 
mais on ne parla que de s'établir, de monter un ménage, de prépa- 
rer la place de Baby. 

John, depuis son mariage, s'était mis au travail ; aussi, le soir, la 
mémoire encombrée par l'image des poumons, des foies, des rates, 
des organes les plus divers, ne pouvait-il se donner tout entier aux 
joies de la vie conjugale. A tout instant il écoutait battre le cœur de 
sa femme, et souvent il lui demandait sur le ton amoureux d'un 
mari mitigé de médecin : « Mary, vous ne souffrez pas? » 

Elle le rassurait généralement d'un signe de tête. 

Au milieu de cette frugale existence, Baby naquit ; c'était une 
fille. Bientôt après, Mrs Simsey put reprendre sa vie. Tous les 
dimanches, le ménage allait à l'office, laissant l'enfant à la maison. 
John y assistait a\ec une digne ferveur, et jamais la moindre émo- 
tion ne venait altérer les traits de son visage. Cependant un combat 
intérieur agitait violemment son âme. La science médicale ne le 
satisfaisait plus : il avait peu de pratiques, son stage à l'hôpital 
menaçait de durer éternellement. 

Il compara cette carrière empestée par l'odeur des antiseptiques, 
remplie de sang, de pus, et de fractures, à la douce vie que menaient 
les clergymen, auxquels le gouvernement assure une agréable 
existence, pour recueillir le fruit des grâces octroyées par leur 
profession. De plus son amour pour l'humanité était ému par la 
réconfortante vision de tant de bien à faire. Le raisonnement ajou- 
tait sa puissance à cet enclin naturel, car, pénsait-il, une jambe 
peut être mal remise, et c'est seulement la faute du médecin, tan- 
dis qu'une âme que la charité du prêtre remet dans le bon chemin, 
prie pour lui dès qu'elle a atteint aux régions de la béatitude, et 
même si elle n'y atteint pas, elle n'ose venir troubler son repos. 

Ces pensées agitaient continuellement l'intelligence de W. J. 
Simsey, et lui faisaient songer à embrasser la carrière ecclésiastique, 
quand un événement l'y décida tout à fait. 

Il venait d'être invité à « luncher » par un clergyman des envi- 
rons de Jackstown, Mr Laning. Ayant appris que Mr Dacey, un des 
« fellows ». les plus en vue du Docester Collège, y viendrait, ainsi 



que Mr Woodon, un riche négociant qui revenait des Indes, W.John 
Simsey résolut d'accepter cette invitation. En ayant fait part à son 
épouse, il avisa au moyen de gagner Tomsbridge, qui était à dix 
milles de la ville. Il crut préférable de s'entendre avec les autres 
et de louer une voiture, qui leur permettrait avec plus d'économie 
de faire une route agréable. Un grand break fut commandé. 

Ils s'installèrent sur les banquettes, et aussitôt les dames enga- 
gèrent une conversation, à laquelle les hommes répondirent par des 
monosyllabes, semblables à des grognements. 

La maison de Mr Laningse présentait fort bien à l'œil du visiteur. 
Elle était construite en briques d'une couleur sombre ; une de ses 
façades, celle de l'entrée, était complètement recouverte de lierre, 
ce qui, en été, donnait une grande illusion de fraîcheur. 

Après quelques poignées de main et quelques questions som- 
maires sur la santé de chacun, on se dirigea vers la salle à manger, 
où sur la table sommeillait un homard enjolivé de fleurs. Alors on 
se mit à manger et à causer. 

Simsey écoutait avec religiosité les développements de Laning, 
car celui-ci, ayant passé l'hiver à Rome, avait pu juger surplace la 
question du rapprochement entre l'église catholique anglicane et 
l'église catholique romaine. 

Connaissant l'esprit ouvert de Simsey, Mr Laning, qui espérait 
en faire un chaud partisan du nouveau mouvement, s'abandonna 
sans réserve à l'apologie de ses convictions. Il avait, il est vrai, 
devant lui et à sa table, Mr Dacey, fort connu à Jackstown, pour ses 
opinions socialistes, Mr Woodon, riche négociant, serviteur dévoué 
de sa gracieuse Majesté, et adepte convaincu de l'Eglise réformée, 
et enfin Mrs Woodon, qui avait profité de l'absence de son mari 
et des ressources abondantes qu'il lui avait laissées, pour s'adonner 
aux nouvelles tendances féministes. 

Mais si la diversité de ces opinions aurait pu effrayer sur le 
continent un maître de maison désireux de sa tranquillité, crai- 
gnant le tapage dans sa demeure et la brouille pour ses invités, il 
n'en était nullement ainsi dans le presbytère de Mr Laning, et ce 
fut, avec la conscience d'une sécurité absolue, qu'il entama la dis- 
cussion. 

En Angleterre, dans les milieux où les sports sont relégués aux 
seules heures de loisir, les idées ne sont pas échangées par mono- 
syllabes, mais au contraire par des phrases fort longues, souvent 
diffuses pour des Latins, mais d'une complication claire pour des 
individus habitués au commerce et aux entreprises dangereuses. 

— Vous arrivez de Rome, demanda Mr Simsey à Mr Laning. 

— Oui, en effet, j'arrive de Rome, où j'ai passé un hiver fort 
intéressant. 

— En me laissant seule avec Annie, dans cette froide maison, 
glissa, a\ ec un léger grognement, Mrs Laning à Mrs Woodon, sûre 
de trouver un écho. 

— Il faut, dit Mrs Woodon, que les femmes gardent la maison, 



UN ANGLICAN 8 7 

pendant que les hommes courent le monde ; mais patience, nous 
commençons à nous émanciper, et c'est fort juste, car notre rôle est 
bien inférieur. Toujours des enfants, puis des enfants, et cela après 
la tâche si pénible de trouver un mari. 

— Oh oui, soupira tristement Mrs Simsey. 

— Car, reprit Mrs Woodon, les hommes n'ont même plus le cou- 
rage de nous choisir, il faut que nous les forcions à nous épouser. 
Si encore nous pouvions aussi demander leur main, mais cela n'est 
pas encore admis. Je crois du moins que l'usage en viendra, et ce 
sera un grand pas de tait vers l'émancipation de la femme. 

Pendant ce temps, Mr Laning continuait : 

— J'arrive de Rome en même temps que Mr Woodon des Indes. 
— Celui-ci s'inclina et but un verre de Claret — J'ai beaucoup tra- 
vaillé la question qui nous intéresse, et je crois qu'une solution est 
proche. D'un côté les Romains ne demandent pas mieux que de 
nous admettre dans le sein de leur Eglise et, de l'autre, l'extension 
des nouvelles idées en Angleterre fait croire à une réussite complète 

Les dogmes sont les mêmes, nos croyances sont semblables, 
nous nous heurtons à d'infiniment petites considérations, et pour 
des hommes raisonnables et d'une intelligence large, les difficultés 
doivent s'aplanir. 

— Vous comptez sans les Italiens, objecta MrDacey, et le Pape est 
Italien. Ces gens-là ont une histoire, une philosophie. Par eux la 
controverse n'est pas admise. 

— Oui, reprit Mr Woodon, le Pape est Italien, et comme tel il 
n'aime pas les races anglo-saxonnes ! 

— Evidemment, dit Mr Simsey, le Pape croit à son autorité et en 
use; il cherche même, comme on l'a vu dernièrement en France, 
à mener l'opinion politique, aussi doit-il être opposé aux idées libé- 
rales qui se sont acclimatées dans notre pays; mais peut-on admettre 
qu'un homme doué d'une magnifique intelligence, et animé comme 
il doit l'être de l'amour de l'humanité, ferme les portes de l'Eglise 
à un nombre considérable d'âmes qui désirent y entrer, ou plutôt 
y rentrer. 

— Pour ma part, dit Laning, je crois que nous devons faciliter le 
plus possible tout rapprochement, et que nous ne trouverons pas 
d'obstacle à Rome. 

On était arrivé ainsi à la fin du repas. Les dames alors se levèrent, 
laissant les hommes boire et fumer. 

— Que pensez-vous de notre politique, demanda Woodon,? 

— Je n'ai pas sur ce sujet une idée bien nette, répondit Laning, 
mais vous, qui être un homme d'affaires remarquable, je suis sûr 
que vous avez une opinion. 

Woodon commença : — Nos colonies se suffisent maintenant, 
elles ne servent presque plus de débouché à notre industrie, et je 
crois que si le Gouvernement ne réussit pas en Afrique, la prospérité 
anglaise ira en déclinant. Regardez l'abandon des colonies de l'Amé- 
rique devenues Etats-Unis, que nous en reste-t-il? Deux splen- 



dides discours de Edmund Burke. Il en sera de même des Indes. Il 
nous faut donc l'Afrique. 

— Vous avez certainement raison, ditMr Dacey, car les formidables 
listes civiles, et les pensions que la Reine donne à ses enfants... 
mais je ne veux pas vous donner mon opinion complète. Je crois 
cependant que nous voyons tout en petit, très petit même. Qu'im- 
porte pour l'humanité la puissance anglaise; que nous soyons riches, 
tant mieux pour nous, mais combien de crimes sont commis pour 
le bonheur de quelques-uns. Nous sommes, disons-nous, le peuple 
le plus libre du monde, et nous opprimons des pays entiers, à qui 
nous vendons nos étoffes, persuadés du reste que nous leur ren- 
dons ainsi un immense service. Trouvez-vous que ce soit raisonnable? 

Cet entretien amical, où jamais les opinions diverses ne se heur- 
taient violemment, dut prendre fin et les hôtes revinrent dans le 
break à Jackstown. 

A partir de ce jour, le parti de W. Simsey fut de suivre Mr Laning. 

La médecine ne lui suffisait pas : gagner des guinées comme 
Mr Woodon répugnait à sa complexion, car il se sentait fait plutôt 
pour la croyance et la liturgie que pour la conquête et le gain. 

Graduellement il se mit à travailler toutes les questions reli- 
gieuses. Il étudia la Bible, s'en pénétra comme de la source d'où 
découle la vérité. Il dut faire à sa raison quelques sacrifices, comme 
celui de l'Arche de Noé. L'Anglais se révoltait à ce qu'il y avait 
vraiment de trop peu pratique, à avoir enfermé sept paires de tous 
les animaux purs dans un espace aussi restreint. L'idée de la pomme 
lui paraissait plaisante, et entre les bouffées de sa pipe il souriait 
légèrement. Alors, Eve le ramenant à la réalité, il pensait à 
Mrs Simsey, et avait envie de monter la voir; mais la dignité du 
futur emploi qu'il s'apprêtait à occuper l'arrêtait sur ce chemin. 



Deux questions extrêmement délicates se posaient à l'esprit de 
W. Simsey et il en avait, souvent et longuement, entretenu le 
« Vicar » de son église, Mr Boxel, qui se montrait fort aimable à 
son égard, depuis qu'il le savait destiné à la religion. 

La première de ces deux questions était l'office, le port de la 
soutane et la barette. La seconde : les rapports avec sa femme. 

Il résolut donc pour s'éclairer, de demander de nouveau l'avis de 
M r Boxel. 

Celui-ci demeurait à quelques maisons de là. Il passa avant d'y 
arriver devant l'hôpital, mais ses souvenirs s'étaient tellement 
effacés, qu'il ne tourna même pas la tête. Ceci lui parut d'un heu- 
reux présage, car il craignait les regrets et ne s'adonnait à ses nou- 
velles idées qu'avec circonspection. 

Au moment où il entra dans le presbytère, Mr Boxel était assis à 
sa table, penché sur d'immenses livres qu'il feuilletait d'une main, 
tandis qu'il remuait de l'autre une cuiller dans une tasse de thé, 



UN ANGLICAN 80 

snns doute pour faire fondre le sucre; les deux actes n'avaient pas 
l'air d'ailleurs de le préoccuper, car son regard flottait un peu au- 
dessus du bureau et semblait clouer sur le mur les rares gravures 
qui s'y accrochaient. 

Il leva la tète à l'arrivée de Simsey. — « Quelle est l'heureuse ins- 
piration qui vous amène?» dit-il gravement, car ilcherchaità imiter 
la grâce bénissante des prêtres romains. 

— C'est bien simple, dit Simsey. Vous connaissez ma vocation; je 
suis de plus en plus désireux d'être clergyman, j'ai beaucoup tra- 
vaillé comme vous le savez, et je ne suis plus arrêté que par quel- 
ques objections que je viens vous soumettre. 

Mr Boxel hocha la tète en signe d'assentiment, et pour mieux 
écouter, rajusta ses lunettes. 

— Je ne crois pas, reprit Simsey, que je doive continuera porter 
des vêtements ordinaires et il me semble même qu'il serait préfé- 
rable, dans ma maison toutefois, de me vêtir d'une soutane et de me 
coiffer d'une barette. Le costume, sans être indispensable, me paraît 
utile, car, à tous les moments, il nous rappelle que nous apparte- 
nons à Dieu. 

Je crois en outre que puisque nous sommes libres de faire ce 
qui nous semble le mieux, il serait aussi préférable de m'astreindre 
à certaines pratiques quotidiennes. Je ne dis pas la récitation d'un 
bréviaire, office qui dérobe trop de temps à l'étude, mais de 
prières dont je ferai un choix, et que je dirai chaque soir. 

— Tout cela, dit Mr Boxel, me paraît fort raisonnable, vous êtes 
dans de bonnes dispositions. Qu'avez-vous encore à ajouter? 

— Ici la question devient plus grave. Je suis marié, père d'une 
petite fille, trouvez-vous que cela soit compatible avec mes nou- 
velles fonctions? 

— Pourquoi pas ? dit Mr Boxel. Ne sommes-nous pas tous mariés? 
D'ailleurs vous ne pouvez pas divorcer. 

— Ceci est bien entendu; je veux seulement dire que je pourrais 
peut- être cesser tout rapport avec ma femme. Je vous parle confi- 
dentiellement. 

— Oh ! comme je vois là cette nouvelle influence de l'église 
romaine. Comment voudrez-vous prêcher à vos paroissiens la 
prolification, si vous ne leur en donnez pas l'exemple; comment 
oserez-vous leur rappeler leurs devoirs de famille, si vous-même 
ne les remplissez pas? Réfléchissez-bien à ceci et n'oubliez pas que 
la puissance de V Angleterre réside dans le nombre de ses enfants. 
Allez dire à un homme que les enfants sont une bénédiction du 
ciel quand vous, ministre de Dieu, ne voulez plus en avoir. Que 
comprendra-t~il? L'exemple des catholiques romains n'est-il pas 
probant? Regardez la rapide dépopulation de la France. Ce serait 
une faute capitale, et je ne crois pas que le gouvernement anglais, 
malgré son libéralisme, tolère une pareille folie. Voyez-vous, 
jeune homme, une nation aussi forte que la nôtre n'aurait pas 
accepté l'église réformée, si elle n'y avait trouvé son intérêt! 



90 LA REVUE 

Réfléchissez ; je vois avec peine ma vieille Angleterre, dont 
les enfants colonisent le monde, reprendre les idées du continent. 
Je ne suis pas opposé à un rapprochement avec les Romains, mais, 
malgré cela, je ne voudrais y voir qu'une simple formalité et non 
une modification de nos traditions les plus profondément enra- 
cinées dans notre sol. Continuez vos rapports avec votre femme, 
car vous aurez une compagne fidèle qui surveillera votre maison. 
Vous ne pouvez la garder sans être ce que Ton appelle son mari, car 
les femmes de tous les pays, même l'Anglaise, considèrent comme 
une insulte l'homme qui la méprise au point de la trop respecter. 
Mais, si toutes ces considérations ne vous suffisent pas, craignez de 
compromettre la stabilité de la vertu de votre épouse. Une femme 
sans enfants, dont la nature n'est pas détruite par l'accouchement, 
ne peut, à moins d'une religion mystique, rester honnête. La vertu 
de celles de la classe moyenne réside dans leur féconde maternité. 

— Il y a bien du vrai, hélas ! dans ce que vous venez de dire, 
répondit Simsey, — mais il se fait tard et je rentre chez moi. 



Le ménage Simsey continuait à vivre uni. Il s'enrichit seulement 
d'une soutane, d'une barette et d'une vie des saints. Et c'était vrai- 
ment un spectacle édifiant, preuve manifeste du dédoublement du 
moi, que celui de W. J. Simsey abandonnant sa soutane, sa barette 
sur une chaise, pour aller auprès de sa femme, comme un ministre 
de Dieu aux pensées mystiques, devenu subitement un être essen- 
tiellement humain. 

La solide cervelle de Mrs Simsey s'accommodait fort bien de cette 
situation, et sa méthodique existence lui permettait de glorifier 
Dieu de jour, d'en parler à son mari avec une dignité sacerdotale, 
et la nuit venue, quand John se dépouillait de son vêtement de 
foi, de parler des affaires les plus importantes. 

Elle avait même remarqué, ce qui indiquait d'ailleurs un esprit 
psychologique, que les travaux auxquels John consacrait ses jour- 
nées coïncidaient avec une recrudescence de passion, à laquelle la 
pauvre femme n'était pas habituée, et la froide Saxonne, qui aurait 
méprisé de pareils sentiments chez d'autres, remerciait presque 
l'Etre suprême de ses innombrables bontés. 

Cependant après ces transports, John semblait plus triste. 

Ce découragement provenait de soucis matériels, car l'argent 
diminuait à vue d'œil depuis qu'il avait abandonné la médecine. 

Ce fut pourquoi, un soir, qu'il se trouvait étendu auprès de son 
épouse, il se crut obligé de lui formuler le désir qu'il avait d'insérer 
dans les journaux une demande de pensionnaire. 

Mary retourna la tête, et contemplant John avec une certaine 
admiration, elle lui dit: 

— Je vois, John, avec plaisir, que vos futures fonctions ne vous 
empêchent pas d'être pratique. 



UN ANGLICAN 91 

Mais, par malheur, dans un mouvement un peu brusque, elle décou- 
vrit une partie de son corps, et la peau blanche qui avait produit 
tant de merveilles, l'arme terrible de Mary, s'épanouit à l'air frais. 

Autrefois, du temps des études profanes, du temps où la vue des 
misères humaines éteignait l'idéal, où l'attouchement habituel du 
médecin calmait le mari, où le rameur domptait la chair, de pareils 
spectacles n'émotionnaient guère W. John Simsey, mais il en 
était autrement aujourd'hui. L'étude approfondie de la Bible, des 
heures entières passées sur la faiblesse d'Adam, l'adultère de la 
femme d'Uri, les mœurs de Salomon; puis la conscience devenue 
ainsi absolument intransigeante, la persuasion intime et nouvelle du 
bien et du mal, tout cet ensemble qui remplaçait un scalpel scienti- 
fiquement curieux, avait ouvert au clergyman des horizons nou- 
veaux, sources de plaisir et de désespoir profond. 

N'était-il pas pénible en effet, pour un prêtre anglican, à mesure 
que son esprit s'efforçait de s'élever graduellement au dessus des 
vanités terrestres, pour ensuite en détacher autrui, de voir gran- 
dir cette volupté purement charnelle qui faisait un si singulier 
contraste avec ses pensées? 

Quand, revenu de nouveau à la réalité, John put répondre, il 
s'aperçut que Mary regardait avec attention la pendule, et que 
cette distraction, loin d'être ironique, était au contraire bienveil- 
lante, puisqu'il était fort tard. 

Il se leva et envoya une annonce au Figaro. 



— Vous ne croyez pas, disait quelques jours plus tard Mrs Woodon, 
que votre jeune homme va arriver bientôt? 

— C'est probable, répondit Mrs Simsey. 

— Je voudrais bien le voir, car il est toujours intéressant de con- 
naître les opinions d'un jeune Français. Il est peut-être de notre avis 
sur l'émancipation de la femme. Et votre mari, comment va-t-il ? 
Je ne l'ai pas vu depuis longtemps. 

— Il travaille beaucoup, répondit Mrs Simsey. Il est en ce moment 
en train de parler avec Mr Dacey, et je crois qu'ils ne sont pas du 
même avis. 

— Etes-vous maintenant plus convaincue, dit Mrs Woodon, de 
l'importance à laquelle la femme peut prétendre? 

— Oui, je suis tout à fait de votre avis, répondit Mrs Simsey d'un 
air distrait, car à ce moment son mari entra avec le jeune Français, 
et le présenta à sa femme. 

— Monsieur George Ridel, dit-il. 

Le jeune homme, petit, maigre, à la physionomie délurée, regarda 
autour de lui, salua en avançant beaucoup le haut du corps, comme 
le veut sa nationalité et demeura muet et souriant, devant la timide 
impassibilité de Mrs Simsey, qui le tenait pour un personnage de 
marque dans son pays. 



Elle hasarda : — Vous avez fait une bonne traversée? 

— Excellente, répondit-il. 

Simsey l'emmena ensuite dans la chambre qui lui était destinée, 
non sans lui avoir préalablement offert une tasse de thé. 

La soutane, la barette, l'enfant, la femme, avaient produit sur 
l'élève des Pères Jésuites, que deux années de droit avaient éman- 
cipé, l'effet le plus considérable. 

Un peu plus tard, Simsey, la tête coiffée d'un chapeau de soie, et 
vêtu d'une redingote et d'un pantalon noirs, vint lui proposer une 
promenade dans la ville que le nouvel arrivé accepta avec plaisir. 

Ce dernier avait trouvé la maison propre, mais triste, et il n'était 
pas fâché de voir si l'endroit où il devait passer deux mois répon- 
dait à son attente. 

Pendant ce temps, les deux dames continuaient leur conversation. 

L'heure du dîner arriva enfin, l'heure du coucher ensuite, et 
Mary s'endormit. Le lendemain, elle s'aperçut que John n'était pas 
venu partager la couche conjugale. Elle courut chez lui et le trouva 
au travail, tandis que dans un coin un lit de fer gisait encore défait. 

Il se retourna à son arrivée et lui dit : « Je ne puis plus être votre 
mari ; M. Georges Ridel est un ancien élève des Jésuites, et vous 
comprendrez qu'un prêtre anglican, qui admettra bientôt l'in- 
faillibilité pontificale, doit être chaste pratiquement; ceci sera 
déjà beaucoup », et il lui montra l'image de Baby sur les genoux de 
son père en soutane. 

« Vous êtes fou, lui dit simplement sa femme » ;puis elle s'éloigna, 
tandis que Simsey reprenait sa lecture. 



Georges Ridel trouvait la vie un peu monotone, aussi résolut-il 
de voir auprès de Mrs Simsey si l'amour de la race saxonne diffé- 
rait considérablement de celui de la race latine. 

Grand admirateur de la littérature dite psychologique, et en 
même temps passionné de réalisme, il tenta de concilier les deux 
écoles, et de pousser ses investigations aussi loin que possible. 

Comme les moyens pécuniaires de Mrs Simsey ne lui avaient pas 
permis avant son mariage de parcourir le monde, elle éprouva 
une curiosité toute naturelle à engager une conversation sur le 
climat, les mœurs du pays de son interlocuteur. Habituée à faire 
les premières avances, elle fut étonnée, peut-être même déconte- 
nancée par les menées habiles et galantes de M. Ridel. Elle pensa 
que cela devait être une des «caractéristiques» de cet «esprit» 
français si réputé dans le monde, et elle n'osa s'en fâcher. Peu à peu 
cependant, voyant que ce jeu pouvait avoir une issue trop fatale, 
elle fit cesser ce flirt et retourna auprès de Baby. 

Mais pour la première fois de sa vie, elle manqua à son admira- 
tion pour ses compatriotes, et dans sa blonde tête, elle se sentit 
prise d'intérêt pour la France et les jeunes Français. 



UN ANGLICAN 9 3 

Au bout de quelques jours elle succomba, et Georges Ridel, très 
fier de ce triomphe, persuadé du charme qu'il avait exercé, con- 
vaincu de son habileté, écrivit à un de ses meilleurs amis ses « sen- 
sations d'Angleterre », sans se douter, avec la légèreté propre à sa 
race, qu'il commettait une faute capitale contre la discrétion. 

J. Simsey, malgré son absorption dans l'étude, s'aperçut rapide- 
ment de l'attitude nouvelle de Mary. Il n'essuyait plus ces plaintes 
mélancoliques et nuancées de poésie, où son épouse lui reprochait 
son abandon. 11 voyait au contraire, une Mrs Simsey aussi froide, mais 
mieux habillée, toujours réservée, mais cependant plus loquace. 
Malgré son peu d'habitude des femmes, il songeait au manifeste 
changement qui venait de s'opérer chez son épouse et, pour la pre- 
mière fois, il se souvint des paroles mémorables avec lesquelles 
Mr Boxel l'avait engagé à rester fidèle à sa femme. Mais sa foi 
éclairée calmait vite sa conscience. Il avait compris que les plaisirs 
de la chair ne devaient entrer pour rien dans la vie d'un néophyte, 
et que les appétits charnels étaient incompatibles avec les ardeurs 
vers la foi, si naturelles à un futur prêtre. 

Mary l'ennuyait, Baby l'agaçait, M. Ridel lui causait un certain 
malaise, et comme une couronne d'épines qu'il s'enfonçait sur la 
tète, il considérait ces trois êtres comme le cilice de son existence. 

Une fois cependant, malgré les conseils de Mary, Georges Ridel 
fut trop expansif, et joignant la parole à l'acte, il dut être entendu 
de Simsey, car à dîner, celui-ci resta grave, silencieux, pareil à un 
martyr de vitrail. 

Le soir, le pauvre homme, avant de se coucher, se souvenant du 
moment où il s'étendait mollement auprès de sa femme, se prit à 
soupirer. Mais la Vie des Saints qui gisait entr'ouverte sur sa table 
lui donna des forces et il murmura quelques prières. 

Pourquoi toutes ces calamités? Pourquoi Dieu le frappait-il dans 
son honneur, — car Mrs Simsey avait certainement des rapports 
illicites avec ce Français? Cependant l'histoire ne lui enseignait-elle 
pas comment les bienheureux arrivent aux régions célestes, quelles 
souffrances, quelles épreuves ils subissent avant de goûter une joie 
éternelle ? 

Alors il tomba à genoux. Une cruelle vision s'offrit à son imagi- 
nation : Mary, la mère de Baby, lui apparut à côté d'un être velu, 
petit et maigre. 

La douleur fut trop forte, il voulut se relever, mais une voix 
intérieure, celle de la conscience, celle du prêtre, celle du sacrifice, 
celle enfin du missionnaire et du martyr lui rappela son salut; et 
se tournant vers le crucifix, il pria Dieu de lui fermer les yeux, de 
lui donner la force de porter cette croix. Dans sa foi, il offrit au 
Seigneur la souffrance d'une atroce jalousie. 

Gabriel de la Rochefoucauld. 
(A suivre.) 



REVUE DES DERNIERS LIVRES FRANÇAIS 

Les Passionnelles, par Michel Provins (Ollendorff, éditeur;. — La Becquée, par 
René Boylesve (édition de la Revue Blanche). — Monique et Valenline, j)d.r Ed. 
Fazy (Ollendorff, éditeur). — Ruth, par Fernand Lafargue (Flammarion, édi- 
teur.) 

Les Passionnettes se composent d'une trentaine de petits dialogues. 
Louons Fauteur d'avoir su très finement varier un thème unique, 
celui qu'indique le titre, et diversifier, en donnant à chaque person- 
nage sa figure propre, les cinq ou six types généraux que comporte la 
peinture des « passionnettes » mondaines. L'invention de ces dialogues 
est le plus souvent ingénieuse ; et il y a dans l'exécution de la délica- 
tesse, de l'esprit, de la grâce, avec, çà et là, une pointe de sensibilité 
discrète. Citons, parmi les meilleurs, Dossier secret, L'Habitude, 
L'Inconsolable, surtout Cendrillon, qui est quelque chose de tout à 
fait bien. Cendrillon, c'est la fille de M me de Novicourt,la belle M me de 
Novicourt, comme on la nomme depuis un quart de siècle. Un des 
nombreux flirts de la baronne, Rancy, trouve dans son salon, en al- 
lant lui faire visite, M lle Gisèle, sa fille, jeune personne de dix- 
neuf ans, dont il ignorait jusqu'alors l'existence. On cause une petite 
demi-heure; Rancy découvre chez Gisèle une intelligence et un cœur 
d'élite, et, quand la mère paraît, il lui demande sur-le-champ la fa- 
veur de devenir son gendre. « Ne vous tracassez pas de la cérémonie, 
baronne!... Nous irons à la campagne, où vous voudrez, et rien 
qu'avec des voisins... Ça sera très vite fait! Ensuite, vous n'imaginez 
pas combien cela rajeunit de montrer des petits enfants... surtout 
puisqu'on ne sait pas que vous avez une fille ! » 

— La Becquée est un roman de mœurs provinciales; ou plutôt 
l'auteur nous retrace dans ce livre ses impressions et souvenirs d'en- 
fance, sans se mettre en peine de faire, à proprement parler, un ro- 
man. « Je suis retourné un jour, nous dit-il, dans le pays où j'ai été 
enfant, où mes parents sont morts et où ils étaient nés. J'ai poussé la 
grille du jardin et la porte d'entrée; j'ai ouvert des placards; j'ai 
marché dans un long corridor; et la maison déserte t se repeuplait et 
s'animait dans ma mémoire. J'ai été si ému par tout ce que je re- 
voyais que, même longtemps après mon retour à Paris où l'on oublie 
tout, l'ébranlement de mon petit voyage persista et me parut d'un 
ordre supérieur à la plupart de mes souvenirs... » Le principal per- 
sonnage du volume est une vieille femme, Félicie, la propriétaire de 
Courance, qui finit par recueillir dans son domaine une douzaine de 
parents, vieux et jeunes, les uns infirmes, d'autres malheureux ou 
dévoyés, ou ruinés, auxquels elle donne le gîte et la nourriture. Sa 
vie s'est employée à arrondir Courance d'enclaves achetées l'une après 
l'autre; Courance, c'est la terre qui fait vivre toute la famille, la terre 
sacrée, dont Félicie sauvegarde l'intégrité contre les parents mêmes 
qu'elle y héberge. « La famille!... la famille!... ils s'imaginent avoir 
tout dit dès qu'ils ont eu de ce mot. là plein la bouche. Mais, quand 
la fortune a sombré, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le 



REVUE DES DERNIERS LIVRES FRANÇAIS 9 5 

demande un peu! C'est très joli, ma parole, d'être tous réunis autour 
d'une même table et de s'y frotter les coudes les uns contre les 
autres; mais à la condition qu'il y ait quelqu'uu qui paie le dîner! » 

L'auteur a excellemment rendu cette figure qui domine tout le 
livre ; elle est des plus vivantes, la vieille Félicie, avec sa verdeur de 
langage, ses saillies et ses brusqueries, son humeur autoritaire, avec 
la bonté de cœur qui parait jusque dans ses rudesses et la générosité 
qu'elle allie à sa vigilance toujours en éveil. Les autres personnages 
de La Becquée, ceux-là mêmes dont Fauteur ne fait que tracer une 
esquisse, ont chacun leur physionomie bien caractéristique. On sent 
quilles peint d'après nature, qu'il les a vus dans la familiarité de 
leur existence, qu'il a vécu parmi eux. Le livre, d'un bout à l'autre, 
mérite les plus grands éloges pour sa vérité franche et significative. 
Quelques scènes valent une mention particulière : au chapitre VII 
par exemple, intitulé La Propriétaire, il y en a deux qui sont des plus 
savoureuses, la seconde notamment, où nous voyons Félicie aux 
prises avec la servante du curé, puis avec le curé lui-même. M. Boy- 
lesve manifeste dans sa préface quelque inquiétude sur la valeur de 
son volume. Qu'il se rassure. La Becquée le met tout de suite dans un 
bon rang parmi ceux de nos romanciers qui ont le mieux réussi à 
peindre la vie provinciale des petites villes ou de la campagne. 

— Il serait difficile de dire au juste quel est le sujet de Monique 
et Valeniine. C'est, déclare l'auteur dans une préface qui nous pré- 
pare déjà aux divagations du livre, « le moins fou des ouvrages » 
laissés par un certain André Cardan, auquel il l'attribue; et l'on com- 
prend alors qu'il hésite avant de publier les autres. Trois parties : 
1° Monique, 2° Valentine, 3° Monique et Valentine. Les deux premiè- 
res sont entièrement indépendantes l'une de l'autre. Monique a son 
histoire, Valentine a la sienne, et c'est seulement dans la troisième 
partie que, les deux héroïnes se rencontrant, le volume finit par avoir 
un semblant d'unité. Mais d'ailleurs chacune de ces parties est en 
elle-même tout ce qu'il y a de plus confus. Monique commence par 
douze ou quinze portraits de personnages qui n'ont aucun rôle dans 
la suite, que nous ne revoyons pas. Même procédé au début de Va- 
lentine; et, après les portraits, nous avons un fouillis de digressions, 
dont l'auteur, il faut au moins lui rendre cette justice, n'essaie pas 
de dissimuler l'incohérence. Voyez, par exemple : « Le piano 
fermé, on cause. » Et alors Claude ravit Valentine en lui contant ses 
voyages. D'abord, un souvenir de Cérigo. Quand il a fini, la jeune 
fille réclame autre chose, et nous voici à Constantinople. « Captive et 
éblouie, Valentine demande encore des impressions &., et nous voilà 
à Corfou. Corfou évoque Henri Heine, et, de Henri Heine à l'Ase 
Baldur (cf. les sagas Scandinaves), il n'y a qu'un pas. Et cela continue 
des pages et des pages, l'auteur ne se préoccupant pas si nous avons 
les mêmes raisons que son héroïne pour trouver tant de charme aux 
souvenirs de Claude. Dans la troisième partie, Valentine elle-même 
fait à Monique une conférence sur Louis II de Bavière, ou bien 



Monique rend à Vaientine la monnaie de sa pièce en lui lisant un 
conte oriental paru dans une Revue parisienne. Et que devient le 
sujet? Mais j'ai déjà dit qu'il n'y en a pas, c'est la meilleure justifi- 
cation de l'auteur. M. Edmond Fazy n'ignore point que son livre 
est composé en dépit du bon sens ; c'est lui-même qui nous en pré- 
vient. Sans insister davantage, prenons ce livre pour ce qu'il est. Si 
l'on se sent à la longue un peu agacé par ce que la fantaisie, dans 
ces trois cents pages, a d'appliqué et de laborieux, ni les idées, ni le 
mouvement, ni l'esprit n'y manquent. De quoi pouvons-nous seule- 
ment nous plaindre ? De ce que les idées semblent courir les unes 
après les autres, de ce que le mouvement dégénère en trépidation, 
de ce que l'esprit est trop souvent pointu et biscornu. Livre très in- 
téressant d'ailleurs, et, par fragments, très suggestif, mais livre 
d'un journaliste de talent, non d'un romancier, où l'auteur a dis- 
séminé au hasard la matière d'une centaine de chroniques. 

— Je me bornerai, faute de place, à signaler Ru'h, joli petit 
roman méridional, un peu complaisant à vrai dire, mais sans 
fadeur, et qui vaut surtout par le naturel aimable du récit et des 
peintures. 

Georges Pellissiek. 



LE THÉÂTRE ET LA VIE 



I. — Patrie] drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Victorien Sardou, à 
la Comédie-Française. — Quo Vadisl drame en cinq actes et dix tableaux, de 
M. Emile Moreau, d'après le roman de M. Henry Sienriewicz, à la Porte- 
Saint-Martin. 

II. — Les Amants de Sazy, comédie en trois actes, de M. Romain Coolus, au 
théâtre du Gymnase: — La Pente Douce, comédie en quatre actes, de M. Fer- 
nand Vandérem, au théâtre du Vaudeville. 

I 

Pour être équitable envers Patrie! et envers la Comédie-Française 
qui l'a repris, il ne faut pas oublier que ce drame date de plus de 
trente ans, et qu'il fut un mélodrame historique, écrit pour la Porte- 
Saint-Martin. Quand on aura cela bien présent à l'esprit, on ne se 
demandera plus si Pairie! est un drame au goût de notre heure, 
mais seulement si la Comédie-Française a eu raison de le consa- 
crer chef-d'œuvre par une reprise retentissante et somptuaire. 

11 n'est pas douteux que le principal devoir delà Comédie-Française 
soit d'arracher à l'ombre les grandes œuvres dramatiques des géné- 
rations disparues, et de les remettre en lumière par une interpréta- 
tion et une mise en scène impeccables. Depuis les a Mystères » et les 



LE THÉÂTRE ET LA VIE 7 

i Farces » de notre Moyen Age jusqu'aux drames de Hugo et aux 
comédies de Dumas fils, le Théâtre-Français doit perpétuer sur la 
scène le souvenir immortalisé de la tradition dramatique nationale. 
On peut même regretter que cette mission essentielle ne soit pas 
accomplie avec assez d'ampleur ni assez de continuité. La Comédie- 
Française devrait être notre « Louvre » dramatique, un musée sans 
rival où toutes les époques de l'art français, où les grandes époques 
de l'art antique et de l'art étranger auraient leurs galeries, leurs 
toiles de maître, leur incarnation éternisée. 

Pairie! est-il une toile de maître? Méritait-il une place d'honneur 
dans la galerie du drame romantique? Toute la question était là. 
M. Jules Claretie et son Comité l'ont tranchée par l'affirmative. C'était 
leur droit. Celui de la critique est de ne pas partager cette opinion. 

Deux caractères essentiels font survivre les œuvres d'art et les 
distinguent des œuvres d'artifice : le style et l'émotion. Le « trompe- 
Fœil » (qui, au théâtre, est souvent le « trompe-l'oreille ») peut imiter 
beaucoup de choses : il ne peut donner l'illusion qu'une chose soit 
bien écrite si elle ne l'est pas, ni qu'elle émeuve si elle laisse froid. 
Or, Patrie! est un drame sans style, dont la mauvaise écriture choque 
même à l'audition, et c'est un drame qui, tout en combinant les 
machineries les plus rares du pathétique, ne réussit à faire pleurer 
personne. Même sous la peau du lion, l'oreille du renard perce. 

M. Victorien Sardou précisa lui-même la qualité de son œuvre 
lorsqu'il en expliqua la genèse à notre confrère Aderer : « Un 
homme, dit-il (entendez un mari), a été absent toute la nuit de chez 
lui. Il est accusé d'un crime, ou seulement d'une escapade. Il peut 
prouver son alibi. Surviennent des personnes qui affirment l'avoir vu 
chez lui cette nuit-là, et qui donnent les preuves de leur assertion. 
Alors, qui donc était chez lui, tenant sa place? ». 

Cette situation pouvait fournir un vaudeville ou un mélodrame. 
M. Sardou s'est décidé pour le mélodrame. Le souci des caractères et 
des idées n'est venu qu'ensuite! 

Imaginer une situation n'est qu'un pur jeu de l'esprit, et jamais 
une œuvre durable n'est née d'un pareil jeu, mais bien au contraire 
dune émotion intense ou d'une rêverie profonde. Quand Sophocle 
médite Antigone ou Shakespeare Hamlet, lorsque Molière crée le Mi- 
santhrope ou Dumas le Demi-Monde, ces génies ne s'amusent pas, ils 
souffrent ou ils pensent. M. Sardou a eu tort de s'amuser tout au long 
de son drame. 

En vain la Comédie-Française a multiplié les plus savants décors, 
les plus curieux costumes, les plus intelligents acteurs. Entre une 
pareille mise en œuvre et la pauvre œuvre qu'elle écrase, le con- 
traste afflige. Que diriez-vous d'un maître de musée qui prodiguerait 
la lumière, la cimaise, le cadre pour une croûte à effet, et convoque- 
rait à l'examen l'élite des amateurs? L'admirable simplicité de 
M. Mounet-Sully, l'incisive impertinence de M. Le Bargy, la fine ten- 

1901. - 1 er Avril 7 



98 LA REVUE 

dresse de M lle Leconte, le pathétique animé de M lle Brandès, toutes 
ces qualités d'harmonie et de diction qui sont la gloire de la Comédie- 
Française, n'ont fait que mieux éclater la clinquante facture et la sèche 
inspiration d'une grande « machine » sans génie. 

Dans Patrie il y a une intrigue, des coups de théâtre, des tirades. 
Dans Quo Vadis? i\ n'y a plus que de la figuration. Mes lecteurs 
se souviennent peut-être que, récemment, à propos de la Petite 
Paroisse, je montrais les dangers de transporter l'intrigue d'un roman 
à la scène. L'optique et l'acoustique du théâtre exigent un raccourci 
et une rapidité qui sont le contraire de la narration et de l'analyse 
romanesques. M. Emile Moreau ne s'est pas même donné l'effort de 
« transposer » le sujet de Quo Vadis? Et l'on serait presque tenté de 
s'en réjouir, car les quelques « inventions » de son cru sont du 
goût le plus médiocre. Il reste alors une interminable représentation 
des principaux épisodes admirés dans le roman de M. Sienkiewicz, 
mais cette représentation est presque aussi fastidieuse que la lecture 
de Quo Vadis? était intéressante. 

La faute n'en est nullement à la direction de la Porte-Saint-Martin, 
qui a dépensé beaucoup d'argent et d'ingéniosité pour offrir un riche 
spectacle sur une étroite scène, ni même aux acteurs, dont quelques- 
uns, surtout M. Jean Coquelin et M llc Miéris, furent supérieurs aux 
rôles maladroitement découpés dans le roman. Sauf le choix malen- 
contreux de M llc Laparcerie, brune amazone à formes lourdes pour 
incarner la svelte chrétienne Lygie, l'on peut dire que la mise en 
scène et l'interprétation de Quo Vadis? ont été aussi excellentes 
qu'on pouvait les réaliser. Si elles nous ont déçus, c'est pour une 
double raison qui les dépasse, et que je vais dire. 

La première, c'est qu'il est plus difficile de remplir une attente que 
d'exciter une surprise. Or, les spectateurs de Quo Vadis ? familiarisés 
avec les scènes du roman, attendaient un spectacle qui renchérît sur 
leur lecture. Le contraire s'est fatalement produit ! L'incendie de Rome, 
les jeux du cirque, l'apparition du Christ, l'orgie impériale, la mort 
de Pétrone, narrés par le menu dans le roman, éveillaient l'imagina- 
tion du lecteur, lui suggéraient des visions où chacun mettait du 
sien, c'est-à-dire l'indéfini, plus ou moins vaste, de ses rêves. La 
réalisation scénique de ces récits a eu pour effet de les rétrécir, 
de les vulgariser aux yeux du lecteur devenu spectateur. Comment 
figurer sur 30 mètres de rampe l'incendie de la Ville Eternelle ? 
Cinquante ballerines peu vêtues et sans style n'évoquent pas une 
débauche néronienne. Un panorama de toile peinte prolongeant 
quelques figures vivantes peut-il équivaloir à une représentation du 
Colosseum Romain? 

La seconde raison, c'est que toutes les « évocations » du monde ne 
remplaceront jamais au théâtre L'action, c'est-â-dire la lutte des 
caractères. Or, s'il y a des caractères dans QuoVadis ? roman, il n'y 



LE THÉÂTRE i;r LA VIE 99 

on a plus dans Quo Vadis? théâtre. Néron , Poppée, Lygie, Vinicius 
Pétrone, etc., deviennent des fantoches perdus dans la multiplicité 
du spectacle, des figurants noyés sous les scèneries dont ils sont le 
prétexte. Examinez de près des pièces à grand spectacle, comme la 
Mort de César de Shakspeareou/7er/m>?i de Victor Hugo, et plus près 
de nous Cyiano et l'Aiglon. Au cœur de ces pièces, que trou- 
vez-vous ? Un caractère, un type, des âmes ; leurs combats, leurs 
chocs, leur développement dans la vie passionnent le spectateur. 
Dans Quo Vadis? vous ne trouverez rien. C'est une figuration dont la 
circonférence est partout, mais le centre nulle part. 

II 

Quelques critiques, et bon nombre de spectateurs, se sont ima- 
ginés que les Amants de Sazy étaient la bouffonnerie licencieuse d'un 
jeune universitaire en rupture de férule. Je crois que M. Romain 
Coolus a été bouffon sans le vouloir. Ce disciple de Spinoza pré- 
tendait étudier la région aquatique des grandes grues parisiennes. 
Malheureusement pour nous, heureusement pour lui, V Ethique lui 
est plus familière que les petits hôtels du quartier de l'Europe. 

Mlle Salanzy, dite Sazy pour ses intimes, est une belle personne 
qui vit de son corps, et qui a toutes les vertus de son emploi social. 
Luxueusement subventionnée par le financier Gogeron, elle subven- 
tionne à son tour, plus modestement, un jeune cycliste, mais rebuffe 
à plaisir le vicomte des Bornettes, diplomate en mauvaise herbe. 
Réapparaît dans sa vie son premier amant, riche alors, ruiné depuis, 
M. Santiernes, manière de viveur fainéant. Elle engage ce Santiernes 
comme « homme de compagnie » à raison de 40 louis mensuels pré- 
levés sur la subvention Gogeron. Les trois actes de M. Coolus sont 
consacrés à nous micrographier l'existence de ce quatuor, auquel le 
petit frère déjà vicieux de M lle Sazy ajoute un quinquette plus sou- 
vent agaçant que drôle. 

Si cette étude de « mœurs » était faite, comme dans la Nana de 
Zola, avec quelque scrupuleuse profondeur, on en pourrait admirer 
le fer rouge dans la plus jolie plaie sociale de notre époque. Mais 
l'auteur n'y a vu qu'une matière complaisante à paradoxes tarabis- 
cotés. Que n'était-il meilleur peintre et moins bon sophiste? Il nous 
eût épargné les dissertations de M. Gogeron expliquant au petit 
Salanzy des morceaux appropriés de La Rochefoucauld et de Scho- 
penhaiier, et il nous eût montré de M Ue Sazy autre chose que son 
lit et ses toilettes, je veux dire son caractère et ses intrigues. 

La conclusion de cette piécette sans morale ni action, c'est que 
Sautiernes remplira auprès de M lle Sazy, sous l'œil bienveillant de 
Gogeron, les fonctions désintéressées d'ami de cœur. Ce dénouement 
lui mériterait une chaire de philosophie cynique au collège de 
France. 



100 LA REVUE 

M llc Andrée M égard a joué le rôle de Sazy avec beaucoup de natu- 
rel, et M. Noizeux fut curieux dans la silhouette du financier 
Gogeron. 

La nouvelle comédie de M. Fernand Vandérem au Vaudeville, 
la Pente Douce, veut nous montrer que « dans notre civilisa- 
tion, le ménage à trois est encore ce que les hommes ont trouvé de 
mieux pour ne pas se faire trop de mal », et qu' « il y a un fameux 
progrès du rapt à l'adultère, du viol à la fourberie ». Décidément, la 
chaire de philosophie cynique serait superflue au collège de France : 
elle est trop brillamment occupée sur les théâtres du boulevard. 

La comédie de M. Fernand Vandérem est agréable à écouter, 
étant écrite par un bon lettré et jouée par de bons artistes. Mais 
elle aura pour le grand public un grave défaut, c'est qu'on pré- 
voit exactement au premier acte tout ce qui se passera dans les trois 
autres. A ce point de vue, la Pente Douce est une route plate. Si le 
théâtre vit de logique, c'est d'une logique à surprises. Le spectateur 
ne doit comprendre où il va que lorsqu'il est arrivé. S'il le sait 
d'avance, et quels chemins il prendra, son plaisir est perdu. 

Était-il besoin de quatre actes, même élégants et spirituels, pour 
vous apprendre qu'en adultère « il y a deux méthodes, celle des 
voluptueux qui se précipitent dans l'abîme (celle-là, on ne nous la 
montre pas), et celle des vertueux qui suivent les lacets gazonnés 
d'une pente si douce qu'on la croit insensible, mais c'est quand même 
une pente, et ils la descendent, et, au bout, tout au bout, ils retrou- 
vent les camarades qui les attendaient »? 

Une série de dialogues de la Vie Parisienne ne forment pas 
une pièce de théâtre. Nous sommes las, archi-las de l'éternel mé- 
nage à trois et des trente-six manières de le réaliser. Nous deman- 
dons aux jeunes auteurs le souci d'observer, de penser, de créer en 
dehors de combinaisons usées qui relèvent désormais de l'économie 
domestique plutôt que de l'art théâtral. 

Tous ces gens-là, mari qu'on trompe, amant qui trompe, femme 
en partage, n'ont donc plus que de la glycérine dans les veines, et du 
caoutchouc sous les muscles? En vain M mc Réjane communique sa 
souplesse à Geneviève Breysson, en vain M. Dubosc anime de sérieux 
le veule Clarence, en vain M. Maury met des larmes dans la voix 
de Breysson : les marionnettes trahissent les acteurs, et seul, 
M. lluguenet trouve un rôle comique à sa mesure dans Savrillon, 
le « moraliste », guilleret de la pièce. L'excellent acteur s'est « fait 
la tête » de M. Vandérem : ce symbolisme veut tout dire. 

Henry Bérengek. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



w 



Revues Françaises 



Correspondant. — 10 Mars. — 

Pierre de la Gorce continue ses 
études d'histoire contemporaine sur 
la France après Sadowa. A citer le 
tableau de l'année 1866, déjà char- 
gée des nuages recelant la foudre 
qui éclatera en 1870. « La gravité 
des événements n'ôtait rien à l'en- 
train des plaisirs habituels, mais 
au milieu de ce calme relatif, 
le sentiment d'un péril, éloigné en- 
core mais menaçant, se trahissait ». 
Et cet aveu : « Le bonheur, hélas ! 
après le grand coup de Sadowa, il 
faudrait y renoncer». — A. de L ap- 
parent, dans Vers les Pôles, mesure 
le chemin parcouru par les expédi- 
tions aux régions polaires depuis 
trois ou quatre ans, c'est-à-dire 
depuis l'épopée de Nansen et les 
voyages d'Adrien de Gerlache et de 
Borchgrevinck. La solution décisive 
du problème est maintenant pro- 
chaine. De nouveaux efforts se pré- 
parent. Dans la région circumpolaire 
arctique il ne restera bientôt plus 
un point qui n'ait été sérieusement 
exploré; dans la région australe la 
grande bataille va se livrer à la fin 
de 1901 par l'expédition anglo-alle- 
mande. L'auteur déplore que la 
France reste à l'écart d'une entre- 
prise qui marquera dans les fastes 
du xx e siècle. — Paul Thureau- 
Dangin commence un travail sur 
la Renaissance catholique en An- 
gleterre au XIX e siècle, et en con- 
sacre les premières pages aux con- 
vertis de 1845 à 1847, Newman, 
Faber, etc. Le sujet n'estpas nouveau. 
Il a, depuis bien des années été traité 
en de nombreux articles etvolumes, 
mais il a une importance marquante 
dans l'histoire de l'évolution des 
idées religieuses. A ce titre, Fauteur 
peut encore intéresser. — Etienne 
Lamy donne un second chapitre de 
ses considérations historiques sur 



la Femme et les penseurs. Sa thèse 
se résume en ceci : La vocation de 
la femme qui n'est pas mère est de 
se consacrer à une famille plus 
vaste : à la race toujours féconde 
des malheureux. Et le meilleur 
moyen pour elle de remplir cette 
mission est d'entrer dans les congré- 
gations, quand elle n'est pas ma- 
riée. En réalité, Lamy fait appel à 
la femme dans la croisade du cléri- 
calisme contre la démocratie. 

Puisque les jours semblent revenus 
des grandes luttes qui ont tant de fois 
menacé le catholicisme, il convient que 
les jours reviennent où les femmes lui 
apportent leur témoignage et leur éner- 
gie. Le soutenir, c'est rester fidèle à 
toutes ses institutions menacées, c'est 
en préparer la victoire sur les préjugés 
qui les méconnaissent et sur les lois 
qui les détruisent. C'est là le commen- 
cement de l'action sociale où les cir- 
constances convient la femme; servir 
ses grands intérêts, c'est pour la femme 
servir sa propre cause. Les attaques 
dirigées contre lui sont en réalité diri- 
gées contre elle ; le socialisme fait d'elle 
l'ennemie, l'incrédulité le jouet, les 
autres religions, la subalterne, le ca- 
tholicisme seul la compagne de l'hom- 
me. Si elle défend le catholicisme, le 
catholicisme la défendra. 

— Le général Bourelly croit de- 
voir prendre la défense de Y Unité mo- 
rale de V armée et critique à ce propos 
les mesures prises et les paroles 
prononcées par le général André, 
ministre de la Guerre. L'auteur est 
avant tout un champion de l'esprit 
de caste : il tient pour les officiers 
« d'une origine sociale élevée » qui 
peuvent évoquer le « souvenir d'hé- 
roïques aïeux » et « perpétuer de 
glorieuses traditions », et il fait re- 
marquer — nous citons ses paroles 
— que : 

dans l'organisation militaire la plus 
complète et la plus naturelle qu'il 

(1) Voir l'analyse des Revues françaises et des Revues allemandes, espa- 
gnoles, néerlandaises, dans notre numéro du 15 Mars. — * signifie que l'article 
a été ou sera analysé dans le corps de La Revue. 



102 



existe, celle de l'empire allemand, le 
corps d'officiers se recrute presque 
exclusivement dans les classes élevées 
de la nation, celles qui — dit le baron 
von der Goltz » dans la vie de tous les 
jours exercent une autorité naturelle 
sur les masses — et se vouent au bien 
public sans rechercher leur avantage 
personnel. » 

Si le général Bourelly ne de- 
mande pas formellement qu'il en 
soit de même immuablement de 
France, il a la conviction qu'en 
augmentant la proportion des offi- 
ciers de classes inférieures on af- 
faiblira le corps tout entier ; et 
il proteste contre des changements 
tendant à enlever leurs privilèges 
de rang et de naissance aux offi- 
ciers qui doivent des qualités très 
appréciables à leur situation et à 
leurs relations sociales. 

Nouvelle Revue. —15 Mars. — 
Noire collaborateur et ami Alexan- 
dre Bérard examine avec une re- 
marquable clarté les pronostics que 
Ton peut faire d'ores et déjà en vue 
des élections de 1902. Il croit que 
l'échiquier électoral aura une figure 
un peu différente de ce qu'il est 
aujourd'hui, tout en rééditant les 
batailles d'octobre 1877 et d'août 
1889, avec, pour résultat, la victoire 
de l'esprit laïque et de la liberté 
démocratique sur la coalition clé- 
rico-césarienne. Car, pour l'auteur, 

Il n'y a que deux grands partis qui 
se partagent la France, le vieux parti 
républicain, démocratique et laïque — 
nettement anti-clérical — et le parti 
réactionnaire formé de tous les partis 
monarchiques et césariens que mène, 
dirige, inspire le seul d'entre eux qui 
ait une politique immuable, le parti 
clérical. C'est entre ces deux partis et 
entre eux seuls que se prononcera le 
suffrage universel en 1902, comme 
entre eux seuls — si l'on considère les 
scrutins d une vue d'ensemble — il 
s'est prononcé daos toutes les élections 
générales depuis l'avènement de la 
République. Les modérés, en refusant 
de se fondre soit avec l'un, soit avec 
l'autre, seront inévitablement broyés. 

Donc, deux camps nettement 
tranchés : d'une part ceux, parés 
du masque nationaliste — qui de- 
main ne trompera personne, — 
coalition de droite, cléricale, roya- 
liste, césarienne, qu'on verra se 



présenter comme un bloc devant 
les électeurs, et, d'autre part, en 
face de ce parti sur lequel toute 
équivoque sera dissipée, les radi- 
caux tenant le drapeau républicain, 
et, se groupant autour d'eux, à 
gauche, les socialistes, et à sa droite, 
les modérés qui songent à défendre 
la République. Si, entre radicaux, 
socialistes et modérés anticléri- 
caux, il y a ballotage ils feront bloc 
au second tour de scrutin et l'on 
peut croire que c'est ce candidat 
radical qui, dans la plupart des 
cas, restera seul sur la brèche. 
L'auteur démontre, en effet, que 
c'est à la politique des radicaux que 
va l'ensemble du parti républicain 
en province. Quant aux modérés 
qui suivent le mot d'ordre de 
M. Méline, et se refusent obstiné- 
ment à l'union avec les gauches, 
« en maintenant leur alliance avec 
les partis réactionnaires, ils cou- 
rent à leur perte définitive et se 
condamnent à disparaître de l'arène 
électorale. » Dressé avec cette net- 
teté de jugement, ce plan straté- 
gique des opérations électorales de 
l'année prochaine frappe vive- 
ment l'attention. — Louis Jadot 
étudie les rapports entre la France 
et l'Angleterre de 1837 à 1901, 
qui est la période entière du règne 
de Victoria I re . L'auteur reconnaît 
que les tempéraments anglais et 
français sont trop différents pour 
qu'il existe jamais une très vive 
sympathie entre les deux peuples; 
cependant leurs échanges commer- 
ciaux sont aujourd'hui si considé- 
rables (plus de 1300 millions d'im- 
portations françaises en Angleterre 
et 500 millions "de produits anglais 
importés en France) qu'il serait 
préjudiciable à leurs intérêts réci- 
proques de se brouiller. De la bou- 
derie par instants, soit, mais point 
de conflit, aussi ne faut-il point 
prêter l'oreille au ton agressif de 
la presse de Londres ou de Paris, 
mais étudier la vie politique, écono- 
mique et sociale des Anglais pour 
prendre de leurs qualités ce qui est 
assimilable et éviter leurs défauts. 
— Antoine Alhalat trace une agréa- 
ble « physionomie » du reportage lit- 
téraire ou plus exactement d'Adol- 
phe llrisson et Chaules Denos donne 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



îoa 



les Silhouettes contemporaines très 
ressemblantes du Prince Roland 
Bonaparte et de l'historien Albert 
Vandal. 

Revue des Deux-Mondes. — 

lo mars. — Le comte Charles de 
Mo ii y emprunte à ses souvenirs de 
diplomate V Histoire du Blocus 
d'Athènes en 1886. Ce fut, à ses 
yeux, un incident des plus considé- 
rables et aussi la conclusion de la 
crise orientale qui eut pour point 
de départ la révolution bulgare. Ce 
dénouement ne donna d'ailleurs 
aucun résultat utile, mais il a dé- 
montré une fois de plus les diver- 
gences et la fragilité du concert 
européen. Aussi est-il intéressant à 
étudier, principalementsous ce point 
de vue. Les théories contradictoires 
sur le droit des nationalités, le 
droit international, le droit de la 
force y furent en conflit comme 
elles le sont encore aujourd'hui en 
Chine, là où les puissances euro- 
péennes et leurs Cabinets ont des 
intérêts à défendre et s'attachent 
plutôt à élever des difficultés qu'à 
les vaincre. L'auteur nous montre 
le jeu de la diplomatie, les dessous 
des négociations, et le rôle de ceux 
qui, au quai d'Orsay, à Paris ou à 
Downing Street à Londres, les diri- 
gèrent: M. de Freycinet, d'une part, 
lord Rosebery, de l'autre. Ce cha- 
pitre rétrospectif est une préface à 
la guerre de 1897 qui faillit perdre 
la Grèce. Il constitue au fond un 
plaidoyer pro clomo, le comte de 
Moùy voulant, suivant son expres- 
sion, faire voir « combien, en cette 
occasion, la politique française fut 
prudente». — ChahlesBenoist com- 
mence une étude sociale sur le rap- 
port entre le travail, le nombre et 
VEtat, c'est-à-dire sur la « révolu- 
tion économique qui a eu pour 
conséquence la transformation psy- 
chologique de l'ouvrier (représen- 
tant le travail et le nombre) et la 
révolution politique qui a eu pour 
effet la transformation juridique de 
l'Etat ». L'auteur s'occupe d'abord 
des faits et suit dans ses différentes 
conquêtes la réforme moderne du 
travail substituant la machine à la 
main-d'œuvre. 
Avec le nouvel outillage et le moteur 



nouveau, l'eau d'abord et puis, et sur- 
tout la vapeur, est apparue l'usine ; 
avec l'usine est apparue véritablement 
la grande industrie ; avec la grande 
industrie est apparu le régime nouveau 
du travail ; et dans ce nouveau ré- 
gime, ce qu'il y a sans doute de plus 
nouveau, c'est premièrement, en re- 
gard du patron, l'ouvrier ; c'est, en- 
suite, en opposition à une classe pa- 
tronale, une classe ouvrière ; au ré- 
sumé, c'est le nouveau corps, et aussi 
la nouvelle âme, le nouvel' être du 
nombre. 

L'auteur explique ensuite com- 
ment se produisit la transformation 
de l'Etat : premièrement, la poli- 
tique commerciale et industrielle 
changea; deuxièmement, l'Etat re- 
connut la liberté du travail. La ré- 
sultante de ces deux forces trans- 
formées, Travail et Etat, sera la 
transformation légale de la Société; 
elle s'impose désormais, et il n'est 
au pouvoir de personne de l'éviter, 
de l'écarter. Nous approchons de 
l'heure où « par le geste impérieux 
du nombre le travail signifiant sa vo- 
lonté, dictera sa loi — qui sera la loi 
— à l'Etat ». — Une étude anonyme 
sur le Théâtre de Max Halbe, avec 
une analyse critique des différentes 
pièces de cet auteur. 11 se distingue 
par l'inégalité en même temps qu'il 
s'est fait une loi de la diversité, 
passant du domaine de la fantaisie 
à celui de l'observation, ou bien de 
la fiction au réalisme. Tout en ma- 
niant avec aisance les diverses 
formes du genre scénique, il n'a 
donné en dix années que deux 
œuvres de vraie valeur : Jeunesse 
(Jugend), et Terre maternelle (Mut- 
ter Erde). Sa dernière pièce Haus 
Rosenhagen {la maison Rosmha- 
gen), qui vient d'être jouée avec 
succès à Dresde et à Munich, et dont 
le thème est fourni par l'observa- 
tion très attentive de la vie pay- 
sanne, ne change rien au jugement 
à porter sur l'ensemble de son 
théâtre. — Eugène Makbeau recons- 
titue, avec des papiers du temps et 
des notes personnelles, le rapport 
brûlé pendant la commune de 1871 
sur le projet de décret dont fut saisi 
en 1863 le Conseil d'Etat et qui 
avait pour but de reconnaître 
comme établissement d'utilité pu- 
blique le grand Orient de France. 



104 



Le projet de décret figura, pendant 
quelques semaines à l'ordre du 
jour du Conseil, puis tout à coup 
il en disparut sans explication offi- 
cielle : ilétaitretiré. — M mc Isabelle 
Massieu raconte une visite à Bang- 
kok, qu'elle fit au cours de son 
voyage en Extrême Orient, dont 
nous avons déjà parlé dans d'autres 
numéros de la Revue. Bangkok est 
la Venise de 1 Extrême-Orient et 
compte 400.000 habitants. On a fait 
de cette capitale de Siam bien des 
descriptions dont un certain nombre 
sont fantaisistes. L'auteur la décrit 
de visu. Il résulte de ce travail que 
la France a tout intérêt à implanter 
solidement la prépondérance de 
son influence à Bangkok. 

La vallée du Ménam est un riche 
grenier d'abondance, indispensable à 
la prospérité et à la sécurité future de 
notre empire colonial d'Indo-Chine... 
De plus, la vallée du Ménam et celle 
du Mékong se confondent en plusieurs 
endroits, surtout dans le sud, tandis 
qu'entre celles de Ménam et de la Sa- 
louen, il y a des contreforts formant 
une ligne ininterrompue. Il serait, pour 
toutes ces raisons, infiniment grave de 
voir l'Angleterre s'en rendre politique- 
ment maîtresse et bientôt nous mena- 
cer dans eos propres possessions. 

P. Banet-Rivet traite un sujet 
qui a déjà été développé dans la Re- 
vue et sur laquelle elle a, encore 
tout récemment, fourni les infor- 
mations de la dernière heure: la 
Navigation aè, ienne et son avenir. 
L'auteur aboutit d'ailleurs aux con- 
clusions que nous avons émises : les 
expériences qui se succèdent sans 
relâche ne seront plus dans quel- 
ques années un simple sport, mais 
donnerout la solution complète du 
grand problème de l'aviation «11 
est établi aujourd'hui qu'à l'aide 
d'un vent favorable on peut, avec un 
aérostat bien construit et bien di- 
rigé, parcourir près de cinq cents 
lieues en trente-cinq ou trente-six 
heures à peu près ». La démonstra- 
tion en a été faite par notre colla- 
borateur, M. le comte Henry de la 
Vaulx, dont nos lecteurs ont suivi 
sans doute avec un vif intérêt le 
voyage, telqu'il l'a raconté dans notre 
numéro du 1 er mars. 



Revue de Paris. — 15 Mars. — 
Quelques pages empruntées à un 
ouvrage de Maeterlinck sur Les 
Abeilles, annoncé en librairie, pa- 
raissent aussi dans d'autres pério- 
diques comme Fortnighlly (voir 
plus loin, p. 1 08). Un roman, une 
nouvelle; des vers de Jacques Nor- 
mand, à côté d'une étude sur les 
Retraites ouvrières, par G. Salaun. 

Quinzaine. — 16 Mars. — Quel- 
ques pages émues et élogieu- 
ses du poète Emmanuel des Es- 
sarts, sur le poète Henri de Bor- 
nicr, dont il étudie, en des notes 
courtes, principalement l'œuvre ly- 
rique. — L'abbé Follioley continue 
son histoire rétrospective des dis- 
cussions sur La liberté de renseigne- 
ment, et de la part qu'y prirent 
Monlalembert et Mgr Parisis sous le 
gouvernement de Juillet. — George 
Fons écrive indique comment lire 
les journaux. Il passe en revue 
les plus importants d'entre eux, 
distribuant tour à tour la critique 
et la réclame. La Gazette de France, 
le Temps, les Débals, l'Univers, la 
Libre Parole, quelques autres, sur- 
tout la Croix, ont une place plus ou 
moins étendue dans cet inventaire. 

Revue Générale des sciences. 

— Mars. — Armand Gautier, L'exis- 
tence normale et le rôle de l'arsenic 
chez les animaux. — Jean Mascart. 
Les Eclipses et la Constitution phy- 
sique du soleil. 

Revue Scientifique. — t6 Mars. 

— Georges Lemoine résume les Pro- 
grès de la météorologie en France, 
dans la seconde moitié du xix° siè- 
cle. Ils ont été très accentués, tout 
particulièrement dans ers dernières 
années. Ils ont suivi la même mar- 
che que les autres branches des 
connaissances humaines : d'abord 
l'étude précise des faits, ensuite leur 
classification et leur coordination, 
enfin les grandes lois générales qui 
les interprètent et en déduisent 
toutes les conséquences. En météo- 
rologie cette dernière phase n'est 
pas terminée, mais brillamment 
amorcée. Tous ces travaux ont leur 
principal représentant dans la so- 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



105 



ciété météorologique, dont les mem- 
bres ont, presque tous, laissé un 
grand nom dans la science. Parmi 
les fondateurs, deux seulement ont 
survécu : MM. Renou et Charles 
Ritter. — Les Rapports du choléra 
et il u paludisme au Brésil sont étu- 
diés ici par Oscar d'Araujo Un fait 
avéré dès maintenant, c'est que le 
choléra nos'ras est une maladie 
universelle en rapport avec la cha- 
leur du climat et la nature maré- 
cageuse dusol: toutes lesfois qu'une 
de ces épidémies de choléra a ra- 
vagé telle ou telle région du Brésil, 
on a constaté l'élévation de la tem- 
pérature, succédant à des inonda- 
tions qui ont fait déborder les 
rivières, transformant en marécages 
un sol d'ordinaire humide, en 
aggravant les conditions pestilen- 
tielles d'un terrain déjà marécageux 
par lui-même. — A. Muller examine 
la valeur de L'hypothèse de la con- 
tinuité dans le monde physique et 
après avoir exposé sa théorie sur la 
constitution du milieu unique qui 
remplit l'espace en s'identifiant avec 
lui, arrive à penser que « les tradi- 
tionnelles catégories de substances, 
d'attributs et de rapports sont cer- 
tainement incomplètes et qu'il y a 
des choses qui échappent à une pa- 
reille classification. Le milieu éthéré 
est une réalité transcendante auquel 
les anciens mondes trop étroits ne 
sauraient s'adapter. » Il n'a rien de 
ce qu'on entendait autrefois par le 
mot matériel, il est le véhicule obli- 
gé, le grand réservoir des forces de 
la nature où rien ne se crée et où 
rien ne se perd. 

REVUES POLITIQUES, 
ÉCONOMIQUES ET SOCIALES 

Journal des Economistes. — 

15 Mars. — Vitiohio Rocca rappelle 
dans quelles conditions eut lieu la 
suppresiion des congrégations reli- 
gieuses en Italie et l'expropriation 
de la mainmorte ecclésiastique, en 
vertu des lois de 1806 et de J867, et 
1870 avec les mesures législatives 
qui les complétèrent depuis lors. 

L'état actuel des choses, quant aux 
congrégations, est le suivant : elles ne 
sont plus reconnues en tant que per- 



sonnes morales, mais elles ne sont pas 
défendues. La plus large liberté est re- 
connue aux religieux comme à tous 
les citoyens, de cohabiter, de mettre 
leurs biens en commun, de professer 
des vœux, de porter l'habit qu'ils veu- 
lent, d'enseigner, etc., et ils se servent 
de cette liberté. Ne pouvant pas consti- 
tuer des congrégations, ils forment des 
sociétés suivant les types permis par le 
Co'le Civil et ne s'en trouvent point 
mal. De fait les congrégations se sont 
reconstituées; mais les biens' sont ins- 
crits au nom de quatre ou cinq des 
membres, ce qui a l'avantage, pour le 
fi?c, qu'ils sont soumis à tous les impôts 
ordinaires. La loi a été détournée. 
D'autre part l'Etat n'a confisqué qu'une 
part'e des richesses des anciennes con- 
grégations et ne s'est pas approprié 
la propriété légalement discutée au nom 
des religieux. 

Suite et fin de l'intéressant la- 
bleau des, sociétés s r crêtes et assu- 
rances fraternelles aux Etats-Unis 
par George Nestler Tricoche. Les 
principales Fraternités américaines 
sont les Francs-Maçons qui comptent 
871.662 membres/ et prédominent 
dans l'Etat de New-Nork et au Texas ; 
les OUI Fellows (950 à 980.000, 
suivant des relevés différents, tien- 
nent la tête en Pensylvanie, Massa- 
chusetts et Californie ; les Cheva- 
liers de Pythias (470.798) surtout 
nombreux dans les Etats du Cenlre 
et de l'Ouest. Ces Fraternités se 
subdivisent en ordres, dont les unes 
existent simultanément en Amé- 
rique et en Angleterre. Les Frater- 
nités d'assurances, distinctes de ces 
fraternités secrètes, se sont multi- 
pliées sur tout le territoire des Etats- 
Unis et leur activité est grande sur- 
tout dans les campagnes. Il y a aussi 
des fraternités universitaires, clubs 
secrets et littéraires qui portent tou- 
tes le nom de lettres de l'alphabet grec 
Kappa-Alpha, Phi-Beta, etc. Elles 
ont eu une action considérable sur 
l'instruction, et même sur l'éduca- 
tion des étudiants. Enfin quelques 
sociétés secrètes aux Etats-Unis ont 
un but subversif. Irlandaises en gé- 
néral, lorsqu'elles n'ont qu'un cachet 
politique, elles forment les foyers 
de conspiration contre le gouver- 
nement britannique . C'est de là que 
sont parties les expéditions de Fe- 
nians. Citons également des associa- 
tions de malfaiteurs, les White-Cap% 



106 



qui favorisent la fabrication illicite 
de l'alcool, les Tramp Fraternities 
quiconstituentlacorporation de va- 
gabonds. La Mafia sicilienne a des 
ramifications dans la colonie ita- 
lienne des Etats-Unis. — Emmamjel 
Ratoin signale les dangers écono- 
miques du rachat des chemins de fer 
français par l'Etat et montre que ce 
nouveau monopole ne pourrait avoir 
que des conséquences funestes. 
C'est, suivant l'auteur, une doctrine 
inféconde. D'ailleurs aux Etats-Unis 
et en Angleterre où les chemins de 
fer sont prospères, personne ne 
songe à confier à l'Etat l'adminis- 
tration des voies ferrées. 

Réforme sociale. — 1 6 Mars. —La 
Fortune de la France, par Victor Tur- 
quan. La fortune privée delà France 
s'élève à 212 milliards 500 millions, 
dont 154 milliards 300 millions dans 
ledépartementdeia Seine et 158 mil- 
liards 500 millions dans la province. 
Les départements les plus riches, 
après la Seine, sont le Nord, la 
Seine-Inférieure, le Rhône; le dernier 
rang appartientà la Corse. Si, comme 
en 1868 le voulaient les partageux, 
on distribuait cette fortune aux 
38 millions et demi d'habitants, 
chacun aurait pour sa part environ 
5.520 francs, ce qui, au taux actuel 
de l'argent qui baisserait encore, ne 
représenterait que 200 à 250 francs 
de rente, et s'il était interdit d'alié- 
ner sa part ou de l'accroître, il n'y 
aurait que des miséreux. — Favièke 
continue à exprimer son opinion sur 
Yanarchie intellectuelle et tout en 
promettant le remède au mal ne 



donne que des conseils platoniques 
de retour en arrière pour « fonder 
l'union des âmes par la paix so- 
ciale ». 

Revue socialiste. — Mars. — 
Une étude d'EuE Peyron sur Benoit 
Malon et de Paul Buquet sur la dé- 
claration de 1789 et le socialisme. 

Revue philanthropique — 10 

Mors. — Le docteur G. Variot, à pro- 
pos des Remplaçantes de Brieux, 
examine, à son tour, quel est, dans 
la vie sociale d'aujourd'hui, le dan- 
ger des nourrices mercenaires et 
quelle peut être, en vue de conjurer 
les périls, l'utilisation efficace de la 
stérilisation du lait. L'auteur con- 
clut d'ailleurs comme Brieux. 

Le lait de la mère appartient à Fen- 
fant. C'est une loi de nature qui est 
respectée en Angleterre et dans d'au- 
tres pays, et qui ne l'est pas chez 
nous. La nourrice mercenaire est une 
pauvre créature dégradée, au point de 
vue moral, parce qu'elle méconnaît 
les devoirs instinctifs de la maternité 
à l'égard de son enfant. 

Et le docteur Variot ajoute : 
Il est à espérer que le nombre des 
nourrices ira se restreignant au fur et 
à mesure que l'on appréciera mieux les 
bienfaits de la stérilisation du lait ; 
mais le progrès dans cet ordre d'idées 
ne peut marcher que lentement. 

A signaler dans le même numéro : 
E. Cheysson. Les rapports des loi s 
d'assurance ouvrière et de la santé 
publique. Victor Trichet : U œuvre 
sociale de Varmée du Salut aux 
Etats-Unis. 



Revues Anglaises et Américaines 



Bookman. — Mars. — Richard 
le Gallienne appelle l'attention sur 
les poèmes et le théâtre de Stephen 
J'In/lip. Aucun écrivain américain 
contemporain, sauf Kipling, n'aurait, 
suivant l'auteur de l'article, été ac- 
cueilli avec plus d'enthousiasme aux 
Etats-Unis. Son C/trlsl aux Enfers, 
qui date de 1897, et sa tragédie 
a'Hérode seraienl déjà cités parmi 
Les œuvres classiques. — Arthur 
Bartleti Mht.i a un « essai » sur 



Alphonse Daudet en qui il voit un 
Tliaekeray doublé d'un Charles Dic- 
kens. Il a le sens satirique du pre- 
mier et l'âme sentimentale du 
second. « Daudet n'appartient pas à 
la race des Rabelais, Molière, Bal- 
zac. Son nom ne retentira point à 
travers les siècles futurs, mais la 
postérité ne l'oubliera point. On le 
lira toujours avec charme à cause de 
sa verve brillante etde son admirable 
connaissance du cœur humain. » — 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



107 



L. E. Norman décrit le pays de 
Sienkiewicz, d'après la trilogie histo- 
rique de Fauteur. 

Century. — Mars. — Les impres- 
sions du Japon de l'évêque améri- 
cain Potteb sont pleines d'intérêt. 
Il a visité l'empire du Mikado en 
observateur qui étudie les mœurs. 
Très curieux le tableau qu'il fait du 
déchargement des bateaux à Naga- 
saki par des jeunes filles, qui s'ac- 
quittent de leur tâche avec une 
remarquable habileté. — Waldon 
Fawcett, de son côté, fait voir les 
merveilles du travail mécanique 
dans les mines de fer du Lac Supé- 
rieur. C'est un tableau dantesque, 
qui saisit de terreur. — G. Hens- 
ciiEL écrit quelques souvenirs per- 
sonnels sur le compositeur allemand 
Johannes Brahms et Jonas Steadling 
continue son récit de l'expédition 
en Sibérie à la recherche d'Andrée. 

Contemporary. — Mars. — Men- 
tionnons d'abord une série d'arti- 
cles obligés sur les événements de 
l'Afrique australe, par J.-S. Moffat, 
P. Pienar. Au même ordre de ques- 
tions du jour appartient l'article 
sur L'Officier de Vannée britanni- 
que, par un instructeur militaire. 
Ce tribut payé aux préoccupations 
actuelles, les autres pages sont con- 
sacrées à des travaux d'intérêt plus 
général. Citons en premier lieu La 
Couronne et la Constitution, par 
notre infatigable collaborateur W. -T. 
Stead. Le brillant polémiste débute 
par une fiction ingénieuse: il re- 
cherche ce qu'il adviendrait si l'âme 
de Guillaume II s'incarnait en le roi 
d'Angleterre et si, vice versa, l'âme 
d'Edouard VII passait en l'empereur 
d'Allemagne. Très piquantes les dé- 
ductions de cette hypothèse. L'au- 
teur précise, ensuite, par l'examen 
historique du règne qui vient de 
finir, les devoirs du règne qui com- 
mence. Il reconnaît qu'avec la meil- 
leure volonté du monde le nouveau 
souverain de la Grande-Bretagne ne 
saurait exercer dans le Conseil des 
ministres, en ce qui concerne les 
affaires intérieures, l'influence per- 
sonnelle considérable qu'y avait la 
reine Victoria. Mais on peut prévoir 
qu'il possédera une efficace prépon- 
dérance dans les débats relatifs aux 



affaires coloniales et extérieures. Sa 
tâche sera de faire sentir à ses con- 
seillers la nécessité d'aller au fond 
des choses et de ne pas s'arrêter à 
la surface. Si le nouveau roi rem- 
plit la mission qui lui a été léguée, 
il n'aura pas à ambitionner d'autre 
gloire. — Claire de Pratz fournit 
des renseignements très complets 
sur La Cure de sel qui est à la mode. 
Il s'agit, comme on sait, d'injections 
hypodermiques de substances ayant 
pour objet de rendre la vigueur au 
système nerveux. Brown-Séquard fut 
le premier à en préconiser 1 emploi. 
Dujardin-Beaumetz et Potain y re- 
coururent fréquemment avec suc- 
cès. Les docteurs Maurice de Fleury, 
Constantin Paul, Chéron, Albert Ro- 
bin, s'en occupèrent également et 
ces deux derniers composèrent des 
sérums artificiels dans lesquels les 
glycérophosphates entrent comme 
principaux ingrédients. M lle de Pratz 
expose avec beaucoup de science et 
de clarté en quoi consiste la cure, 
les heureux effets produits, et elle 
indique non seulement le traite- 
ment mais aussi les formules mêmes 
des prescriptions. Article intéres- 
sant, écrit avec compétence et qu'on 
lira avec fruit. — Patrick Geddes, 
prenant texte des résultatsacquispar 
le long règne de Victoria pour la 
prospérité et la grandeur de l'An- 
gleterre, y voit la preuve de la su- 
périorité du matriarcat sur les au- 
tres formes de gouvernement et 
voudrait que l'occasion se repré- 
sentât pour l'évolution sociale de 
refaire une seconde expérience ana- 
logue. 

Cornhill. — Mars. — Basil 
Williams étudie quelques bulletins 
de la guerre des Boers et constate 
que les informations publiées par 
la presse anglaise sont fréquemment 
entachées de calomnies. Il y a de 
grossières contrevérités dans^ ces 
nouvelles de la guerre. Elles éma- 
nent le plus souvent de correspon- 
dants qui nontrienvuoun'ontaucun 
moyen de vérifier les racontars dont 
ils se font les échos. « Ce qui est 
certain, c'est que le Boer n'est, à 
beaucoup près, pas aussi mauvais 
que les feuilles jingoes croient néces- 
saire de le peindre ». — W. B. Suf- 
field retrace l'insurrection de la 



108 



Corse en 1789, qu'il attribue princi- 
palement à Napoléon. C'est là qu'il 
aurait fait le premier essai de son 
coup d'Etat de brumaire. — G. S. 
Street considère Anthony Trollope 
comme le meilleur romancier après 
Fielding. 

Fortnightly Review. — Mars. 
— Comme dans tous les périodiques 
anglais de ce mois la plus grande 
partie de ce numéro est occupée par 
les articles sur la feue reine. Pour 
Mighael Mac-Donagh, elle fut un 
véritable homme d Etat, car elle 
sut imposer sa volonté à ses mi- 
nistres maintes fois et résister à la 
leur. — Diplomaticus rappelle que 
dans les affaires extérieures, prin- 
cipalement dans les relations avec 
l'Allemagne, Victoria intervint sou- 
vent en personne et fit prévaloir à 
Downing-Streetsesvuessurle conflit 
dano-prussien. En 1875, elle écrivit 
de sa main une lettre au tsar 
Alexandre II pour déjouer les pro- 
jets de Bismarck qui méditait une 
nouvelle guerre contre la France, 
et, grâce à elle, le complot échoua. 
Elle avait désapprouvé l'annexion 
de l'Alsace- Lorraine à l'Allema- 
gne et la considérait comme une 
spoliation. Bismarck était pour 
elleun ennemi, et Victoria le détes- 
tait. Lui de son côté ne négligea rien 
pour agir contre la reine et ne re- 
cula pas même devant la plus 
odieuse calomnie en incriminant 
les actes de la princesse royale, fille 
aînée de Victoria. Mais la reine ne 
confondait pas l'Allemagne avec le 
chancelier. Elle eut une part dans 
les causes de la chute de ce dernier. 
— T. W. Hussell, dans une étude 
sur V Irlande au cours du XIX e siè- 
cle, parle avec éloge de l'administra- 
tion de M. Gérald Balfour, — Hélène 
Zihmern croit que le Nouveau roi 
d'Italie, Victor-Emmanuel III, a des 
droits nombreux à la sympathie de 
son peuple. 11 a, dit-elle, une volonté 
ferme comme Guillaume II, et, ins- 
truit des besoins de son pays, il 
saura introduire, pour y donner 
satisfaction, de promptes, prudentes 
et logiques mesures. — F. Johnston 
fait une statistique des Femmes en 
prison à Aylesbury, la seule maison 
de détention pour femmes en An- 
gleterre. Le recensement de 1900 



établit que sur le chiffre des détenus 
le nombre des hommes est supérieur 
de près de moitié à celui de l'autre 
sexe lorsqu'il s'agit d'individus 
ayant subi de 1 à 20 condamnations, 
mais, chose curieuse, au-delà de 
20 condamnations, c'est la femme 
quidétientlerecord : sur 4.176 hom- 
mes, 6.548 femmes. — Maurice 
Maeterlinck donne un chapitre 
Dans la Ruche de son prochain 
livre sur la Vie d'une abeille. 

Forum. — Mar.-. — Presque tous 
les travaux publiés dans ce numéro 
traitent des sujets politiques anglais 
ou américains. Sir John Bourinot 
s'occupe de La domination anglaise 
au Canada et démontre, au cours 
de son étude, que, grâce à l'esprit 
libéral de la constitution fédérale, 
les efforts unis des Canadiens fran- 
çais et des Canadiens anglais ont pu 
triompher des difficultés rencon- 
trées par le développement desinsti- 
tutions. Cependant, quoiqu'il y ait 
une tendance marquée à ne con- 
stituer avec les deux éléments qu'une 
seule nation puissante, et quoique 
certains politiciens du Canada sem- 
blent le faire graviter principale- 
ment dans l'orbite anglaise, les Ca- 
nadiens français sont restés fidèles 
à leurs traditions d'origine. L'hom- 
me d'Etat qui est aujourd'hui à la 
tête du Canada est un Canadien 
français et, plus que personne, il 
entendbaserla politique canadienne 
sur le respect de ces traditions. — 
Félix Volkhosky expose les Craintes 
et les Espérances de la Russie. — 
Jacob Schœnhof nous fait voir les 
nations du monde aux prises par 
ambition ou par intérêt à la fin du 
XIX e siècle et Rorert Lewis trace un 
curieux portrait du Machiavel de 
la diplomatie actuelle : le Chinois 
Li-Hung-Chang. 

Macmillans. — Mars. — W. A. 
Atkinson fait la comparaison entre 
le Nord et le Sud dans la vie natio- 
nale anglaise; jusqu'à la fin du 
xvnr' siècle, c'était le sud et prin- 
cipalement le sud-est qui contribuait 
le plus activement au progrès; pen- 
dant le xix e siècle, le nord et le 
nord-ouest eurent cette prépondé- 
rance. L'auteur croit que Glasgow et 
Edimbourg inaugureront bientôt 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



109 



une politique prédominante. — Sir 
Court en at Bayle crie au scandale à 
propos de l'introduction de mots 
nouveaux, comme « paléozoïque, éo- 
cène, automoteur » dans la langue. 
A la place d'automoteur qui est 
barbare, parce que composé de grec 
et de latin, il veut qu'on écrive 
Autokion, qui n'est pas plus har- 
monieux. 

Monthly Review. — Mars. — 
M mo Puilimore signale la dépopula- 
tion du centre de Londres, tandis 
que dans les quartiers ouvriers le 
nombre des habitanls croît dans des 
proportions considérables. Elle at- 
tribue cet état de choses à l'élévation 
des loyers et au manque de commu- 
nication, et voudrait que les em- 
ployés qui doivent habiter le centre 
de 'la capitale eussent droit à des 
salaires plus élevés. — Le capitaine 
Hart Davies trouve que le port de 
Londres est menacé de ruine, à 
cause du mauvais entretien de la 
Tamise et de l'insuffisance d'installa- 
tion des docks qui devraient être 
reconstruits parce qu'ils sont trop 
éloignés du centre commercial de 
Londres. — Bigelow invente de 
toute pièce une théorie de révolution 
des Boers qu'il accuse d'avoir tra- 
vaillé à exterminer les Cafres à l'ins- 
tar de ce que firent les Américains 
des Peaux Rouges. Accusation toute 
gratuite et absurde, puisque la po- 
pulation de ces Cafres exterminés 
s'est multipliée considérablement. 
Mais les chauvins anglais n'en 
sont pas à un mensonge près. 

National Review. — Mars. — 

Le colonel P. N. Maude, quoi- 
qu'ayant partagé en plus d'une 
occasion les vues de notre collabo- 
rateur Jean de Bloch sur la conduite 
de la guerre sud-africaine par l'ar- 
mée anglaise, attaque cette fois, au 
contraire, avec violence ces mêmes 
travaux et va jusqu'à reprocher à 
de Bloch d'avoir été par ses écrits 
la cause des pertes que subirent 
les Anglais au Transvaal. — Sir 
Rowland Blen.xerhassett, examinant 
les intérêts réciproques de la Russie 
et l'Angleterre, exprime la convic- 
tion que cette dernière ne doit pas 
imprimer à sa politique une orien- 
tation hostile à celle du Tsar. L'An- 



gleterre doit chercher à se faire de 
la Russie une amie et non une en- 
nemie. — H. E. M. Stutfield, au su- 
jet du Maroc, croit que si la position 
du jeune sultan est difficile et si 
ses sujets escomptent déjà en fa- 
veur de la révolte sa prétendue fai- 
blesse, il se ressaisira à brève éché- 
ance et causera de singulières sur- 
prises à ceux qui l'appellent non 
un homme malade, mais un homme 
mourant. 

New Libéral Review. — Mars. 

— Contient une enquête sur les 
moyens que possède l'Angleterre 
pour maintenir sa suprématie com- 
merciale. M. Murray conseille de 
réformer avant tout et de renforcer 
l'armée et la marine ; Keir Hardie 
met le salut dans l'abandon de l'im- 
périalisme et la nationalisation des 
chemins de fer et des mines; d'au- 
tres espèrent le succès d'une exten- 
sion de l'éducation commerciale. 
Au vrai, personne n'indique un 
moyen pratique et rationnel. — 
Margareï S. Hall parle de l'ad- 
mission des femmes comme avo- 
cats et juges dans les tribunaux an- 
glais. 

Nineteenth Century. — Mars. 

— Un numéro peu intéressant, — 
P. W Bruce conseille d'américaniser 
l'Europe. En attendant il met Lon- 
dres au-dessus de Paris au point de 
vue de la propreté des rues, — et 
en cela il n'a pas tort. Il s'étonne 
que l'on n'ait pas encore, dans les 
deux villes dont il s'agit, adopté le 
système des chemins de fer passant 
par dessus les maisons. Enfin il 
vante le journalisme anglais qui 
vient immédiatement après celui 
des Etats-Unis. — Le D<- Perci- 
val, évêque de Hereford, veut la 
réforme de V organisation ecclésiati- 
que et demande qu'elle commence 
dans les paroisses. — H.W . Wilson 
dit que la marine anglaise ne peut 
pas rendre les services que l'on 
doit en attendre. Elle est mal orga- 
nisée. Les flottes sont illogiquement 
réparties, les proportions des divers 
types de navires de guerre très dé- 
fectueuses. Dans la Méditerranée 
les croiseurs ne pourraient tenir 
contre la France et partant contre 
la France alliée à la Russie encore 



1 J 



moins. Suivant Wilson, il faudrait 
une réserve navale de 100.000 hom- 
mes. Le Canada et l'Australie pour- 
raient en fournir une vingtaine de 
mille, mais ce qui manque ce sont 
les officiers bien exercés, car la 
France, la Russie et l'Allemagne 
augmentent considérablement leurs 
effectifs. — Le D r Conan Doyle, 
répondant au colonel Lonsdale Haie, 
déclare qu'il voudrait la conscrip- 
tion, comme réforme de l'armée, 
mais qu'on ne l'obtiendra pas. Un 
projet de loi sur la milice serait 
mieux accueilli, et aurait pour ré- 
sultat de renforcer le corps des 
volontaires. Il préconise les effectifs 
suivants : 130.000 hommes de trou- 
pes régulières bien payées et ser- 
vant longtemps. 1 50.000 militaires 
pour la défense du pays, 250.000 
volontaires, 20.000 hommes de la 
Yeomanry, 80.000 de réserve et 
50.000 civilian riflemen (sorte de 
garde civique) — Frédéric Trêves 
recommande la création d'une 
armée médicale sur le même pied 
que la réserve de l'armée active, de 
manière à pouvoir disposer en 
temps de guerre d'un service suffi- 
sant d'officiers de santé, chirur- 
giens, etc. 

North American Review. — 
Mars. — Un numéro particulière- 
ment remarquable par l'importance 
des collaborateurs et l'intérêt des 
articles. Mgr Ireland s'y occupe du 
Pouvoir temporel du Pape et sou- 
tient qu'il est impossible pour le 
Saint-Siège d'y renoncer; car toute 
la question romaine est là, et tant 
qu'elle ne sera pas résolue dans ce 
sens, le malaise social dont souffre 
l'Italie ne cessera pas. L'auteur 
affirme que les Italiens sont restés 
profondément catholiques, que les 
adhérents du pouvoir temporel de la 
papauté sont légion, et que pour 
eux la seule solution acceptable est : 
le Pape libre dans l'Italie libre. Il 
ajoute que c'est l'attitude du gou- 
renement italien envers le Vatican 
qui hit peser sur tout le pays le 
lourd fardeau d'un militarisme op- 
pn-ssif et qui l'oblige à maintenir, 
en désaccord avec ses conditions 
naturelles et historiques, son alliance 
•fec la Prusse. — La suite des Con- 
lidératwm politiques de l'ex-prési- 



dent Benjamin Harrison emprunte 
une nouvelle autorité à la mort 
toute récente de l'homme d'Etat qui 
a écrit ces pages. — Henry James, 
un des meilleurs critiques améri- 
cains, juge en connaissance de cause 
l'œuvre de Mathilde Serao, et tout 
en reconnaissant la rare énergie, la 
desinvollura de ses romans, l'in- 
tensité des études passionnelles 
qu'elle y présente, il lui reproche de 
faire trop peu de cas de la forme, 
de la traiter même avec imperti- 
nence. — Frank D. Payey se fait le 
champion de X Indépendance de 
Cuba. Quelles que soient les résolu- 
tions du Congrès, les Etats-Unis ne 
peuvent, sous peine de forfaiture, 
mentir à leurs promesses : le gou- 
vernement de Cuba ne peut, sous 
certaines garanties , appartenir 
qu'aux Cubains. Les Américains 
n'ont aucun droit de répudier un 
engagement national. Il n'y a ni 
raisons spécieuses, ni jonglerie de 
mots qui puissent enfreindre cette 
loi de l'honneur. — Charles Wald- 
stein fait apprécier la valeur des 
dernières découvertes archéologi- 
ques faites en Grèce : elles apportent 
de précieux documents sur l'archi- 
tecture de la période mycénienne. 
— Frédéric Harrison discute le but 
et l'idéal du positivisme. 

Pall Mail magazine. — Mars. — 
M me Ernest Luden publie l'un des 
meilleurs articles qui aient été 
écrits sur le président Kruger. Dans 
une interwiew avec lui, elle a re- 
cueilli de sa bouche des déclarations 
émouvantes : 

L'Angleterre, dit-il, a voulu tout mo- 
nopoliser et elle s'est emparée de tous 
nos droits, sauf de notre liberté, 
qu'elle ne saurait nous enlever. 

Il ajouta que deux de ses fils sont 
morts, deux autres sont prisonniers, 
l'un à Sainte- Hélène, l'autre à Cey- 
lan. Quant à lui, qui sait ce que lui 
réserve l'avenir? Deviendra-t-il 
aveugle et sourd complètement, et 
traînera-t-il sa vie misérablement 
en demandant jusqu'à la dernière 
heure justice pour son pays? Mourra- 
t-il comme Moïse en vue de la 
Terre promise en entendant comme 
un son de cloche joyeux la pro- 
messe de l'arbitrage et en voyant 
s'étendre devant lui à l'horizon un 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



111 



Transvaal libre? Retournera-t-il 
librement à Pretoria et — puisque 
Dieu tout est possible — reprendra- 
t-il son autorité présidentielle? Nul 
ne Le sait. 

Mais lorsque dans tes années à venir 
le blé poussera dans les inares de sang 
noir, là-bas sur le sol africain engraisse 

Sar les cadavres, Lorsque les enfants 
emanderont : « Pourquoi fit-on celle 
guerre? > les mères répondront sans 
doute en racontant son histoire et les 
pères lui pardonneront sans doute ses 
tantes et ses faiblesses pour l'amour 
qu'il témoigna à la Patrie et pour la 
foi qu'il eut en sa force. 

Une monographie du pape 
Léon XIII par le vicomte de Vogué 
et une étude de M. Vivian sur les 
Anglais et Français en Abyssinie. 

Pearson's. — Mars. — CM. Me. 
Govern décrit un bateau submer- 
sible Y Argonaute qui descend jus- 
qu'au fond de l'Océan et là, dans ce 
lit inconnu, roule sur trois roues 
pendant que son équipage recueille 
les cargaisons sombrées et jugées 
perdues. — Louis Robinson explique 
une nouvelle méthode d'identifica- 
tion des criminels appelée « le por- 
trait parlant » et basée sur les tra- 
vaux de M. Bertillon. 

Review of Reviews (anglaise). 
— Mars. — Un portrait psycholo- 
gique de la reine Alexandra, ou 
plus exactement une étude de ca- 
ractère, enrichie de nombreux dé- 
tails biographiques parmi lesquels 
foisonnent les anecdotes. La reine 
se distingue par la simplicité en 
même temps que par un goût exquis 
de la toilette. Elle passe pour la plus 
élégante et la mieux habillée de 
toutes les souveraines d'Europe, 
mais elle ne sacrifie point à l'osten- 
tation. Elle a fait elle-même l'éduca- 
tion des princesses ses filles, et c'est 
elle qui leur a appris à coudre, à 
tailler leurs patrons et faire leurs 
robes. Ses plus grandes dépenses 
sont affectées à ses œuvres chari- 
tables. Et c'est cette bonté, cette 
douceur, cette tendresse maternelle 
qui prévaudront certainement dans 
l'inlluence qu'elle exercera sur la 
cour et le peuple. — Signalons aussi 
un article des plus documentés sur 
le monument commèmoratif de la 
reine Victoria. De nombreux projets 
ont déjà été soumis à cet effet. Une 



commission présidée par lord Sa- 
Lisbury et composée de ministres et 
d'hommes éminents des divers par- 
tis politiques a été nommée. On a 
proposé de ne pas se borner à un 
seul monument mausolée : sta- 
tue, etc., mais de perpétuer le sou- 
venir de la feue reine dans toute la 
Grande-Bretagne par l'établissement 
de grands parcs dans toutes les 
villes importantes du pays. Ges parcs 
prendraient tous le nom de Victoria. 
D'autre avis recommandent d'ériger 
un seul mausolée triomphal dans 
Green Park; d'autres encore préfére- 
raient un Panthéon des héros mili- 
taires entourant la statue de la 
reine. M. Chamberlain aurait l'idée 
d'un temple de la gloire au centre 
duquel se dresserait l'image de la 
souveraine pleurée par ses millions 
de sujets. Il est également question 
de percer une avenue qui mènerait 
de Pall Mail à Buckingham Palace. 
En face de ce dernier s'élèverait la 
statue de Victoria. A Pall Mail même 
on construirait un arc de triomphe 
moins grand que celui de l'Etoile, 
mais de plus vastes dimensions que 
celui du Carrousel et où l'on inscri- 
rait les noms de tous ceux qui, hom- 
mes et femmes, ont illustré le règne 
deVictoria.W.-T.STEADdonneleplan 
d'une conception grandiose qui re- 
produirait en un musée historique 
ou mieux en un Walhalla britan- 
nique, tout ce qui a eu, de façon ou 
d'autre, une part réelle dans la 
grandeur de ce règne de 64 ans. 
La place me fait ici défaut pour 
développer ce plan dont le premier 
mérite est d'être original, et qui ré- 
pondrait sous presque tous les rap- 
ports à l'idéal de reconnaissance 
et d'admiration que les Anglais 
professeront toujours à l'égard de 
leur souveraine, symbole, à leurs 
yeux, de la puissance royale dans 
sa plus sublime expression. Le plan 
de Stead est enthousiaste assuré- 
ment, mais il traduit tout ce que 
l'âme anglaise a d'inaltérable affec- 
tion, égale à la piété, pour Victoria. 
Review of Reviews (américai- 
ne). — Mars. — Le roi Edouard VII 
par W. T. Stead, article analogue 
à celui qui a déjà paru dans la 
Review of Reviews anglaise. — L'A- 
griculture aux Etats-Unis, par 



U2 la : 

Le Grand Powers. Sa prospérité va 
croissant. Le nombre des fermes 
augmente dans des proportions 
inconcevables. Il a triplé au cours 
du dernier demi-siècle. Il était en 
1850 de 1.449.073, on en comptait 
déjà en 1890 jusqu à 4.564.641 et les 
statistiques récentes donnent pour 
1900 un chiffre de 5.700. 000.— V In- 
dus trie de sucre de betlera e ne 
date que de quelques années, mais 
elle a pris en peu de temps une 
vaste extension; il y a douze ans, la 
production ne dépassait pas255 ton- 
nes, dix années après elle avait 
atteint 16.000 tonnes, en 1899 on 
l'évaluait à 80.000 tonnes. Elle don- 
nera pour 1900 un total d'au moins 



150.000 tonnes. En 1896 il n'y avait 
dans le Michigan qu'une seule usine 
à sucre de betterave, en 1900 on en 
citait dix. La plus grande usine de 
ce genre et la plus vaste du monde 
se trouve en Californie. Elle a coûté 
plus de 10 millions de francs. Elle 
peut fournir 400 tonnes de sucre 
par jour et consomme 3.000 ton- 
nes de betteraves par an, c'est-à- 
dire le produit de 300.000 acres de 
terres. Cette industrie, malgré ses 
énormes progrès, présente encore 
beaucoup de lacunes ; c'est ainsi 
que les Américains sont obligés de 
faire venir la graine de betterave 
de l'étranger, et surtout de France 
et d Allemagne. 



Revues d'Art 



L'Art décoratif. — Mars. — 
Henri Frantz parle des peintures 
décoratives de la nouvelle gare de 
Lyon, œuvres d'une valeur inégale 
dont certaines exécutées par Au- 
burtin, Billotte et Lagarde sont 
très intéressantes, tandis que celles 
de Gervex, Cachoud, Olive, Décanis 
sont manquées. — Jacques, dans 
un article sur les Tap's passe en 
revue d'intéressants dessins de 
Mucha, Aubert, L?mmen, Chris- 
tiansen. — Etude très documentée 
de Saunier sur la reliure, « celui 
de tous les métiers qui a le moins 
subi les déplorables effets de la 
décadence manuelle constatée du- 
rant le xi.\ e siècle » si nous en 
croyons les œuvres de tant d'ar- 
tistes habiles tels que Prouvé, Pe- 
trus Ruban, Marius Michel, S. 
Pomeroy, L. Sanderson, Auriol, 
excellemment reproduites ici. 

Chronique des Arts. — Mars. — 
S. Reinach donne un dernier arti- 
cle sur les Fouilles sous-marines de 
Cerigotto.Les précieux débris que 
Ton recueille aujourd'hui provien- 
nent d'un naufrage qui remonte à 
l'époque romaine. Ce n'est pas, du 
reste, la première fois que l'archéo- 
logie profite d'un sinistre en mer. 
Reinach rappelle la perte du yacht 
de Caligula sur le lac Némi. On a 
retrouvé, grâce à des plongeurs, 



bon nombre d'œuvres d'art anti- 
ques. Quant au navire, il peut 
s'apercevoir dans les flots. 

Gazette des Beaux- Arts. — 

Mars. — H. Marcel nous fait péné- 
trer l'art de Philippe Roland, 
sculpteur élève de Pajou, qui entra 
à l'Académie en 1782, auteur, en 
dehors de ses grandes œuvres d'ap- 
parat, de quelques morceaux char- 
mants tels que la Bacchante à la 
chèvre qui ligura à l'Exposition de 
1798, et la Pendule des Quatre sai- 
sons. — Jean van Eyck en France 
fait le sujet d'une très intéressante 
étude de Karl Voll. Van Eyck 
avait été nommé en 1425 peintre de 
Philippe le Bon, duc de Bourgogne; 
et nous possédons quelques témoi- 
gnages remarquables de son séjour 
dans notre pays, tels que l'Annon- 
ciation, la Madone du Chancelier 
Rolin, et surtout une précieuse Ma- 
done, appartenant à la collection 
de Rothschild. 

Magazine of Art. — Mars. — 
Spielmann étudie le rôle de la reine 
Victoria dans l'art. Peinture, sculp- 
ture, musique et poésie l'intéres- 
saient également. C'est grâce à son 
influence que furent achetées par 
l'Etat les œuvres de Wilkie, Leslie, 
Whistler, Landseer et bien d'autres. 
Enfin l'auteur nous montre des 
gravures et des dessins exécutés 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



113 



par la reine elle-même. — Aymar 

Vallance explique avec des re- 
productions à l'appui comment peu- 
vent rtre embellis et décorés des 
pianos. — Wbdmore consacre un 
article à l'exposition d'hiver de la 
Hoyal Academy où ont figuré des 
œuvres marquantes de Fart anglais 
au xix e siècle dues aux pinceaux 
de Millais, Landsecr, Armitage, 
Turner, Cole. 

Studio. —Mars. — Gabriel Mou- 
rey, V Eau forte en couleurs (suite). 
— A. L. Baldry a un premier ar- 
ticle sur le peintre et sculpteur J. 



M. Swann, qui est surtout anima- 
lier et se distingue par une profonde 
connaissance de la structure inté- 
rieure du corps de l'homme et de 
l'animal. Elève de Gérôme et de 
Frémiet, il devint l'émule de Bas- 
tien Lepage et de Barye. — Charles 
Holmes décrit un côté peu connu de 
l'art japonais : la sculpture des 
boîtes à tabac, dont il donne de très 
curieux spécimens, figurant, qui un 
melon, qui une pelure de citron, 
une poire, une bande d'écbrce, etc., 
en faisant apparaître dans toutes 
les œuvres le sentiment de la na- 
ture. 



Revues Italiennes 



Nuova antologia. — 16 Mars. — 
Giuseppe Carle. La philosophie du 
droit dans l'Etat moderne. L'étude 
s'en impose. Elle rentre dans cet 
ensemble de connaissances, socio- 
logie, science sociale, ayant entre 
elles un lien étroit, et dont l'in- 
fluence doit être décisive sur révo- 
lution du siècle. Nous sommes dans 
une période de crise et de transi- 
tion. La philosophie du droit, mieux 
que tout autre flambeau, guidera 
les nations à travers les incertitudes 
et les obscurités. — Giovanni Gêna : 
Auguste Rodin. Etude complète de 
l'œuvre du maître. Les sculpteurs 
français contemporains sont très 
nombreux, mais il y a peu d'artis- 
tes. Rodin à lui seul vaut une pha- 
lange ; mais ce qui, dans son œu- 
vre, restera surtout et le distin- 
guera de tous ceux qu'il surpasse 
aujourd'hui, ce sont ses grandes 
conquêtes, son art tout personnel 
de donner la vie au nu, d'interpré- 
ter largement le vrai. 

Rassegna nazionale. — 16 Mars. 
Un article de Pietro Giacosa sur 
Vart de Verdi et une étude d'EMiLio 
Conti sur la Malaria à laquelle 
nous avons consacré nous-même 
un travail très étendu. Dans le même 
numéro un portrait littéraire d Emi- 
lio Marchi, un des meilleurs écri- 
vains de l'Italie contemporaine 
qu'elle vient de perdre. 

Riforma sociale. — 45 Mars. — 
Boris Minzks étudie l'état actuel de 
la Bulgarie au point de vue écono- 
mique, et démontre qu'elle possède 
tous les éléments de progrès et 
1901. - 1 er Avril. 



de prospérité. — J. Trochia trace 
un tableau complet de l'extension 
des chemins de fer au xix e siècle 
dans tous les pays. 

Rivista d'Italia. — Mars. —A. 
de Gubernatis raconte le roman 
d'une poétesse du xvi e siècle. — 
G. P. Glerici insiste sur l'enseigne- 
ment de l'histoire des beaux-arts 
dans les lycées. — N. Nasi voit dans 
la création de l'Université popu- 
laire de Rome un signe et une espé- 
rance des temps nouveaux. 

Rivista politica e letteraria. — 
15 Mars. — Un anonyme s'inquiète 
de la propagande franco-russe en 
Italie et soutient que, pour le mo- 
ment, le gouvernement italien ne 
peut modifier en rien son orienta- 
tion politique. La Triplice n'est évi- 
demment pas immortelle. La parole 
de l'avenir peut n'être point celle 
du présent. Quand l'Italie ne repré- 
sentera plus la latinité au point de 
vue numérique mais politiquement, 
quand la physionomie de l'Autri- 
che, à travers de nouvelles vicissi- 
tudes, sera complètement changée ; 
quand le germanisme aura pris un 
développement tel qu'il faudra né- 
cessairement le refréner, quand 
le Slave sera entré plus en contact 
avec la civilisation moderne, les 
rapports entre l'Italie et la Russie 
auront nécessairement un autre 
caractère, mais, jusque là, l'Italie ne 
peut que garder son attitude et son 
alliance actuelle. — Pagani continue 
ses révélations sur le premier apô- 
tre de la triple alliance. 



CARICATURES DE LA QUINZAINE 



(i) 





Kladderadatsch (Bei lin .) — K i tchcncr 
dans toute sa gloire. 



Wîk{ Berlin). — Tandis que kitchener cherche les (races 
de Dcwct, ce dernier se rappelle à sa mémoire. 




Cri de Pari» (doMin di M. l'aul). — Projet d'expédition pou* Taï-Yuan Pou. 
Je m trouve plm rien.. ni molnon plu». Allons plu «loin, peul être 
| ( ,, prëdé< esseuri S onl W«d quelque chose... 




Humoritische Ulaetter (Vienne). — Kruger a ses 
admirateurs : Toujours trop de fleurs, car 
hélas ! il n'y a <pic des fleurs. 



Rire (Paris), (dessin de Car an d'Ache). - Le Boer: 
Femme, mettez des draps blancs au lit de notre 
'pauvre fils, voici un invité (allusion à la bonté des 
Bocrs comparée à la cruauté anglaise). 




-• Nolab joui nal turc mensuel paraissant à Folkcslone). — 

,K Paysan. Monsieur, pourquoi, vous enlevez-nous tous 

- et nous laissez-vous dans cet état de misère noire. 

fc\iiiou. — Imbécile! Quand les Européens voudront agir 

clifz nous fie même qu'en Chine, ils n'y trouveront plus rien. 



Silhouette. — Général Kitchener : C'est épatant, 
plus je prends de Bocrs, plus il en reste. 



Doux Pays 




Echo de Paris (Dessin de Forain). — Failes donc taire les tziganes, il faut 

que je téléphone à Montceau-les-Mines. — Bien, Monsieur le député. 




Floh (Vienne). Lf. Russe: Allez-vous-en, pas de violence. 
(A part) : Je reviendrai seul. 





Kladdcradaiêch (Berlin).- I. En 'Europe, la 
religion chrétienne défend : 



II. Eli Chine, elle ordonne: 



Le Gérant : A. BAILLIERE. 



(1) Les caricatures n'étant publiées qu'à titre documentaire, cette rubrique ne saurait nullement engager 1 
responsabilité de La Kevuf. 



nis. — Tfp. A. I>AVY, 52, rue Madame. — léléphont 



^^^^^^^^^^^^^^i^^^^p^ 




LE PROLÉTARIAT ARTISTIQUE 



i 

j|A statistique prouve" que les artistes de tous les siècles 
sont rarement nés fortunés. La majorité est issue de la 
classe moyenne et, surtout, de la classe pauvre de la 
Société. La conquête du pain quotidien a presque tou- 
jours été, pour eux, une préoccupation capitale. Parmi 
ceux dont l'étoile et la persévérance ont vaincu la mauvaise fortune, 
beaucoup nous ont laissé des confessions, des mémoires; ils nous 
initient à des luttes effrayantes contre la misère et contre la faim; on 
les lit avec l'angoisse qui s'attache aux romans douloureux. Jules 
Dupré, au début de sa carrière, vendait pour 15 francs des devants 
de cheminées qu'il avait peints; Théodore Rousseau bazardait ses 
toiles à vil prix pour s'acheter du tabac. Quanta Géricault, sa misère 
était telle qu'il n'avait pas les moyens, parfois, d'acheter des toiles. 
Un jour, il eut l'idée de gratter son fameux « Cuirassier blessé » pour 
repeindre un autre tableau; mais il n'eut pas le courage de con- 
sommer le sacrifice et céda son œuvre, contre une toile blanche, 
au fils du marchand de tableaux Jamar. Tous ceux là ne sont pas 
encore trop à plaindre. Us ont combattu, ils ont souffert, c'est vrai ; 
mais, en fin de compte, ils ont triomphé, et la justice humaine n'a 
pas été partiale pour eux. 

Sait-on le nombre d'artistes de talent, d'hommes de génie même, 
qui, malgré toute leur foi, toute leur ardeur, n'ont pu venir à bout 
de la fortune adverse? Millet, père de huit enfants, dut trimer toute 
sa vie, comme un malheureux, pour leur assurer une maigre pitance 
quotidienne et mourut pauvre. L'existence de Tassaert, un des plus 
grands artistes du siècle, peut-être, fut plus lamentable encore. Une 
fois, à bout de ressources, tout déguenillé, il se présenta une toile 
sous le bras, chez Jeanron, directeur des musées nationaux. Jeanron, 
qui ne le connaissait pas, lui dit, sans même regarder son oeuvre, 
qu'il n'avait aucun crédit disponible pour acheter des tableaux. — 
«Mais, dit Tassaert, je ne vous demande pas d'acheter cela; procurez- 
moi seulement du travail. » — « Et que savez-vous faire? » Tassaert 
montra la toile qu'il avait apportée : « Ah non! dit Jeanron, je re- 
connais là le métier de Tassaert. — Je suis Tassaert. » Jeanron pro- 
cura à grand peine une commande de 2.000 francsà l'artiste malheu- 
reux. Mais la misère s'acharna après lui. Sa vieillesse fut lamentable; 

1901. — 15 Avril. 8 



118 LA RPVUE 

il essaya d'en adoucir les souffrances par l'ivresse. A 74 ans il se sui- 
cida. On vendit son mobilier pour payer son cercueil : la vente pro- 
duisit 38 francs. Plus près de nous encore, Turquan, le grand sculp- 
teur, Fauteur de l'admirable groupe : « l'Aveugle et le Paralytique » 
mourut dans le dénuement le plus complet, et la Société des artistes 
français dut prendre son enterrement à sa charge. Combien d'autres, 
qui n'ont même pas eu, comme Millet, comme Tassaert, comme Tur- 
quan, la gloire de laisser un nom et une œuvre, ont monté, toute leur 
vie, par dévotion pour l'art, un douloureux calvaire ! La bohème, la 
lugubre bohème a fait bien des victimes dans le siècle. Chez Murger, 
parée de loques et de morgue gouailleuse, elle symbolise le rire et la 
gaité: dans la vie, elle personnifie les larmes et la misère. Il ne faut 
pas traiter dédaigneusement de « rapins » les pauvres diables, qui, 
le long des quais, près de l'école des Beaux-Arts, exhibent des cha- 
peaux râpés, des vestes graisseuses et des pantalons de gros velours; 
les chapeaux s'usent par un usage trop prolongé, le travail graisse 
les vestes et les pantalons de velours supportent, mieux que les 
pantalons de drap, les longues stations assises devant un chevalet. 
Les « rapins » par snobisme sont plutôt rares. La majorité aime si 
peu sa défroque qu'elle l'échange, dès qu'elle peut, contre un chapeau 
propre, une veste neuve et un pantalon à la mode. 



Actuellement, nos écoles des Beaux-Arts constituent nos pépinières 
d'artistes. Les écoles françaises enseignent plusieurs milliers d'élèves. 
La plus importante est celle de Paris. Les plus grands peintres y di- 
rigent l'éducation artistique. Ne discutons pas ici la valeur de leur 
enseignement; notons, seulement, qu'elle est très attaquée. Il n'en est 
pas moins vrai que les écoles de provinces envoient leurs meilleurs 
sujetsàParis, persuadées qu'ils y trouverontun complément d'instruc- 
tion indispensable. La majorité de nos futurs grands artistes est très 
pauvre, et leur ville natale leur attribue, assez souvent, une pension 
pour faciliter leurs débuts; malheureusement les municipalités sont 
rarement riches et les sommes dont elles disposent ne sont presque 
jamais suffisantes pour empêcher un jeune homme de mourir de 
faim. Le plus souvent, elles lui accordent 800, quelquefois KH)i), 
presque jamais 1.200 francs. Aussi la situation matérielle de bien 
des jeunes artistes est-elle très misérable. Leurs journées sont oc- 
cupées par les études a l'atelier et les concours et ils n'ont guère Je 
temps d'exécuter nue, besogne matérielle qui puisse leur fournir le 
I > ; i ï ii quotidien. La situation des peintres et des seulpteurs est encore 
plus précaire que celle des architectes. Les architectes disposent 
d'une ressource que a'ont pas leurs camarades des arts plastiques : 
ils peuvent s'employer chez « leurs patrons» qui oui des maisons à 



LE PROLÉTARIAT ARTISTIQUE 119 

construire, établir dos plans de détail, surveiller même des conslruc- 
Bons et gagner leur vie ou apprenant le côté pratique de leur métier; 
certains d'entre eux se l'ont ainsi 12 ou 15 francs par jour. Les élèves 
peintres équilibrent parfois leur budget en peignant des enseignes 
pour les marchands de vin et les déménageurs. Ce sont eux qui fontles 
• Chien qui fume »,les rangées impeccables de fagots et les voitures 
de déménagement capitonnées, dont la caisse brille d'un jaune 
éclatant. 

L'Ecole, elle-même, offre une ressource qui s'associe intimement 
aux études : les prix. Les prix sont constitués par des dons ou des 
legs dûs, la plupart du temps, à la générosité d'anciens élèves de 
l'Ecole. La fondation de plusieurs d'entre eux ne date pas d'aujour- 
d'hui. Le comte de Caylus, le plus célèbre amateur du xvm c siècle, 
créa un prix de « Tète d'expression » d'une valeur de 100 francs et 
le pastelliste La Tour établit, à la même époque, un prix de « Torse » 
de 500 francs : tous deux sont encore décernés. Presque tous les prix 
sont distribués à la suite de concours. La fondation Chenavard, seule, 
réserve une certaine somme pour « venir en aide aux élèves peintres, 
sculpteurs, .architectes, graveurs, admis à l'école proprement dite, 
pauvres, et qui se sont rendus, par leur travail, le plus dignes de 
cet encouragement ». Cette somme n'est pas nécessairement la même 
tous les ans. Elle est fixée par le conseil supérieur de l'Ecole d'après 
le nombre des demandes et l'avis des maîtres. 

Quelques prix, distribués annuellement, atteignent des sommes 
relativement importantes : les deux fondations Jouvain d'Attainville, 
par exemple. L'une est destinée à la peinture historique, l'autre au 
paysage : elles se montent à 2.000 francs chacune. L'ensemble des 
prix décernés chaque année constitue un total de 18.180 francs, non 
compris les fondations Chenavard et les prix de Rome. Sur cette 
somme, 7. 002 francs appartiennent aux peintres et aux sculpteurs et 
10.518 francs aux architectes. Cette disproportion ne doit pas éton- 
ner : le nombre des architectes est beaucoup plus considérable que 
celui des peintres et des sculpteurs réunis. 

Les concours Chenavard sont communs aux peintres, sculpteurs, 
architectes et graveurs. Ils fournissent les prix les plus importants 
de l'Ecole. Il faut être pauvre pour y avoir droit. Leur taux n'est pas 
iixe. Leur nombre et leur valeur varient selon le nombre et la valeur 
des œuvres soumises au jury. Tout élève admis à concourir touche, 
en tous cas, une somme de 1.500 francs, destinée à l'achat des four- 
nitures nécessaires à l'exécution de son œuvre. 

Quant au prix de Rome, c'est pour les jeunes artistes le présage 
certain d'une carrière heureuse. Non seulement il assure à ses titu- 
laires l'existence matérielle pour quatre ans, mais encore il protège 
toute leur vie artistique. L'Etat ne laisse pas ses prix de Rome mou- 
rir de faim : aux architectes il donne des places fixes; aux peintres 
et aux sculpteurs il commande des tableaux et des statues. 

Malgré ees concours, malgré ces prix, tous les élèves de l'école des 



120 



LA KEVUE 



Beaux-Arts n'ont pas de quoi vivre : il y en a, et des plus mentants 
oui meurent de faim. Cela tient au nombre trop considérable de 
?eun" art stes qui encombrent le pavé de Paris. L'Etat est respon- 
sable de la croissance inquiétante de leur nombre. L enseignement 
artistique et artistico-industriel qu'il donne, tant à Pans que dans les 
départements, est institué sur des bases déplorables. On u. contie 
des entants, fils d'ouvriers, de contre-maîtres et d industriels labo- 
rieux avec mission d'en faire des ouvriers d'art et ,1 en ^capable 
ï n'a aucune école, même celles qui portent le nom d Lcotes d art 
Industriel, dont le programme réponde à ce but IJjJjg f 
l'arl industriel, réorganisé par un décret de 1879, est lamentame en 
Franc Au eu d'apprendre aux jeunes gens le métier auquel ils se 
d sânent de les exercer, par exemple, au dessin d'ornement sur soie 
fi ton \ la peinture sur émail à Limoges, l'Etat leur enseigne les 
LBàsUqueTdon Us n'ont que faire. Leurs maîtres font hure a 
tel yeux une ambition supérieure à leur condition, ce qm serait 

Cemnil^es dévoient et ils les déclassent : au heu de former de 
bons ouvriers, ils créent des artistes manques. 



111 



\ l a sortie de l'Ecole, l'avenir est donc bien incertain, sauf pour la 
npme nhalanSe qui po sède une fortune personnelle et pour les prix 

TFYnlp en sauve quelques-uns... us ont su s^gue 

ISft faire remarque? leur talent : ils se font . pousser >> leur a - 

. Snn-s Le talent n'y uffit pas, il faut l'assaisonner de savo.r- 
souvenl dures. Le ta n in y 1 . beaucoup, qu une 

falre ^» D StÏ: leurs' œuvres s'y noient dans 

iXTdestoileS ënvCnantes, sans un regard de £«* J™ »£ 

amis dans la presse, ou m , ' i f a ; re gratuitement 

personnage connu et lui demander la faveui de h 



LE PROLÉTARIAT ARTISTIQUE 121 

son portrait. C'est une flatterie à ta vanité humaine qui porte presque 
toujours, et dont l'auteur el l'objet profitent l'un el l'autre. Les petites 
expositions dans les galeries privées sont, également des lancements 

excellents pour les jeunes artistes, à condition qu'ils sachent habile- 
ment créer autour d'elles des mouvements de sympathie et des cou- 
rants de snobisme. 

Malheureusement la timidité, la maladresse, ou, il faut bien le 
dire, le manque de talent, privent la majorité de ces moyens de 
parvenir, et, l'obscurité, c'est le plus souvent la misère pour 
l'artiste. 

Les pauvres diables que le pinceau, l'ébauchoir ou le compas ne 
nourrissent pas ont une ressource, très précaire et très passagère 
d'ailleurs : ils peuvent concourir pour les prix de l'Académie des 
Beaux-Arts. L'Académie, comme l'Ecole, est chargée par un certain 
nombre de légataires d'instituer des concours et de distribuer des 
prix. Mais les sommes dont elle dispose sont bien minimes et le 
nombre de ceux qui peuvent se rafraîchir à cette pluie d'or bien 
restreint. Quelques-uns, à bout d'expédients, s'expatrient. Ils ont 
pleine confiance dans leur valeur et ils espèrent que les étrangers, 
plus connaisseurs que les Français, les tireront de l'ombre ou ils 
végètent. Illusions vite envolées ! L'Angleterre a bien fait la réputa- 
tion du Français Legros, mais c'est un des rares exemples que 
l'on puisse citer. C'est aux peintres élégants et chers, aux artistes à 
la mode et aux membres de l'Institut que l'Angleterre, l'Amérique 
ou la Russie réservent leurs faveurs. 

Il y a, à l'Hôtel Dronot une petite salle, basse et d'un abord peu 
engageant, occupée, presque tous les jours, par la vente des tableaux 
au « numéro ». C'est un asile ouvert par la société à la misère des 
peintres. Voici comment s'y pratique le commerce des « œuvres 
d'art ». On appelle « numéro », dans l'argot des peintres, le format 
d'une toile. On ne dit pas, par exemple, une toile de m. 55 sur 
m. 46, mais une toile de 10, ni une toile de m. 73 sur m. 60, 
mais une toile de 20. Eh bien ! dans la vente au numéro, c'est ce 
format seul qui sert de base au prix de vente; une toile de 5 coûte 
cinq francs, une toile de 10, dix francs, etc., y compris le cadre, un 
beau cadre doré. Les peintres n'opèrent pas ces ventes directement ; 
ils confient leurs toiles à des intermédiaires qui les exploitent hon- 
teusement. Ces commerçants ne leur donnent souvent que 2 fr. 50 
ou 3 francs pour une toile de 10; ils l'entourent d'un cadre d'1 fr. 50 
environ et la revendent dix francs; leur bénéfice est, par conséquent, 
de 100 0/0. 

Comment les malheureux peintres, réduits à cette industrie pré- 
caire, parviennent-ils à livrer, pour une somme aussi dérisoire, une 
toile, si mauvaise soit-elle, et comment peuvent-ils en fournir assez 
pour gagner leur vie? C'est la toile qui leur revient le plus cher de 
tout le tableau; ils la payent en moyenne, 1 fr. 25. Pour les cou- 
leurs, l'essence, le siccatif, ils dépensent fr. 50 environ: le tableau 



12 2 LA REVUE 

qu'ils vendent trois francs* leur coûte donc 1 fr. 75, non compris les 
frais généraux, pinceaux, chevalet, etc., qu'on peut évaluer à fr. 25. 
Ils gagnent, par conséquent, 1 franc par toile de 10. Il leur est impos- 
sible d'en brosser plus de quatre en une journée; encore doivent-ils, 
pour atteindre ce nombre, en peindre deux à la fois. Ce moyen de 
travailler est fréquemment employé. Il consiste à placer deux toiles 
blanches en même temps sur le chevalet et à poser sur Tune et l'au- 
tre la couleur dont est chargé le pinceau, sans avoir à le nettoyer ou 
à préparer une autre teinte. La justesse des tons doit évidemment se 
ressentir du procédé ; mais cette considération est bien secondaire 
quand la faim tiraille l'estomac. 

Avec ces quatre francs, au maximum, par jour, le pauvre peintre 
est contraint de mener une existence lamentable. Il habite à Mont- 
martre ou à Montparnasse, au cinquième d'un hôtel meublé, dans un 
petit cabinet qu'il paye 15 ou 20 francs par mois. Il mange dans un 
des petits débits de la rue de Nevers ou de la rue Dauphine qui ser- 
vent des menus monotones à la misère des artistes pauvres. Pain, 
fr. 15; bifteck, fr. 40; saucisse, fr. 15; gruyère* fr. 15; demi- 
bouteille, fr. 50; café, fr. 30, voilà le menuet le tarif de l'un 
d'eux. Rarement l'addition y dépasse 12 ou 14 sous. 

On cite des artistes contemporains, exposant au Salon, jouissant 
d'une honorable réputation artistique, qui emploient tout leur temps 
à la confection de petits tableaux à cinq ou dix francs. Bien entendu 
ils ne les signent pas de leur nom, mais ils ne manquent pas, cepen- 
dant, d'y inscrire un pseudonyme, car, de nos jours, même à ce 
degré de l'art, une signature quelconque au bas d'une toile suffit à 
en augmenter le prix aux yeux de l'acheteur naïf. L'exemple de ces 
artistes prouve que même une petite notoriété ne donne pas toujours 
du pain, et que, avantde courir après la gloire, il vaut mieux se mettre 
en quête d'une denrée plus comestible. 

La valeur de toutes les toiles qui viennent échouer à la vente au 
« numéro » de l'Hôtel Drouot n'est naturellement pas identique. Sans 
doute la majorité ne vaut pas même les dix francs qu'elle coûte, mais 
il y en a quelques-unes qui mériteraient un meilleur sort. Présen- 
tées dans d'autres conditions, dans un milieu plus favorable, elles 
seraient appréciées par les experts à leur juste valeur et pourraient 
monter à 2 ou 300 francs. Que les artistes qui les ont peintes se conso- 
lent! De grands peintres subissent l'humiliation d'être méconnus aussi 
bien qu'eux. H n'y a pas longtemps qu'un marchand de bric à brac se 
présentait chez un expert très connu et lui offrait un superbe pastel de 
Degas: « Combien? demanda l'expert. — Trois mille francs, répondit 
le marchand. L'expert les donna aussitôt. — Allons, dit son vendeur, 
je n'ai pas perdu ma journée; je viens d'acheter ce pastel 35 francs 
a l'Hôte] Drouot; il a passé complètement inaperçu. » 

Quelques peintres essayent d(! se passer du concours des commer- 
c;iriis qui Les exploitent et de vendre eux-mêmes dix ou quinze francs 
les toiles qu'un intermédiaire ne Leur paierait que deux ou trois francs. 



i 



LE PROLÉTARIAT ARTISTIQUE 123 

Ils renoncent presque totis à ces tentatives; Ils perdent leur temps 
;i colporter leurs o-uvres et ne connaissent paS les mois qu'on 
emploie pour allécher I» 1 client. Moniici-lli, pourtant, le peintre mar- 
seillais qui Cul un des triomphateurs de la Centennale, no voulut 
jamais d'intermédiaire. Il peignail chaque jour deux ou trois petits 
tableaux, et, le soir venu, il plantait un clou dans le châssis, prenait 
par là les toiles encore fraîches et parcourait les cafés de la Can- 
nebière en les offrant pour dix on même pour 1 cinq francs. Depuis sa 
mort on a payé quelques unes de ses œuvres 6.000 francs et plus. 

Renoncer à la chimère du grand art, prendre bravement son parti 
de la situation que vous fait la destinée, c'est encore le meilleur 
moyen de gagner honorablement et régulièrement sa vie dans le pro- 
létariat artistique, mais il faut, pour s'y résoudre, beaucoup de cou- 
rage et une grahde résignation. Ceux qui possèdent ces deux quali- 
tés sont sauvés. Ils consentent à travailler pour l'art industriel et ils 
y trouvent une voie plus praticable. Elle ne les conduit pas souvent à 
la richesse, mais elle leur assure, presque toujours, le pain quotidien. 

Ils exécutent pour des fabricants des modèles de meublés, de 
bijoux, ou de lustres, des dessins pour étoffes, émaux et papiers 
peints ou bien ils fournissent à des éditeurs des illustrations pour 
publications populaires, à des marchands d'imagerie religieuse les 
chemins de croix qui illustrent, hélas ! la rue St-Sulpice, ou bien 
encore ils s'engagent chez un décorateur de théâtre. Quelques-uns, 
plus courageux encore, ne répugnent pas à exécuter eux-mêmes les 
modèles qu'ils conçoivent. Ils prennent un métier et finissent presque 
toujours par s'y intéresser passionnément. Tout le monde y gagne ; 
eux, dabord, qui assurent ainsi leur vie matérielle ; l'art industriel 
ensuite dont les modèles sortent rapidement de l'ancienne banalité. 
D'année en année, d'ailleurs, le sacrifice d'amour-propre qu'il faut 
consentir pour passer du rang d'artiste à celui d'ouvrier d'art est 
moins sensible. Dans peu de temps, personne ne considérera plus ce 
changement comme une déchéance. C'est à l'initiative très noble de 
quelques vrais artistes que nous devrons la disparition du préjugé 
méprisant qui accablait les industries d'art. Ils détruisent la barrière 
stupide qu'on a élevée entre les arts majeurs et les arts mineurs ; ils 
proclament chaque jour cette bonne doctrine : tout ce qui est beau 
est artistique. 



IV 



D'aucuns ont parcouru une longue carrière de misère, traversée, 
de loin en loin, par de maigres succès, par des commandes de 
hasard. A chaque alerte ils ont repris uti nouvel espoir, biert vite 
de» u. hélas \ et, la vieillesse Venue, ils se trouvent pauvres comme à 



124 LA REVUE 

vingt ans, avec des regrets en plus et des illusions en moins. Parfois, 
ils sont contraints de faire appel à la générosité des confrères 
« arrivés ». Rendons justice à ceux-là; ils ne manquent jamais au 
devoir de la solidarité et de la camaraderie. Combien de ventes, com- 
bien de tombolas ont-ils organisées dans ces dernières années en 
faveur d'un de leurs amis malheureux! Non contents de donner leurs 
œuvres en lots ils placent eux-mêmes les billets, et, discrètement, en 
payent un certain nombre ; bref, ils font l'impossible pour procurer 
aux confrères déshérités au moins une vieillesse calme après une 
vie troublée. 

Mais la charité se lasse, même lorsque des toiles de maîtres la 
récompensent, et les tombolas ne suffisent pas à secourir toutes les 
infortunes; aussi a-t-on compris, depuis longtemps déjà, qu'il fallait 
trouver des moyens moins précaires de venir en aide aux artistes 
pauvres. 

L'Etat, tout d'abord, s'y est efforcé. Il réserve une parcelle du bud- 
get des Beaux-Arts à soulager les plus malheureux. Les inspecteurs 
des Beaux-Arts sont chargés de distribuer ces fonds; ils s'y emploient 
avec toute l'équité et toute la délicatesse possibles, mais ils n'ont 
pas le pouvoir de multiplier l'or et leurs mains sont bientôt vides. Il 
est vrai que l'Etat trouve d'autres moyens, détournés ceux-là, pour 
venir en aide aux artistes nécessiteux. Les prix du Salon, les bourses 
de voyage sont, souvent, des secours délicats accordés à des hommes 
de mérite plutôt qu'à des œuvres de valeur. Les achats de l'Etat et 
de la Ville aux Salons annuels complètent Jes largesses officielles. 
L'art ne justifie pas toujours ces acquisitions. L'Etat serait parfois 
embarrassé de ses emplettes, si les musées de province, ne leur 
ouvraient pas leurs portes avec reconnaissance, et la Ville ne saurait 
quen faire, si elle n'avait pas à décorer les bureaux de nombreux 
employés et fonctionnaires. 

L'association Taylor est évidemment la ressource la plus stable des 
artistes pauvres. Elle rend déjà de très grands services et elle en 
rendra certainement de plus grands encore dans l'avenir. C'est une 
association de secours mutuels. Elle a plus d'un demi siècle d'exis- 
tence. Elle doit son nom à son fondateur, le baron Taylor, le philan- 
thrope dont la mémoire est également vénérée par les artistes dra- 
matiques, et les instituteurs. C'est le 7 décembre 1884 qu'elle fut 
fondée. Au début elle comptait 18 membres; ses adhérents sont 
aujourd'hui près de 7.000. Tous les artistes connus, un grand nombre 
d'amateurs d'art, tous les peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, 
dessinateurs, qui craignent d'avoir un jour à solliciter son aide, et tous 
ceux qui ont au cœur un peu de pitié pour les camarades malechan- 
ceux, en font partie. Elle est établie sur le principe admirable de la 
solidarité que le baron Taylor a défini et commenté en ces termes : 
« Il faut secourir avant d'être secouru; c'est à ce prix que le secours 
honore et celui qui le reçoit et ceux qui le donnent ». Le capital ini- 



LF. PROLÉTARIAT ARTISTIQUE 125 

tial fui de 710 francs; il atteint, actuellement, près de 5 millions 
inaliénables, el il esl encore insuffisant. Plus de 2 millions 1/2 ont 
été distribués depuis la fondation ; il faudrait peut être cette somme 
Ions les ans. Aux termes de ses statuts, l'Association doit fournir des 
pensions de retraite à tous ses membres ayant soixante ans d'âge et 
trente ans d'inscription; elle a mission également de distribuer des 
pensions temporaires et des secours mensuels aux membres dont la 
situation ou l'âge réclament son assistance et le Comité a le pouvoir 
d'accorder des secours temporaires à des veuves ou enfants d'artistes 
qui, n'ayant pas fait partie de l'Association, ont rendu des services à 
l'art et se trouvent dans une situation précaire. Aucune de ces trois mis- 
sions n'est encore réalisée complètement. Les sociétaires de plus de 
soixante ans ne touchent pas tous leur pension ; d'autres qui auraient 
besoin de secours temporaires ne peuvent être soulagés, et si 
M llP Quoyéser, fille de Prud'hon, a vu ses derniers jours assurés par 
les bienfaits de l'Association, il est plus de 1.000 femmes et enfants 
d'artistes qu'on est contraint, faute de fonds, de laisser mourir dans 
la plus lamentable misère. 

La Société des Artistes Français a suivi l'exemple de l'Association 
Taylor et a institué une caisse de secours mutuels ; mais sa jeunesse 
a empêché, jusqu'à présent, son effort d'être bien efficace. Il le 
deviendra peut-être bientôt, si les dissensions actuelles ne provo- 
quent pas de scission dans la Société, et, par suite, de morcellement 
dans les fonds. Cette caisse de secours possède un budget spécial, 
alimenté, chaque année, par une retenue de 5 p. 100 sur tous les béné- 
fices et augmenté du produit intégral du vernissage. Quelques dons 
et legs viennent s'y ajouter : c'est ainsi, qu'en 1891, M. Bailly, président 
du sous-comité chargé de son administration, lui laissait une somme 
de 40.000 francs. En 1891, le capital s'élevait à 253.688 francs, four- 
nissant un revenu de 7.800 francs. Les dépenses se répartissaient 
ainsi: deux lits à la maison de retraite des frères Galignani: soit 
1.000 francs; 8 pensions de secours de 300 francs : soit 2.400 francs; 
500 francs étaient affectés aux sociétaires incurables, et il y 
avait un reliquat de 3.900 francs. En 1896, le capital atteignait 
597.019 francs. Le revenu, 20.200 francs environ, permettait de dis- 
tribuer 86 pensions de retraite de 300 francs. 

Depuis longtemps la Société des Artistes Français rêve d'établir 
. une maison de retraite uniquement, destinée aux artistes vieux et 
pauvres. Les fonds lui ont longtemps manqué pour réaliser son 
projet. Elle les possède maintenant. L'année dernière, M. Decaix en 
mourant, lui légua sa fortune, à charge d'en distraire 400.000 francs 
qui seraient versés à l'Assistance publique avec mission de construire, 
à l'hospice La Rochefoucault, un pavillon réservé aux artistes âgés 
ou infirmes. Mais les difficultés administratives ne sont pas encore 
résolues et le pavillon n'est pas encore construit. 



126 LA REVUE 



Oh le voit, pat* cette étude, la triste situation du prolétariat artis- 
tique n'a laissé insensibles ni les corporations confraternelles, ni les 
pouvoirs publics, mais les ressources dont les unes et les autres dis- 
posent ne suffisent pas à donner du pain à tous cetlx qui viennent 
en demander. 

Il reste toute une partie de prolétariat dont nous n'avons pats 
encore parlé, celle qui ne sollicite aucun secours. Elle est composée 
de timides qui n'osent pas avouer leur détresse, d'orgueilleux qui 
croiraient mendier en réclamant l'aide de leurs pairs, de paresseux 
qui, n'ayâtit jamais rien produit de sérieux, comprennent qu'ils n'ont 
droit à rien et de quelques bohèmes qui préfèrent leur gueuserie et 
leur liberté à tous les bonheurs de monde. Quelles ressources ont 
ceux là qui vivent en marge non seulement de l'aristocratie, mais 
encore du prolétariat des arts? Us ont recours, de loin en loin, à des 
métiers de fortune qui soulagent, pour un temps, leur misère trop 
lourde. Quelques-uns s'emploient chez des restaurateurs de 
tableaux. Cette profession ne serait pas à dédaigner si les commer- 
çants qui l'exploitent ne spéculaient pas sur la misère des artistes 
qu'ils emploient. Ils exigent d'eux un travail très délicat, très minu- 
tieux, et ils le paient mal. 

D'autres se mettent au service de marchands de tableaux et 
acceptent, poussés par la nécessité, des besognes assez louches. 
D'abord ils les exécutent innocemment. Un marchand leur dit, par 
exemple : « Faites moi donc une esquisse dans le genre de X. » et il 
ajoute : « C'est pour un amateur qui aime cette manière ». Ils bros- 
sent l'esquisse et, quelque temps après, passant par la rue Laffitte, 
ils voient avec stupeur à la devanture d'un marchand de tableaux leur 
esquisse « daUs le genre de X » exposée sous la signature X, après 
avoir été conveUablement vieillie et encadrée. Ils n'osent rien dire. 
A quoi cela leur servirait-il? A perdre leur unique gagne-pain, tout 
au plus. Ils consentent au sacrilège qu'on leur a fait commettre. Ils 
en commettent d'autres, et sciemment, cette fois, (ls vont au Louvre, 
copient un Boucher ou un La Tour, modifiant seulement la couleur 
des cheveux, le teint de la peau et livrent Une mauvaise reproduction 
à l'homme qui les emploie. Celui-ci s'inquiète fort peu de la valeur de 
leur travail. Il a des procédés pour lui donner du prix. Il le signe Là 
Tour ou Houcher, le vernit à force, le craquelle, le noircit, l'affuble 
d'un \icii\ cadfe, revêt le tout d'une couche de crasse... et le tour est 
joué. L';ijn;ilcur, qui n'est presque jamais connaisseur, l'expert, qui 
est trop souvenl ignorant, s'y làîsseùt gênétfalêftielît prendre; dans 
les ventes, ces faux atteignent parfois déë prix considérables. Quel- 
quefois aussi un hasard les dévoile : un peintre vivant aperçoit chez 



LE PROLÉTARIAT ARTIST1QEE 127 

un marchand Une- toile signée de son nom et qu'il ne reconnaît pas; 
des descendants perspicaces voient porter à l'actif d'un de leurs 
patents des œuvTes qui ne rappellent que de fort loin sa manière. 
Des procès son! engagés, maison retrouve rarement le premier ven- 
deur, Quand on le découvre, on le condamne de façon à lui ôter 
l'envie de recommencer. On ne poursuit jamais l'artiste, comme com- 
plice; il serait impossible de relever contre lui le moindre chef d'ac- 
cusation. Devant la loi il est innocent, puisqu'il n'a pas signé ses 
copies et que rien ne prouve qu'il connaissait l'usage qu'en faisait 
le marchand. 

Kn Amérique, le commerce marron de faux tableaux français se 
pratique sur une grande échelle et nuit surtout à notre grande Ecole 
de paysagistes de 1830. Des marchands newyorkais font parfois le 
voyage de Paris pour acheter à des ventes et rapporter dans leur 
pays des cargaisons de Daubigny, de t)iaz, de Corot, de Rousseau. 
Bien entendu, tout est faux ; mais a beau mentir qui vient de loin, 
Ils feignent d'avoir découvert des occasions uniques et revendent, 
avec de beaux bénéfices, mais à des prix dérisoires encore, des 
toiles dont la signature seule vaudrait, authentique, plusieurs mil- 
liers de francs. Ce sont ces marchands qui pourvoient aux acquisitions 
des galeries de tableaux comme on en voit encore en Amérique. Les 
grands noms s'y pressent et l'ensemble a bien coûté 10.000 francs ; le 
prix, il est vrai, est encore bien supérieur à la valeur. Ce commerce, 
qui procure du pain à quelques peintres indigents, n'aurait pas d'in- 
convénient s'il n'entachait pas la renommée de grands artistes. 
Quelle opinion doit-on avoir, par exemple, de Théodore Rousseau en 
Amérique ? Comme sa manière est assez facile à imiter, les faux 
Rousseau abondent. Il n'est pas possible d'établir la statistique de la 
production colossale qu'on lui attribue, mais il est certain qu'elle re- 
présente le labeur de deux ou trois vies humaines bien remplies. On 
frémit en songeant à l'opinion que les Américains intelligents doi- 
vent se faire de notre goû t s'ils croient que nous trouvons belles toutes 
les toiles qu'on offre à leur admiration. La majorité, il est vrai, admire 
de confiance, sans comprendre, parce qu'on lui dit que c'est beau, 
mais comme elle se forme une conception de la beauté d'après ces 
impressions, il est à craindre que le commerce de faux tàblaux ne 
ravale considérablement l'idéal artistique de plusieurs générations. 

Quelques « artistes », si l'on peut encore accorder ce nom à ceux 
dont nous allons nous occuper, exercent des métiers plus étranges 
encore. Aux terrasses des cafés, dans les grandes villes, aux foires 
dans les bourgades, ils vous offrent de faire votre portrait au fusain 
moyennant quelques sous. Ce sont, la plupart du temps, des dessi- 
nateurs de talent moyen qui eussent fait, aussi bien que d'autres, de 
bons ouvriers d'art, de médiocres illustrateurs, si la misère, le vice 
ou la fainéantise ne les avaient pas perdus. Ils sont plus nombreux 
qu'on ne le croit. Pendant l'Exposition, plusieurs avaient installé 



128 LA REVUE 

leur « atelier » place de la Concorde, c'est-à-dire qu'ils y 
avaient posé leur chevalet, en plein vent, et ouvert leur boite à 
fusain. Ils n'ont pas chômé et la saison n'a pas dû être mauvaise 
pour eux. La province se laissait facilement allécher par leur 
boniment. La nuit venue, on voyait encore des dames en cha- 
peaux à larges fleurs poser gravement, de profil, au clair de la lune, 
pendant que 1' « artiste », entouré d'une foule de curieux, travaillait 
à la lueur de deux méchantes lampes fumeuses. 

Dans les villes d'eaux, on trouve quelques sculpteurs qui exercent 
le même métier. Ils montent sur les promenades, près des établisse- 
ments thermaux, des petites baraques démontables dont le maigre 
mobilier se compose d'un lit replié dans un coin, d'un baquet à glaise 
et d'une ou deux selles A leur devanture, ils exposent généralement, 
pour attirer le client, le buste du président de la République en exer- 
cice et le médaillon de quelques célébrités du jour. Leurs affaires 
sont presque toujours moins prospères que celles de leurs confrères 
dessinateurs, peut-être parce qu'une mauvaise sculpture est plus dif- 
ficile à rendre acceptable qu'un mauvais dessin, peut-être aussi parce 
qu'elle coûte un peu plus cher. 



VI 



Ces dessinateurs et ces sculpteurs ambulants occupent le dernier 
degré de l'échelle artistique. Au-dessous d'eux, il n'y a plus que la 
foule des êtres sans profession, et, la plupart du temps, sans aveu, 
qui vivent de mendicité, d'expédients, de rapines et qui n'ont le 
droit de se réclamer d'aucune classe sociale. Quelques-uns, au mo- 
ment de tomber dans ces bas fonds de la société, jettent un coup 
d'œil en arrière. L'image de leur vie perdue leur apparaît, le souve- 
nir de leurs espoirs déçus les obsède, le remords de leurs fautes et 
de leur responsabilité les étreint, une dernière révolte les raidit ; ils 
préfèrent la mort à l'existence qui les attend au milieu des parias 
de la société, et ils se brûlent la cervelle, ou bien il font dans la 
Seine un plongeon qui les sauve d'eux-mêmes. L'heure suprême doit 
être plus douloureuse pour un artiste que pour tout autre. Ce qui 
domine en lui, c'est le sens de la vie matérielle, c'est l'amour de la 
ligne, de la forme, de la couleur, du soleil, de l'air; et la mort signifie 
pour lui l'adieu éternel à toutes ces merveilles qui l'ont réjoui, sans 
compter, le long de sa vie de misère. Plaignons l'artiste qui se tue 
plus que le penseur en détresse, plus que l'amoureux désespéré, 
plus que l'ouvrier sans ressources: presque toujours il a été plus 
malheureux. 

Pierre Marcel. 




L'ART DEVANT LE SOCIALISME 



j]E socialisme actuel, comme l'ont clairement démontré les 
récentes controverses de M. Jaurès et de M. Guesde, se 
révèle ennemi des éléments lyriques de la pensée. Il est 
doué, à un degré dont l'incroyable force fera son triomphe, 
d'unité logique dans la revendication, et d'un certain 
raisonnement dont la justesse coalise les masses. Mais il se montre 
pauvre dans son positivisme, presque dénué d'idées générales, peu- 
reux devant tout ce qui n'a pas une valeur immédiate d'application, 
hostile à l'idéalisme, et par-dessus tout timoré dans le domaine 
moral. Il est étrange de voir dans les revues socialistes combien les 
idées bourgeoises s'y révèlent puissantes, dès qu'il s'agit de morale, 
auprès d'idées intelligentes et audacieuses dans le domaine écono- 
mique. Au moment où la classe bourgeoise, pressentant sa fin, aux 
trois quarts décomposée, renonce à ses opinions prudhommesques 
et commence à concevoir une vision plus intelligente et plus géné- 
reuse des mœurs, soit par corruption, soit par affinement, on dirait 
vraiment que le socialisme va prendre à tâche de ramasser cette 
vieille morale fripée et de s'en draper à nouveau. Sous prétexte 
d' « honnêteté », lorsqu'une feuille socialiste dénonce un abus ou un 
scandale de la classe possédante, elle le fait avec une pudibonderie, 
une étroitesse de vues, une banale vision qui rappellent l'ouvrier de 
1848. De fougueux athées affichent naïvement une morale de caté- 
chisme. Relativement à l'odieux illogisme de l'institution actuelle du 
mariage, par exemple, des bourgeois obtus se montrent couramment 
plus libéraux et plus novateurs que des socialistes. On dirait que 
ceux-ci n'ont jamais pensé à ces questions, et s'ils étaient brusque- 
ment investis du pouvoir absolu, ils créeraient un mouvement écono- 
mique considérable, mais ils garderaient dans leur Etat nouveau une 
morale défraîchie et composite où l'essence même des sentiments de 
la classe détruite reparaîtrait ironiquement. C'est précisément parce 
que la bourgeoisie se sent disloquée, percée de, toutes parts, à travers 
la cuirasse d'égoïsme qui tit sa force, par des idées générales que 
ses fils eux-mêmes lui imposent, qu'elle éprouve le sentiment suprême 
des organismes sociaux prêts à l'agonie : elle se byzantinise, c'est-à- 
dire qu'elle se pourrit, et en même temps entrevoit des pensées 
désintéressées, se raille elle-même, aime ceux qui la satirisent et 
cède à la joie spéciale de l'abolition des privilèges, à cette joie amère 
que durent éprouver les gentilshommes de la nuit du 4 août, et qui 
garde seule une saveur après la fadeur des abus prolongés. 



130 LA REVUE 



Mais le socialisme se refuse, aveuglé par les œillères de l'utilita- 
risme, à comprendre qu'une constitution nouvelle de la conscience 
est nécessaire dans une nouvelle conception économique, La litté- 
rature d'Ambigu qu'on lui sert vante les sentiments de la classe qu'il 
déteste, et lui en transmet tous les truismes. Le secret de l'oppo- 
sition scandaleuse faite à un homme comme Jaurès, c'est l'incapacité 
de comprendre une âme aussi altière, qui souffre de sentir qu'un 
réveil de l'âme et de l'idéalité est indispensable. Il gravit, dans son 
parti, le calvaire de la médiocrité qui l'avait fait s'écarter avec 
mépris d'un monde bourgeois et parlementaire où son éloquence et 
son savoir lui promettaient l'autorité. Les artistes, les écrivains, les 
idéologues actuels sentent bien que le socialisme est nécessaire, et 
ils l'envisagent avec sympathie et compassion, parce qu'il apporte la 
justice des pauvres; mais ils ne peuvent l'envisager autrement que 
comme le prélude, imparfait et transitoire, d'un état social plus 
élevé. Ils ne peuvent guère l'aimer pour lui-même, car il leur est 
maussade. Il leur manifeste une défiance rebutante, une incom- 
préhension bizarre de leur grande et réelle utilité. Il leur faut quel- 
que courage pour continuer à collaborer à son œuvre dans leurs 
milieux, par le théâtre et le livre, et ils ne le font vraiment que pour 
obéir à un instinct supérieur, car ils travaillent contre leur intérêt, 
pour un parti qui les considérera comme des bouches inutiles et des 
sacrifiés. S'il y a un désintéressement moral absolu, c'est bien celui 
des artistes et des écrivains plaidant courageusement la cause du 
socialisme. 11 leur faut recevoir de fréquentes rebuffades et sur- 
monter bien des répugnances intellectuelles. L'ingratitude du parti 
ne serait rien, parce qu'ils ne travaillent pas pour mériter ses remer- 
ciements, et l'artiste qui chercherait profit dans le socialisme ferait 
un piètre calcul. Mais il est pénible de ne pas se sentir compris, et 
l'écrivain éprouve une tristesse profonde lorsque, défendant le parti 
nouveau devant des bourgeois intelligents, il se voit objecter le vide 
moral, L'inaptitude aux idées générales, la banalité rétrograde des 
pensée* du socialisme, sans pouvoir démentir. Quelle figure faire 
devant les résolutions bouffonnes de maint conseil municipal socia- 
liste, devant l'esprit d'aigreur et de mesquinerie, le goût plat, le 
refus de toul ce qui o'esl pas utilitaire, la myopie psychologique et 
les lieux communs qui inspirent les discours de tei ou tel leader? 
Vraiment il > a là une Parieuse soir de médiocrité, de quoi décou- 
rager, de «jiioi créer une douloureuse contradiction dans une àme 
que I altruisme exalte sans pourtant lui faire accepter le béolisine. 



L ART DEVANT LE SOCIALISME 131 

Evidemment ees réilexions seraienl injustes, si Ton n'exceptaiL 
une minorité de socialistes qui prennent à cœur de réparer l'indif- 
férence des gens de leur parti à l'égard des artistes ou, plus gêné* 
Faisaient, des individus cultivés et clairvoyants. Ceux-là conçoivent 
le socialisme comme un élargissement raisonné des vues morales et 
économiques de l'humanité, et dès qu'une idée généreuse parait au 
jour, ils la jugent intégrante à leur cause et s'y considèrent acquis do 
droit. Mais précisément ceux-là font les réflexions que j'énonçais, et 
paient de leur personne pour enlever au socialisme son fâcheux renom 
de ladrerie intellectuelle. Les Jaurès, les Fournière, les Pierre Baudin, 
les Dehenne, les Grave se dressent comme de nobles et intelligentes 
figures idéologiques, et soutirent secrètement de ne pouvoir racheter 
le « parti des ventres » de son décourageant sobriquet. A l'honneur 
des foules, ils comprennent qu'on ne les conduit point uniquement 
par là. Mais ils ont à lutter contre une vaste inertie, et les chefs se 
montrent parfois beaucoup plus timides que les nouveaux venus. On 
dirait qu'ils attendent du peuple bien moins d'intellectualité qu'il 
n'en prouve, et on a souvent l'impression qu'ils ne savent guère 
mieux que les bourgeois tout ce qu'on pourrait faire avec la masse. 
Les artistes, avec leur tact et leur méthode intuitive, le sentent 
plus qu'eux. Mais le positivisme, l'athéisme et le faux esprit scien- 
tifique du marxisme ont tellement inspiré aux sociologues populaires 
la crainte et l'aversion de toute hypothèse spiritualiste, de toute 
spontanéité, qu'ils s'emmaillent obstinément dans leurs réseaux 
de petites propositions pratiques, et ont pour l'idéologue la môme 
haine que les pires despotes. L'esprit sectaire les aveugle. 



11 est donc à craindre que le progrès du socialisme ne crée entre 
les artistes et lui un fossé impossible à combler. Certes, cela est ini- 
que, certes, une courageuse minorité des socialistes en juge ainsi, 
certes, les artistes s'ingénient à faire leurs offres de conciliation. Les 
Paul Adam, les Descaves, les Geffroy, dans la génération ainée, font 
des efforts continuels ; Eugène Carrière et Auguste Rodin cherchent 
au cœur même du plus grand art le secret d'une émotion populaire. 
Gustave Charpentier, fougueusement, la transporte dans l'art sym- 
phonique ; on voit de très jeunes gens, les Marc Lafargue, les Louis 
Lumet, secondant l'initiative de Deherme, de Grave, comme eux 
sans ressources et malgré la mauvaise volonté des feuilles publiques, 
multiplier les tentatives dramatiques, les conférences, les éditions à 
bon marché. Aux Salons, des artistes et des critiques s'efforcent de 
tendre la main aux artisans industriels et décoratifs. Mais rien de 



132 LA REVUE 

tout cela ne convainc le gros du parti, et partout Fart semble résolu- 
ment éliminé par l'utilitarisme. Chaque jour on apprend quelque 
vandalisme causé par la conception étroite des socialisants, et on 
est sincèrement désolé de constater que partout où le socialisme 
arrive, Fart est malmené. C'est un fait indéniable, que la bourgeoisie 
a commencé l'enlaidissement des villes, et que le socialisme le conti- 
nue, presque selon les mêmes instincts de détestation vague contre 
un aspect de l'humanité pensante qu'ils considèrent comme inutile 
et pervers. L'art a beau se débattre, s'élargir, gagner les objets 
usuels, faire preuve de générosité, répudier le dilettantisme et cesser 
d'être le régal des riches égoïstes pour s'offrir à la foule, il est 
envisagé comme une source de corruption et en tous cas comme une 
superfluité. 

On est donc en droit de se demander si l'art disparaîtra devant la 
poussée sociale. La fraction des artistes résolus à Faristocratisme de 
goûts et à la forme rare ne doute déjà plus de son prochain exil. Elle 
forme une petite société analogue à celle des émigrés de la Révolu- 
tion. Elle hait le socialisme et se cherche déjà un Coblentzplus loin- 
tain, hors de l'Europe socialisée. Mais la fraction des conciliateurs, 
révoltée par l'injustice et le gaspillage intellectuel et moral d'une 
telle mésintelligence, s'acharne à agiter dans la mêlée un drapeau 
blanc. Elle tente un effort suprême, elle essaie d'intéresser la foule 
pauvre au seul idéal qui lui reste et qu'on lui nie. Ce ralliement 
dernier, elle le cherche dans ^transformation partielle des arts. 

Et, en effet, l'arï ne peut pas mourir, et rien ne le tuera. L'utilita- 
risme le raréfie, le raffine dans quelques êtres, mais ne le supprime 
pas. L'Amérique utilitaire montre en Poe, en Whistler, en Whitman, 
en Emerson des génies quintessenciés, qui condensent des généra- 
tions d'artistes moindres qu'eût peut être permises un corps d'idées 
plus libérales. 

Mais Fart de spécialisation, l'art jalousement formel, clos, mysté- 
rieux, confronté à soi, l'art des tours d'ivoire irrite la foule sociale et 
s'en fait haïr autant qu'il la méprise, et le choc est inévitable. C'est 
donc d'une transformation que sortira la conciliation, et pour que 
cette transformation de Fart ne soit pas une déchéance, il faut que 
les plus grands artistes et les critiques les plus intelligents, les Car- 
rière, les Rodin, les Gcffroy, les Roger Marx l'organisent. Si rien . 
n'est plus absolu, plus volontaire, plus héroïque que l'art, rien non 
plus n'est plus souple, plus maniable, plus subtil, et sa force 
d'immortalité le sauvera de tout. Cette loi secrète, nous commençons 
;i en voir les applications devant la maussade négligence des 
nommes de parti qui s'obstinent à faire <Iu socialisme la levée en 
masse des sentiments médiocres. 



L \RT DEVANT LE SOCIALISME 133 



L'architecture est la plus atteinte. L'hygiène tend à s'y substituer 
uniquement dans la disposition des demeures, et le « casernisme » 
moderne épouvante. L'exclusion de toute religiosité bannit le luxe et 
le mystère dont le passé nous légua de si sublimes incarnations ar- 
chitecturales, et le poème de la pierre est fini. Mais déjà le fer, par 
les recherches de la géométrie, essaie de rejoindre l'harmonie sur un 
plan nouveau, et de recréer l'élan des temples. Il balbutie encore, il 
ne s'applique qu'à des barbaries babyloniennes, mais peut-être, au 
jet des arceaux, aux légèretés des coupoles, aux hardiesses inouïes 
des travées, de neuves beautés pourront-elles vivre un jour. Nous en 
avons déjà des presciences, et dans le domaine plus humble des mai- 
sons d'habitation, on tente tous les jours de donner au confort et à 
l'aération une satisfaction sous une forme moins hideuse. Cependant 
les vieux murs saturés de rêves et de souvenirs tombent sous la 
pioche, et rien ne les remplace avec beauté. Il est trop facile de pré- 
voir que l'envahissemeut des cités ouvrières complétera l'œuvre de 
laideur commencée par les usines et les maisons de rapport des pa- 
trons, pour donner aux villes un aspect correct, ennuyeux et plat, que 
seule rehaussera un peu la profusion des squares et des plantations. 
Les intérieurs seront, en tous cas, infiniment moins laids que les 
façades. 

Mais précisément le moyen terme de la question sera la renaissance 
de l'art industriel. C'est avec une joie profonde que nous voyons les 
artistes tendre la main aux ouvriers d'art, ne plus songer unique- 
ment à décorer les maisons riches, mais s'appliquer à donner aux 
pauvres des objets jolis et purs de forme pour le même prix, réali- 
sant ainsi l'idéal social que toute division de l'art comporte sans 
même s'en préoccuper. Tôt ou tard — et tout fait penser que ce sera 
bientôt — les ouvriers d'art seront librement admis aux salons avec 
les mêmes droits que certains artistes qui sortent d'ailleurs du 
peuple. Toute démarcation sera supprimée, et avec la fin du sot mé- 
pris des artistes « de caste » pour les artistes « d'application » tom- 
bera une injustice et se lèvera une espérance. L'ouvrier d'art, long- 
temps perverti et entravé dans ses velléités d'indépendance par les 
bronziers, les imprimeurs, les faïenciers, les orfèvres, qui lui impo- 
saient la servile mise en œuvre de laids modèles faussement artis- 
tiques, entre de jour en jour en relations plus directes avec les créa- 
teurs de formes neuves, et il gagne en élévation morale : pour 
prendre au hasard des exemples, il est bien évident que les ouvriers 
qui travaillent avec Rodin, ou ceux qui aident Alexandre Charpentier 
1901. — 15 Avril. 9 



5 34 LA REVUE 

à mouler un relief ou à fondre un étain, ou les obscurs lithographes 
que Ghéret ou Carrière ont été trouver dans les fonds de cours de 
faubourg pour tirer leurs belles épreuves, ou encore, en musique, les 
manoeuvres que l'admirable Charles Bordes va découvrir dans des 
concours d'orphéon de province pour en faire en deux ans des chan- 
teurs de concert ayant compris l'âme de Bach ou de Carissimi, il est 
certain que ces fils du peuple, au jour du « chambardement » sau- 
ront expliquer aux socialistes la valeur morale de leurs maîtres et 
les rapports de l'artiste avec la foule. Ils auront appris le respect et 
la conviction, et pourront les enseigner aux leaders qui s'écrieraient, 
une fois de plus ; « Que peuvent nous faire des objets d'art et leurs 
inutiles auteurs? » Toute une génération se lèvera pour leur dire que 
leurs idées sont caduques et que leur rancune doit s'adresser ailleurs. 
Des corporations entières ont été récemment mises en rapports avec 
les artistes, qu'elles ignoraient, et la brisure de l'esprit de caste a créé 
des fraternités; on l'a bien vu par exemple lors des derniers inci- 
dents où le contact était continuel ; et la diffusion extrême de l'illus- 
tration originale à bon marché, due aux dessinateurs du Chat Noir 
et à tous ceux qui suivirent, a transformé toute la classe des clicheurs, 
lithographes en couleurs, graveurs sur bois, etc. L'art industriel 
affermit davantage un plan d'entente logique, sur lequel le glisse- 
ment de la société d'hier à celle de demain pourra se faire douce- 
ment et sans compromettre l'élan de cette partie de l'intellectualité 
moderne. D'ailleurs, le moment est plus proche qu'on ne pense où 
nous vivrons en plein collectivisme alors que les gazettes et la moitié 
de la Ghambre continueront à le nier. 



La peinture, les lettres, la musique, privées de ces rapports directs 
manuels et techniques, de cette collaboration, semblent plus compro- 
mises par la terrible argumentation des utilitaires. Mais l'art a des 
ressources infinies. Il porte en lui une lumière de vérité, le socia- 
lisme en porte une autre, et la mesquinerie de raisonnements ins- 
pirés par le plus creux désir d'utilité partout immédiate ne fera pas 
une collision de ce qui peut être une admirable coexistence. Nous ne 
serons pas impunément soumis aux limitations arbitraires d'une so- 
ciologie d'ordre inférieur, et l'étonnante vitalité de l'art semble 
avertie par de merveilleuses presciences. Depuis le temps qu'une mi- 
norité infime le soutient dans les nations et l'élôte au-dessus du flot 
de l'égOïsme, de l'instinct brutal, de la jouissance, de l'avidité et de 
la force, ce n'est que grâce à d'inouïes ressources secrètes de tact et 



LART DEVANT LE SOCIALISME 135 

de finesse que l'art, remords des consciences vendues, énigme des 
consciences ignorantes, préoccupation altruiste blessant l'étroite va- 
nité des majorités, a pu m' pas s'engloutir. Nul phénomène intellec- 
tuel ne suit avec plus de fidélité les fluctuations de la race; c'est par 
excellence le flotteur, le loch de ces terribles houles de fond, de ces dé- 
pressions sous-marines si perfides dans l'océan sociologique. 

La peinture donne de ces intuitions curieuses de l'art une démons- 
tration nouvelle. Elle paraissait avoir renoncé à la fresque, s'être 
bornée au tableau mieux seyant aux intérieurs restreints d'une épo- 
que qui ne bâtit plus de cathédrales et de palais, et elle s'était aris- 
tocratisée, réduite dans son idéal comme dans son cadre. Elle sem- 
blait avoir atteint les dernières limites du raffinement technique, de 
la difficulté restée mystérieuse au public, avec l'impressionnisme, et 
voici que tout à coup, de ce sursaut splendide de l'art français, naît 
la promesse d'un art décoratif nouveau. Des critiques obstinément 
épris de classicisme n'hésitent pas h écrire que la technique de 
Claude Monet serait merveilleuse pour une renaissance de la grande 
peinture murale ; et au moment où l'on pensait que Puvis de Cha- 
vannes avait clos le cycle de cet art, voici que Henri Martin se char- 
geait dele rouvrir, que Besnard, par un coup de génie, appliquait la 
peinture à l'expression des conceptions scientifiques et créait la dé- 
coration de l'amphithéâtre de chimie à la Sorbonne, puis moderni- 
sait le rêve catholique et le généralisait vers le tolstoïsme en glori- 
fiant la religion de la souffrance humaine dans la décoration de 
l'église de Berck. Carrière donnait une admirable série d'effigies du 
peuple, et levait la poésie des pauvres toute entière dans la grande 
femme en deuil de l'affiche de Y Aurore, qui imposa sur les murs de 
Paris sa sévère et poignante beauté. Les mairies s'ornent de pein- 
tures claires où l'histoire du travail montre au peuple sa propre 
image épurée par la vision pensive des intellectuels. A l'école même 
des images d'art simple, disant les légendes, l'histoire, les fables, 
commencent de revêtir les murs par l'initiative de Roger Marx s'adres- 
sant à Rivière, à Steinlen, à Willette, et Chéret, fastueusement, 
sous le plus simple prétexte de diffusion industrielle, colore et réjouit 
la vue pour les riches et les pauvres, pendant que le crayon, d'Her- 
mann Paul et de Forain stigmatise la bourgeoisie, et que celui de 
Steinlen et d'autres encore vient en aide aux révoltés et aux rêveurs 
de la révolution. La peinture devient, par l'illustration et la feuille 
volante d'une part, et de l'autre par la grande décoration murale, 
l'historiographe de la foule qui travaille et qui espère. Ainsi glisse- 
t-elle l'indéracinable sentiment de l'éternel, la question morale, dans 
l'utilitarisme, tandis que la peinture de chevalet reste aux déli- 
cats de la classe riche et ne parvient aux humbles que par de mau- 



136 LA REVUE 

vaises reproductions. Encore serait-il facile qu'un Etat républicain 
organisât à peu de frais les moyens de combler cette lacune pour 
certaines œuvres d'un caractère général. Quant à la sculpture, son 
rôle décoratif est simple. Elle peuple nos squares d'effigies ouvrières 
qui peuvent toucher à la plus grande beauté quand un Constantin 
Meunier les érige, et elle peut, par les arts adjacents, la poterie, la 
faïence, appliquées en frises ornementales, compléter les décora- 
tions murales de lieux ouverts à la foule socialisée. 



La musique, avant tous les autres arts, aura son rôle prépondérant. 
Son avenir est infiniment noble, sa mission est éclatante. Elle con- 
tient en effet en germe ridée de la socialisation. Elle est l'art démo- 
cratique désigné. Elle groupe dans l'orchestre un peuple d'élite ; son 
expression n'est pas individuelle, mais devient de plus en plus générale. 

Son langage est international, et donne la formule même de Tinter- 
nationalisme spiritualiste. La symphonie est la messe et la commu- 
nion de l'avenir, et même en supposant que le régime socialiste crée- 
rait chez les foules la dégénérescence, la bassesse, le triomphe ignoble 
de l'instinct et de la brutalité, comme le prétendent les pires ennemis 
du socialisme, quand les masses auraient vendu les collections d'art, 
jeté les livres et haussé les épaules devant les statues, elles seraient 
encore émues longtemps avant l'abêtissement final par l'intensité 
nerveuse de l'orchestre. La musique, après les cathédrales, signifie 
les symboles de la conscience divinisée ; après la notion de patrie, elle 
signifie l'héroïsme de la créature armée contre la mort ; elle va régner 
avec une puissance incroyable. Elle est entrée dans le monde depuis 
deux cent cinquante ans avec une foudroyante allure, et ses progrès 
sont immenses. Dès maintenant elle est le halètement de la conscience 
des races, coalise les rêves anonymes, excite les nerfs et calme les 
pensées inquiètes ; dès maintenant elle s'impose à la foule ouvrière 
de l'Europe dans les squares, aux concerts dominicaux, et elle seule 
a encore le pouvoir de courber les fronts et d'ordonner le silence 
unanime comme le fit jadis l'élévation mystique. Elle est la transfor- 
mation des sacrements, le dialecte des sages et la leçon des ignorants. 
Elle est le langage du métaphysicien et la prière informulable de la 
plus humble fille qui souffre; et, n'ayant pas besoin des mots, elle 
échappe à l'erreur et ne crée ni la dissension ni la haine. Déjà on ne 
peut plus s'en passer, l'éducation orchestrale progresse plus vite que 
celle de tous les autres arts, et dans toute œuvre musicale toute âme 
trouve sa part. D'ici peu, la lecture de la musique sera exigée de tout 
être un peu instruit aussi naturellement que celle des livres, et son 



L ART DEVANT LE SOCIALISME 137 

enseignement sera obligatoire. D'ici peu l'orchestre sera une néces- 
sité. Déjà l'ouvrier l'exige le dimanche, et une foule privée de musique 
^et j'entends même que les marchands de chansons ineptes continuent 
à prospérer au milieu d'elle) ressentirait un malaise étrange. C'est la 
musique qui conservera le plus sûrement au monde l'élément du 
spiritualisme sans lequel aucune société humaine ne peut être viable, 
et qui rachètera des ignominies de l'abus la légitimité du bien-être 
universel. 



Quant aux lettres, elles cherchent obscurément en ce moment à 
ressaisir une hégémonie qu'elles ont compromise. Le roman s'ouvre 
à l'expression de la conscience. Les Rosny, Paul Adam, Léon Daudet 
créent des êtres profondément humains, accessibles à une moralité 
neuve, ou décrivent des aspects sociaux de l'avenir. Paul Adam cerne 
de près l'expression globale des foules futures. Les Rosny et Léon 
Daudet font vivre des créatures selon une vision logiquement passion- 
née de la psychologie, et ils pénètrent dans le monde dont Zola 
n'avait dressé que le décor. A leur suite vient s'affirmer une généra- 
tion d'écrivains qui reviendra à la vie, après Part pour l'art, avec une 
forme de beauté, usant des ressources d'expression récemment 
acquises, et y reviendra sagement, profondément, trouvant dans 
l'altruisme une base nouvelle, après les chefs-d'œuvre créés par 
l'égotisme supérieur, pour inventer d'autres chefs-d'œuvre. 

Et la littérature sociale grandit, elle envahit les journaux, elle force 
les plus obstinés manieurs d'argent et d'affaires à insérer des décla- 
rations de générosité qu'on n'eût jamais lues il y a dix ans. Une évo- 
lution analogue se produira dans la poésie destinée au peuple. Elle 
est actuellement livrée aux plus viles compromissions, à des âmes 
inférieures qui la font languir dans la bêtise; mais de toutes parts, 
dans la jeunesse, des poètes de vingt ans s'accordent à quitter les 
tours d'ivoire pour se retremper au contact des sentiments généraux, 
pour rénover les dialectes, chanter la vie et la nature, restituer les 
rythmes de la poésie populaire méprisés par l'académisme, et s'ouvrir 
au peuple. Le théâtre que Maurice Pottecher, avec un dévouement si 
noble, a créé à Bussang en donnant à la France son Oberammergau, 
en est une preuve. Les programmes d'Antoine en sont d'autres 
preuves, admirables. Grâce à lui, à ce pseudo-naturaliste qui n'a 
jamais cessé d'élargir, prudemment, mais sûrement, son programme 
et ses visées, nous avons vu les hautes et pures œuvres de François 
de Curel, et la Clairière, et d'autres choses qui ont aidé à l'œuvre de 
libération morale et de revendication que YŒuvre, eu jouant Ibsen, 



138 LA REVUE 

avait commencée péniblement sous les lazzis. Les intellectuels ont 
brisé eux-mêmes les barrières entre le peuple eteux. Us ont l'ait mieux 
que le premier pas, ils ont été droit à la foule souffrante. Le mérite 
moral de Jaurès a été de le comprendre et de vouloir soulever tout le 
socialisme, mains tendues, à leur rencontre, alors que les leaders 
du parti demeuraient indifférents, ou maussades, ou défiants, obstinés 
dans leurs calculs d'utilité immédiate, profitant à l'occasion de ces 
avances de beaux joueurs, mais revenant toujours à leurs petits 
desseins. 



L'art sera donc assez richement intelligent pour transformer ses 
modes d'expression si simplement, que jamais il n'apparaisse inutile. 
Il prépare contre le socialisme étroit la plus noblement adroite des 
oppositions : il lui aura rendu d'avance tellement de services, qu'au 
jour du sursaut brutal, de l'objection médiocre, il sera devenu une 
force constitutive de l'Etat nouveau. Pendant que les organisateurs 
illettrés du « parti des ventres » prêcheront encore que l'art est un 
jeu de dandys, une satisfaction de riches, un luxe superflu, il aura 
construit de telles œuvres et formé une telle élite d'ouvriers d'art 
intelligents et libres d'esprit, que cette élite forcera les organisateurs 
au respect et à la prudence. C'est ce que les bourgeois actuels ne 
veulent pas plus comprendre que les chefs qui l'effraient, et il est 
probable que M. Guesde ou M. Vaillant ne voient pas plus clairement 
cette évolution que le plus têtu des rentiers. 11 n'y a à compter ni sur 
les uns ni sur les autres pour apprécier une endosmose morale qui 
s'accomplit chaque jour, et ils se disputeront bientôt sur des idées 
toutes faites qui ne correspondront plus à rien. Le principe im- 
muable de la minorité dirigeante est en train de se préparer dans 
l'état socialiste une nouvelle et prestigieuse confirmation . Et ce qui 
est admirable, c'est cette éclosion, cette conciliation mystérieuse du 
peuple et de ceux qui pensent et aiment, au-dessus des théoriciens 
de tous ordres, cette récréation de l'amour au-dessus des haines qui 
s'apprêtent, cette beauté se transformant en charité instinctive, cette 
union des condensateurs de pensée et des pauvres d'esprit s'accom- 
plissant malgré tous les sournois obstacles que la bourgeoisie, puis 
le socialisme pratique, avaient essayé de mettre entre les deux forces 
sociale- pour constituer, de l'intermédiaire même entre ces forces, 
la raison d'être de leur égoïste direction, de leur régence arrogante, 
de leur ambition politique. 

Camilu-; Mauclàîr. 






LES FEMMES DE LA I1KNAISSANCE 



VITTORIA COLONNA 

Ifuprès ses derniers historiens) (1). 

Veuve du [)lus grand eapijtaine et amie du plus grand artiste 
que ritalie ait comptés au xvi e siècle, auteur de poésies admirées 
par sis contemporains non moins que parla postérité, Vittoria 
Colonna se présente à nous le Iront ceint (rime triple auréole : 
l'infortune, la noblesse du caractère et la gloire littéraire. Cette 
femme remarquable personnifie à merveille un curieux tournant 
de rame italienne ; c'en est fait désormais de toute fougue et de 
toute liberté; c'en est fait de cette joie de vivre, qui avaient 
signalé l'Age d'or de la Renaissance. Sur le trône du brillant 
Léon X, en qui s'incarnaient les plus bautes jouissances intellec- 
tuelles, se préparent à monter des souverains pontifes austères et 
inexorables, Paul IV, Pie V. A la Réforme, qui devait si profondé- 
ment troubler notre héroïne, l'Eglise ne tardera pas à opposer le 
Concile de Trente; pour de longs siècles, la paix sera ramenée 
dans la conscience des Italiens, mais une paix qui ressemblait h 
de la résignation, parfois à de la lassitude. 

Vittoria se rattachait aux plus nobles familles de l'Italie par son 
père Fabrice Colonna, capitaine célèbre, grand connétable du 
royaume deNaples, et l'un des interlocuteurs mis en scène par 
Machiavel dans ses Discours sur les Décades de Tite-Live. Quant à sa 
mère, cotait la propre sœur du duc d'Urbin. 

Née, affirme-t-on, en 1 11)0 (plus vraisemblablement, d'après de 
réeentes recberebes, en 1494), la jeune princesse n'avait pas en- 
core atteint vingt ans lorsqu'elle épousa, en 1509, Fernancl d'Ava- 
los, marquis de Pescaire, auquel elle était fiancée depuis sa plus 
tendre enfance. A partir de ce moment elle partagea ses loisirs 
entre Naples, devenue une simple préfecture espagnole, et l'île 
enehanteresse d'Ischia, dont son mari était gouverneur. Sa société 
habituelle se composait de son frère, Ascagne Colonna, et de sa 
belle-sœur, Jeanne d' Aragon, la beauté fameuse, immortalisée 
par le pinceau de Raphaël, non moins que par des centaines de 
sonnets. Un neveu de son mari, un jeune orphelin, don Alphonse 
d'Avalos, lui tenait lieu de fils : elle finit par concentrer sur lui la 
tendresse dont son cœur débordait. C'était un adolescent entêté 

(1) Notre étude s'appuie principalement sur les documents publiés par Alfred 
de Reumont [Vittoria Colonna), MM. Ferrerio et Mûller [Vittoria Colonna. Car- 
te ggio) et M. Rodocanachi [Vittoria Colonna et la Réforme en Italie). 



140 LA REVUE 

et d'une grande turbulence, tour à tour porté aux exercices les 
plus violents ou raffine comme une petite maîtresse. Sa mère 
adoptive, si austère dans sa mise, si dure pour elle-même, favori- 
sait ce dernier penchant. Lorsqu'en 1521, don Alphonse partit 
pour la guerre, elle lui offrit une tente, dont elle avait de sa main 
brodé les parois en soie pourpre, parsemée de dattes d'or. Pour 
devise, ces mots empruntés à l'histoire de l'empereur Vcspasien : 
« Jamais il n'était aussi actif que lorsqu'il se livrait au repos. » 
De fait, don Alphonse ne tarda pas à se distinguer aux côtés de 
son oncle don Fernand; ses exploits lui valurent, tout jeune 
encore, l'honneur d'être nommé par Charles-Quint gouverneur 
du Milanais. 

Les ressources intellectuelles de la cour de Naples, si brillante 
pendant le règne d'un Alphonse V ou d'un Ferdinand I er , n'étaient 
pas, pour lors, des plus variées. Seul, un poète, célèbre au loin, 
Sannazar, le chantre de YArcadie, le rénovateur de la poésie pas- 
torale, y représentait, avec éclat, l'élément littéraire. Vittoria ne 
pouvait manquer de se lier avec cet homme également distingué 
par le talent et le caractère ; après sa mort, elle consacra à sa mé- 
moire un de ses plus éloquents sonnets. Plus tard, elle reçut 
de loin en loin, soit à Ischia, soit à Naples, la visite de quelque 
écrivain de passage : tel l'historien Paul Jove, telle poète Ber- 
nardo Tasso, le père du chantre de la Jérusalem délivrée. 

Mais ce fut surtout à Rome, où elle résida entre 1515 et 1520, 
que la future Sapho de l'Italie connut et cultiva les amitiés litté- 
raires les plus précieuses : Vida, l'auteur de la Chrisliade, Bembo 
etSadolet, secrétaires des brefs apostoliques, et par la suite car- 
dinaux, mais plus connus encore comme humanistes; puis 
l'Arioste, l'auteur du Roland furieux, Balthazar Castiglione, l'au- 
teur du Courtisan, et tant d'autres. L'Arioste lui paya un tribut 
d'admiration dans des strophes aussi pleines que vibrantes : « J'en 
choisirai une seule », chanta- t-il, « et je la choisirai si supérieure à 
l'envie qu'aucune autre ne pourra me prendre en mal si je passe 
les autres sous silence, et si je ne loue qu'elle. Cette femme 
unique ne s'est pas seulement rendue immortelle par son style 
dont la douceur est sans égale; elle sait aussi, quel que soit celui 
dont elle parle ou sur qui elle écrit, le tirer du tombeau et le faire 
vivre éternellement. » 

Vittoria venait à peine d'échanger l'anneau nuptial avec don 
Fernand d'Avalos, que déjà elle s'essayait dans la poésie : en 
1512, au lendemain de la bataille de Ravenne, au cours de laquelle 
son époux avail été fait prisonnier, elle lui adressa une épître 
pour le consoler de sa captivité. Don Fernand, à hhi tour, s'il 
faut en croire Paul Jove, dont lie témoignage a été accueilli par 
Brantôme, s'escrimail avec la Muse. Pendant sa captivité, il com- 
posa un dialogue sur l'amour : il ne pouvait raisonnablement le 
dédier à une autre i|u< v la compagne de sa vie, Mais laissons la 



LES FEMMES DE LA RENAISSANCE : V1TT0R1A COLONISA 1 \ 1 

parole à Brantôme : « J'ay leu dans un petit livre espaignol 
que Victoria Columna, fille de ce grand Fabrice Columno, et 
femme à ce grand marquis de Pescayre, Le nomper de son temps, 
après (|u'oH'(Misl perdu son mary, Dieu scait quel, entra en tel 
désespoirde douleur, qu'il fut impossible de fuydonnerne innover 
aucune consolation; cl quand on luy en vouloit à sa douleur 
aplicquer quelcune ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit : « Et 
u sur quoy mr voulez-vous consoller? sur mon mary mort? Vous 
« vous trompez: il n'est pas mort; il est encor vivant ettoutgrouil- 
« lant dans mon âme. Je le sens, tous les jours et toutes les 
« nuietz, revivre, remuer et renaistre en moy ». 

La mémorable année 1525, si grosse de conséquences et pour 
ritalie, et pour la France, et pour l'Espagne, correspond tout 
ensemble, en ce qui touche Vittoria Colonna, aux plus intenses 
jouissances de vanité et au paroxysme de la douleur. Est-il besoin 
de rappeler de quelle gloire don Fernand se couvrit à la bataille 
de Pavie? Un instant, lors de la conjuration de Moroni, il fut 
arbitre des destinées de la Péninsule, mais, avant que l'année fût 
révolue, il succomba, âgé à peine de trente-six ans, aux blessures 
reçues à Pavie. Vittoria, arrivée trop tard pour lui fermer les yeux, 
se retira, brisée, au couvent romain de « San Silvestroin capite ». 
Mais elle ne devait pas y trouver le repos. Ses parents, les 
Colonna, profitant de la défaite des Français, ne tardèrent pas à 
entrer en campagne contre le Pape Clément VII et furent les 
principaux facteurs de l'horrible sac de Rome (1527). Vittoria eut 
du moins la consolation, pendant cette catastrophe, de recueillir 
quelques-unes des trop nombreuses victimes. Aussi bien, toutes 
les fois qu'elle échappait aux néfastes influences de sa famille, sa 
générosité naturelle reprenait le dessus. Nous en avons pour 
preuve son intervention en faveur du célèbre conspirateur 
Philippe Strozzi, tombé entre les mains de son ennemi le duc 
Cosme de Médicis, le nouveau dictateur de Florence. La lettre 
qu'elle écrivit à Cosme était des plus pressantes, des plus tou- 
chantes, mais celui-ci se montra inflexible et Strozzi n'échappa au 
supplice que par le suicide. 

La douleur, cette grande inspiratrice, fit de Vittoria Colonna la 
Sapho italienne. Avant la mort de son époux, elle ne s'était essayée 
qu'accidentellement dans la poésie; à la suite de son deuil, elle 
commença la longue série de sonnets, où, tout en exaltant les 
vertus de l'inoubliable défunt, elle donnait un libre cours à son 
désespoir. De môme que Pétrarque, qui, à deux cents ans de dis- 
tance, eut le privilège de façonner à son image toute la poésie 
lyrique du xvi e siècle (1), Vittoria fouillait sans lelâche dans son 

(1) Vittoria n'hésite pas à mettre à contribution le vocabulaire spécial de 
Pétrarque, ce vocabulaire qui tirait sa raison d'être du milieu tout particulier 
dans lequel vivaient le poète et Laure. Les sites ou les lleuves du Comtat- 
\enaissin, Vaucluse et la Sorgue, deviennent sous la plume de Vittoria comme 



142 LA REVUE 

cœur ; toutefois, plus exclusive que le chantre de Laute, chez 
qui les élans d'amour alternaient avec la douleur, elle ne trouve 
de place que pour les regrets. 

Aux élégies font pendant les poésies religieuses ou morales s 
des évocations de la Bible (sonnets XCVl. XCVII sur le déluge) ou 
des Evangiles [l'Incrédulité de saint Thomas, sonnet C). Alors 
même qu'elle aborde des sujets en apparence profanes, la poétesse 
ne sacrifie jamais les droits de la dévotion. A un alchimiste, elle 
reproche de courir après la pierre philosophale, tandis que Le 
Cbrist lui offre la seule pierre qui puisse changer le plomb de 
notre erreur en un or éternel (sonnet CGVII). A Michel- Ange, elle 
rappelle, qu'au lieu de se glorifier de son talent, il doit remercier 
la Providence qui l'a si richement doué. 

Vittoria détournait-elle ses regards — elle ne le fait que de 
loin en loin — de son for intérieur pour les fixer sur les convul- 
sions au milieu desquelles se débattait sa patrie, rarement elle 
résistait à la tentation d'établir un rapprochement entre ses pro- 
pres affections et les affaires publiques. Si l'étendard de France 
se relève en Italie, c'est parce que la mort de Fernand dAvalos lui 
a permis de prendre sa revanche (sonnet III) ; si elle rappelle au 
Pape Paul III qu'il est un pasteur de peuples, si elle fait appel à sa 
sagesse et à sa sainteté, c'est pour le fléchir en faveur de ses 
parents, les Golonna, alors en guerre avec le Saint-Siège. 

Dans cet œuvre poétique si vaste (les sonnets forment un 
total de 330 à 350 compositions ; Vittoria a en outre laissé une 
« canzone », une épitre rimée, un « capitolo », sur le Triomphe 
du Christ), la langue n'offre pas toujours une limpidité parfaite ; 
plus d'une fois elle est rocailleuse. D'ordinaire néanmoins elle 
apparaît sonore et vibrante. Des traits énergiques, des images 
hardies en même temps que savoureuses, je ne sais quelle convic- 
tion et quelle force de volonté immanente, sans cesse la soutien- 
nent e( raniment. A se concentrer ainsi dans le sonnet, l'orme 
concrète s'il en lut, le sentiment et l'idée acquièrent une rare 
intensité. Toutefois l'uniformité des thèmes engendrait fatale- 
ment la monotonie dans les expressions ; le vocabulaire même 
s'en ressent : ce ne sont que comparaisons entre son époux et le 
soleil [Il mio bel sole) : la même image revient peut-être trente ou 
quarante l'ois. 

En un siècle d'imitations, tel que la Renaissance, Vittoria ne 
pouvait manquer de faire montre de ses connaissances classiques. 
.Mais sjicIioii- -lui gré de sa discrétion : elle wvn use que pour 
donner plus de relief et de variété à ses peintures. Ainsi elle nous 
fait voir le mont d'Isehia, sous Lequel repose le géant Tiphou, 

uni- p.-n'lic du territoire de l'll.;ili<: [Sonnet IA'1). Une foule d'expressions rap- 
in:lli ni l<; début de L'admirable canzone adressé à Goia <li EUenzo {Spirto 
gentil . Teia : Quel chiaro spirto, <ii.u'un) sptrto, spirto ftfice, etc. (Sonnets XCIX, 
GLVi, CGU1). 



LES FEMMES DE LA RENAISSANCE : V1TT0IUA COLONNA 143 

s'enorgueillissant de la gloire du marquis de Peçcaire, comme. 
atlas s'enorgueillil de porter Le monde (sonnei C). Ainsi, elle envie 
le sorl de Julie, femme de Pompée, qui eu recevant la nouvelle 

(fausse de la moH de son époÙX, expira de douleur (sonnet CiVIil). 

A travers les réminiscences et les formules consacrées, percent 
plus d'une l'ois une sensibilité et une .mélancolie toutes modernes. 
Le sonnet ion plutôt l'élégie), OÙ elle montre le soleil moins 
éclatant, les étoiles plus pâles, les arbres sans feuilles, les champs 
sans fleurs, les eaux sans transparence, la brise sans fraîcheur, 
depuis que son époux a disparu, n annonce-t-il pas l'éloquente 
plainte de Lamartine : 

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. 

parvient- elle — trop rarement — à s'affranchir du joug des 
souvenirs personnels et à mettre les battements de son eouir à 
1 "unisson de ceux de son peuple, comme son langage devient 
éloquent ! Ici, en des vers dignes de Pétrarque, elle célèbre le lion 
de Saint-Marc, une patte étendue sur l'Océan, l'autre sur la terre 
ferme, maintenant, seul en Italie « l'antique liberté et le juste 
empire » ; ailleurs, elle rend an grand poète napolitain Sannazar 
un hommage ému (sonnet LXXXV). 

On jugera de la valeur de ces pièces par l'interprétation 
métrique que ma savante amie, M me la baronne d'Uxkiill-Tallenay, 
a bien voulu entreprendre à mon intention. 

O Bembo ; ton grand nom enivre de fierté 
Le lion tout-puissant qui pose au loin sur l'onde 
Une patte d'airain et seul, dans notre monde , 
De Vautre a maintenu l "antique liberté. 

En ètoilant ton front pour la postérité 
Le eiel à ta jeunesse a joint l'esprit qui sonde, 
Afin qu'en Verge mûr ta sagesse profonde 
Brillai eomme un flambeau dans notre obscurité. 

Comme la Sorvue d'or en son lit d'èmeraude 
Le Meta ure ouduleux qui circule et qui rode 
Roule sou flot laiteux sous les frêles mûriers. 

Et toi qu'un tel labeur, b femme, immortalise, 
Ton aine exaltera la gloire bien acquise 
Dont le temps va tisser les éternels lauriers! 

(Sonnet LXI». 

Le ciel, o mon soleil, le combla de vertus; 
Ton âme rayonnait en ton noble visage, 
Et ta parole fui comme un divin message 
Dont les échos, hélas! pour jamais se sont tus. 



144 LA REVUE 

Mille désirs ardents de gloire revêtus 
Naquirent en mon âme à ta parole sage, 
Car tu fis resplendir comme un astre au passage 
Ton flambeau d'amour pur, sur mes sens abattus. 

Ce flambeau lumineux que ton amour fît naître 

Eleva ma pensée au niveau de ton être 

Et traversant mon cœur de mille rayons d'or, 

Comme un glaive laissant une empreinte certaine, 
Me fit V esprit si fier et famé si. hautaine 
Que seul un penser vil peut V offenser encorl 

(Sonnet LVI). 

La correspondance de Vittoria, représentée aujourd'hui par 
plus de cent cinquante lettres, nous initie a ses relations avec les 
poètes, les humanistes, aussi bien qu'avec les prélats ou les têtes 
couronnées: le pape, l'empereur, la reine de Navarre. Nous la 
voyons tour à tour discuter des problèmes de philosophie trans- 
cendante ou s'occuper d'aff aires terre à terre. Très minutieuse 
pour les questions d'intérêt, elle ne cesse de réclamer au marquis 
de Mantoue le paiement des 4.000 ducats qu'il lui doit (1523), de 
môme qu'elle insiste auprès du pape Clément VII pour qu'il la 
nomme vice- gouvernante de Bénévent, au lieu et place de son 
mari. 

L'Italie intellectuelle tout entière prit à tâche, pendant les 
années qui suivirent la mort de don Fernand, d'adoucir la douleur 
de sa veuve. Pourquoi faut-il qu'un incident pénible fît diversion 
à tant de marques de sympathie, de vénération, et brouillât Vit- 
toria avec un de ses plus cbers amis, le comte Balthazar Casti- 
glionë? De tout temps, celui-ci avait témoigné à la marquise la 
plus vive admiration. Après le sac de Rome encore, il lui avait 
adressé cette lettre si touchante (25 août 1527) : « Dans ces der- 
niers temps, je n'ai pas osé écrire à Votre Seigneurie afin de ne 
pas rappeler ce que je ne pouvais dire et ce que Votre Seigneurie 
ne pouvait entendre sans une douleur extrême. Aujourd'hui que 
les malheurs qui ont fondu sur nous sont si grands que, pareils 
au déluge universel, ils ont rendu égaux les malheurs d'un cha- 
cun, il semble qu'il .soit permis, et peut-être commandé à tous 
d'oublier le passé, et d'ouvrir les yeux, ou «lu moins, autant que 
le permel La faiblesse de la nature humaine, de sortir de noire 
ignorance, de reconnaître que nous ne savons rien, et que le plus 
souvent ce qui nous paraît vrai est faux et que par contre ce qui 
nous paraîi faux est vrai. » 

Voici que moins d'une année après, dans la préface de son 
Courtisan (1528), Castiglione se répand en doléances contre son 
ancienne amie el prend l< i public pour confident de ses griefs. 
Que s'était-il passé et comment expliquer une rupture si reten- 



T-ES FEMMES DE LA RENATSSANCK : VITTORIA COLONNA 14b 

tissante? Ecoutons le réquisitoire dressé par I» 1 trop susceptible 
auteur: «Me trouvant en Espagne, dit-il, je fus informé par des 
amis d'Italie <|ne la marquise de Pescaire, b laquelle j'avais 
prêté mon travail, l'avaii l'ail transcrire en grande partie, con- 
trairement à sa promesse; j'en ai ressenti un véritable ennui, me 
doutanl des nombreux inconvénients qui peuvent surgir en pareil 
cas; aéanmoins, je comptai sur L'esprit et la prudence de cette 
dame (dont j'ai toujours vénéré le talent, la « virtu », comme 
chose divine) pouf remédier au préjudice qui pourrait résulter 
pour moi du fait d'avoir obéi à ses ordres. Finalement, j'appris 
que les copies de cette partie de mon livre se trouvaient àNaples 
en une foule de mains, et comme les hommes sont toujours 
avides de nouveauté, je craignis qu'on ne les fît imprimer... » (1). 
Castiglione s'aperçut-il, après le premier moment d'irritation, 
que son amie n'avait péché que par excès d'admiration pour son 
livre et lui demanda-t-il pardon? Nous aimons à le croire. Malheu- 
reusement la mort prématurée de ce parfait galant homme, 
arrivée en 1529, empêcha la réconciliation de porter ses fruits. 

Cependant une nouvelle évolution s'était opérée dans les senti- 
ments de Vittoria : de la douleur, elle avait passé insensiblement 
à la dévotion et du désespoir à l'espérance. Un de ses derniers 
historiens, M. Emmanuel Rodocanachi, a caractérisé à merveille 
cette métamorphose ; il nous montre son héroïne finissant, après 
avoir invoqué le ciel en faveur de son époux, par invoquer pour 
elle-même l'assistance divine, se détachant peu à peu des choses 
terrestres, et demandant à la religion l'apaisement et la sérénité. 
Les exhortations d'un de ses amis, un Espagnol fixé à Naples, 
le pieux Juan Valdès, complétèrent le changement, mais 
donnèrent en même temps aux aspirations de la néophyte une 
direction des plus dangereuses : Valdès, en effet, avait l'esprit 
aussi inquiet qu'il avait l'âme fervente : à force de réfléchir sur 
les pratiques extérieures du culte et sur les dogmes, il en vint à 
se rapprocher des réformateurs allemands et à sacrifier entiè- 
rement à l'hérésie. 

Dans cette nouvelle phase, Vittoria se révéla comme une 
sainte, et non comme une dévote. Les exercices de la piété la plus 
austère, les soins prodigués aux malades, ne l'empêchèrent pas 
de goûter les plaisirs de l'esprit. Sa foi, en un mot, restait géné- 
reuse, elle ne lui interdisait nullement la fréquentation de ceux 
qui portaient un nom dans les lettres. Aussi la trouvons-nous en 

(1) Castiglione avait esquissé le Courtisan, ce fameux manuel d'éducation, 
après la mort du duc Guidobaldo d'Urbin, mais il ne commença réellement a 
le rédiger qu'en 1514, et ne l'acheva qu'en 1518. Et encore le reprit-il à diverses 
reprises: la rédaction définitive, conservée à la Bibliothèque Laurentienne, 
porte la date du 23 mai 1524 (Gian, Il Corteqiano, p. vu). 



j 46 LA BEVUE 

relations avec l'Arioste, Berni, l'Àrétin, Lod. Dolçe; Pn i il .love. 
Ver. Gambara, non moins Qu'avec les membres les plus émineuts 
du sacré Collège, les cardiû^us Bembo, Gohtarini, Cervini, Pôle, 

Morone. 

Dans l'intervalle, la marquise de Pescaire ne cessait de s'inté- 
resser aux investigations des réformateurs, cédant en cela aux 
instincts de probité intellectuelle qui étaient en elle, en même 
temps qu'à je ne sais quelle curiosité. Initiée à leurs aspirai ions 
par Valdes, le chef de la petite église réformée de NapleS, elle 
n'avait pas tardé à subir l'influence de deux autres novateurs, le 
Florentin Pierre Martyr Vcrmigli (1500-1502) et le Siennois Bernar- 
din Ochino (1487-1504), général des capucins ; sa liaison avec la 
duchesse de Ferrare, Renée de France, si complètement acquise 
aux idées nouvelles, n'avait fait qu'accentuer ses tendances. En 
1537, elle forma le projet de visiter la Terre Sainte, mais le vrai 
pèlerinage qui marqua cette année fut celui à Ferrare, ville 
infestée d'hérétiques. 

Particulièrement intéressante pour l'histoire des idées reli- 
gieuses dans notre pays est la correspondance de Vittoria avec la 
sœur de François I er , Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre. 
Les relations épistolaires entre les deux princesses remontent, ce 
semble, à l'année 1540. Dans une lettre datant de cette époque. 
Vittoria célèbre, chez sa correspondante, son amour de la reli- 
gion, « suprême perfection de notre âme », et se félicite de voir 
ce sentiment se réfléchir dans un si grand miroir, de manière à 
faire profiter les peuples de l'utilité de l'exemple. La reine fut 
touchée de cet éloge; sa gratitude perce h travers les formules de 
politesse obligatoires qui enveloppent sa réponse et lui enlèvent 
de sa spontanéité. « Votre lettre, ma cousine, lui écrit-elle, m'a 
donné tant de contentement, pour y avoir vu dépeinte si vive- 
ment votre affection, à laquelle j'attache tant de prix, que la joie 
m'a fait oublier l'ennui que je devrais éprouver en sentant en 
moi le contraire des éloges que me donne votre trop bienveil- 
lante appréciation. A vos yeux, les autres doivent être et sont 
semblables à vous-môme. » On ne saurait mieux tourner un com- 
pliment. 

V ce moment d'ailleurs, Vittoria était déjà complètement 
revenue de ses velléités d'hérésie : la défection d'Oehino l'avait 
remplie de douleur et les efforts d'une série de prélats — Bembo, 
Sadolet, Eteginald Pôle, Moronè -~ aidant, elle rentra, sans arrière- 
pensée aucune, dans le giron de L'Eglise. L'Inquisition, néanmoins, 
jugea prmh'iil d'ouvrir l'œil sur ses agissements; elle la soumit, 
;i -on insu, à une surveillance étroite. Ce lait, jusqu'ici ignoré, 
vient d'être établi avec la dernière évidence. 

Le nom de Vittoria Colonna est plus cher aux lettres qu'aux 
arts ; les chefs-d'œuvre qu'enfantaient autour d'elle les grands 



LES FEMMES DE LA RBHÀlfSANCE ! VITTORIA COLONNA 147 

artistes des pontificats de Jules II el de Léon X semblenl avoir à 
peine fixe son attention. Elle poussa l'indifférence jusqu'à négli- 
ger de faire élever un mausolée à son ('«poux, dont le corps 
repose, de nos jours encore, dans un simple cercueil, orné d'un 
portrait en peinture (1). Quant au luxe et an faste, ils étaient 
littéralement odieux à celle puritaine. Alors même qu'elle était 
forcée de compter avec les obligations mondaines que lui impo- 
sai! son rang, elle s'arrangeait de manière à réduire son train de 
maison an strici minimum. C'est ainsi que, lors du Voyage 
qu'elle entreprit en 1537 àFerrare, elle se contenta d'une suite de 
six femmes, toutes très simplement vêtues. 

Kl cependant le nom de Vittoria est indissolublement lié à celui 
du plus grand artiste de son temps: il est impossible de le pro- 
noncer sans évoquer le souvenir de Michel-Ange. Ne croyons pas 
à une inconséquence chez cette nature si fortement organisée : 
elle voyait en Michel-Ange le penseur et le poète, bien plus que 
le sculpteur et le peintre. 

L'écho d'un des entretiens de Michel-Ange et de Vittoria Go- 
lonna est venu jusqu'à nous, grâce à un artiste flamand, Fran- 
çois de Hollande, qui après avoir longtemps habité l'Italie finit 
ses jours en Portugal, où il rédigea ses mémoires. Nous y voyons 
que Michel-Ange était parvenu à ce degré d'élévation intellec- 
tuelle où, les convictions une fois tempérées par la sérénité 
divine, la contradiction n'a plus le privilège de troubler un calme 
tout olympien. 

Le Buonarroti, resté célibataire, comme tant d'autres artistes 
illustres de la Renaissance, comme Donatello, comme Léonard de 
Vinci, comme Raphaël, comptait près de soixante ans lorsqu'il 
entra en relations avec cette femme aussi distinguée par son 
caractère que par son talent (ses plus anciennes lettres à Vittoria 
remontent à 1545). Son biographe Gondivi, qui écrivait sous sa 
dictée, a raconté en termes touchants l'histoire de cet amour tout 
élhéré et que Platon, le maître de Michel-Ange, n'eût pas pu con- 
cevoir plus chaste, moins terrestre. « En particulier, dit-il, Michel- 
Ange aima grandement la marquise de Pescaire, amoureux qu'il 
était de son esprit divin; elle, de son côté, l'adorait. Il possède 
encore délie beaucoup de lettres, pleines d'un amour honnête 
et tendre ». 

De même que Vittoria soupirait après celui qu'elle ne pouvait 

(1) Ce cercueil se trouve, depuis 1623, dans la sacristie de l'église Saint-Domi- 
nique majeur de Naples : antérieurement, il était déposé dans une des chapelles 
<)'• li même église. (Ferrerio et Muller : Vittoria Colonna. p. 366-367.) D'après 
Brantôme, le marquis de Pescaire fut enterré dans l'église Saint-Dominique, 
devant le grand autel, « dans un superbe cercueil » que le chroniqueur a encore 
vu lors de son premier voyage à Naples. (t. I, p. 199). — L'épée du vainqueur 
de Pavie est allée échouer au musée de Gluny. On en trouve une reproduction 
d;ins l'Art pour tous (octobre 1894). 



148 LA REVUE 

revoir, de même Michel-»Aiige soupirail après «clic qu'il ne pou- 
vait conquérir. 

La mort prématurée de celui qu'elle considérait comme son 
fils, Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto, porta un dernier coup 
à la mère adoptive : ce personnage avait à peine passé la quaran- 
taine, quand il mourut subitement, au mois de mars 1546. Vit- 
toria, qui avait elle-même un pied dans la tombe, reprit la plume 
pour consacrer le souvenir de ce nouveau deuil : glacée par l'âge, 
elle supplie le défunt d'intercéder auprès du père éternel pour 
qu'il daigne l'appeler, elle aussi, auprès de lui (sonnet CCVI1I). 

Les dernières années de cette vie si agitée furent partagées 
entre Viterbe et Rome. Après le bannissement de son frère As- 
canio et la disgrâce, si méritée, de tous les Colonna, Vittoria se 
fixa, de 1541 à 1544, au couvent de Sainte-Catherine de Viterbe. En 
1544, elle revint à Rome, mais, au lieu de demander l'hospitalité 
au palais de sa famille, depuis longtemps veuf de ses habitants, elle 
fit choix du couvent Santa Anna dei Ferrari. A ce moment d'ail- 
leurs, la dévotion l'avait emporté sur tout autre sentiment : re- 
nonçant, ou peu s'en faut, au commerce des littérateurs, la mar- 
quise ne vécut plus que dans la société des grands personnages 
ecclésiastiques. Une seule exception fut faite, on l'a vu, en faveur 
de Michel- Ange. 

La noble femme ne comptait que cinquante-sept ans quand elle 
expira, au mois de février 1547, dans la Ville éternelle, chez un 
de ses parents. 

Vittoria — et telle est la moralité que j'entends tirer du présent 
essai — était une Colonna, famille funeste entre toutes celles 
de l'aristocratie romaine, fautrice par excellence de discordes, 
toujours empressée à s'allier aux étrangers contre la liberté de 
Rome et du Saint-Siège, aujourd'hui auxiliaire de Philippe le Rel 
pour souffleter Roniface VIII, demain complice de Charles-Quint 
pour canonner Clément VIL Elevée dans un tel milieu, la jeune 
femme ne pouvait qu'approuver les actes de son époux, inféodé à 
la môme politique que ses beaux-parents, et, comme eux, un des 
champions les plus ardents de la domination germano-espagnole 
en Italie. Elle n'eut ni laforce, ni le courage de se placer au-dessus 
des intérêts ou des passions des siens. Jamais elle n'envisagea les 
vicissitudes de l'Italie autrement que dans leurs rapports avec les 
intérêts spéciaux de la maison Colonna. Aussi ses biographes ont- 
ils fait finisse route en mettant ses agissements sur le compte de 
-ou affection pour son époux. Elle était Espagnole, plus encore 
comme 011e des Colonna qu'eu qualité de marquise de Pescaire. 
Là réside sou erreur, mais là aussi se trouve sou excuse. 

Eugène Mûntz. 



TIGRANE YERGATE 

Une page du martyrologe arménien 




Tigrane Yergate 



I 

Le grand écrivain national 
des Arméniens Garabed Bilé- 
zikdji, connu dans le monde des 
lettres sous le pseudonyme de 
Tigrane Yergate, était" né à 
Gonstantinople,le4 février 1870 
d'une des familles les plus an- 
ciennes et opulentes de la capi- 
tale dont l'origine remonte à 
la race des Zohrab d'Arménie. 
Il trouva autour de son berceau 
doré les soins les plus délicats 
et dévoués. A l'âge de quatre 
ans, il perdit son père et de- 
puis lors demeura avec ses deux 
frères dont il était l'aîné chez 
les parents de sa mère : M. et 
M mo Garabed Tinghir, qui te- 
naient avec distinction un des 
premiers rangs dans l'aristo- 
cratie arménienne. Son grand-père, homme d'une instruction supé- 
rieures, était un fin observateur ayant un profond sentiment des 
arts. Il surveilla lui-même la première éducation de l'enfant d'un 
naturel doux et déjà sérieux, qui se plaisait aux longues promenades 
qu'ils faisaient ensemble. La vue des sites et monuments merveilleux 
de Constantinople exerçait sur sa jeune imagination un charme dont 
il devait garder l'empreinte poétique toute sa vie. Garabed Bilézikdji 

(/) // semble que la figure de Tigrane Yergate soit une personnification 
de l'Arménie mutilée et abandonnée à elle-même. Les Arméniens n'oublie- 
ront pas son splendide et double rôle de patriote et d'écrivain qui a fait 
connaître Vhistoire et la littérature de V Arménie dans les deux mondes 
et qui, même aux jours de grand malheur, n a jamais voulu renoncer à 
l' indépendance de la mère-patrie. Apres avoir toute sa vie prêché la modé- 
ration et l'appel à l'Europe humanitaire, brisé et fatigué par le spectacle 
de Vin justice féroce et brutale qui, avec la connivence des pays dits «chré- 
tiens et civilisés» ne cesse de persécuter le peuple martyr, il s'en alla en 
léguant q ses frères ce conseil d'une tristesse déchirante : 

« ... Renversant les principes d'après lesquels les peuples se sont groupés 
en nation et rejettent de leur sein les éléments étrangers, l'Europe nous 
refuse ce qu'elle a accordé aux Roumains, aux Serbes, aux Grecs, aux 
Bulgares; renversant les principes d'après lesquels elle gouverne l'Afrique 
et les steppes de l'Asie, elle nous fait un devoir de nous courber sous le 
joug d'espèces inférieures. Arméniens, il n'y a pas de morale, pas de jus- 
tice entre peuples. Donnons-nous, eu déployant de la force brutale, le droit 
de vivre indépendants sur notre sol ou tachons d'y mourir honorés. * 
[N. D. L. R.). 

1901. — 15 Avril. 10 



150 LA REVUE 

était l'arrière-petit-neveu de Bedros Tinghir, fameux polyglotte et 
philhellène, qui avait fui Constantinople et vivait en solitaire dans 
le château qu'il avait fait bâtir au sommet d'une colline où il 
consacrait son temps et sa fortune à créer tous les éléments d'une 
langue universelle qu'il appela « Schleral » et qu'il s'efforça vaine- 
ment à répandre autour de lui. 

Garabed Bilézikdji étudia d'abord l'arménien : son professeur, le 
père Merjandjian (1), savant mékhitariste de Venise, en lui apprenant 
l'histoire, la géographie et les lieds populaires d'Arménie, sut lui 
inspirer l'amour de la sainte cause qu'il devait plus tard illustrer. 

En 1880, il se rendit pour la première fois en France avec sa mère 
qui le plaça à l'Ecole Albert-le-Grand dirigée par les Dominicains 
d'Arcueil (Seine). C'est là qu'il apprit ses premiers mots de français : 
il y fit ses études et fut reçu bachelier es lettres. 11 allait régulière- 
ment passer ses vacances d'été chez son grand-père qui l'amenait 
alors autour des murs de Stamboul, et sur les rivages de la Corne 
d'Or et du Bosphore, lui enseignant ainsi sur les lieux mêmes où ils 
s'étaient déroulés les principaux faits de l'histoire de Byzance et de 
l'empire ottoman. Il aimait les ruines et les antiquités et apprécia 
toujours ces leçons si intéressantes dont il emportait de précieuses 
notes, et longtemps après il en exprimait sa reconnaissance à son 
grand-père. Au sortir d'Arcueil, il fait dans l'automne de 1888 un 
voyage en Amérique, visite le Far West, et s'intéresse vivement au 
mouvement littéraire américain. 11 rentre en France, et accepte une 
modeste position dans une maison de banque parisienne, occupant 
ses loisirs à écrire ; la carrière littéraire est sa vocation, il le sent et 
la prépare en se livrant à un travail intellectuel ardu, afin de sup- 
pléer à l'insuffisance de son éducation scolaire qu'il désapprouvait 
sévèrement en regrettant sans cesse les années perdues en de stériles 
études. Il concentre toutes ses facultés sur les questions philosophi- 
ques, sociales et politiques : il se choisit pour maître Renan dont il 
goûte la philosophie ; il approfondit les œuvres de Bacon, Spencer, 
Noyicow, Taine, Stendahl, à chacun desquels il avait assigné un 
jour de la semaine résumant lui-même ses propres sensations dans 
un recueil. Nous en détachons mot à mot cette page : 

Mercredi.— Novicow : La lutte intellectuelle. 

La langue est la synthèse des facultés mentales d'un peuple. Parler une 
langue euphonique, sonore, brève, capable d'exprimer les rapports les 
plus complexes par les procédés les plus simples, donne à une nation 
d'immenses avantages sur ses rivales. 

Et moi-même je me dois sans cesse dire qu'il me faut, pour traverser le 
monde, connaître à fond une langue. Elle doit non seulement m'être utile 
pour l'ordinaire de la vie, mais embellir mes facultés par l'emploi que je 
ferais d'elle dans mes livres et discours. Et pour ce, je la dois chaque jour 
cultiver. Chaque jour lire quelques lignes de mon cher Racine et de Voltaire, 
puis m'exercer à écrire à des heures régulières. De cette façon je m'appro- 
prierai celte langue comme le vin et la viande que je prends à mes repas. 

Le jeune écrivain se rend assidûment à la Bibliothèque Nationale 
et il complète en esthéticien ses recherches dans les musées. Ses 
premiers essais sur l'Orient, Les Arméniens', Leiîak hanoum % lluslcm, 
I. Troie aspects du kef^lèi Oyclades (Mœurs des îles grecques) -~- 

l Neveu du religieux qui enseigna l'arménien à Lorcj Byron au couvent de 
Ban-Lazaro & \ ■ 



TIGRANE VERGATE 151 

Signés Garabed Bey — sont acceptas avec empressement à la Aou- 
velle Revue, à la Nouvelle Revue internationale, au Gaulois, et au 
Figaro où il l'ail paraître également des instantanés. L'Institut inter- 
national de la rue Royale le charge de parler sur les questions 
d'Orient. 11 y donne sa première conférence : La Turquie: Son Evo- 
lution historique et morale, le 24 mai 1893. Et cet orateur de vingt- 
trois ans tient longtemps sous le charme de sa parole une brillante 
réunion qu'il initie h l'histoire et aux mœurs de ce pays. 

Les relations de Garabed Bilézikdji s'étendirent facilement à Paris. 
C'était un admirable caractère d'une exquise sensibilité et une forte 
et délicate intelligence : son extérieur beau, fin et sceptique, sa 
réserve pleine de dignité, la distinction et l'élégance de sa tournure 
et de ses manières, son regard infiniment doux et ferme, sa conver- 
sation sérieuse et attrayante le rendaient sympathiqueatous.il parlait 
six langues : l'arménien, le français, le grec, l'anglais, l'allemand, le 
turc, et connaissait à fond leur littérature. Très recherché dans les 
milieux intellectuels les plus choisis dont il était l'ornement, il comp- 
tait parmi ses amis des hommes éminents dans la politique, les arts 
et les lettres : l'un de ceux qu'il aimait le plus, Maurice Barres, nous 
a appris tout récemment qu'il considérait Garabed « comme une 
source incomparable de beauté et de poésie ». La vie, cependant, est 
difficile pour lui. Par suite des revers de fortune de sa famille résul- 
tant de la crise économique en Turquie, Garabed se voit condamné à 
vivre de sa plume. Il connaît ainsi les heures de suprême désespoir qui 
chez lui ont eu, hélas ! un contre-coup fatal sur sa santé. Dans sa lutte 
avec les difficultés matérielles de l'existence il se voit forcé de quitter, 
avec bien des regrets, Paris, au moment même où la gloire commen- 
çait à lui sourire, à la suite de la publication d'une série d'articles 
dans la Revue des Revues. Il rentre à Gonstantinople en décembre 
1893 ; il y reçoit partout l'accueil le plus llatteur et aussitôt son 
talent se confirme dans l'élite du monde chrétien et musulman. La 
lutte pour la vie lui fait accepter un petit emploi dans une adminis- 
tration de la ville, en même temps il se fait agréer comme professeur 
d'histoire dans une école turque de Stamboul, afin d'explorer à fond 
l'âme, le degré d'intelligence et les conceptions des jeunes élèves 
islamites qui lui témoignaient beaucoup d'attachement. Son cours 
d'enseignement, ses relations avec des écrivains, ulémas, derviches 
du vieux monde musulman, la lecture avec commentaire du Coran 
faite par un cheik vénéré lui révélèrent une foule de détails inédits 
du plus haut intérêt et qui donnèrent une autorité incontestée à ses 
articles sur l'Orient. Il envoie à la Revue des Revues plusieurs études 
consacrées au mouvement littéraire contemporain turc et arménien. 
Il collabore au journal arménien ffaïrénik, publié à Constantinople 
(et supprimé par ordre du sultan lors des derniers troubles). Les 
lecteurs de ce périodique se souviennent de ses écrits parmi lesquels 
Amet d'enfants — traité d'éducation d'une véritable portée morale 
qui le popularisa : il y expose son amour du bien et du progrès et 
indique aux Arméniens les moyens de les atteindre en faisant de 
leurs enfants des hommes libres et instruits. Garabed Bilézikdji 
entreprend déjà la tâche qu'il doit accomplir en croyant à l'avenir de 
sa nation qui est l'objet de ses constantes préoccupations. 

Les nouvelles des massacres des Arméniens en Asie-Mineure corn- 



152 LA REVUE 

mencent, cependant, à arriver à Constantinople en dépit du silence 
imposé à la presse. Il souffre vivement dans ses aspirations libé- 
rales en voyant toute une race antique condamnée à l'extermi- 
nation par le sinistre Abdul-Hamid Khan II, dont la diplomatie 
européenne se fit complice. Il se voue désormais à cette cause pour- 
laquelle il va combattre avec sa plume ; « mes écrits devront 
être de la dynamite », disait-il, ainsi que cela est symbolisé par son 
pseudonyme : Tigrane, nom d'un monarque valeureux d'Arménie et 
Yergate qui signifie fer. 11 défend, en effet, avec une énergie de fer 
l'œuvre du principe des nationalités en s'exposant aux pires tortures 
et à la mort même. 

Rappelons à ce propos la page finale du Mouvement littéraire 
arménien (Revue des Revues, 15 août 1896) où éclatent les nobles 
préoccupations de Garabed pour la mère patrie : 

« La littérature arménienne est attachée à la destinée du peuple armé- 
nien. Resserrés entre trois monarchies également intéressées à étouffer 
toute idée de réfection sociale, les Arméniens n'ont pas encore passé la 
période des combats. Ils reverront des jours tragiques. Sans doute, en 
dehors des gouvernements, il y a dans chaque pays de l'Occident des 
hommes dont l'affection est acquise à une nation de race arienne douée 
pour être un foyer de civilisation au cœur de l'Asie antérieure. Nous n'ou- 
blierons pas leurs noms et peut-être bur seul souvenir nous fera-t-il un 
jour pardonner à ceux qui ont nié jusqu'à notre existence nationale et 
reçu de l'or pour chaque mesure de notre sang. Fils d'Ardzrouni et de 
Kamar Katiba, ce n'est pas à l'étranger mais en nous-mêmes que nous de- 
vons chercher des forces. L'Arménie vient d'être aftligée par des massacres 
auprès desquels ne comptent plus ceux de Sassoun et par des pertes maté- 
rielles que vingt ans de labeur pourront à peine réparer. La neige pendant 
six mois va couvrir les morts et les vivants dépouillés. Cette heure-ci est 
l'une des plus cruelles et des plus décisives de notre histoire. Replions- 
nous sur nous-mêmes. C'est en nous aimant davantage, en nous serrant 
les uns contre les autres, en nous libérant de ceux qui nous divisent par 
la religion, en nous confessant toutes nos fautes; c'est en demeurant at- 
tentifs à tous les mouvements d'idées de l'Europe et c'est en sondant l'âme 
des barbares qui nous enveloppent, qu'à mesure qu'augmenteront autour 
de nous les périls, nous acquerrons la force de les dominer par la pensée 
et quelque jour enfin de les écarter par le poids de nos bras. » 

II 

Le 30 septembre 1895, on vit couler devant la Sublime-Porte le 
sang des Arméniens qui y étaient venus en foule présenter une re- 
quête pour la cessation des mauvais traitements dans leur patrie et 
l'obtention des réformes promises dans le traité de Berlin (Article 61). 
Cette boucherie fut continuée avec férocité à Trébizonde,.Ourfa, Sivas 
Césarée, Erzeroum, Van, Bitlis, etc. Tigrane Yergate, justement 
indigné de ces mesures de répression prises par le gouvernement 
ottoman, appuya le parti révolutionnaire arménien pour lequel il ré- 
digea des notes diplomatiques : il est l'auteur des manifestes du co- 
mité « Hentchak » (siège Londres) auquel le Times prêta ses colonnes 
en les signalant à l'attention du public dans les termes les plus élo- 
gieux et qui précédèrent l'attaque de la Banque Ottomane par les Fé- 
déral isl.cs du « Drochag » (Siège (ienéve). Il rédigea également les 
lettres « d'avertissement » adressées aux Ambassadeurs des Puis- 



T1GKANE YERGATB 153 

sances à Constantinople et qui les mirent dans un réel émoi. Malgré 
ces services, il se tint toujours en dehors des mouvements des co- 
mités afin de conserver son indépendance d'écrivain. Du reste son 
opinion ne répondait nullement à leurs vues, et pensant avec raison 
que ces patriotes faisaient leur école, il tenta à plusieurs reprises de 
les amènera des idées plus accessibles. Il projetait de créer dans 
uo coin propice de l'Arménie un vaste foyer insurrectionnel soutenu 
par la classe riche et dirigé par les hommes d'initiative de la nation 
avec le concours des apôtres de la Liberté de l'Europe et de l'Amé- 
rique. Un journal français qu'il voulait fonder à Paris devait aussi 
contribuer au triomphe delà cause. Tel était le plan de TigraneYer- 
gate, qui réprimait absolument le système des attentats, n'y voyant 
qu'un geste assurément beau et légitime, mais sansprofît pour ladé- 
fense et la conservation nationales. 

La journée du 20 août l£9(> éclata terrible ; une poignée de Fédé- 
ralistes arméniens chargés de dynamite s'introduisent à la Banque 
ottomane à coups de feu et somment le directeur — souspeinede faire 
sauter cet établissement — d'aller soumettre immédiatement au sul- 
tan et aux représentants des Puissances leurs volontés qui sont : la fin 
des massacres et la mise en vigueur des réformes en Asie-Mineure. 
Ils avouent qu'en compromettant ainsi les intérêts des capitalistes 
étrangers engagés à la banque, leur but est d'attirer par ce moyen 
extrême l'attention des gouvernements en leur faveur. Le sultan 
promit encore une fois tout aux diplomates qui firent à leur tour les 
assurances les plus solennelles aux Fédéralistes et répondant de leur 
vie, les supplièrent de se rendre. Ceux-ci confiants dans la réussite 
de leur mission, abandonnent la place et sont aussitôt embarqués 
sur un bateau français qui partait pour Marseille. En même temps 
un ordre du sultan donnait le signal d'un carnage inouï sur plusieurs 
points de Constantinople. Seuls les révolutionnaires qui avaient 
préparé des bombes purent soutenir une défense désespérée de 
quelques heures dans les quartiers populeux arméniens. Ce jour-là 
le frère de Tigrane Yergate travaillait à son bureau à la Banque 
Ottomane au moment de l'attaque et lui-même était allé pour faire 
son cours d'histoire à l'école turque, mais il eut tout juste le temps 
de rentrer chez lui, ayant été prévenu que des troubles allaient se 
produire. Il assista, blême de terreur et d'indignation, à la tuerie de 
dix mille chrétiens innocents, qui dura trois jours. Sa santé en fut 
altérée et se voyant espionné, il ne se sentit plus en sûreté en 
Turquie. Après avoir fait passera Paris ses manuscrits dont il brûle 
une partie, il prend passage clandestinement à bord du « Sindh » 
des Messageries. 

111 

Il se rendit au Pyrée et y reçut la délégation arménienne venue 
pour le saluer et l'inviter à passer quelques jours à Athènes, ce qu'il 
accepta avec l'empressement d'un pur philhellène. La presse athé- 
nienne annonce son arrivée et parle de ses publications sur la Grèce. 
Aussitôt les hommes de lettres les plus en vue : Palamas, Georges 
Stratigis, Souris, Genradios et aulres s'empressent autour de lui 
avec sympathie et admiration. Le jeune écrivain se met à travailler 



154 LA REVUE 

avec une ardeur infatigable pour sa cause qu'il veut rallier à celle 
des Grecs également opprimés par la barbarie turque; sa belle âme de 
héros veut renouer les liens qui unissaient ces deux nations au 
moyen âge pour reprendre ensemble les rênes de la civilisation, de 
lmtellectualité, des arts et du commerce en Orient. Sa conférence 
sur ce sujet au syllogue littéraire du Parnasse, le 7 octobre 1890, est 
restée mémorable : toute la presse, le barreau, l'université, profes- 
seurs, étudiants, la banque, le haut commerce et beaucoup de 
femmes y étaient assemblées lorsque le président du syllogue le 
présenta du haut d'une estrade par une chaleureuse allocution. 
Tigrane Yergate sait trouver les paroles ailées qui le mettent immédia- 
tement en contact avec le cœur de l'auditoire, et l'enthousiasme des 
Hellènes qui le couvrent d'applaudissements est sans bornes. Le len- 
demain, le syllogue lui offrait le titre de membre honoraire. Déjà la 
portée de ses visées politiques l'avait fait nommer membre de 
T « Hétairie Nationale », autrement dit Comité macédonien. Au 
lendemain de sa conférence il voulut rendre un hommage à Byron en 
allant avec ses compatriotes porter une couronne à sa statue devant 
laquelle il devait lire un discours en arménien, mais une raison poli- 
tique l'y fît renoncer. 

Tigrane Yergate possédait une exquise finesse d'impressions. Il 
aimait à les dédier de partout à sa mère et nous détachons le fragment 
suivant de l'une de ses lettres écrite pour elle d'Athènes :] 

Je suis à l'hôtel Parthénon l'un, des plus beaux de la ville : mes 

fenêtres ouvrent sur l'Acropole, sur la campagne semée de villages et de 
ruines et sur la grande place de la Concorde. Tout est neuf dans la ville, 
neuf et ancien, c'est un renouveau de ce que les ancêtres ont édifié de 
plus beau, une débauche de marbres, de portiques, d'académies, de 
Minerves armées de la lance et de Mercures. Sous ses lumières électriques 
Athènes est encore plus belle que le jour, belle de mouvement, de jeunesse, 
de bavardage, de cris frénétiques de marchands de journaux criant l'évé- 
nement arménien, les trompes sonnent, les tramways électriques, à 
vapeur, s'entrecroisent, les officiers innombrables promènent des pare- 
ments et des boutons reluisants, les cafés chantent, jouent des orchestres 
ou un simple solo de mandoline. J'ai dîné à la Minerva qui est le Voisin (1) 
d'Athènes, luxe et simplicité. Je te quitte pour aller visiter les campe- 
ments arméniens et voir des journalistes grecs. Adieu, chère mam'. 

Il s'occupe activement des pourparlers de ses compatriotes avec le 
gouvernement au sujet de leur installation définitive ou provisoire 
dans le pays ; lui et ses amis réussissent à placer une cinquantaine de 
ces malheureux à Athènes et dans les villes voisines. Des proposi- 
tions étant alors venues de Londres pour leur transfert à Chypre, on 
trouva d'un commun accord cette solution heureuse : « Dans cette île, 
disait Tigrane Yergate, par une claire journée ils pourront aperce- 
voir les côtes de la terre promise. » Il relève leur moral par ses mani- 
festes nombreux qui eurent un grand retentissement; il fait passer 
La question de sa première phase qui était une demande de réformes 
dans sa seconde phase : la lutte pour l'indépendance, et il avait créé 
tout un plan d'action qui, s'il avait été exécuté, aurait donné aux 
affaires leur solution logique. Nous reproduisons ici l'un de ces 
manifestes révolutionnaires paru dans le journal « Mioutïoun » 

l il i agil du restauranl Voisiné Pari». 



riGRÀRË TKlu;\Ti 155 

[Union). On se Fera, en le lisant, une idée du langage politique, 
qu'employait le jeune chef arménien pour entretenir l'exaltation du 
peuple : 

faisons une addition de tous les efforts tentés jusqu'à ce jour par nos 
divers comités. Nous trouverons un résultat général dont nous pouvons 
dire hardiment qu'il constitue une victoire pour l'Arménie. 

En effet, par la force brutale, le Turc nous était supérieur; par sa force, 
jointe à de l'argent, il pouvait nous écraser à sa guise. Nous l'avons mis 
dans la nécessité de dévoiler à l'Europe sa situation réelle qui est celle 
d*un banqueroutier et parlant, dans l'impossibilité de gouverner en Orient. 

Ensuite, notre action a réveillé le sentiment de l'indépendance chez tous 
les chrétiens, voire parmi des tribus musulmanes de sorte que le Turc, 
maintenant, est entouré de toutes paris d'ennemis qui le menacent. 

Ce n'est pas tout. La cause arménienne, sortie de sa sphère orientale, se 
pose en problème devant l'Europe et l'Amérique. Voici que sanglante et 
vivante, l'Arménie se dresse par-dessus les continents pour inviter les 
peuples à se ranger du côté des producteurs ou du côté des destructeurs 
du travail. C'est une des pages les plus sérieuses de l'histoire du monde qui 
va s'écrire avec notre sang. Nous pouvons, dès maintenant, affirmer avec 
orgueil que l'Arménie, dans une large mesure, va présider aux destinées 
politiques et morales du xx e siècle. 

La tragédie arménienne n'est point terminée. Nous n'en avons joué que 
le premier acte. Il nous reste à jouer le second, qui est de nous précipiter 
sur notre patrie et de nous en emparer les armes à la main. 

.V nous dites pas que nous avons déjà subi trop de pertes. Seriez-vous 
Issez ignorants pour croire que notre indépendance se réalisera par la 
voie pacifique des firmans et des négociations! C'est au milieu des flots de 
sang et des coups de feu; c'est après vingt défaites écrasantes, suivies d'une, 
deux, trois victoires soudaines, que se sont formées, depuis cent ans, la 
République des Etats-Unis, les quinze Républiques de l'Amérique du Sud, 
la Grèce, la Roumanie, la Serbie, l'Italie, la Rulgarie. 

D'ailleurs, avons-nous des pertes réelles? Lorsque rien ne se perd dans 
la nature inanimée, pouvez-vous concevoir qu'un élément aussi imposant 
que la mare de sang de cent cinquante mille Arméniens puisse aller à 
néant ? Ne le sentez-vous pas? ce sang est vivant; il a passé dans nos veines, 
il a gonflé nos bras, il a ranimé nos cœurs endormis, il a porté dans nos 
cerveaux l'énergie de pensées viriles, il nous a baptisés des hommes 
nouveaux. 

Sachons voir le bien qui se cache dans chaque apparence de mal. Nos 
souffrances individuelles ne constituent pas un malheur pour la nation. Au 
contraire elle en bénéiieie. Chacun des corps sanglants couchés sous la 
terre est un bloc de pierre qui forme le fondement de l'Arménie. C'est 
ainsi que partout et toujours s'élèvent les murs de la patrie. 

Envisageons la situation qui a été créée par l'ensemble des forces armé- 
niennes, avec assurance, avec satisfaction. Nous avons encore beaucoup à 
travailler. Pour cela, il nous faut, au milieu des événements tragiques 
que nous traversons et que nous allons traverser, respirer à l'aise, avoir 
l'àme confiante. Ce n'est point l'heure de regretter les faits accomplis. 
Ayons aux lèvres le sourire de ceux qui vont à une victoire certaine. Ayons 
le cœur et les bras inébranlables comme ces montagnes où nous allons 
asseoir l'édifice séculaire, indestructible de l'Arménie. 

Sa vie à Athènes s'écoule dans un perpétuel travail et une fête per- 
pétuelle. Il se rend à Eleusis dans les environs et à Daphni où sont 
des ruines byzantines importantes. Il visite les ateliers des peintres 
et ceux des sculpteurs. D'une façon générale, il s'intéresse à Athènes, 
beaucoup plus à ce qui est vivant qu'à ce qui est mort et trop 
décrit. 



156 LA REVUE 

Voicijencore deux fragments de ses lettres d'Athènes : 

Mana mou gliki (1) J'ai quitté mon hôtel de la place de la Con- 
corde et me suis installé dans un élégant boarding-house anglais situé 
entre les jardins du Roi et ceux de l'ambassade de France. De mon balcon 
au premier je ne vois que fleurs et arbres, au second plan s'étend le palais 
royal, au troisième — au-dessus de la ville — s'élève l'Acropole et le Par- 
thénon ainsi que les Cariatides qui se détachent avec netteté sur un fond 
bleu et or formé par le golfe de Salamine, les monts de Péloponèse et par 
des îles lointaines. Quelle fête pour une âme à la Chateaubriand! Il est 
7 heures du matin et l'on vient de m'apporter un thé que j'aurai voulu par- 
tager avec toi — un thé avec je ne sais combien d'accessoires : diverses 
sortes de toasts, du beurre, des confitures, du miel de l'Hymette ; j'ai 
fait l'enfantillage d'avancer une chaise pour mara'! — bien entendu je me 
garde de toucher à toutes ces douceurs : j'ai eu la semaine dernière une 
indisposition qui m'a tenu un jour au lit et deux jours dans la chambre. 
Mes amis, aussitôt la nouvelle sue dans Athènes, m'ont amené la jeune 
célébrité de la ville, le D r Callindoulis, et leur prince de Ja science le 
D r Delyannis, frère du Premier — sorte de ministre solennel et autori- 
taire — La moitié de la visite s'est passée à causer avec eux de la confé- 
rence. Le travail cérébral m'est toujours aussi aisé qu'au moment de mon 
arrivée à Athènes, cependant depuis cette indisposition, qui m'a surpris, je 
suis forcé malgré moi de ménager mes forces. 

Ma table est couverte de toutes les photographies que j'ai em- 
portées — la tienne obtint un grand succès. Dans une jarre grecque à 
2 anses, longue de forme et dont les parois laissent suinter l'eau (elle reste 
ainsi plus fraîche) — j'ai toujours de longues branches de vigne, de sapin 
et de belles roses que m'envoient des amis qui sont à Phalère — des lau- 
riers roses aussi et de belles grenades d'un rouge foncé très grosses sur ma 
table. Tu es au milieu de ces sourires d'automne et souvent le matin en 
me réveillant je regarde ton portrait, je dis mam'ma' et je me mets à 
pleurer. 

Telle est l'âme d'une suave limpidité enfantine de Tigrane Yergate. 
Sollicité pour aller à Londres soulever l'opinion, il s'en abstient et 
préfère se rendre en France. Ce qui l'éloigné des Anglais, c'est leur 
bigotisme, le point de vue purement évangélique duquel ils envisa- 
gent la question d'Arménie. Ils ne veulent pas sa liberté mais leur 
intérêt. Ils n'ont pas hésité à abandonner tour à tour Arméniens et 
Grecs : Gladstone était isolé dans son propre pays. 

Il travaille donc très dur et prépare ses discours pour la campagne 
de France afin d'entrer en scène puissamment armé; il est en corres- 
pondance active avec un député socialiste influent dont l'intervention 
devait mettre le gouvernement dans l'embarras. La conférence 
d'Athènes avait été sa première étape et lorsque divers plans qui 
l'occupent sont terminés, il quitte non sans regrets ce pays de ses 
rêves, très content de l'ensemble des opérations qu'il y a faites (8 no- 
vembre 1896). il se rend directement à Paris et entreprend une 
campagne avec le concours de plusieurs députés qui portent la ques- 
tion à la Chambre et agitent vivement l'opinion. La Revue des Revues, 
continue à encourager Tigrane Yergate dans son œuvre et met au 
service de son talent et de son patriotisme sa sympathie chaleureuse 
pour la cause arménienne et sa publicité inappréciable. Ce concours 
de la Revue fut d'autant plus cher à Tigrane et à ses compatriotes, 
qu'en 181)5 La Revue des Revues était le, seul périodique français qui 

l Expression grecque qui signifie : ma mère douce. 



TIGRANE YERGATE 157 

eût le courage de soutenir énergiquement la cause des martyrs armé- 
niens. Tigrane Yergate en garda toujours un souvenir reconnaissant 
à M. Jean Pinot, le directeur de cette revue, qui, de son côté, avait 
pour cet esprit remarquable une admiration profonde et pour ce 
noble caractère une grande affection. Il écrit àcette époque : la Lutte 
pour la Crète^ la Lultepour la Macédoine, LWrislophane de la Grèce 
moderne (Georges Souris). Les Millionnaires grecs, Yildiz-Kiosk. Ces 
études de premier ordre, publiées dans la Revue des Revues, sont tra- 
duites dans toutes les langues, excitent l'attention des diplomates 
européens et déjà le nom de Tigrane Yergate s'impose dans la 
presse. La Revue de Paris et autres journaux et périodiques lui 
oiVrent ensuite leurs colonnes, mais Tigrane, exténué, se borne à sa 
• campagne dans la Revue des Revues. 

La colonie américaine de Paris contribua beaucoup à lui rendre le 
séjour agréable, il y contracte de vraies et fidèles amitiés. M. Frank 
Holman et M. Holman-Black lui offrent leur charmant studio de 
l'avenue de Breteuil où il donne une lecture sur l'Arménie devant 
des amis : une fort belle séance pour Tigrane Yergate qui est applaudi 
et entouré par l'élite des intelligences : les Mac Kaye, les Dodge 
et autres représentants distingués de la colonie américaine de 
Paris. Déjà il avait vu Clara Barton, présidente de la Croix Rouge 
Nationale d'Amérique, lorsqu'elle vint pour quelques temps à Cons- 
tantinople dans l'été de 1896 et il fut aussitôt admis dans le 
très petit cercle de son intimité. Cette noble et vaillante femme 
était venue apporter un secours de 300.000 dollars pour les dis- 
tricts arméniens de l'Asie Mineure décimés par les massacres : les 
officiers de la Croix Rouge qu'elle y envoya s'acquittèrent à mer- 
veille de leur mission et rendirent un peu de bien-être aux infortunés 
survivants de cette catastrophe en relevant le travail et l'industrie 
partout anéantis. A côté de Clara Barton se place la spirituelle figure 
de George Pullman, secrétaire financier de la Croix Rouge; tous 
deux rejetèrent, bien entendu, l'offre de rubans qui leur fut faite par 
le sultan, pour les remercier de l'œuvre humanitaire accomplie dans 
ses Etats ! 

IV 

Les affaires de la Crète qui excitèrent l'émotion générale à Paris 
et provoquèrent un vrai mouvement révolutionnaire au quartier 
latin en faveur des Hellènes, ne laissèrent pas Tigrane Yergate dans 
l'indifférence : à la nouvelle du bombardement d'Acrotiri par les 
escadres européennes, il rédige, fait signer et porte une adresse au 
ministre de Grèce à la tête d'une délégation arménienne. Voici le 
texte de cette adresse : 

La colonie arménienne de Paris vous transmet l'expression de sa vive 
admiration pour le peuple hellène qui, héroïquement, affirme devant le 
monde le principe des nationalités, dont les Arméniens eux-mêmes sont 
les défenseurs sur le sol de l'Asie. 

Elle accompagne de ses vœux de succès les mouvements de votre armée 
et de votre flotte. Elle salue le drapeau hellénique comme celui de la jus- 
tice et de la liberté. 

Les délégués reçoivent un accueil chaleureux et déclarent que la 
nation arménienne sait combien la minute présente est précieuse et 



158 LA REVUE 

combien elle se prête à ce que tous les chrétiens unissent leurs 
forces à celles que la Grèce toute seule oppose aux Turcs. 

Au milieu de cette géniale activité patriotique son cerveau ne cesse 
d'être à la tourmente, car il n'a pas l'existence assurée et sa 
détresse est profonde : «lime semble que je cours sur un parapet 
entre le succès et la Seine ». Tigrane Yergate souffre et confie ses 
tristesses à sa mère dans une correspondance touchante dont nous 
donnons ici un extrait : 

J'ai reçu ta dernière lettre au moment où, assis près de ma fenêtre je 
me racommodais : rien n'est plus humiliant et plus révoltant. Linge, 
habits, chaussures, toutes ces choses commencent à mourir sur moi et je 
suis obligé de prendre souvent l'aiguille. Mahomet, avant d'avoir fondé 
l'Islam, se raccommodait ainsi lui-même. Ceci me revient à la mémoire, 
mais ne me console pas. Au contraire, comme je n'ai aucune espèce de 
foi et que je nourris la conviction que toute action se noie dans le néant, 
que la gloire même est limitée par le temps, la misère me paraît encore 
plus intolérable. Je voudrais avoir la croyance des gens dans la pensée de 
qui souffrir constitue un mérite. Cette pensée me donne un rire nerveux. 
Cependant mon article sur la Crête a fait le tour de l'Europe. Aucune 
publication de la Revue des Revues n'a, paraît-il, été autant reproduite. Je 
crois bien tout de même que, malgré ma pauvreté je ne suis pas trop 
insensible à des succès d'ordre intellectuel. J'ai même accepté d'aller faire 
une conférence à Louvain qui est le Cambridge de la Belgique. Je devais 
la faire en janvier, je n'ai pu m'y rendre ; depuis ils m'ont invité à plu- 
sieurs reprises, me promettant un immense succès. Je parlerai le 30 mars, 
à 8 heures 1/4, je serai donc en Belgique quand tu recevras ceci. M. Finot 
tient à ce voyage et Tévêque recteur, le président de l'Association des Etu- 
diants et le professeur de Psychologie de Louvain, m'ont chacun prié de 
descendre chez eux pendant mon séjour en Belgique. J'ai accepté l'invi- 
tation du professeur qui est un parent de Thiéry et dirige un journal 
important. Donne moi bien vite de tes nouvelles. Je t'embrasse affec- 
tueusement « mana mou gliki » (n'est-ce pas qu'elle est touchante, élé- 
gante aussi cette expression athénienne?) Tigrane. 

Tigrane Yergate se rendit à Louvain et donna le 30 mars 1897, à la 
Société générale des Etudiants de l'Université catholique, en pré- 
sence d'une foule que la salle ne suffisait pas à contenir, sa belle 
conférence sur Y Arménie souffrante et militante. L'évêque entouré de 
son clergé y présidait. Il ne fait point le récit des massacres : il 
expose seulement les causes qui président aux troubles de l'Orient. 
Il termine son discours académique par des poésies nationales réci- 
tées d'une voix vibrante d'émotion. L'auditoire soulevé lui prodigua 
des applaudissements répétés. Louvain offrit au noble conférencier 
une hospitalité cordiale et magnifique pendant trois jours et l'en- 
thousiasme fut si grand qu'une petite croisade (1) même se forma 
pour marcher à la délivrance de l'Arménie : lui-même eut conscience 
du talent qu'il porterait désormais dans l'exposition de ses idées 
comme leader de sa cause;. 

Il se remet au travail à peine de retour à Paris et encouragé par 
plusieurs hommes de lettres d<; ses amis : Maurice Barrés, Jean 
Pinot, Jaurès, etc., il veut décidément se vouer aux lettres fran- 
çaises. Outre les articles qui lui sont constamment demandés par les 
journaux français et anglais, il écrit un livre sur la Turquie. Cette 

l Cette croisade appelée la 9 6 , fut organisée par M. Emile Antoine pour aller 
en Cilicie i Asie mineure , 



TIGRANE YEUliATi: 151» 

œuvre psychologique qu'il a esquissée, sous uno forme artistique 
sans précédent, sur les religions, mœurs ef conceptions des Turcs, 
est faite pour impressionner et influencer fortement ceux d'entre 
eux surtout qui cherchent encore leur voie et veulent substituer au 
régime actuel de leur pays un gouvernement plus moderne. 11 a 
fallu de lu. 'ii nombreuses et de bien curieuses études sur place pour 
manier avec cette remarquable sûreté l'instrument à l'aide duquel il 
a ouvert le cerveau du Turc, afin d'examiner quelles conceptions y 
dominent, comme il disait. Aussi l'âme turque qu'il nous fait voir 
dans ses différents états offre un ensemble harmonieux d'une vérité 
saisissante. Ses manuscrits où il a tracé sur un amas de feuilles 
détachées des notes, des pensées, des dialogues piquants, des frag- 
ments vécus et achevés, des documents théologiques et historiques 
pour Rustem, titre de son roman, sont la plus parfaite expression 
du génie créateur de Tigrane Yergate. Il déploya une prodigieuse 
fécondité de travail dans cette année qui précéda sa maladie et 
produisit d'innombrables feuillets du plus haut intérêt sur diverses 
matières dont un bon nombre se rattache à la « question d'Orient » 
et qu'il espérait publier suivant la marche des événements. 11 laisse 
aussi ses impressions, devenues vite mélancoliques, de suaves poé- 
sies, des écrits et dessins sur l'astronomie. 

Tigrane Yergate fut arraché à son studieux labeur lors de la décla- 
ration de la guerre gréco-turque : étant d'une constitution trop déli- 
cate pour aller prendre les armes parmi les philhellènes contre le 
séculaire ennemi commun, il est allé manier sa plume de fer et 
reprendre la propagande par la parole à Athènes. Le jeune champion 
de la liberté quitta la France le 30 avril 1897, plein d'espoir pour 
l'avenir de l'Arménie et de la Grèce, mais les pires déceptions l'at- 
tendaient Il ne devait plus revoir Paris où il avait grandi, aimé, 

souffert, lutté, triomphé avec éclat au début même de sa vie d'écri- 
vain, bien que si courte mais si admirablement et si parfaitement 
remplie. Il laissait à ses nombreux amis qui louaient hautement son 
œuvre et à ceux même qui n'avaient fait que l'entrevoir un instant 
l'impression d'une belle et très supérieure nature. 

Une touchante idylle avait embelli d'un chaud rayon de joie le 
dernier séjour de Tigrane Yergate à Paris. Il y avait connu une jeune 
américaine, fille du vaillant colonel Mac Kaye qui combattit en Amé- 
rique contre les Indiens, puis contre l'esclavage et que le Président 
Lincoln chargea d'aller annoncer aux planteurs que leurs esclaves 
étaient libres. Miss Mac Kaye, remarquable par une fine culture intel- 
lectuelle rehaussant le charme de sa beauté, avait par la délicatesse 
de son caractère et de sa pensée inspiré à Tigrane Yergate un senti- 
ment très tendre. Mais une réserve toute modeste ne permettait pas 
à Miss Mac Kaye de distinguer ce sentiment, du reste fort discret, 
qu'il éprouvait pour elle, d'une amitié dont elle était bien heureuse et 
bien fière. C'est ainsi qu'il emporta pour toujours le secret de son 
amour... 



En arrivant à Athènes il se mit au courant de la façon dont la 
guerre était conduite en interviewant M. Delyanni et autres membres 



160 LA REVUE 

du gouvernement. Il envoyait aux journaux d'Europe des correspon- 
dances sur la situation générale de l'Orient tout en représentant la 
Revue des Revues. Le moment paraissant exceptionnel à Tigrane 
Yergate pour une action en Arménie pendant que les Turcs étaient 
occupés en Thessalie; il obtint de l'Hétairie Nationale de négocier 
une entente avec les comités arméniens, mais il ne put atteindre 
son but. Il trouva le Drapeau (Drochak) comptant surtout sur les 
effets de la révolution à la dynamite, les bombes dans la capitale 
même de l'empire ottoman devant intimider le sultan et faire réfléchir 
la diplomatie européenne ; les Fédéralistes à l'appui de cette argu- 
mentation organisaient l'attentat de la Sublime Porte (août 1897), et 
le Tocsin (Hentchak), divisé en deux groupes, n'était pas en état 
d'engager la lutte. Ce fut pour les mêmes raisons et malgré les efforts 
de Tigrane Yergate que l'expédition de M. Emile Antoine, venue de 
Belgique pour servir la cause arménienne, ne put se rendre en 
Cilicie (1). Cette expédition ou IX e Croisade résolut alors d'aller com- 
battre aux Thermopyles et en Crète. 

Cependant les Turcs, battus d'abord aux avant-postes de la fron- 
tière envahissaient la Thessalie par suite de la retraite « par ordre » 
des forces grecques. La consternation des Athéniens fut profonde. 
Nous publions au hasard quelques notes inédites de Tigrane Yergate 
sur cette période : 

La guerre gréco-turque s'est terminée d'une manière imprévue. A trois 
reprises l'Héritier a abandonné son armée. La flotte n'a pas bougé. La 
dynastie a trahi manifestement la Grèce. Tout cela écœure. L'Hétairie dont 
je suis membre semble vaincue et l'Hellénisme subit une rude épreuve. 
Un assez grand nombre d'Arméniens sont venus de toute part à Athènes 
pour la guerre. 19 d'entre eux, engagés dans la légion étrangère, se sont 
vaillamment comportés à la bataille de Pharsale. La cause arménienne 
reçoit un coup sensible à la suite de la défaite des Grecs. Ils ont eu de bons 
soldats mais des officiers médiocres, un généralissime timide et incapable 
jusqu'à la lâcheté, et un gouvernement indécis qui, voulant mener de 
front la guerre et la diplomatie, a entravé la marche en avant des troupes 
de terre et de mer et a conduit les choses dans la situation présente. Le 
départ du Diadoque pour l'Angleterre — il est invité à représenter la Grèce 
au jubilé de la Reine — ranimera peut-être l'armée que sa présence irrite 
et démoralise. Smolensky est très populaire. Il sait se faire aimer et obéir 
à l'armée. L'Hétairie ne renonce pas à la lutte, mais elle ne veut pas aggra- 
ver la situation intérieure très compromise et ne traversera pas les déci- 
sions du gouvernement. Elle continue cependant à préparer la lutte qu'elle 
veut plus grande, plus étendue, mieux dirigée qu'elle ne l'a été cette fois... 
Ils avaient des chances certaines de succès que le cabinet Delyanni a 
détruites. 

Malgré le résultat déplorable de la guerre, il voulait, certes, continuer 
son œuvre : il donna au Club des Etudiants sa dernière conférence 
sur la poésie révolutionnaire arménienne, et ce fut pour l'orateur un 
succès traduit de la maniera la plus éloquente par un mouvement 
spontané des étrangers de la légion philbellène qui vinrent lui serrer 
la main en lui promettant de partir au premier appel pour la Cilicie. 

(1] C'esl en Cilicie que l'empereur Napoléon III, qui entendait à merveille la 
protection dea chrétiens en Orient, était décidé à rétablir la souveraineté de 
i Arménie. Mais il ne put donner suite aux justes revendications de la mission 
Zeïtouniote qui élail allée implorer son secours à Paris vers la lin «le foii règne. 



T1GRANE YEIUiATE 161 

Il recul également cette promesse d'Amilcare Gipriani et de Menotti 
Garibaldi qui se trouvaient alors en Grèce : 

J'ai prononcé l'autre soir un discours sur les soldats étrangers tombés 
pour la Grèce, écrivait-il. Deux orateurs grecs, deux Italiens, un député 
français, moi-même et le poète Palamas, nous nous sommes succédés à la 
tribune qui était drapée de noir comme un catafalque et ornée de couronnes 
et de cierges jaunes. Georges Souris m'a offert un déjeuner dans une 
campagne voisine, à Kéi'alari. .Nous étions assis sous un arbre séculaire et 
près dune source d'eau vive. Il y avait beaucoup de silence et de fraîcheur, 
la vue de champs paisibles et une petite chapelle clans laquelle les 
femmes ont allumé des petits cierges. La vue des choses mortes; la ver- 
dure, les rochers et les couleurs du soir me donnent des joies d'enfant. 
Mon plus grand malheur, c'est précisément d'être embarrassé d'une âme 
d'artiste qui me fait aimer et rechercher le côté beau et négliger le côté 
utile des choses. Comment ne pas succomber de nos jours avec de telles 
dispositions. L'autre semaine, les Arméniens d'Athènes et du Pyrée, la 
plupart gens de peuple, m'ont prié à une agape dans un jardin des envi- 
rons. Ils voulaient me remercier d'avoir illustré la cause. C'était extrême- 
ment cordial : de l'agneau, du dzévadzeh (I) et d'admirables chants natio- 
naux de leurs montagnes. Mais le chant qu'ils répétaient avec le plus 
d'émotion c'était « Maïrig » (2) ou les adieux d'un des jeunes gens pendus 
à la tète du pont et quand ils arrivaient à ces couplets : « Adieu, petite 
mère qui va me survivre en ce monde, qui tout à l'heure va tenir dans ses 
bras mon corps inanimé » et « je veux que tu plantes deux arbustes sur 
ma tombe... », il leur devenait impossible de retenir leurs larmes. 

Mais le malheur semblait poursuivre Tigrane. Il contracta peu 
après une pleurésie dont les suites devaient être irréparables. On 
peut se faire une juste idée des heures noires qu'il traversa : 

J'ai eu plusieurs jours de maladie. J'ai souffert et souffre encore de dou- 
leurs affreuses. Devant ces grandes misères humaines qui s'appellent la 
maladie et la pauvreté, il faut rester calme, résigné et laisser suivre le 
cours naturel et inévitable des choses. J'écris en ce moment La littéra- 
ture grecque moderne; je veux travailler jusqu'au complet épuisement de 
mes forces, c'est mon devoir. Je joue à cette heure mon dernier atout. La 
moindre interruption de travail me condamne à mort. Quelle belle ville 
est Athènes pour reposer ! 

En voyant ses forces physiques commencer à l'abandonner pro- 
gressivement, il consentit pourtant à aller rejoindre ses deux jeunes 
frères en Egypte dans l'espoir d'y refaire sa santé. Il se préparait à 
partir lorsqu'il reçut la visite de M. Diamandopoulos, chambellan du 
roi de Grèce, venu pour lui annoncer que Sa Majesté désirait !e rece- 
voir et il le pressa d'accepter l'invitation. Tigrane Yergate déclina 
l'honneur d'une causerie avec ce souverain et pour s'excuser de ce 
refus, il allégua respectueusement son très prochain départ. Il nous 
avoua plus tard avoir redouté l'influence du roi, car il lui aurait fallu, 
pour des motifs de bienséance, se contraindre en écrivant comment 
la Grèce a été trahie. Cet article, qui révéla au monde les véritables 
cause de la défaite des Grecs parut dans la Revue des Rpvues et y pré- 
céda le Cimetière d'Athènes, une des plus belles études qui furent 
jamais publiées sur ce sujet. 

\) Entremets sucré. 
2 Petite mère. 



162 LA REVUE 

Le 14 octobre 1897, Tigrane Yergate, sur le bateau qui allait rem- 
porter vers la terre africaine, fit ses adieux aux réfugiés, qui lui 
avaient apporté des fleurs avec l'expression des regrets qu'il laissait 
en Grèce. 

Ses nombreux compatriotes résidant à Alexandrie le reçurent avec 
joie; il inspirait à tous le respect par la foi qui animait son œuvre 
patriotique. Et alors que la vie s'en allait chaque jour davantage chez 
lui, l'ascendant qu'il exerçait sur l'entourage ne diminuait point. Un 
repos trop bien mérité lui était indispensable, mais loin de se repo- 
ser, il reprit ses études sur les matériaux rapportés de Grèce. Il 
disait : « Je dois accélérer la publication de mes œuvres, car mon 
temps est limité ; ma vie s'éteindra vite ». 

Au Caire il vit Boghos Pacha Nubar et reçut chez le fils du grand 
homme d'Etat arménien un accueil absolument aimable et gracieux. 
Ce passsage d'une lettre inédite de Tigrane Yergate, écrite du Caire, 
relate ainsi sa rencontre avec Nubar : 

Le Pacha a deux passions, sa famille et le soin de ses fermes. C'est 

un ingénieur distingué, il est sorti de Centrale un des premiers et a exé- 
cuté en Egypte divers travaux de chemin de fer, barrages, réservoirs. Il 
est administrateur des chemins de fer. M ma Boghos Pacha a été élevée à 
Paris et elle aime beaucoup la conversation, les gens de lettres, les 
peintres. 

J'ai été également présenté à Tigrane Pacha, son beau-frère, c'est une 
figure sympathique aussi, mais toute différente. Les Anglais l'estiment 
beaucoup à cause de sa raideur et de sa franchise et lui-même les estime 
assez pour envoyer son fils en Angleterre. 11 a été plusieurs fois ministre 
des Affaires étrangères. 

Il fit aussi la connaissance du conférencier Moustapha Kamel bey 
et des principaux journalistes arabes. Il arriva ainsi à connaître à 
fond le problème égyptien. 

En villégiature à Matarieh, il adressait, selon son habitude, ses 
impressions à sa mère : 

C'est un village à une demi-heure du Caire, l'air y est très pur. On 

y voit « l'arbre de Marie »; la légende veut qu'il ait abrité la Sainte-Famille 
pendant la fuite en Egypte. Chaque matin, avant 9 heures, je suis à pied 
une route plantée de grands gaziés et j'atteins Héliopolis, ville complète- 
ment enfouie dans le sable et qui n'a pas encore été fouillée à cause de 
la dépense. Elle ne se révèle aux regards que par ses tertres et par un 
obélisque qui surgit de la vase comme le mât d'un navire submergé. Cette 
pierre est un prétexte à réflexion et c'est mon seul compagnon à Mata- 
rieh. Je me promène tous les jours dans notre grand jardin plein de 
grenadiers en fleurs, de roses, de lavandes, de lézards, de crapauds et de 
petites sauterelles qui indiquent le voisinage du désert. J'ai ramassé de ce 
jardin des fleurs que j'ai placéesdevant ton portrait sur la commode; je ne 
sais si leur parfum pourra te parvenir par ces deux boutons. Le soir, le 
soleil est un disque immense, rose, sans éclat, qui descend sur une plaine 
sans borne semée de blé et d'où montent des beuglements de bœufs, quel- 
ques chiens crient, un grillon. Les femmes sont vêtues de noir ou de bleu 
foncé; paysans actifs, silencieux et qui ne chantent jamais. Instinctive- 
ment, je cherche la mer bleue, les oliviers de Colone, des cèdres noirs et 
mi peuple qui par mille chants crie sa joie de vivre. Voilà les sensations 
d'un malade à Matarieh. Faut-il le dire encore une fois en t'embrassant 



T KIR ANE YERGATE 161 

combien je suis touché de ta démarche si spontanéa et maternelle pour 
me venir en aide ! Seule une mère est capable d'un tel miracle ». 

VI 

En été l'Egypte est un pays affreux. Les journées deviennent pour 
Tigrane Yergate déprimantes et tristes. Son état no s'améliorait 
guère; les douleurs envahirent le bras droit qui resta paralysé. En 
se voyant prive de l'unique ressource qui le soutenait, il éprouva un 
indicible chagrin; niais loin de se laisser abattre, il donna le- plus 
grand exemple de sa force de volonté en écrivaut au milieu de tous 
ses tourments, avec la main gauche. C'est alors que son plus jeune 
frère découvrit et lui enleva une minuscule boite en argent conte- 
nant du poison, ce qui lui fit dire : « Tu peux le jeter, car il a dû 
perdre maintenant son pouvoir ; j'avais pris la résolution de l'ab- 
sorber le jour où je me verrais dans l'impossibilité d'écrire. » 

Il était obsédé sans cesse par la vision de l'Archipel et d'Athènes 

où il rêvait de mourir C'était hélas! la seule cause de joie qu'il 

eût maintenant. Il revit une dernière fois cette ville dans l'automne 
de 181)8 pendant que M me Bilézikdji-Tinghir, espérant que l'air du 
pays natal profiterait par dessus tout à son enfant chéri, obtenait 
Tirade impérial d'Abdul Hamid autorisant la rentrée à Constanti- 
nople de Garabed Bilézikdji. Il accueillit cette nouvelle avec un pro- 
fond mécontentement et opposa un ferme refus au désir de sa mère, 
qui réussit pourtant à lui faire entreprendre ce voyage dans l'intérêt 
de sa santé. 

C'était peine à le voir s'arracher en pleurant à l'affection de ses 
amis, parmi lesquels M. Périclès Yanopoulo, jeune écrivain qui lui 
était tout dévoué. Infortuné poète, il n'en regretta pas moins ce 
coin préféré, où il aimait tous ces sites d'un charme incompa- 
rable : l'Acropole, le Parthénon, le bois des oliviers sur la « route 
sacrée » qui menait à Eleusis, le Céramique, et la plage de Phalère, 
et le mont Lycabette sur lequel il voyait mélancoliquement mourir 
le soleil... Combien ses impressions furent autres à l'entrée de la 
Corne d'Or ! Il ne voulut pas regarder ces lieux qu'il avait laissés 
rougis du sang de ses frères et il se laissa emmener, silencieux, vers 
Péra. En passant devant la Banque Ottomane, il desserra les lèvres 
pour dire ces seuls mots « un tombeau ». Songeait-il en cet instant à 
la journée qui marqua les événements de 1896 ou l'aspect morne de 
la ville lui suggérait-il ces mots? Il y retrouva, en effet, le règne de 
la terreur : Abdul Hamid, après s'être offert le spectacle de carnages 
inouïs sous l'œil bienvaillant de certains ambassadeurs accrédités à 
Constantinople, veille à sa propre sûreté par le maintien des pires 
arbitraires. « Une ville pour animaux » résuma Tigrane Yergate dont 
le ressentiment se raviva en se voyant dans l'isolement : il s'était 
trompé sur ceux mêmes qui lui avaient témoigné le plus d'amitié et 
qui l'évitaient maintenant avec soin, car ils servent un gouvernement 
oppresseur qui, avec son armée d'espions, sait les surveiller de près. 
L'iradé du sultan n'avait donc servi qu'à le livrer aux Turcs, il 
était désormais captif. 

Il subit avec un magnifique courage une série d'opérations très 



164 LA REVUE 

douloureuses après lesquelles les médecins renvoyèrent à l'île de 
Prinkipo (1), près de Constanlinople, d'où il adressait à ses frères ces 
lignes : 

« ... L'île est très belle ; son air contribue à me soutenir et à me donner 
des forces. Après tout ce que j'ai souffert la quinzaine dernière, il me 
semble à présent rentrer dans la vie. Je suis encore très faible, mais très 
content d'être délivré des morticoles qui ont taillé tous mes membres. La 
perte de mes habitudes de travail m'a jeté dans une prostration absolue. 
Peut-être le soleil de Prinkipo me relèvera-t-il? Notre maison nous a 
satisfait, quoique très haut perchée, l'œil embrasse la mer, les îles, les côtes 
d'Europe et d'Asie, Sainte-Sophie, les mosquées, les vieux murs, l'air est 
très pur, et vous aimeriez aussi le jardinet où il y a des ealades, des 
rosiers... » 

Il eut encore un moment de patriotique satisfaction lorsqu'il apprit 
la publication dans la Revue des Revues de son article magistral La 
Turquie peut-elle vivre ? (15 juillet-l er août 1899) qui a été le dernier 
trait de fer de Tigrane Yergate pour l'empire fatalement condamné 
à tomber avant longtemps sous la domination des tsars. 

A partir de cette époque la vie devint pour lui un supplice et il 
appelait avec amertume la mort. Nous l'avons entendu dire : « la Pas- 
sion de Jé>us a duré un jour, la mienne dure depuis des mois. » Et là, 
sur cette colline de Prinkipo, le souvenir déjà si loin, mais âpre, du passé 
lui brisait le cœur et l'âme : l'idée de ne pouvoir poursuivre l'œuvre 
pour la liberté de sa nation le tourmentait autant que sa maladie. De 
même, dans toutes ces choses de la nature dont il était si délicatement 
épris, il ne retrouvait plus que des regrets. Peu avant sa fin, qu'il 
sentait proche, au déclin d'un radieux jour de novembre, il contempla 
avec ses yeux infiniment beaux et tristes l'horizon. Et sa pensée volant 
à travers la distance — sous d'autres cieux — il invoqua par trois fois, 
le nom de la chère et lointaine sœur de son âme. Puis il soupira 
« France, France! Athènes, Athènes I 

Tigrane Yergate expira doucement dans les bras de sa mère qui 
recueillit pieusement son dernier souffle dans la nuit du l ,r décem- 
bre 1899. Il avait 29 ans et fut inhumé àConstantinople. 

Les Arméniens, principalement la colonie d'Egypte, furent pro- 
fondément troublés en apprenant la mort de Tigrane Yergate en qui 
ils perdaient un intrépide etirréprochable défenseur de leur cause. La 
presse arménienne répandue à travers le monde civilisé lui a décerné 
unanimement la palme de l'immortalité. De leur côté, la ville 
d'Athènes et la presse grecque entourèrent d'hommages et de regrets 
la tombe du grand philhellène. 

(1) Fait partie d'un groupe d'îles de la Marmara. Sous le Bas-Empire les princes 
et princesses cd disgrâce de la cour y étaient détenus. 

•* 



LE PI-PAKI OU L'HISTOIRE DU LUTH 

Chef-d'œuvre du Théâtre chinois. 




• Vase chinois antique. 



Toutes les littératures ont, dans leur histoire, 
des œuvres culminantes ou du moins typiques, 
qui révèlent à un très haut degré le caractère 
d'une époque, d'une race, ou encore du génie so- 
litaire et précurseur, mais particulièrement origi- 
nal et puissant. C'est ainsi que la Chine, dans 
son stade de siècles ou plutôt de cycles, le plus 
long qu'aucun peuple ait parcouru, a consacré, 
au-dessus des innombrables productions de sa 
littérature, un roman, le San-koue-tchi ou His- 
toire des Trois Royaumes, et un drame, le Pi-pa- 
ki ou Histoire du Luth. C'est le Pi-pa-ki que je 
me propose d'analyser en ce moment. 

L Histoire du Luth&\>oxiv auteur Kao-tong-kia, 
qui vécut au xiv e et au xv e siècle de notre ère. 
L'ouvrage fut représenté à Péking, en 1404, et 
très souvent on l'a désigné par cette périphrase : 
le drame qui a fait couler tant de larmes. Il n'ob- 
tint d'abord qu'un succès médiocre; mais, aussitôt, un admirateur 
de Kao-tong-kia, le savant et talentueux critique Mao-tseu,y effectua 
quelques changements, et dès lors le triomphe se leva, et il dure en- 
core. 

Les éditions chinoises actuelles du Pi-pa-ki n'ont pas moins de 
quatorze préfaces, dont une, de l'an 1701 de notre ère, est tout à fait 
curieuse. Un diaïogue s'engage entre l'éditeur et un jeune lettré ; il y 
a là quelque chose de socratique. L'étudiant interroge et, des ré- 
ponses de l'éditeur, il ressort la démonstration de la genèse de l'œu- 
vre, de sa portée morale, de sa valeur esthétique et littéraire. Et l'on 
voit combien la critique fut un art et, si l'on veut, une science en fa- 
veur chez les Chinois. Il semble que l'esprit de cette race ait possédé 
autrefois plus de précision que de nos jours; car voici comment l'édi- 
teur d'il y a deux siècles définissait le génie : « Le génie prend sa 
source dans la nature; il se développe et se modifie parles passions; 
il s'attache aux rites, à la justice, et, dans la crainte de s'égarer, ne 
marche jamais sans guide et à l'aventure. » Je ne confirme pas tous 
les points de cette définition, j'en montre seulement la précision 
riche, encore que très nette. Et que dites-vous de cette réflexion? « il 
est à remarquer que les plus grands écrivains de l'antiquité furent 

(î) Les dessins a, b, c, d, e, f, g, représentent des ornements en usage dans 
l'antiquité et sont, de même que les sept autres gravures une reproduction fidèle 
d'une vieille édition chinoise de Pi-pa-Ki. (N. D. L. R.). 

4901 — 15 Avril. 11 



166 



tous malheureux..., si toutefois Ton peut dire qu'un homme qui 
tombe dans la pauvreté, sans perdre son génie, soit réellement mal- 
heureux. » 

La préface dialoguée décrit aussi l'impression profonde que pro- 
duit le drame sur les spectateurs. « Quand les acteurs se mettent à 
réciter les scènes de la famine et de la séparation, la scène si pathé- 
tique et si attendrissante où Tsaï-yong implore la miséricorde de 
l'Empereur dans son palais, celles où Tchao-ou-niang vend sa cheve- 
lure pour acheter nn cercueil et ramasse de la terre pour élever un 
tombeau : alors, parmi tous les spectateurs, propriétaires, matrones, 

jeunes pâtres, bûcherons, 
vieillards vénérables, Ton 
n'en voit pas un seul qui n'ait 
les joues rouges et les oreil- 
les brûlantes. Les larmes 
coulent des joues, tous les 
visages sont consternés; l'on 
n'entend plus que des sou- 
pirs, des gémissements, des 
sanglots, des cris ; et cela 
dure jusqu'à la fin de la re- 
présentation. » 

Les commentateurs nous 
apprennent que Kao-tong- 
kia composa le Pi-pa-ki pour 
ramener à la fidélité du cœur 
envers ses parents et son 
épouse, l'un de ses amis, 
Wang-ssé, qui fréquenta les 
plus célèbres écrivains de 
son temps. Quel que fût le 
but initial de l'œuvre, l'idée 
de l'auteur se transforma 
jusqu'à devenir le drame à 
la fois le plus littéraire et le 

La maison <lu vieux Tsaï, au temps de la prospérité, . . . , , 

avant le départ de son fils. Le père et la mère prennent pluS populaire qU admire Ce 

leur repas; le bachelier et sa jeune femme les servent peup | e v i eux fle plus de CÎn- 

et se tiennent près delà table. r r » r 

quante siècles. 
Indépendamment des quatorze préfaces écrites par les critiques 
les plus savants de la Chine, le Pi-pa-ki est précédé d'un dialogue que 
l'on récite presque toujours à la représentation. Un directeur de 
théâtre s'interroge sur ce qu'il va jouer. « Pas de pièce comique au 
jourd'hui, s'écrient les comédiens, mais le Pi-pa-ki \ » — « Oh ! Oh 
le Pi-pa-ki\ objecte le directeur. Nous savons qu'il est plus facile d 
susciter chez les hommes le rire que les larmes. N'importe, jouons I 
Pi-pa-ki '. » 




LE Pl-1>A-Kl OU L HlSTOlKi; DU LUTH 



167 



I 



Le drame se divise en tableaux, au nombre de vingt-quatre. Au 
premier tableau, un bachelier (notez qu'il y al toujours, dans les 
pièces chinoises, un bachelier riche de talent et d'espérances, pauvre 
du reste), le bachelier Tsaï-Yong, qui a tout étudié et qui a lu plusde 
dix mille volumes ou cahiers, se trouve dans une tristesse profonde. 
De ses parents âgés de 80 ans et sans fortune, l'un, son père, le 
youen-waï, c'est-à-dire petit magistrat honoraire, exige qu'il se rende 
dans la capitale, pour y conquérir les grades de licencié et de doc- 
teur, et qu'il revienne pour- 
vu d'un mandarinat, chargé 
d'honneurs, afin que ses 
parents terminent leurs 
jours dans l'opulence et 
avec la vision de la gloire 
filiale et familiale. La mère 
représente avec terreur les 
vicissitudes qui peuvent 
venir, les inondations, les 
mauvaises récoltes et le 
manque de riz, l'isolement, 
l'abandon, la mort dans la 
misère. Extrême est la per- 
plexité du bachelier Tsaï- 
Yong. Que faire? Suivre les 
conseils ambitieux de son 
père? Céder aux craintes 
maternelles? Son cœur par- 
lerait comme sa mère, car 
il lui coûte de quitter ses 
parents; et surtout, il est 
marié depuis deux mois et 
il est encore dans la lune 
de miel. Mais un riche voi- 
sin, le seigneur Tchang, 
promet de veiller sur les 
parents du bachelier, et 

celui-ci n'a plus de motif de résister aux rêves paternels. Il doit 
partir. Il y a, dans la délibération, des traits charmants : « Mon fils, 
dit la mère, je ne veux pas que tu emmènes avec toi ton épouse, 
Tchao-ou-niang. Depuis tantôt deux mois qu'elle est mariée, elle a 
maigri de moitié. S'il faut qu'elle habite là-bas avec toi pendant trois 
ans, je prévois que la pauvre femme ne sera guère bonne qu'à mettre 
en terre. » 

Et c'est la mère aussi qui termine le tableau par ces paroles : 







La jeune femme du bachelier Tayaut conduit jusque sur 
le chemin, ils se disent adieu. 



168 



Elle chante (1). 

« On me dérobe la perle que j'avais sur la main. Va, mon fils, si, 
durant ton absence, ton père et ta mère meurent de faim ou de froid, 
quand même un jour tu reviendrais au pays natal, étincelant dans 
tes habits brodés, notre mort aura souillé ta gloire! » 

Ces paroles sont en vers ; car toute pièce chinoise forme un mé- 
lange de vers et de prose, de chant et de récitation. 

II 

Le deuxième tableau est plein de la plus gracieuse poésie. Nous 
voici transportés dans le jardin du seigneur Nieou, ministre d'Etat, 
précepteur de la famille impériale. La vieille gouvernante de Nieou- 
Chi, fille de Nieou, et la jeune suivante Si-tchun chantent tour à 
tour et rient en folâtrant. Un domestique âgé s'en étonne : « Aujour- 
d'hui qu'il y a réception, que le seigneur Nieou fait sa cour à l'Em- 
pereur, moi je viens à la dérobée faire une visite aux fleurs, et vous 
me demandez pourquoi je suis si gaie ? » Le domestique comprend 
l'émoi de Si-tchum, pareille par l'âge au printemps, mais il accuse 
la légèreté de la gouvernante. Celle-ci se fâche, le traite de vieil 
animal domestique et proteste que, plus tard, même à soixante-dix 
ou quatre-vingts ans, elle serait d'un tempérament à se remarier et à 
composer des quatrains amoureux. Pour clore la dispute, Si-tchun 
leur persuade de jouer à l'escarpolette. Le vieux domestique tombe, 
Si-tchun rit ; sa maîtresse, Nieou-Chi survient et la gronde. Si-tchun 
s'excuse en disant qu'elle est minée de tristesse. « Toi, triste ? » ré- 
plique Nieou-Chi. Et Si-tchun fait cette délicieuse réponse : « Made- 
moiselle, je m'appelle Si-tchun, 
c'est-à-dire printemps. Ce ma- 
tin, quand j'ai ouvert ma fenê- 
tre, le toit du pavillon était jon- 
ché de feuilles de saules. La 
bruine avait souillé les fleurs 
des poiriers. Avant le crépus- 
cule, j'ai entendu chanter l'oi- 
seau Hoang-li, mais ses modula- 
tions étaient plaintives. Le prin- 
temps va mourir et c'est pour- 
quoi je pleure. » 

« Tu es folle ! voilà tout ! » 
répond la maîtresse. La vérité 
est que Si-tchun, dans la rue, a 
lais de l'Empereur, aperçu l'ombre d'un jeune hom- 
me, rien que l'ombre, car Nieou 

(lj Dans toute pièce chinoise, il y a le personnaf/e qui chante, c'est-à-dire qu'il 
rime parfois en vers ou en prose rythmée, le plus souvent pour faire res- 




LE IM-PA-Kl OU L HISTOIRE DU LUTH 



169 



lui ordonne do baisser les yeux eu marchant ; et le cœur comprimé 
de la petite Si-tchun esl amoureux d'une ombre ! 

III 

Le troisième tableau nous montre de curieux traits des anciennes 
mœurs chinoises qui, du reste, se sont conservées jusqu'à nos jours. 
Nous voici dans la maison même 
du précepteur impérial Nieou. 
Arrivent deux entremetteuses, 
chargées, selon l'usage, de pro- 
poser un mariage pour la demoi- 
selle Nieou-Chi. La seconde en- 
tremetteuse n'est qu'une men- 
diante, mais cela n'importe guè- 
re. Ces deux agents d'affaires, 
féminins, se disputent en atten- 
dant l'arrivée du seigneur Nieou. 
Enfin, elles sont présentées à 
Nieou, par le domestique qui 
émet cette délicieuse réflexion : 

« Seigneur, quand je vous vois préoccupé d'une multitude d'affai- 
res, je ne crains jamais d'annoncer. Mais, dans vos moments de 
loisir, je n'ose pas introduire et troubler votre repos. » 

Les entremetteuses proposent leurs candidats respectifs, dont l'un 
est patronné par le président du Conseil d'Etat, l'autre par le prési- 
dent du Conseil privé de l'Empereur. Nieou leur demande les billets 
contenant les dates de naissance des prétendants, les présages des 
devins sur leur destinée. Nouvelle dispute des deux entremetteuses 
qui accusent réciproquement d'ignorance les devins qui ont auguré 
pour les jeunes hommes. Elles sont battues de verges et jetées à la 
porte. Elles pourront toutefois se représenter lorsqu'elles auront à 
proposer un tchoang-youen, ou jeune bachelier sûr d'arriver au grade 
de docteur attaché au Grand-Dragon. Après leur départ, Nieou 
gronde sa fille d'avoir laissé jouer dans le jardin la jolie et espiègle 
Si-tchun. 

IV 




- Meule à moudre les céréales . 



Au quatrième tableau, l'on voit, sur la route qui conduit à la capi- 
tale, le bachelier Tsaï-Yong. Il a quitté ses parents. 11 rencontre trois 
autres bacheliers dont le but est aussi d'aller conquérir des grades 
littéraires. La conversation s'engage. Il y a des mots délicats, comme 
ceci : Un des interlocuteurs raconte que son maître, à l'école primaire, 
le traitait sans cesse d'ignorant et lui prédisait la médiocrité et l'in- 

sortir une idée ou un sentiment lyriques. En certains cas, plusieurs personnes 
chantent. 



170 



LA REVUE 



succès. Un de ses compagnons l'encourage alors : 
cela ; c'est un rêve d'enfant que vous avez fait. » 



Ne croyez pas 



Cinquième tableau : parodieMu concours. Cinq cents bacheliers se 
pressent dans la salle, lorsque le Président du concours ouvre la 

session par une harangue. 
Il n'imitera pas ses prédé- 
cesseurs, ennemis des plai- 
sirs et de la gaieté. Fi des 
questions de littérature, de 
morale, de politique! Lui, 
il fera improviser des ri- 
mes, deviner des énigmes, 
composer des chansons ! 
Les candidats inhabiles à 
ces exercices seront chas- 
sés de la salle à coups de 
gourdins. A ces mots, tous 
les bacheliers renoncent 
au concours et se retirent. 
Il ne reste que Tsaï-Yong 
et Tchang-Pé-Tsiang. Le 
président appelle le bache- 
lier Tsaï-Yong et lui pro- 
pose de terminer un disti- 
que. 

LE PRÉSIDENT 

Lorsque les étoiles filent 
le ciel lance des balles. — 
Etablissez le parallélisme. 




Pendant la période de famine, le vieux Tsaï et sa femme se 
disputent au sujet de l'absence de leur fils. Leur bru s'ef- 
force de les apaiser par ses paroles conciliantes et ses sup- 
plications. 



TSAÏ-YONG 

Quand le soleil se lève, la 
mer lance un ballon. 

LE PRÉSIDENT 

Très bien, très bien, le parallélisme est excellent. — Bachelier Tchang- 
Pé-Tsiang, le Livre des Odes contient trois cents poèmes. — Etablissez le 
parallélisme. 

TCHANG-PÉ-TSIANG 

Il renferme en outre onze poésies. 

LE PRÉSIDENT 

C'est mauvais, ahsurde; le parallélisme ne vaut rien. Restez à votre 
place. Seul, le bachelier Tsaï-Yong peut approcher du bureau. 



LE PI-PA-K1 OU L HISTOIRE Dl LUTH 



171 



Le président propose un calembourg qu'il prononce très vite et où 
il faut trouver huit noms de villes, Tsaï-Yong y réussit. Le président 
propose ensuite une chanson qui commence par ce vers : 
Le capitale est un délicieux séjour 
TSAÏ-YONG 

On s'y enivre avec les examinateurs. 
LE PRÉSIDENT 

Bachelier Tsaï-Yong, je re- 
connais la supériorité de vos 
talents, votre érudition pro- 
fonde ; oui, votre mérite est 
vraiment hors de pair. Je 
vais informer l'Empereur du 
résultat du concours. Huis- 
siers, apportez le bonnet et 
la ceinture! Décorez-en Tsaï- 
Yong! Et chassez l'ignare 
Tchang-PéTsiang à coups de 
gourdins ! 

VI 

Le sixième tableau nous 
ramène dans la maison des 
parents de Tsaï-Yong. Une 
grande famine ravage le 
pays ; le riz coûte très cher. 
Le vieux Tsaï et sa femme 
sont dans la misère la plus 
profonde ; ils se querellent 
et s'injurient au sujet du 
départ de leur fils, con- 
senti par le père. Le vieux 
Tsaï tente de se donner la 

mort. Tchao-ou-niang, la jeune femme de Tsaï-Yong absent, essaie 
en vain de réconcilier les vieillards. Enfin, la bru fidèle et dévouée 
va porter ses dernières épingles à la maison de prêt sur gages; avec 
le produit de cette vente, elle achètera un peu de riz. 

VII 




Le ministre Nicou et Tsaï-Yong, devenu lauréat, s'expli- 
quent au sujet du mariage de celui-ci avec Nieou-Chi, pré- 
sente à l'entretien. 



Au septième tableau, nous voici revenus, par contraste, dans la 
somptueuse résidence du précepteur impérial, Nieou. Les domestiques 
s'entretiennent des fêtes splendides données en l'honneur du nouveau 
lauréat, le Tchoang-youen, Tsaï-Yong. Ce sont gens du peuple, et ce 



172 



qu'ils ont admiré le plus, c'est la beauté de son cheval au poil multi- 
colore. Le seigneur Nieou vient dire que l'Empereur lui donne Tordre 
de demander en mariage, pour sa fille Nieou-Chi, le lauréat Tsaï- 

Yong. Nieou envoie une entremet- 
teuse afin de traiter cette affaire, 
selon l'usage. 

VIII 



L'entremetteuse revient avec un 
refus du lauréat Tsaï-Yong qui, 
marié, ne veut pas contracter une 
nouvelle union, par quoi sa jeune 
femme. Tchao-ou-niang, serait re- 
léguée au rang de concubine. Le 
seigneur Nieou entre dans une 
grande colère, il ne veut pas de 
refus; ce qu'il a proposé doit être 
accepté avec empressement ; et il 
ira trouver l'Empereur, afin que le 
Grand-Dragon contraigne le lau- 
réat à épouser sa fille. 




d. — Métier à tisser. 



IX 

Dans le Palais du Dragon d'Or, le Premier Chambellan veille. La 
lune commence à pâlir, le jour se lève. Le chambellan s'énumère à 
lui-même sa besogne : il doit ouvrir la salle des Compositions, la 
salle des Sources Limjjides, la salle d'Audience, la salle des Cinq arbres 
à épines, la salle de Y Automne Etemel, la salle de la Sincérité Eter- 
nelle, la salle de la Joie Eternelle. Ensuite, il ouvrira le temple de la 
Lumière, le palais de Y Immortalité, le temple des Parfums, le palais 
aux Clochettes d'or, le temple de l'animal symbolique Ki-Lin, le 
palais du Grand Faite, le palais du Tigre Blanc. 

Et voici que se présente le lauréat Tsaï-Yong. Il vient solliciter une 
audience de l'Empereur. Il remet sa supplique au chambellan qui, 
après quelques minutes d'absence, rapporte un refus de l'Empereur. 
Celui-ci ne veut pas autoriser le nouveau docteur à retourner dans sa 
ville natale, près de ses parents âgés et solitaires. 11 nomme Tsaï- 
Yong au poste de Moniteur Impérial, il exige sa présence dans la 
capitale et son mariage avec la fille du seigneur Nieou. Tsaï-Yong, 
dans le navrant désespoir de ne pouvoir s'en aller vers sa patrie, vers 
ses parents et sa jeune femme, verse d'abondantes larmes. 

X 



Dans la ville natale de Tsaï-Yong, le bureau de l'Assistance 



LE Pl-PA-KI OU L HISTOIRE DU LUTH 



173 



Publique est rempli d'indigents qui demandent des rationsde riz. Le 
mandarin du district vient contrôler les provisions en magasins, et 
il reconnaît que le commissaire des vivres a détourné la plus grande 
partie du fonds de réserve. Parmi les pauvres, se présente Tchao-ou- 
niang, la femme de Tsaï-Yong, abandonnée par lui avec ses beaux- 
parents. Le mandarin lui parle durement parce qu'étant femme, elle 
a quitté l'appartement intérieur, pour venir seule. Elle expose son 
cas, l'absence de son mari, l'infirmité des deux vieillards dont elle a 
la charge ; elle reçoit trois rations de riz. Mais, tandis qu'elle retourne 
vers la maison désolée, sur le seuil de laquelle l'attendent les octo- 
génaires, elle est dépouillée de son riz par le commissaire lui-même. 
Une désolation sans bornes l'envahit, elle veut se noyer dans un 
puits qu'elle voit tout proche ; mais, à ce moment, le seigneur Tchang 
la rencontre et lui donne du riz, dont il a, sur son épaule, un sac rempli. 

XI 



Par le contraste que prolonge avec un saisissant effet l'auteur du 
Pi-pa-ki, nous revenons, au tableau suivant, chez le lauréat Tsaï- 
Yong. Il pleure toujours son pays, ses parents, sa jeune femme ; 
l'entremetteuse vient le prévenir que, devant la porte, une chaise 
à porteurs l'attend pour la cérémonie nuptiale où il doit épouser la 
fille du seigneur Nieou. « J'obéirai, dit-il, à l'ordre impérial, mais je 
déclarerai hautement que je n'ai qu'un cœur ». Il sort, maudissant 
son succès, accablé par le poids de sa fortune qui fait 
son malheur. Jû 



XII 



Au douzième tableau, nous voyons le triste repas du 
vieux Tsaï et de sa femme. Leur bru ne peut leur servir 
que du tan-fan ou riz cuit à l'eau. La belle-mère s'irrite. 
Il y a longtemps qu'elle n'a mangé ni poisson ni légu- 
mes. Et comme Tchao-ou-niang prend ses repas seule 
dans la cuisine, la belle-mère l'accuse de se cacher 
ainsi pour manger le meilleur. Cet égoïsme de vieillards 
irrités par les privations est fort expressivement dé- 
peint, avec une justesse et une couleur intenses. 

XIII 

Les vieillards descendent à la cuisine, en vue de sur- t 




- Toupie éclai- 



prendre Tchaoou-niang. Elle se préparait une bouillie «mt es com* 

j o mi . j,' 1 j, , i . i dors du Palais. 

composée de feuilles et d ecorce d arbres, dont ies 
chiens ou les pourceaux n'auraient pas souffert l'odeur 
et le goût. Les vieillards tombent évanouis d'émotion à ce spec- 
tacle. Toutefois, après quelques minutes, le vieux Tsaï reprend ses 



174 



sens. Mais sa femme a été tuée par son saisissement. Tandis que 
la bru se désole de ne pouvoir acheter un cercueil de bois, le sei- 
gneur Tchang arrive et promet qu'il en enverra un. Cette scène est 
traitée avec une sécheresse voulue, qui poind le cœur. 



XIV 

Cependant leur fils Tsaï-Yong habite, avec sa nouvelle épouse, le 
palais de Nieou. Dans sa tristesse, il est dur pour trois de ses valets 

qu'il fait battre de verges. 
Puis, il prend son luth ; 
et voici que sa femme 
Nieou-Chi se présente. Elle 
le prie de chanter pour elle 
une romance. Mais il ne lui 
monte aux lèvres que des 
mélodies plaintives, et il 
déclare, symboliquement, 
qu'il préférait son ancien 
luth. Nieou-Chi comprend 
et le lui dit : « Ainsi donc, 
seigneur, votre cœur n'est 
pas ici ? » Elle appelle ses 
servantes, pour offrir du 
vin à Tsaï-Yong. Mais ce- 
lui-ci refuse de boire. Nieou- 
Chi se retire. Tsaï-Yong 
décide de faire chercher, 
dans les auberges de la 
capitale, quelqu'un qui soit 
de son pays, afin de l'y 
renvoyer avec une lettre 
pour ses parents. 




Tsaï-Young. sur la prière de sa nouvelle épouse, chante 
pour elle en s'accompagnant sur son luth. Mais sa tris- 
tresse l'accable, et il avoue à Nieou-Chi qu'il a laissé 
dans son pays ses parents très avancés en âge et qu'il 
les regrette. 



XV 



Le vieux Tsaï va mourir. 
Sa bru essaie en vain de lui 
faire prendre une tisane. A 
quoi bon ? 11 n'y a pas de remède, là, contre le chagrin et la mi- 
sère. 11 rassemble ce qui lui reste de forces et se jette aux genoux 
de Tchao-ou-niang, pour implorer son pardon de l'avoir séparée 
de son mari, d'avoir été, par ambition paternelle, l'auteur de tous 
leurs maux. Il veut, devant le seigneur Tchang, écrire son testa- 
ment, c'est-à-dire délier Tchao-ou-niang de son devoir de fidélité 
envers l'ingrat et oublieux Tsaï-Yong. La jeune femme refuse ; elle 
proteste qu'elle restera fidèle à la mémoire de ses beaux-parents et 



LE PI-PA-KI OU L HISTOIRE DU LUTH 



H 5 



que, à la place de l'absent, elle ira entretenir leur tombe. Le vieux 
Tsaï meurt. Pour lui procurer un cercueil, ïchao-ou-niang coupera 
et vendra sa belle chevelure (1). 

XVI 

Tehao-ou-niang a coupé sa chevelure, et elle parcourt les rues pour 
la vendre au plus offrant. Nulle acheteuse ne s'en soucie. L'infortunée 
s'abat dans la rue, sous le poids du désespoir et épuisée par les pri- 
vations. Le seigneur Tchang 
passe et se presse à son 
aide. Il lui donne de l'ar- 
gent pour un second cer- 
cueil, et garde la chevelure 
en souvenir de cet héroïs- 
me filial et comme pièce 
d'accusation contre Tsaï- 
Yong, s'il revient un jour. 

XVII 

Un homme, faisant la 
profession de voleur d'en- 
fants, a ouï dire que le sei- 
gneur Tsaï-Yong cherchait 
quelqu'un de son pays, pour 
lui confier une lettre. Cet 
homme est de Tchin-Lieou, 
le pays du lauréat. Il se 
présente à lui, et lui donne 
d'excellentes nouvelles de 
sa famille. Tsaï-Yong, dans 
une lettre, expose à ses pa- 
rents, dont il ignore la 
mort, sa situation nouvelle, 
l'impossibilité de retourner 
vers eux. Il remet aussi des 
perles et des lingots d'or au messager, qui a capté sa confiance. 

XVIII 




Envoyé par le ministre Nieou, un serviteur part pour la 
lointaine province où demeurent les parents de Tsaï- 
Young, afin de les ramener ensuite auprès de leur fils. 



Le dix-huitième tableau est dans le cimetière de Tchin-Lieou. 
Tchao-ou-niang vient de conduire son beau-père à la sépulture. Elle 

1) Les anciens Chinois ne rasaient point leur tête et ne formaient pas la 
tresse, comme ceux d'aujourd'hui. Cet usage est tartare. Autrefois, en Chine, 
et jusqu'en 1619, hommes et femmes prenaient de leur chevelure, qu'ils aimaient 
abondante, un très grand soin. 



176 



essaie d'élever, de ses propres mains, en manière de monument 
funéraire, une petite pyramide de terre glaise. Elle n'y parvient pas; 
la fatigue l'accable, et elle s'endort. Durant son sommeil, arrive un 
Génie qui, pour récompenser sa piété filiale, ordonne à ses acolytes, 
le Singe blanc de la montagne du Sud et le Tigre noir de la prison du 
Nord, de bâtir la pyramide; l'ouvrage, en un instant, est construit 
par ces êtres surnaturels. Le Génie réveille ensuite Tchao-ou-niang et 
lui ordonne de partir pour la capitale, où son mari siège auprès de 
l'Empereur. 

XIX 

Avant son mariage, Tchao-ou-niang avait appris la peinture et la 
musique. Au moment d'entreprendre son long voyage, elle peint un 
tableau qui représente une scène de misère, où ses beaux-parents, 
affamés, la face amaigrie, les jambes enflées, pleurent sur l'ingratitude 
de leur fils. Elle présentera ce tableau à son mari, pour le toucher et 
pour le punir, Puis, le seigneur Tchang lui conseille de ne pas abor- 
der directement Tsaï-Yong. Mais qu'elle prenne son luth et que, de- 
vant la porte du lauréat, elle chante une complainte désolée qui soit 

l'histoire de leurs malheurs. Le 
seigneur Tchang et Tchao-ou- 
niang se disent adieu. 

XX 

jp Dans le palais de Nieou, la tris- 
tesse de Tsaï-Yong devient cha- 
que jour plus profonde. Sa jeune 
femme Nieou-Chi lui représente 
qu'il vit dans le luxe et dans les 
honneurs; il répond à ses affec- 
tueuses remontrances par d'abon- 
f. - ciuen devant l'ouverture de sa niche. Sur dantes larmes. Enfin, elle se cache, 

le sol, des ciseaux pour le tondre et des pei- ' 

gnes pour le peigner. et elle surprend ses plaintes soli- 

taires. Elle déclare alors que le 
devoir de son mari est d'aller vers ses parents et sa première femme 
et qu'elle, la fille du seigneur Nieou, l'y accompagnera. 




XXI 



Nieou-Chi a fléchi la volonté de son père; celui-ci, généreux, 
entend pratiquer l'hospitalité antique. Un domestique, Li-wang, reçoit 
Tordre d'aller au bout de l'empire, à Tchin-Lieou, chercher les pa- 
rents et la première femme de Tsaï-Yong, afin qu'ils viennent vivre 
tous ensemble chez Nieou. Le vieux serviteur s'y refuse d'abord, 
prétendant que c'est introduire la discorde chez ses maîtres. Mais il 
doit obéir à leur volonté qui persiste. 



LE PI-PA-K1 OU L HISTOIRE DU LUTH 



177 



XXII 



Dans le temple de Mi-To ou Amida-Bouddha, l'on va procédera une 
cérémonie religieuse. Deux bouffons entrent et s'entretiennent avec 
le supérieur des bonzes, qui les fait souscrire chacun pour cinq taëls 
destinés à embellir la décoration du temple. Arrive une femme vêtue 
en religieuse t et portant un 
luth et un rouleau. C'est 
Tchao-ou-niang Les bouf- 
fons l'interrogent sur le 
port d'un luth par une reli- 
gieuse. « Je suis une femme 
mariée, dit-elle ; je viens de 
loin, je me suis revêtue de 
ce costume afin que l'on 
m'accordât plus facilement 
l'aumône, après avoir écou- 
té mes chansons. » Elle leur 
chante la complainte de 
leurs infortunes. Les deux 
fous se moquent d'elle. Ils 
déclarent ne pouvoir lui 
donner que leurs vêtements 
d'hommes. Elle se tait, et 
elle pleure. 

Tsaï-Yong entre dans la 
pagode. Il porte le costu- 
me de Tchoang-youen ou 
lauréat. Il vient prier pour 
l'heureux voyage de ses 
parents, mais il a de noirs 
pressentiments, son cœur 
reste chargé de tristesse. 
Le supérieur veut faire sortir la femme au luth, à cause de l'arrivée 
du Tchoang-youen. Elle s'en va, elle oublie à terre le rouleau 
qu'elle portait et qui était son tableau. Tsaï-Yong veut qu'on la rap- 
pelle pour le lui rendre, mais elle a disparu. Alors, les bonzes com- 
mencent l'office propitiatoire pour les parents du Tchoang-youen (1). 

(1) Parmi les prières de cette liturgie, citons ce curieux passage : en l'honneur 
de Bouddha, dont le nom chinois est Fô. 

Chantez les louanges de Fô. 
Les hommes vertueux et les femmes pieuses 
Se livrent aux transports d'une vive allégresse, 

En criant : ha-lia! ha-ha! 
Ecoutez le tambour de la grande Loi : 

Tong, tong, tong, tong! 
Ecoutez les cymbales de la grande Loi : 




Dans le temple de Misto, les bonzes célèbrent un office 
pour l'heureux voyage des parents de Tsaï-Yong. 



178 



Puis, la cérémonie terminée, Tsaï-Yong retourne à son palais. Et 

l'on entend ïchao-ou-nian^ 
qui repasse en chantant 
devant la porte du temple. 



XXIII 



Nieou-Chi attend l'arri- 
vée de ses beaux-parents 
que le vieux serviteur Si- 
wang est allé chercher, et 
elle s'inquiète. Elle veut 
pour eux des domestiques 
nouveaux, qui ne leur man- 
quent pas de respect. On 
lui amène Tchao-ou niang 
en religieuse. Elle l'engage 
à son service, mais elle re- 
fuse de lui laisser le cos- 
tume de religieuse ; celle- 
ci répond qu'elle doit le 
porter pendant douze ans 
en signe de deuil, parce 
qu'elle a perdu son beau- 
père et sa belle-mère, ce 
qui fait six ans de deuil 
pour elle, et six ans en 
place de son mari qui a 
disparu. De questions en 
réponses, Tchao-ou-niang et Nieou-Chi se découvrent être les 
deux épouses de Tsaï-Yong, et Nieou-Chi se jette aux genoux de 
la triste Tchao-ou-niang, pour lui demander pardon des malheurs 
qu'elle a causés. Elles conviennent que Tchao-ou-niang écrira une 
lettre à son mari et qu'elles la déposeront dans la bibliothèque du 
lauréat. 

XXIV 

Dans sa bibliothèque de dix mille volumes, Tsaï-Yong lit les leçons 
de la sagesse antique. Il trouve partout des exhortations à la piété 

Tcha, tcha, tcha, tcha! 
<)n agite les sonnettes de cuivre : 

Tchin, tchin, tchin, tchinl 
Les bonzes tournent les crécelles de bois : 

I»i-pi, po-po, pi- pi, po-po! 
La conque marine résonne; ('coûtez : 

Ho an g, hoang, hoang, hoangl 
A genoux, je fais des vœux pour le père et la mère 

De Son Excellence !<■ Tsoang-Youen. 

Nan-wou ! Nan-wou ! Fô i Fô I 




Tchao-ou-niang, première femme de Tsaï-Yong, et Nieou- 
Chi, sa seconde épouse, se révèlent l'une à l'autre et se 
concertent pour apaiser le cœur du Tchoang-Youcn. 



LE Pl-PA-Kl OU L HISTOIRE DU LUTH 179 

filiale, et tous les philosophes, les poètes, les historiens lui reprochent 
indirectement son ingratitude et son oubli. 11 quitte la lecture. Il 
exanline le tableau trouvé hier dans le temple; il croit reconnaître 
les traits de ses parents, tels qu'ils lui fussent apparus aux jours de 
misère. Il retourne ce tableau; et voici que, sur le dos, il lit des vers 
sur la piété filiale qui, par le rapprochement des faits, sont une con- 
damnation de sa conduite. Il appelle Nieou-Chi, il l'interroge, car 
cette inscription est récente, l'encre n'est pas encore bien sèche. 
Nieou-Chi lui demande s'il est sûr de ne pas avoir mérité ce blâme 
et s'il répudierait sa première femme, au cas où il la retrouverait 
dans la pauvreté et la douleur. « Si elle a été juste, je ne peux pas 
divorcer d'avec la justice » répond Tsaï-Yong ; alors Nieou-Chi intro- 
duit Tchao-ou-niang, la première femme. La longue serpillière 
blanche de celle-ci lui est une première révélation de son deuil, de 
la mort de ses parents. Tchao-ou-niang raconte les scènes de misère, 
elle dit les parents morts de faim, leurs funérailles péniblement pro- 
curées, le sacrifice de sa chevelure, le miracle de la pyramide élevée 
par les Génies. Tsaï-Yong est écrasé par la douleur. Selon les rites, 
il obtiendra de l'Empereur un congé de trois ans pour porter le deuil 
de son père et de sa mère, et il ira dans son pays, visiter leur tom- 
beau. Nieou-Chi veut les accompagner et supporter avec eux les 
hasards de l'immense voyage. 

J'ai voulu ne mêler aucun commentaire à l'analyse de ce drame 
simple en sa structure, puéril parfois, mais quand même triste et 
touchant. Lorsqu'on le lit en son entier, l'on ressent comme l'impres- 
sion pathétique des malheurs causés par la fatalité, comme dans les 
anciens drames grecs, mais par une fatalité plus douce, parce qu'elle 
est fille, non d'une puissance aveugle, mais de la fragilité humaine. 



Léon Charpentier. 




y, _ Coq sur un piédestal. (Objet d'art de l'ancienne Chine.) 



UN ANGLICAN 

(nouvelle) 
(Suite et fin) (1) 

Le lendemain, à huit heures au déjeuner, la lassitude se devinait 
sur leurs trois visages ; mais Simsey était souriant, et se départis- 
sant de sa réserve habituelle, il entretenait Ridel d'une promenade 
aux environs. Cette conversation le peinait. Aussi, quand il se sentait 
défaillir, trouvant sa tâche trop lourde, se répétait-il gravement, 
comme un verset de l'Ecriture : « Je pardonne à mon bourreau. » 

Ce qui ajoutait beaucoup à l'amertume de ce calice, c'était la 
manifeste gaîté que la nouvelle situation excitait chez ce bourreau 
sans tact. 11 semblait joyeux, il riait fort, agrémentait le tout de 
facéties, se montrait profondément ridicule, au grand déplaisir de 
Mrs Simsey, qui, ignorante de l'état d'esprit de John, tremblait à la 
seule crainte de perdre sa position. 

Pour détourner les soupçons de son mari, elle parla de Baby, et 
même après le déjeuner, quand Ridel fut sorti, elle tenta un rap- 
prochement ; mais cette tentative demeura infructueuse. 

Vers dix heures, Mr Dacey sonna à la porte et voulut parler 
immédiatement à Mr Simsey. Le jeune Peter, son troisième fils, le 
futur colonisateur de l'Amérique du Sud, âgé de six ans, et chez 
lequel florissaient déjà les qualités de la race, était gravement 
malade. 

Mr Dacey demanda à Mr Simsey de mettre à sa disposition ses 
talents de médecin et l'influence de sa foi. Quoiqu'il ne fût plus 
médecin et pas encore clergyman, Simsey accepta volontiers d'ac- 
compagner Mr Dacey auprès de son fils. La maison était à côté ; ils 
y entrèrent et trouvèrent Mrs Dacey en larmes, car le petit Peter 
venait de mourir et Mr Boxel était à son chevet. 

Alors Simsey salua, et, après une affectueuse et énergique poignée 
de main, il laissa les parents à leur douleur. 

Mais cette circonstance produisit chez lui un grand effet, et pour 
la première fois peut-être, il réfléchit sur la mort, sur le peu de 
sérieux des vanités humaines, puisque cet enfant, qui semblait fort, 
venait de mourir. 

Cependant un souffle d'orgueil caressa son imagination : il serait 
donc l'être complet, celui qui peut guérir le corps et apporter des 
consolations à l'âme. Au milieu de ses chagrins et de ses déboires, 
cette réconfortante pensée lui procura du calme et lui permit de 
marcher posément le long de la rivière. 

De grands arbres la couvraient de leur feuillage, et, à de courts 
intervalles, des ponts de pierre à l'aspect bizarre et harmonieux 
coupaient d'une note grise l'eau qui semblait noire. De hauts 
collèges aux lignes gothiques, des tours, des terrasses, hérissaient 

i Voir La Bévue du 15 avril [901. 



UN ANGLICAN 181 

les rives, tandis qu'en d'autres endroits une pente douce et verte 
venait se confondre avec le niveau de la rivière. 

Malgré la chaleur, ce spectacle était frais, et Simsey s'assit sur un 
banc, au bord de l'eau. Alors il regretta son collège, qui là-bas se 
dressait, silencieux, car le moment des vacances était arrivé; il 
regretta les courses en canot, les prix, les journées de tennis et de 
foot bail, la chasse à courre. 

Mais au milieu de ces pensées, il aperçut, entre deux" arbres dont 
l'épais feuillage dérobait l'allée aux ardeurs du soleil, un couple 
qui s'avançait. La femme marchait vite, tandis que l'homme cher- 
chait à l'arrêter par des gestes et des paroles, dont le son allait 
s'écraser sur les vastes murailles des collèges séculaires. Au bruit 
que cet individu faisait, au manque de respect qu'il avait pour ce 
chemin, où le soir, auprès de la poétique rivière, une foule de 
jeunes gens et de jeunes filles viennent s'assurer de leurs chances 
de bonheur en ménage. Simsey devina que c'était un étranger. Et 
il ne fut pas étonné quand il s'aperçut que ce profane n'était autre 
que M. Ridel, qui lutinait une jeune Anglaise, avec la désinvolture et 
les procédés en usage à dix heures du soir dans la banlieue de Paris. 

Cependant, cemme rien ne pèse à l'homme autant que la solitude 
dans le malheur, ce spectacle réjouit Simsey, car l'esprit malin le con- 
solait de ses déboires, enlui soufflant :«Tafemme aussi esttrompée. » 

M. Ridel avançait toujours, pérorant auprès de la jeune per- 
sonne dans une langue classique et plate que seul l'accent français 
rehaussait avec éclat. 

Quand il aperçut Simsey il fut un peu décontenancé et il ne put 
s'empêcher de murmurer dans son idiome national : « Je crois que 
c'est une gaffe ». 

Il quitta aussitôt la fille, car il commençait à se douter que c'en 
était une, puis après un étonnement simulé, il aborda son hôte. Et ils 
parlèrent amicalement. 

Ridel lui demanda le nom des différents collèges, s'intéressa à leur 
histoire, admira la rivière, loua les sports, prôna l'éducation anglaise. 

Ils reprirent bientôt le chemin de la maison où ils trouvèrent le 
luncheon servi et Mrs Simsey qui les attendait dans le jardin en 
jouant avec Baby. 

Ils se mirent à table. 

Au milieu du repas Simsey reçut un mot. C'était Mr Woodon 
qui lui disait avoir, le matin même, vu une de ses relations, M. l'abbé 
Dorget, prêtre français de haute science, qui s'intéressait vivement 
au rapprochement des deux Eglises. 

Simsey demanda aussitôt à Ridel si, par hasard il connaissait cet 
abbé Dorget ou s'il désirait lui être présenté. Mais Mrs Simsey 
ayant adressé au jeune homme une muette requête, il déclina les 
offres de son hôte. 

Aussitôt après s'être levé de table, Simsey, laissant sa femme avec 
M. Ridel, alla voir Mr Woodon chez lequel il espérait trouver 
l'abbé Dorget. 

1901.— 15 Avril. 12 



182 LA REVUE 

Il avait envie de connaître ce prêtre et il pensait découvrir chez 
lui des lumières supérieures, qui le dirigeraient, feraient taire sa 
conscience, calmeraient sa jalousie, lui indiqueraient une route 
moyenne, pratique, entre le haut myticisme et la vulgaire foi d'un 
MrBoxel. 

Que faire ! Car, après le cruel désespoir, calmé du reste par l'idée 
du sacrifice, Simsey en était arrivé à étudier sa situation. S'il ren- 
voyait M. Ridel, les ressources diminueraient : plus de petites robes 
roses pour Baby, plus de loisirs pour étudier les dogmes ; et néan- 
moins il avouait avec une lucidité d'esprit fort remarquable que 
la situation n'était pas nette. Avec un rare sang-froid et un cou- 
rage digne de réussite il osa se dédoubler. D'un côté il vit Ridel 
et sa femme, association fortuite causée par ses nouvelles théories; 
de l'autre, il s'aperçut, lui le futur sujet du Pape, en soutane, en 
barrette, plongé dans la théologie. Il vit qu'il avait creusé un abîme 
dont les deux rives étaient reliées par une frêle passerelle : le Baby 
blond et rose. Il était imprudent de renvoyer Ridel ; pour garder 
Ridel il fallait conserver Mary, et comme il était nécessaire 
cependant de faire montre de dignité, il résolut de fermer les yeux. 
Malgré la justesse de ce raisonnement, il ne se sentait pas satisfait, 
car ce compromis pouvait paraître fâcheux. Mais, de nouveau 
comme un baume réparateur, bénédiction que ne connaissent ni les 
athées, ni les malheureux dont la foi est égarée, Simsey se sentit 
imprégné d'une douceur exquise, car devant lui surgissait l'image 
d'une église catholique « Heureuse foi, soupira-t-il, tu as été la cause 
de mes souffrances, mais tu me sauves ; tu me feras peut-être con- 
naître des félicités suprêmes que seuls l'homme juste et le martyr 
peuvent aspirera goûter. » 



Quand Simsey arriva chez Mr Woodon, on fumait, et l'abbèDor- 
get exprimait dans une sorte d'anglais très simple ses idées sur la 
religion, la philosophie et l'histoire. Il leur expliquait fort claire- 
ment qu'aucun doute ne subsistait au sujet de la réunion des deux 
Églises. Il était certain, et cela d'après des renseignements secrets et 
absolument sûrs, que ce qu'il avançait reposait sur des bases solides. 
Rome n'attendait qu'un mouvement général de la part des anglicans. 

Ces paroles furent d'une grande consolation pour Simsey. Il com- 
prit que la grâce, si injustement contestée, découlait des circons- 
tances elle-mêmes et se faisait sentir d'une façon indéniable aux 
périodes critiques de l'existence, semblables à celles qu'il traver- 
sait depuis quelques mois. Il s'entretint longuement avec l'abbé 
Dorget. Simsey s'était bien aperçu, non sans une certaine crainte, 
que ce prêtre, doué de qualités brillantes, avait amené la religion 
dans le champ de la politique, dans un but excellent d'ailleurs : 
celui de se mettre en avant pour donner le bon exemple. 

L'exaltation de ce Français lui apparut cependant de bon augure, 



UN ANGLICAN 1S3 

car elle dénotait une foi ardente, une espérance sincère dans l'avenir 
descroyances qu'il professait, et un désir d'être utile à ses semblables, 
coïncidant complètement avec la compréhension habituelle de la 
vertu de charité. Simsey l'invita chez lui et lui promit, si c'était 
possible, de le faire rencontrer avec Mr Laning et avec Mr Boxel. 

Malgré l'extrême libéralisme dont les habitants de la Grande- 
Bretagne font profession, il était manifestement difficile de mettre 
Mr Boxel en présence d'un prêtre catholique romain. Simsey fut 
donc obligé d'abandonner ce projet, et de se contenter d'inviter 
Mr Laning et l'abbé Dorget. 

Quand le lendemain, ces messieurs arrivèrent à l'heure du thé, 
ils trouvèrent dans le jardin Simsey causant avec sa femme pendant 
que Baby jouait avec un hochet, et que M. Ridel s'efforçait de faire 
sauter un chien. 

Mr Laning et M. Dorget portaient la tenue habituelle des cler- 
gymen, tandis que Simsey coiffé d'une barrette, se drapait d'un air 
naturel dans une soutane légèrement usée. 

Du premier coup d'oeil M. l'abbé Dorget, qui venait de faire la 
connaissance de Mr Laning et des autres, vit que Simsey était plus 
rapproché du catholicisme romain que tous les anglicans rencon- 
trés par lui jusqu'à ce jour. Ridel, qui avait fini de jouer avec le 
chien, s'approcha d'eux, tandis qu'à quelques pas delà, Mr Laning 
s'entretenait gravement avec le maître de la maison. Bientôt tous 
s'assemblèrent autour du plumcake. Cependant Simsey méditait. 
Il allait demander à M. l'abbé Dorget de lui donner son avis au 
sujet de Mary ; — la présence de celle-ci était-elle compatible avec 
les méditations qu'il était désirable de faire ? S'il était pénible pour 
un citoyen britannique d'aborder un tel sujet avec un Français, il 
y avait au contraire dans ce fait une mortification agréable pour un 
catholique, puisqu'elle consistait dans l'humiliation d'un néophyte 
devant un prêtre. Simsey prit donc à part M. Dorget. La conversa- 
tion resta longtemps sur le terrain si battu de la banalité. L'abbé 
Dorget, en habile prédicateur, excellait dans le débit de ces phrases 
majestueuses, où quelques graines de philosophie s'émiettent dans 
de l'eau bénite. Cette faconde, empreinte d'harmonie, étonnait 
Simsey, mais le berçait doucement et lui donnait confiance. Comme 
la jeune fille qui rêve auprès du murmure gracieux d'un ruisseau, 
il écoutait l'éloquence s'épancher en flots tièdes ; l'atmosphère de 
la béatitude sacerdotale l'imprégnait graduellement, si bien que le 
ton confidentiel remplaça bientôt celui des bienfaisantes géné- 
ralités. 

Dès que Mr l'abbé Dorget vit ce dont il s'agissait, il prit une 
expression grave. Homme consciencieux, il ne pouvait trancher une 
question d'une telle importance, s'avancer sur un terrain aussi dan- 
gereux sans prendre certaines circonlocutions, manière bruyante 
de tourner comme les sages sept fois la langue, phraséologie qui 
lui donnerait le temps propre à la réflexion nécessaire en pareille 



184 LA REVUE 

occurrence. Après un raisonnement touffu, souvenir pratique de 
ses études en scholastique, il commença à traiter le sujet, non sans 
avoir préalablement complété son vocabulaire habituel de quelques 
mots latins destinés à pallier un bon nombre de crudités, difficiles 
à énoncer familièrement sous un certain costume. 

Mr Ridel à ce moment s'était levé pour sortir. Mrs Simsey le sui- 
vait amoureusement du regard. 

Ce détail n'échappa pas à l'abbé Dorget qui, par suite d'une 
longue habitude du confessionnal, avait acquis une réelle connais- 
sance de la vie conjugale. Son plan fut vite tracé. Eloigner la 
femme qui pouvait être un danger pour l'honneur d'une famille. 
Dans cette manière d'agir, nul sentiment de jalousie professionnelle 
n'entrait en ligne de compte. 11 était évidemment désagréable pour 
un prêtre romain condamné au célibat, d'arriver à la béatitude 
éternelle au milieu des privations, tandis qu'un collègue d'outre- 
Manche parvenait au même résultat en parcourant la carrière de 
l'existence avec une femme et un enfant. Mais ce sentiment mes- 
quin n'effleura pas l'âme du prêtre français. 

M, Dorget était doué de cet esprit large qui préside si heureuse- 
ment aux évolutions du xix e siècle, et par le fait même comprenait 
les situations du caractère le plus complexe. Il disait facilement et 
non sans raison : « Le prêtre moderne doit être un philosophe. » Il 
avait en effet remarqué que l'étroitesse des idées refoulait au loin 
les adeptes, que ce résultat était malheureux, et ces observations 
amenaient M. Dorget à affirmer que le but de la religion n'est pas 
d'être seulement l'apanage de l'élite, mais bien surtout celui de la 
foule. Avec sa lumineuse intelligence, il avait découvert la culpa- 
bilité morale de cette élite qui poussa une imprudente générosité 
jusqu'à initier la masse aux secrets du labyrinthe obscur de l'incré- 
dulité. Aussi quand il conseillait à Simsey de renvoyer sa femme, 
n'était-ce nullement par envie de détourner un prêtre du mariage, 
mais bien au contraire parce que le ménage de ce dit prêtre mena- 
çait d'être ébranlé. M. Dorget regrettait même qu'il eut appartenu 
à un catholique de semer la discorde dans le foyer du pasteur 
anglican. 

Simsey écouta religieusement le discours de l'abbé Dorget, et il 
se décida à suivre ces conseils non moins religieusement. Aussi 
résolut-il d'envoyer sa femme et son enfant à la campagne. Cepen- 
dant il fallait attendre la fin du mois, car alors seulement expirait 
le séjour en Angleterre de Ridel. 

Quand ce moment fut arrivé, Mary qui voyait se terminer ainsi 
trois périodes de son existence, périodes conjugale, maternelle et 
sentimentale, ne put réprimer quelques soupirs qui émurent profon- 
dément Simsey. C'était en effet pour lui le renoncement à tout un 
passé de joies ternes, il est vrai, mais d'autant plus douces au sou- 
venir. Renoncer à la chair, n'est vraiment cruel que pour celui qui 
y a goûté. 



UN ANGLICAN 185 

Cependant, connue la foi le pénétrait davantage chaque jour, et 
qu'une saine raison lui permettait de l'échafauder a sa convenance, 
il parvint à calmer ses désirs et à imposer silence au sentiment. 
Les quelques années de médecine qu'il avait faites lui fournirent 
les moyens de régenter son esprit en dosant sa nourriture. Le pro- 
céda était simple. L'intelligence gouvernait le corps. Les tentations 
étaient ainsi évitées : la bête obéissait à l'esprit, lequel n'avait 
d'autre préoccupation que de maintenir son pouvoir sur la bête. La 
chair était le véhicule que dirigeait l'âme. Cette comparaison, 
d'apparence pratique, séduisait Simsey, car il n'oubliait pas qu'il 
appartenait a. la race qui ne professe de théories que dans l'action . 

Il s'astreignit à un régime sévère, se prépara activement à devenir 
prêtre. 

Cependant, pour se faire ordonner il attendait toujours l'ency- 
clique pontificale qui devait terminer le différend. Toute la presse, 
| qui s'intéressait aux rapprochements des deux Églises, surchauffait 
le plus possible les esprits. Il n'y avait du reste aucun danger à exci- 
ter la joie de tous ces êtres, puisque la solution était certaine. 
Simsey qui, peu à peu, par sa vie austère et originale, avait fini par 
attirer dans ce mouvement un bon nombre d'adeptes, organisait 
journellement des réunions où le sujet était traité. 

Il était même parvenu à justifier auprès de ses disciples l'infailli- 
bilité pontificale. La consécration des évêques, dans laquelle une 
solution de continuité avait été constatée, ne pouvait être validée 
que par une autorité, qui, de l'avis universel, ne pouvait être con- 
testée. L'infaillibilité pontificale offrait seule de telles garanties. 
Aussi les cerveaux britanniques, saisissant la justesse pratique du 
raisonnement, étaient-ils maintenant décidés à admettre ce dogme. 
Simsey était enfin consolé de ses douleurs passées. Il ne songeait à 
Mary que le soir, au moment où il lui écrivait, afin de lui indiquer 
l'état d'esprit dans lequel il se trouvait, — sage précaution pour des 
gens destinés tôt ou tard à se retrouver. Celle-ci lui répondait affec- 
tueusement, car dans son isolement elle avait compris la vanité des 
choses humaines, et s'adonnait tout entière à l'éducation de Baby. 
L'infaillibilité pontificale lui paraissait naturelle et devant les raison- 
nements serrés ds son mari, elle l'admettait avec une foi entière. 

Simsey revoyait quelquefois Mr Laning qui, perdant peu à peu 
son flegme britannique et puritain, à la fréquentation des catho- 
liques, trépignait presque de joie à l'idée que le dénouement appro- 
chait. Mr Boxel devenait de plus en plus triste, et chaque dimanche 
parlait avec amertume sur le célibat des prêtres et l'unité dans les 
croyances qu'il traitait de monotonie, s'appuyant sur l'idée, admis- 
sible d'ailleurs, que les climats et les milieux engendrent chez les 
individus des manières de voir différentes. 

Simsey avait reçu une lettre de Ridel, et plusieurs de M. Dorget. 
L'épitre du premier ne l'impressionna guère, celles du second 
l'intéressèrent. Il était ainsi tenu au courant du mouvement tant 
en France qu'en Angleterre. 



186 LA REVUE 

M. Dorget écrivait : « Si les Anglicans ont déployé beaucoup de 
science et de talent pour établir et le fait historique de la succes- 
sion et la suffisance du rite et de l'intention, on peut aussi assurer 
que les catholiques français ont généralement conclu à la valeur 
des ordres anglicans. Cependant il faut mentionner, pour rester con- 
forme à la vérité, certaines études qui insistent sur la non-valeur 
du presbytérat anglican ». 

A ce passage de la lettre, Simsey s'arrêta rêveur. Le doute l'ayant 
pénétré, la sécurité fit place au trouble. Il n'était donc plus abso- 
lument certain que les ordinations anglicanes fussent valides, puis- 
que quelques écrivains en niaient la valeur. 

Craignant de pousser plus loin ses investigations, il reprit la lec- 
ture de la lettre. 

« Mais il ne faut pas se laisser entraver par des menées que j'ose- 
rais humblement comparer aux tentations dont les âmes élevées 
sont souvent assaillies. Il ne faut pas douter du succès d'une entre- 
prise qui risque de faire rentrer dans le giron de l'Eglise romaine 
un nombre considérable de brebis égarées. Si certaines difficultés 
dues à des contestations historiques provoquent, en surgissant ino- 
pinément, des incertitudes susceptibles d'occasionner un retard, il 
ne faut pas conclure à l'impossibilité absolue d'arriver à une solu- 
tion que l'esprit de l'Eglise semble protéger et dont les autorités 
supérieures se montrent fières d'avoir été les instigatrices. » 

Malgré ce qu'il y avait de hasardé dans la dernière formule 
employée par M. Dorget, Simsey préféra croire à ce dont il désirait 
la réalisation, que de se laisser illusionner par un soupçon assis sur 
des bases peu solides. 

Alors Simsey multiplia les pratiques extérieures. Il passa la 
majeure partie de son temps en soutane. Il ne sortit plus que pour 
aller à son église. La vie s'étant simplifiée, il devint plus heureux. 
L'incertitude avait disparu ; la confiance en Dieu, l'abandon de la 
personnalité l'avaient élevé au-dessus des misères humaines. Les 
mesquineries inhérentes à toute existence, où les hommes se régis- 
sent les uns les autres, ne le touchaient plus. Les énergiques lamen- 
tations de Mr Boxel le laissaient indifférent, et l'influence de 
Mr Laning n'exerçait plus sur lui son empire. Le souvenir de Mary 
ne le troublait nullement, et Baby, dont les cris ne parvenaient plus 
jusqu'à lui, ne l'inquiétait guère. Le charme etl'amertume de cette vie 
pratique s'effondraient dans le passé, pour faire place aux sublimes 
jouissances d'une vie idéale. Ses supérieurs, c'est-à-dire ceux qui par 
de bonnes paroles l'exhortaient à suivre la voie qu'il avait choisie, le 
poussaient avec véhémence à accomplir l'acte solennel dans le plus 
bref délai. Mais Simsey préférait demeurer diacre, espérant que 
la question des ordres anglicans tranchée, il pourrait être ordonné 
prêtre dans la foi catholique et romaine. Les chaleurs de l'été avaient 
fait place à la fraîcheur de l'automne ; chaque matin, Simsey plein 
de confiance, attendait son courrier; son avenir, en effet, ne dépen- 
dait-il pas de la manière dont les événements se dérouleraient; 



UN ANGLICAN 187 

ses souffrances passées, les tribulations qu'il avait endurées ne 
seraient-elles pas oubliées quand ses vœux s'accompliraient? 

Un matin, tandis qu'il venait de reprendre des forces en avalant 
une tasse de thé et des tartines de pain grillé sur lesquelles s'éten- 
dait du beurre frais, déboucha subitement dans le cabinet de tra- 
vail. Mr Laning. L'aspect de ce dernier était inaccoutumé. Sa tète 
paraissait s'être allongée, ses yeux s'étaient renfoncés dans leur 
orbite, sa bouche ne pouvait plus se fermer et ses dents étalaient 
la teinte jaune des vêtements britanniques en usage aux colonies. 

Sans savoir ce dont il s'agissait, Simsey sentit s'infiltrer en lui 
l'influence occulte qui se dégage de toute perturbation physique, et 
fasciné par cette apparition, inattendue à une heure aussi matinale, 
il demeura muet, ne questionnant le nouvel arrivé que du regard 
hébété de l'homme inquiet. 

Cependant Simsey avait immédiatement compris que Mr Laning 
ne pouvait être amené aussi rapidement que par l'unique question 
qui fût importante pour eux : la validation des ordres anglicans. Aussi 
refoulant la salive dans sa gorge resserrée, proféra-t-il : « Le pape a 

prononcé » Ici l'émotion fut trop forte pour qu'il pût continuer. 

Mr Laning ajouta d'un air abattu : « contre»; et ouvrit d'un mouve- 
ment nerveux une publication qu'il déploya sur la table devant Simsey. 
Mais celui-ci ne putà ce moment fixer un regard attentif sur le docu- 
ment dont Mr Laning se crut obligé de commencer la lecture. 

Simsey ne l'écoutait pas. Une ronde cruelle se dansait dans son 
imagination. Mary, Baby, Ridel, Boxel, des rames, des chevaux, 
desscapels, des vases de sang, des vases sacrés, des images de piété, 
un lit défait, tourbillonnèrent dans sa cervelle, tandis que les 
tableaux de la pièce lui parurent se décrocher des murs. Il crut que 
les Bibles tombaient des rayons où elles étaient rangées, que les 
soutanes se déchiraient, que toutes les barrettes coiffaient Baby et 
que Ridel ricanait devant les images saintes avec la désinvolture 
d'un Français libre penseur. 

Avoir attendu, pour se faire ordonner, une bulle qui vous replonge 
dans l'hérésie semblait ironique à Simsey. En effet, il ne lui restait 
plus rien à espérer. S'étant mis à la tête d'un mouvement général, 
il ne pouvait se convertir en particulier à la foi romaine. Quitter 
l'anglicanisme lui paraissait un acte équivalent à l'apostasie. 

Mr Laning, voyant l'effet que la nouvelle avait produit sur Simsey 
se leva, pour retourner chez lui. 

La crise que traversait le diacre était de celles qui mènent au 
désespoir. Avoir abandonné sa femme, son enfant et prêché l'infail- 
libilité pontificale pour ensuite en être frappé ! tel était le cas qui 
s'offrait à lui avec une netteté cruelle. Tout en pensant de la sorte, 
Simsey se tourna vers la fenêtre qui donnait sur la rue, et il vit 
Mr Boxel qui passait en faisant de grandes enjambées de l'air le 
plus calme. Les conseils que celui-ci lui avait octroyés lui vinrent à 
la mémoire. Simsey ne put réprimer un soupir, car il n'osait plus, 



188 LA REVUE 

comme auparavant, se rejeter du côté de la foi catholique. La souf- 
france s'imprégnait de ridicule, et l'idéal, dans lequel jusqu'alors il 
l'avait enveloppée, se dissipait. Il se compara à ces pauvres nègres 
qui, habitués à une foi aisée à comprendre, se voient contraints par 
les Européens d'abandonner une religion correspondant à leur degré 
de civilisation, pour se conformer à des principes dépassant leur 
compréhension. 

Le sort de Simsey était encore plus cruel, puisqu'il n'avait pas 
comme eux la ressource de s'en prendre aux missionnaires en leur 
donnant l'occasion d'un martyre; Simsey était donc bien le seul 
coupable, puisqu'un homme de la valeur de Mr Boxel lui avait 
conseillé d'agir autrement. 

Le malheureux comprenait maintenant combien il était dange- 
reux d'utiliser, en politique religieuse, l'esprit d'aventure que les 
Anglais montrent dans leurs opérations commerciales. Il lui appa- 
raissait clairement que les races sont distinctes, et que malgré les 
communications rendues plus faciles parla vapeur et l'électricité, 
il faudra encore de longs siècles avant qu'une religion unique fasse 
communier les âmes de l'univers. Habitué à réfléchir, Simsey com- 
prit que le Pape n'avait pu abandonner certaines traditions et avait 
dû se résigner à perdre, par son encyclique, le fruit d'une conver- 
sion en masse. Le Saint Père y avait sans doute été contraint; car, 
fort au courant du mouvement des esprits dans le monde entier, 
il avait montré en toute occasion une connaissance approfondie des 
nouvelles tendances. 

Simsey ne pouvait se plaindre. D'ailleurs rejeter sur quel- 
qu'un la faute de son malheur eut été indigne de son caractère. Il 
ne pouvait cependant demeurer dans la situation où il se trouvait. 
Vaincu par la vie, ayant perdu bon nombre d'illusions, abandonné 
sa femme, donné à cette dernière l'occasion de commettre une 
faute, Simsey devait se refaire une personnalité. 

Pour la première fois en effet, une question se posait à son esprit. 
Avait-il toujours la foi? Et il se souvenait des moments où jadis, 
devant la vision nette du devoir, il n'avait pas hésité à renvoyer 
Mary, à se rapprocher du catholicisme, à flageller sa raison de 
toutes les tortures morales, — mais il se souvenait aussi des heures 
délicieuses qui suivaient ces efforts vers l'idéal ; tandis que, mainte- 
nant, au lieu d'un horizon chargé de béatitude et de satisfaction, il 
voyait devant lui un désert sans ombre, une vaste solitude d'une 
stérilité brûlante et éternelle. Il ne savait plus que désirer, et cher- 
chait en vain des principes sur lesquels il pût édifier sa conduite 
future. Mais sa raison restait muette. 

Pouvait-il rappeler sa femme, sans que de cruels remords ne 
vinssent L'assaillir? N'avait-il pas suscité par sa conduite un drame 
qui avait désuni leur ménage, créé un passé ineffaçable. Rien ne 
pouvait en effet empêcher que Ridel, ce Français libertin, n'eût 
souillé sa demeure; et maintenant que la perspective d'une récom- 



UN ANGLICAN 189 

pense temporelle avait disparu, que l'espérance s'était envolée, 
Sinîsey apercevait avec netteté le mal qu'il avait consciemment 
produit. 

Depuis la catastrophe, John n'avait plus écrit à Mary, car il com- 
prenait que, vis-à-vis d'elle, la cause de leur séparation n'existant 
plus, il aurait fallu lui parler de retour; mais il n'avait pas le cou- 
rage de revoir celle qui l'avait trahi. 

Alors il soupirait en se souvenant du temps où la seule lecture 
d'un texte religieux lui permettait de supporter sans murmure ce 
froissement d'amour-propre. 

Cependant il retournait quelquefois dans la chambre conjugale ; 
et là, il restait silencieusement la tête dans les mains. C'était le seul 
endroit où les sensations étaient assez fortes pour que la réflexion 
n'eût pas le temps de se former. Il y demeurait anéanti. Il ne regar- 
dait rien, mais aussi il ne pensait pas. Il ne quittait ce lieu que lors- 
que l'image de Ridel ravivait sa douleur. 

Que faire? Tel était le mot qu'il se répétait à tout instant. Quelle 
joie pourrait-il trouver maintenant dans son ordination? Quel plai- 
sir pourrait-il goûter auprès de sa femme ? 

Il lui restait deux ressources : raconter ses sensations, les écrire, 
rouvrir la blessure en excitant les nerfs; ou s'adonner de nouveau à 
la vie de sport, c'est-à-dire détruire les nerfs pour fortifier, comme 
autrefois, les muscles. 

Les études qu'il avait faites lorsqu'il espérait entrer dans l'Eglise 
catholique, les mortifications quotidiennes qu'il s'était impo- 
sées, les travaux intellectuels qui appartiennent au prêtre, avaient 
peu à peu affaibli en lui la force vitale. Sans avoir atteint à 
l'admirable nervosité d'une sainte Thérèse, sans avoir pu obtenir du 
ciel des visions, il n'avait cependant plus assez de ces muscles gros- 
siers pour remonter le courant qui maintenant l'entraînait. Il com- 
prit que la foi qui, jusqu'alors, l'avait soutenu et même été cause de 
la plupart des événements, l'abandonnait; et il s'aperçut qu'elle 
fuyait loin de lui comme l'homme tombé à la mer voit son navire 
disparaître dans la brume. 

Alors, instinctivement, il devina que sa santé était ébranlée. 

Mais l'éducation qu'il avait reçue ne lui permettait pas de s'adon- 
ner aux stériles lamentations du poète solitaire et de confier au 
papier les élucubrations d'un cerveau malade, — consolation du 
ministre évincé, du prêtre ambitieux, de l'artisan paresseux ou du 
gentilhomme ruiné. Le tempérament anglais, qui survivait encore 
en lui, s'opposait à cette solution. 

De plus le souvenir de la vie active qui, autrefois, avait assuré à sa 
digestion d'agréables instants, octroyé du sommeil à son être fatigué, 
le hanta au point qu'un jour il recommença à marcher, à s'adonner 
à certains exercices physiques, et on le vit même remonter la 
rivière dans un bateau de course. 



190 LA REVUE 

Aussi, le soir, quand Simsey quittait ses vêtements pour prendre 
du repos, n'avait-il plus le temps de réfléchir, car à peine étendu, il 
se sentait envahi par une délicieuse torpeur. 

Après plusieurs semaines de cette convalesence, il songea à Mary 
avec moins d'amertume. Elle n'évoqua plus dans l'esprit de son 
mari que l'image de la maternité, et elle se révéla à lui tenant par 
la main leur enfant, aux joues roses, aux mains potelées, qui mainte- 
nant parlait pour appeler son père. Alors Simsey, sous l'impression 
de cette douce pensée, souriait en s'endormant, et il ne quittait la 
réalité que pour entrer dans le domaine du rêve, où l'âme conti- 
nuait à goûter des joies familiales, pendant que le corps reprenait 
des forces. 

Les environs de Jackstown redevenaient riants, car le printemps 
était de retour. Chaque jour le soleil perçait la brume et venait de 
ses tièdes rayons faire briller les feuilles humides. L'herbe étincelait 
le long de la rivière, tandis qu'une brise fraîche et légère courait 
sur l'eau frissonnante, que venaient becqueter avec insouciance les 
premières hirondelles. Sur les berges, perdus dans les buissons, 
d'invisibles oiseaux chantaient la nouvelle saison et poussant des 
cris de joie fuyaient devant le promeneur avec mystère. Une odeur 
douce s'échappait de la terre, dilatait la poitrine, enivrait les êtres; 
tout vivait avec intensité; c'était le bonheur après la tristesse, la 
vie après la mort, la santé après la maladie; et Simsey demeurait 
étonné par cette renaissance. Il songeait avec mélancolie à son 
cabinet de travail, au sombre plaisir de contempler des documents 
poussiéreux, ou de noircir du papier sous prétexte d'art, de philo- 
sophie ou de politique. Mais ce nuage était rapidement dissipé. 
Alors Simsey remerciait le Créateur de cette nouvelle vie, et 
inconsciemment il priait. 

La controverse religieuse, dans laquelle la nature simple et vigou- 
reuse de l'Anglais s'était égarée, fit place à un sentiment de recon- 
naissance envers Dieu, sentiment qui inondait l'âme de Simsey 
comme, après la sécheresse, de larges gouttes de pluie redonnent de 
la fraîcheur à la terre. 

Cependant un fait d'une importance secondaire et qui pourrait 
attirer le sourire sur les lèvres du sceptique, précipita la conva- 
lescence, et donna une solution au problème vital d'un homme 
dont la complexion n'admettait pas le désespoir, et chez lequel le 
drame qui avait un instant détruit la joie instinctive de vivre devait 
s'erlacer. La souffrance chez lui n'avait produit la jouissance que 
sous l'empire d'une foi ardente et alimentée par l'espoir d'une 
récompense pratique; l'amour de cette souffrance n'était pas le pro- 
duit de l'atavisme, car Simsey ne possédait pas en lui les germes d'une 
intellectualité morbide — son père ayant vécu d'une vie plate et 
saine, et sa mère n'ayant peut-être jamais compris que l'on pût 
mourir d'amour. 



UN ANGLICAN 191 

L'influence déprimante d'une littérature dont les procédés habi- 
tuels sont ou le suicide, ou la narration du désespoir, ou la seule 
excitation à une pitié maladive, n'avait jamais agi sur lui. 

N'ayant connu la vie morale que par le côté religieux, n'ayant 
souffert du doute que devant certains points de controverse, il 
n'avait même jamais envisagé la possibilité d'une vie morale diffé- 
rente de celle dont les circonstances lui avaient refusé la participa- 
tion. Le projet de réédifier une existence ayant pour base des prin- 
cipes opposés à' ceux qu'il avait suivis jusqu'à ce jour ne le séduisit 
pas. Simsey avait désiré être prêtre catholique, il serait prêtre 
anglican. 

Il attendait seulement que le hasard lui permit de guérir complète- 
ment et sans amertume les blessuresqui, pendant un temps, l'avaient 
fait souffrir. 

Ce fut pourquoi un matin, durant une de ces réconfortantes pro- 
menades qu'il avait coutume de faire, Simsey resta stupéfait devant 
le spectacle qu'il avait sous les yeux. 

Un enfant d'une douzaine d'années lançait des pierres dans un 
arbre, entre les branches duquel on voyait distinctement un nid. La 
mère devait y être seule, car on n'entendait que quelques cris 
d'épouvante. Le mâle s'était envolé pour chercher de la nourriture. 

Bientôt le nid démantelé tomba, quelques œufs cassés s'étalèrent 
sur le sol, la mère blessée devint la proie du gamin qui, voyant 
Simsey accourir, prit la fuite. 

Petit drame sans importance puisque ces êtres ne parlent pas. 

Mais Simsey se souvint du gamin qui avait jeté des pierres dans 
son existence, qui avait emporté Mary. — Ridel était aussi un de 
ces inconscients dénicheurs, qui agissent plus cruellement que les 
autres, puisqu'ils détruisent le bonheur de leurs semblables. 

Alors l'Anglican fut saisi d'une immense pitié. Sa femme ne lui 
apparut plus comme une coupable, mais comme une victime, et il 
comprit que son devoir était de la protéger. 

Puis le souvenir des heures d'amour revint à sa mémoire. Il 
rêvait ; il revoyait Mary auprès de lui, il caressait la tête blonde de 
Baby. Il lui semblait que le monde lui appartenait, que tous les 
hommes s'aimaient, que tous le respectaient, que le mal avait 
disparu de la terre. Toute sa vie devint claire, brillante de bon- 
heur puisqu'elle devait aboutir à cet instant. 

11 était ainsi arrivé chez lui et se trouvait devant sa table sur 
laquelle était déployée une dépêche, qu'il avait sans doute incons- 
ciemment ouverte. 
Elle disait : 

« John, je ne puis vivre sans vous. J'arrive. Baby va bien ». 

Mary. 

Gabriel de la Rochefoucauld. 



LE COUPLE INTELLECTUEL 

DANS LE ROMAN RUSSE 



La situation des hommes et des femmes cultivés russes est tragique 
au plus haut degré. Une fatalité s'attache à leur sort, c'est l'état 
arriéré du pays qui paralyse toute velléité d'action progressive. Mar- 
chant de front avec la civilisation européenne, nourris d'idées révo- 
lutionnaires françaises, de philosophie allemande et anglaise, de 
poésie universelle, ils souffrent de la barbarie des mœurs, ils 
s'épouvantent des ténèbres épaisses où plongent encore les esprits 
de la masse, et cela, avec d'autant plus de violence que toutes leurs 
aspirations tendent vers un idéal humain très élevé, l'idéal de frater- 
nité et de solidarité, de vérité et de justice. La police et le pouvoir 
administratif, tout-puissants en Russie, entravent la vie politique et 
sociale et réduisent les partisans du progrès au stérile combat contre 
la force brutale. Et ceux qui ne veulent pas périr dans la défaite 
renoncent à la lutte et se résignent à devenir la proie du spleen 
russe, appelé Handra. Cette tristesse morne, ce profond ennui de la 
vie, donne à la figure de beaucoup de Russes l'expression désolée 
d'un ciel gris et uniforme. Cet état dame fut le trait dominant 
d 1 « Eugène Onieguine » le héros du roman en vers de Pouchkine. 
Le chef-d'œuvre du grand poète est la peinture exacte de l'époque 
dite « des ans vingt », époque intéressante à plusieurs titres, d'abord 
par Téveil du sentiment national à la suite du contact avec l'Europe 
civilisée, puis par les réformes libérales de la première période du 
règne d'Alexandre I er , et enfin par la naissance de la société russe, 
d'un groupe d'hommes et de femmes possédant une certaine culture 
intellectuelle éprouvant le besoin d'échanger des idées. Jusqu'alors 
toute l'activité intellectuelle de la Russie avait été confinée dans une 
caste, celle qui gravitait autour de la cour. 

La société en train de se former était le produit de l'instruction qui 
commençait à pénétrer dans les provinces et à la campagne. Les 
écoles s'ouvraient, les revues et les journaux se fondaient. Un mou- 
vement de la pensée s'affirmait dans la petite noblesse ; quant au 
peuple, il n'existait pas moralement: il se composait de serfs. Les 
mœurs barbares du moyen âge fleurissaient, on traitait les paysans 
comme des brutes, on les châtiait sans scrupules ; souvent pour se 
distraire, la férocité inconsciente s'exerçait sur des êtres sans répli- 
que, sacrifiés à la paresse et aux caprices des désœuvrés.] 

Eugène Onieguine, comme tous les fils d'aristocrates russes de 
l'époque, fut élevé par des gouverneurs étrangers; il acheva son 
éducation en visitant la France et l'Allemagne, et lorsqu'il rentra 
dans son pays, il se trouva dépaysé. La brillante société russe et ses 
mœurs grossièrement dépravées lui inspirent des mordantes cri- 
tiques. 11 quitte la capitale et va noyer sa Handra à la campagne, 
dans ses terres, où il essaye d'alléger le sort de ses paysans : 



LE COUPLE INTELLECTUEL DANS LE ROMAN RUSSE 193 

Dans son village, penseur isole- 
Il remplaça le joug féodal 
Par un impôt léger, 
Et les serfs bénirent le ciel. 

Eugène Onieguine est, en littérature russe, le premier intellectuel, 
c'est la naissance de l'être conscient aux prises avec la barbarie des 
âges primitifs, c'est la première révolte des droits de l'homme con- 
tre la loi du knout. 

Eugène Onieguine est séduit par le charme de Tatiana, un charme 
tout intérieur, qui a survécu à un siècle et que Tchaikovski a moder- 
nisé dans un opéra célèbre, très goûté en Russie. 

Tatiana s'élève bien au-dessus de son milieu; pendant que sa 
mère compte ses fraises et bat les servantes qui les avaient cueillies, 
la jeune fille cherche avenir en aide aux pauvres du village, aux 
malades, aux malheureux. 

Sauvage, triste, silencieuse, 
Comme une biche agreste peureuse, 
Elle avait Fair d'une petite fille 
Etrangère dans sa propre famille 



Elle aimait, à son balcon, 

Prévenir de l'aurore le lever 

Lorsque sur le pâle horizon 

Des étoiles disparaît le défilé, 

Et doucement s'éclaircit de la terre un coin, 

Et le vent souffle, messager du matin, 

Et lentement se lève le jour. 

L'hiver, lorsque l'ombre nocturne 

Possède plus longuement l'hémisphère 

Et plus longuement dans le silence oisit 

Sous la lune voilée, 

L'orient paresseux repose, 

A son heure habituelle éveillée, 

Seule elle se levait à la lumière. 

De bonheur elle aimait les romans, 

Ils lui tenaient lieu de tout... 

Elle s'éprenait des chimères 

Et de Richardson et de Rousseau. 

Tatiana est une de ces figures féminines célèbres qui reflètent la 
poésie des peuples. Moins jolie et moins gracieuse que Manon de 
Lescaut, moins candide et moins naïve que Marguerite de Goethe, 
moins pure qu'Ophélie, Tatiana se distingue de ses illustres compa- 
gnes parla beauté morale. Sa nature fougueuse et tendre est sou- 
mise à sa volonté qu'alimente sa conscience. Tatiana s'éprend 
d'Onieguine, elle croit deviner en lui l'âme de Werther, elle ne con- 
naît pas encore la duplicité humaine, elle prend au sérieux toutes les 



194 LA REVUE 

belles vertus dont se pare Onieguine, par coquetterie inconsciente 
de séducteur. Elevée à la campagne, elle ne sait pas distinguer le 
flirt de l'amour. Franche et loyale, elle ne feint pas l'innocence et coura- 
geusement avoue à Onieguine dans une lettre le ravissement de son 
âme virginale tourmentée par l'amour. La lettre naïve et charmante 
de ïatiana ne touche pas le cœur blasé d'Onieguine ; il lui répond par 
un sermon froid et s'en va chercher des conquêtes plus compliquées. 
Quelques années plus tard, il la retrouve dans le monde, mariée à un 
général, très belle et très entourée. Il se met à l'aimer à son tour et 
il le lui dit. Tatiana, restée loyale et franche au milieu de la société 
frivole et vicieuse du grand monde, est révoltée des poursuites 
d'Onieguine. Elle a horreur des situations équivoques et crânement 
s'explique avec l'homme qu'elle n'a cessé d'aimer. 

Maintenant je suis mariée 

Vous devez me quitter, 

Je sais, il y a dans votre cœur 

De la fierté, de l'honneur 

Je vous aime (à quoi bon mentir), 

Mais je suis la femme d'un autre 

Et je lui serai fidèle jusqu'à la tombe . 

Tatiana refuse l'amour d'un homme qu'elle aime parce qu'elle ne 
veut ni ne saurait édifier son bonheur sur le malheur d'autrui. Ce 
fut une sorte de prophétie que les préoccupations morales de la 
femme russe notées par Pouchkine à l'époque où la conscience 
féminine était encore à l'état rudimentaire. Les écrivains qui lui suc- 
cédèrent dirigèrent leurs efforts du même côté et dressèrent un pié- 
destal à la femme qui détient, selon eux, le sens delà vraie vie, le 
sens humanitaire. Le devoir relativement étroiteonçupar Tatiana s'élar- 
gira dans la conscience évoluée des femmes de Herzen, de Tourgueneff 
et de Tchernichevsky, mais la première impulsion a été donnée par la 
« chère rêveuse » de Pouchkine. 

II 

L'idée du progrès avait franchi une étape dans l'esprit russe pen- 
dant les dix années qui suivirent l'apparition d'Onieguine. Le scep- 
ticisme mondain fit place à l'enseignement philosophique. Hegel, 
Feuerbach et Saint Simon devinrent les dieux du jour. Lajeunesse uni- 
versitaire se groupait en petits cercles; l'on agitait des questions 
abstraites comme l'immortalité de l'âme, le beau absolu, l'art pour 
fart, l'épanouissement intégral de l'individu. Mais, la {pensée russe 
approfondie et fortifiée par la philosophie allemande et française, ne 
tarda pas à s'apercevoir de la stérilité de ses efforts spéculatifs et se 
retourna vers la vie. Ce fut l'époque des « ans quarante ». Herzen 
donna le premier signal, il transporta l'idéal du domaine des rêves 
dans la réalité, il le mit dans la poursuite du bien public. On avait 



LE COUPLE INTELLECTUEL DANS LE ROMAN RUSSE 195 

fini par comprendre que la vraie civilisation ne consistait pas à favo- 
riser l'essor individuel de quelques âmes d'élite qui s'isolaient de 
l'humanité et s'enfermaient dans leur tour d'ivoire, et que faire 
œuvre de progrès voulait dire travailler au bonheur de l'humanité 
entière, du peuple. La question sociale, les réformes à faire, préoccu- 
pèrent la jeunesse progressive : il s'agissait d'ébranler le régime 
social défectueux ; toutes les institutions furent passées en revue. On 
commença par la famille, par l'assujettissement de la femme qui fait 
du mariage une institution caduque, contraire à la conception' mo- 
derne de justice, une sorte d'anachronisme. 

« Les intellectuels » russes ne pouvant se mêler à la vie publique 
qui fait défaut dans leur pays, reportèrent leurs idées humanitaires 
dans le sein de la famille, dans l'amour. Ce fut le cas de BeltofT et de 
Liouba dans le roman de Herzen: « Qui est coupable? » 

Le père de Beltoff, un grand seigneur, avait pratiqué comme 
tous les hommes de son monde tous les genres de débauches : le 
jeu, le vin, les femmes. Cependant, malgré cette vie démoralisante, 
il avait gardé quelques vestiges de conscience bien enfouis, 
il est vrai, sous l'épaisse « couche de boue » qui enveloppait 
son âme. Pour réveiller les sentiments humains en lui, il 
fallait percer cette couche de boue. C'est ce que fît une jeune 
paysanne, élevée au grade de gouvernante par une tante du jeune 
homme. Il eut un caprice pour elle et la traita cavalièrement sans 
supposer même qu'il pût se buttera une résistance de la part d'une 
paysanne que ses maîtres avaient instruite, afin de tirer profit de son 
savoir. Telle fut la situation de beaucoup d'institutrices aux temps 
de l'esclavage. Beltoff se trompa. La petite paysanne avait le senti- 
ment de dignité qui manquait au seigneur. Elle refusa avec indigna- 
tion les offres qu'il lui fit d'argent et de brillants, elle quitta la place 
et supplia la dame à laquelle elle appartenait de la laisser partir à 
Saint Pétersbourg où elle espérait trouver des leçons; sa dame ne fut 
pas méchante, elle acquiesça à sa demande moyennant toutefois une 
somme d'argent que la jeune fille s'engagea à lui payer dans le cou- 
rant de quelquesannées.Ellefutsurle pointde réaliser son rêve detra- 
vailindépendant, ayanttrouvé une place d'institutrice dansunpension- 
nat de jeunes filles lorsqu'apparutde nouveau Beltoff. Une se tint pas 
pour vaincu, s'acharnantàlapoursuivre. Sa nouvelle tactique fut de ré- 
pandre le bruit qu'elle avait été sa maîtresse. Cette calomnie se pro- 
pagea, arriva jusqu'aux oreilles de la directrice qui renvoya la 
malheureuse. Sans travail, sans ressources, abandonnée à la misère, 
elle jouit cependant de n'avoir pas cède au lâche et se voyant réduite 
à mourir de faim, elle se donne la satisfaction suprême d'exhaler 
dans une lettre qu'elle écrit à Beltoff tout le mépris qu'il lui inspire. 
Elle lui fait sentir combien il était indigne de la part d'un homme 
riche, puissant, d'user de tous ses privilèges et de s'acharner dans sa 
lutte déloyale contre elle, l'esclave, la paysanne privée de tout droit, 



19G LA REVUE 

en proie à la faim, à la maladie, au froid. Celte lettre très simple est 
d'une grande beauté. La voici: 

« Je ne veux plus contenir ma colère. Je vous écris. Je vous écris 
pour avoir une joie, peut-être la dernière dans ma vie, la joie de vous 
dire mon mépris. Je payerai volontiers le timbre de cette lettre avec 
les derniers sous qui me restent ; je vivrai par la pensée que vous la 
lirez. Votre conduite envers moi, dans là maison de votre tante, m'a 
montré que vous étiez un vaurien immoral, un débauché incons- 
cient ; j'avais alors la naïveté de vous excuser par votre éducation, 
par le milieu où vous dépensez votre vie ; je vous excusais encore à 
cause de ma situation bizarre qui vous tentait. Mais la calomnie avec 
laquelle vous avez couronné votre œuvre, la vile, l'indigne calomnie, 
m'a montré toute l'étendue de votre bassesse ; non pas même de 
votre scélératesse, mais bien de votre bassesse ; vous avez résolu 
par vengeance, par amour-propre mesquin, de causer la ruine d'une 
jeune fille sans défense, vous l'avez atrocement calomniée. Et pour- 
quoi?... Voyons, est-ce que vraiment, vous m'aviez aimée?... Inter- 
rogez votre conscience... Réjouissez-vous donc maintenant, vous 
avez réussi. On m'a chassée, humiliée, injuriée; enfin, me voilà sur 
le pavé. Eh bien, maintenant, écoutez-moi bien ; je vous dédaigne 
parce que vous êtes un homme vil, méprisable, c'est la domestique 
de votre tante qui vous le dit... Avec quelle joie je pense à la colère 
impuissante, à la rage qui vous monte au cœur à la leclure de ces 
lignes, et dire que vous passez pour un honnête homme, et certes, 
si quelqu'un de votre rang vous eut dit tout cela, vous lui auriez 
riposté par un coup de revolver. » 

Cette lettre réveilla la conscience du seigneur; il fit amende hono- 
rable, il changea de vie. Il réussit à se faire aimer de la jeune fille 
qu'il finit par épouser. Tels furent les parents de notre héros. 

Beltoff tenait de son père sa nature passionnée et de sa mère sa 
vigueur intellectuelle et morale. Comme Onieguine souffre de la 
barbarie dans laquelle est plongé son pays! Mais son évolution intel- 
lectuelle est plus avancée que celle du héros de Pouchkine, il a sur 
ce dernier l'avantage de vouloir l'action. 11 ne se contente pas de 
dénigrer, de critiquer, il veut participer lui-même au progrès, à 
l'améliorati( n du sorthumain.il veut être utile, exercer une influence 
humanitaire, prendre la cause de la justice; à cet effet, il quitte la 
brillante capitale, il fuit la vie mondaine dont il sent tout le néant, il 
s'installe au milieu de ses terres et va poser sa candidature dans 
l'assemblée générale des nobles qui réglait toutes les affaires du pays, 
avant la réforme de 18C1. La petite ville dans laquelle ont lieu les 
élections s'émeut de son arrivée, personne ne comprend ce que vient 
faire en province cet habitant des grandes villes, cet habitué de Paris. 
On l'accueille avec méfiance. Un de ses futurs collègues lui fait la 
leçon en l'assurant « que rien ne formait aux affaires civiles comme 
le service militaire, que c'est lui qui donnait à l'homme le fond, et 



LE COUPLE INTELLECTUEL DANS LE KOMAN RUSSE 197 

lorsqu'on avait du fond, le reste était facile à acquérir; puis pour 
prouver à Beltofif qu'il était un vrai patriote, il lui fit savoir qu'il fai- 
sait construire dans son village une église en pierre, et qu'il avait en 
horreur certains nobles qui, au lieu de servir dans la cavalerie et 
praquer à leurs biens, jouent aux cartes, entretiennent des cocottes et 
vont à Paris. » 

Ses concurrents commentaient l'origine paysanne de sa mère, ce 
qui acheva de discréditer sa candidature. Son échec le rendit profon- 
dément malheureux, et non pas par amour-propre blessé. Mais il 
comprit l'impossibilité de servir la cause du progrès dans le milieu 
administratif qui détenait cependant les destinées du peuple russe. 
Le milieu officiel de la province lui apparut nul, égoïste et basse- 
ment intéressé; ce fut pour lui une grande déception, car désabusé 
des courtisans qui fourmillaient dans la capitale, il avait espéré 
trouver dans la province éloignée de la cour des hommes simples, 
mais dévoués au bien public, cherchant sincèrement à améliorer le 
sort du pays. Il se désespérait, mais il ne se résignait point. La cause 
de ses tourments fut de ne pas savoir comment appliquer son ins- 
truction, ses forces intellectuelles et morales au bien public; le seul 
moyen officiel qu'il avait cru efficace jusqu'alors lui paraissait main- 
tenant dérisoire. 

C'est à ce moment de dépression morale, de dégoût de la vie qui 
s'empare des âmes courageuses lorsqu'elles sont réduites à l'inaction, 
c'est à ce moment critique de sa vie que Beltoff rencontra la femme 
qui aurait pu le rendre heureux, une femme dont la nature était aussi 
belle et aussi puissante que la sienne et qui avait, comme lui, une 
mère paysanne et un père grand seigneur. Mais son sort, à elle, fut 
bien plus malheureux. Fille d'une bonne séduite par son maître, 
Liouba fut tour à tour demoiselle et paysanne, car le maître s'étant 
marié, la mère et l'enfant descendirent a l'office. Liouba n'y resta pas 
longtemps. La jeune femme, ayant appris que le général était père de 
la fillette, la fît transporter dans son appartement. Elle faisait parade 
de sa générosité et sans scrupules elle chuchotait avec ses amies en 
parlant de la soi-disante orpheline. Dès son jeune âge l'enfant connut 
le secret de sa naissance. Sa situation devint encore plus pénible 
lorsque la famille du général s'accrut de deux enfants. Alors, sans se 
gêner, son père lui fit sentir la différence qu'il faisait entre ses enfants 
légitimes, et elle, la petite paysanne, qu'il tolérait à côté de lui pour 
faire plaisir à sa femme. 

Liouba se sentait isolée dans la famille du général, son intelligence 
travailla de bonne heure, elle eut des pensées profondes. Toutes ses 
sympathies allaient aux opprimés, aux paysans, mais sa mère lui 
faisait peine : elle lui parlait comme à une demoiselle, embarrassée 
par sa présence. Lorsque la femme du général maltraitaitles paysans, 
disant qu'on ne pouvait pas les considérer comme des êtres humains, 
Liouba avait des révoltes violentes qui révolutionnaient toute son 
âme. Elle écrivit à ce propos dans son journal : 

1901. — 15 Avril 13 



198 LA REVUE 

« Je ne peux pas le croire; c'est sans doute que le sang paysan de 
ma mère circule dans mes veines. Je- m'entretiens avec les paysannes 
comme avec tout le monde, elles m'aiment, elles m'apportent du lait 
chaud, du miel; il est vrai qu'elles ne me font pas de saluts bas comme 
à la générale, mais enrevanche elles viennent à ma rencontre toujours 
avec un air joyeux, souriantes. Les paysans de notre village sont 
bien mieux que les amis de la générale, les paysans sont plus intelli- 
gents qu'eux, et cependant eux ils sont instruits, ils sont proprié- 
taires, fonctionnaires... » 

Liouba s'est mariée avec un professeur de lycée, bon travailleur et 
brave homme, mais dune nature un peu molle ; il ne valait pas sa 
femme dont il reconnaissait la supériorité et qu'il aimait éperdument 
d'un amour étroit, exclusif, l'amour qui enchaîne les époux et ban- 
nit l'humanité de la famille. Son travail d'ailleurs l'absorbait. 

Liouba, par contre, tout en remplissant ses devoirs de mère et de 
femme, sentait un vide dans l'âme, un besoin latent d'élargir son hori- 
zon, de participer au progrès, de s'intéresser activement aux desti- 
nées futures du peuple qu'elle aimait et dont la déplorable situation 
l'émouvait. Des énergies civiques sommeillaient en elle. 

Liouba et Beltoff, dès qu'ils se connurent, se pénétrèrent intime- 
ment, il y eut entre eux une entente tacite, leurs pensées se rencon- 
traient et les mêmes choses les passionnaient; le même désir ardent 
du progrès, le même souci du peuple les unissaient. 

« Il est inutile, dit Herzen, de chercher à développer ou à combattre 
ce genre de sympathie, elle est l'expression d'une évolution frater- 
nelle de deux êtres quels que soient l'endroit et les circonstances 
dans lesquelles a lieu leur rencontre; s'ils ont l'occasion de se con- 
naître, s'ils comprennent leur parenté, chacun d'eux sacrifiera, si les 
circonstances le réclament, tous les degrés inférieurs de cette pa- 
rente aux degrés supérieurs. » 

Liouba et Beltoff s'aiment, mais il n'y a rien dans leur amour qui 
ressemble à l'adultère qui fait la honte de notre société actuelle. Us 
sont incapables de commettre un acte dont ils auraient à rougir, 
l'homme ne cherche pas à séduire la femme de sonami, la femme ne 
veut pas tromper son mari. L'amour pour eux, loin de les avilir, est 
un levier de perfectionnement moral, une source vivifiante qui fé- 
conde et épanouit leurs individualités respectives, qui les complète 
et les harmonise. Ils sentent qu'en s'unissant ils auraient fortifié le 
meilleur de leurs âmes, mais ils croiraient déroger à leur amour s'ils 
édifiaient leur bonheur sur une vilenie Liouba ne brisera pas la vie 
d'un homme honnête et bon qui l'idolâtre. Et Beltoff a tellement 
horreur du mensonge et de l'équivoque qu'il souffre même de la 
gêne inconsciente qui se glisse dans leurs relations. Il reproche à 
Lioub;i de vouloir^ dissimuler le sentiment qu'elle éprouve pour lui. 

i Le sentiment le plus serein (lui dit-il), devient aigu, brûlant, 
devii'ril obscur pour ne pas employer un autre mot, si on en a peur, 
g] on le cache; il commence à se croire criminel et le devient en réa- 



LE COUPLE INTELLECTUEL DAWS LE ROMAN RUSSE 199 

lité : jouir comme un voleur de L'objet volé, les portes closes, l'oreille 
au guet, humilie la personne aimée et celui qui l'aime. 

— Nous êtes injuste, répliqua Liouba d'une voix tremblante, je n'ai 
jamais caché mon amitié pour vous, je n'en ai jamais eu la néces- 
sité... 

— Alors dites-moi pourquoi, interrompit-il, en saisissant sa 
main, pourquoi donc las, l'àme pleine du désir de me confesser, de 
me manifester, l'àme pleine d'amour pour une femme, je n'ai pas la 
force daller à elle, de lui prendre la main, de la regarder dans les 
yeux et de lui parler... longuement... Pourquoi ne me dit-elle jamais 
les paroles que je vois sur ses lèvres, mais qu'elle ne prononce 
jamais? 

— Parce que, répondit-elle, avec une énergie désespérée, parce que 
cette femme appartient à un autre et l'aime... oui, oui!... et l'aime de 
toute son àme... 

Il y eut un silence. Puis il reprit. 

— Je ne m'attendais pas à cette réponse, et maintenant il me sem- 
ble que vous ne pouviez pas m'en faire d'autre. Mais pourquoi vou- 
loir réprimer une sympathie nouvelle, comme si l'amour pouvait être 
rationné? 

— Je ne comprends pas, répliqua telle, l'amour pour deux hom- 
mes! D'ailleurs, par son affection si grande, mon mari a conquis des 
droits à mon amour. 

— Pourquoi défendez -vous les droits de votre mari? Personne ne 
songe à les attaquer. Puis, vous les défendez mal; si son amour lui a 
donné des droits sur vous, pourquoi l'amour sincère d'un autre ne lui 
en donnerait-il pas ? 

Beltoff la pousse à bout et lui arrache l'aveu franc qu'il attendait. A 
cette seule explication se borne l'intrigue amoureuse; ils vont se sépa- 
rer, très malheureux l'un et Fautre. Beltoff quitte la Russie et Liouba 
meurt de chagrin. 

Et le mari? demandera-t-on. Le mari justement a causé tous les 
désastres : il a deviné l'amour de sa femme pour Beltoff, il a accepté 
son sacrifice comme une chose due; mais le jour où il apprit que le 
monde jasait sur le compte de sa femme, il en fut si désespéré qu'il 
s'adonna à la boisson. Cependant, ce n'est pas ce brave homme que 
Herzen accuse dans « Qui est coupable? ». Mais il s'en prend à l'hypo- 
crisie du mariage, à la fausse morale qui sanctionne l'indissolubilité 
de l'union légale. Liouba divorcée aurait pu être heureuse avec Bel- 
toff et son mari auraittrouvé une consolatrice. Quant à leur enfant il 
aurait moins souffert de la séparation des parents que de l'ivrognerie 
de son père et de la mort de sa mère. Il y a encore une autre idée 
féministe qui se dégage du roman de Herzen. C'est l'idée des besoins 
intellectuels de la femme mariée. Dans la généralité des cas, un 
homme qui subvient aux besoins du ménage et qui est fidèle à sa 
femme se croit le modèle des maris; il ne se donne pas la peine de 
« décacheter l'âme de sa compagne, » selon l'expression de Herzen et 



200 LA REVUE 

il arrive fréquemment que, liés physiquement, les époux demeurent 
moralement étrangers l'un à l'autre. Et pourtant la pensée de la femme 
ne reste pas immobile, si elle ne travaille pas pour le bien, elle se 
développe en mal. 

La femme désœuvrée, lorsqu'elle est frivole, cherche des aventures ; 
lorsqu'elle est honnête, comme Liouba, elle ne cède pas à la séduction 
de l'amour, mais elle en meurt. Le seul remède, dans ce cas comme 
dans beaucoup de maux sociaux, c'est le travail justement réparti 
entre le mari et la femme, la femme qui gagne sa vie et aide le mari 
à élever les enfants ne songe pas à mourir d'amour. 

III 

Les hommes des « ans quarante » selon, la belle expression russe 
qui glorifie également tous les pionniers du progrès d'une époque, 
méconnus ou célèbres, les hommes des « ans quarante » avec Herzen 
et Bielinski en tête, avaient posé les assises de la démocratie russe, 
ils avaient semé dans les cœurs d'élite l'amour du peuple et de la 
liberté. A leur école se formèrent les artisans de la grande réforme, 
les hommes des « ans soixante », ceux qui avaient juré comme Tour- 
guenefF de combattre le servage jusqu'à leur dernière goutte de sang. 
Beaucoup de vaillants périrent dans la lutte, mais l'idée finit par 
triompher. Le gouvernement lui-même, pour des raisons politiques et 
économiques, comprit l'urgence d'abolir l'esclavage. La période pré- 
paratoire de la grande réforme préoccupa toute la Russie. Ce fut la 
seule époque heureuse pour les intellectuels russes, où ils pouvaient 
respirer plus librement. Leurs espérances prenaient le chemin de la 
réalité, le progrès était dans la bouche de tout le monde; ce mot ma- 
gique s'emparait des cœurs et des cerveaux, il opérait des miracles : 
de tout jeunes gens, de toutes jeunes filles ne rêvaient qu'à l'affran- 
chissement du paysan, étaient prêts, s'il le fallait, à sacrifier leur vie 
au bien public. 

Après avoir conquis le domaine de la pensée, la femme russe sentit 
le besoin impérieux de l'action; impressionnée par les formes mul- 
tiples de la misère et de l'injustice sociale, elle souffre de vivre au 
milieu de tous ces désastres les bras inertes, et voudrait y remédier. 
Elle comprend que la charité a vécu, que l'ère de l'action solidaire 
approche. Elle cherche des voies nouvelles dans l'espoir d'y trouver 
les moyens de réaliser ses aspirations humanitaires. Mais, comme 
elle est encore tout à fait au début de son affranchissement, elle a 
besoin d'une main amie qui la guide, d'un esprit ouvert qui l'éclairé. 
du concours de l'homme supérieur qui l'aime. L'amour pour elle 
n'est plus seulement l'union avec l'homme aimé, mais c'est aussi et 
surtout sa participation à la vie universelle par l'intermédiaire du 
mari dont elle est la compagne et la disciple fervente. L'homme, de 
son coté, lient à établir entre la femme aimée et lui une communion 
d'idées et de sentiments, il veut l'associera tout ce qui lui est cher, à 



LE COUPLE INTELLECTUEL DANS LE ROMAN RUSSE 20 1 

tout ce qui le préoccupe, et lorsqu'il a une grande mission à remplir, 
lorsqu'il s'agit du salut de sa patrie, de la liberté de son peuple, il 
entraîne sa bien-aimée dans son dévouement sublime; et alors, tous 
tes doux se mirent dans la même et belle œuvre qui les unit encore 
plus étroitement et dont la beauté et la grandeur rejaillissent sur leur 
amour. Tourgueneff, l'évocateur merveilleux de la femme russe, 
dans son roman A la Veille, nous donne l'idée de ce qu'éprouvent 
riiomme et la femme qui se sont épris l'un de l'autre sous l'impul- 
sion de la même tendance humanitaire : lui, de sauver son peuple 
bulgare des Turcs qui l'oppriment ; elle, de contribuera une œuvre 
utile à l'humanité. L'œuvre entreprise par Insaroff dépasse en beauté, 
en grandeur, toutes celles dont elle avait rêvées; l'attrait de se vouer 
à une cause si belle, de suivre la trace généreuse de l'homme qu'elle 
aime, exalte son amour jusqu'à l'héroïsme. Elle est prête à tous les 
sacrifices, elle ne s'arrête devant aucun obstacle. Insaroff fuit la jeune 
fille noble, riche, lui, le proscrit qui avait donné sa vie à l'affranchis- 
sement de son peuple. Hélène devine ce qui l'éloigné d'elle. Mais son 
amour est devenu sa seule raison d'existence : rompre avec Insaroff, 
c'est paralyser toutes les fibres de son être, c'est l'engourdissement, 
c'est la mort. Aussi elle risque tout. Elle va le trouver chez lui, au 
moment où il allait quitter le pays. Et là, la première elle lui dit sans 
fausse honte qu'elle l'aime. La scène d'amour qui se joue entre eux 
est un chef-d'œuvre de réalisme poétique, a Insaroff demeurait immo- 
bile, il entourait de ses bras robuste cette jeune vie qui s'était don- 
née à lui, il sentait sur sa poitrine un fardeau infiniment précieux ; 
un attendrissement, un sentiment de reconnaissance indicible rédui- 
sit en poussière son âme ferme, et des larmes inconnues jusqu'alors 
remplirent ses yeux... 

Elle ne pleurait pas ; elle répétait seulement: « oh! mon ami, oh ! 
mon frère ! 

— Alors tu me suivras partout, lui disait-il ; la tenant toujours 
dans ses bras. 

— Partout, au bout du monde. Où tu seras, j'y serai. 

— Et tu ne t'abuses point, tu sais que tes parents ne consentiront 
jamais à notre mariage ? 

— Je ne m'abuse point. Je le sais. 

— Tu sais que je suis pauvre, presque un mendiant. 

— Je le sais. 

— Que je ne suis pas Russe, que je dois quitter la Russie, qu'il te 
faudra rompre avec tous les liens qui t'unissent à ta patrie, à tes 
parents? 

— Je le sais, je le sais. 

— Tu sais aussi que je me suis voué à une œuvre pénible, ingrate, 
que je devrai... que nous devrons non seulement braver les dangers, 
mais aussi les privations et les humiliations peut-être? 

— Je le sais, je sais tout... Je t'aime. 
Ils partent pour la Bulgarie. 

Insaroff meurt en route. Hélène ne rentre pas chez ses parents qui 



lui ont cependant pardonné; elle va continuer l'œuvre de son mari, 
elle se mêle à l'insurrection du peuple bulgare. 

IV 

La grande réforme de 1861, conçue primitivement dans un esprit 
très libéral, s'opéra sous les auspices des légistes réactionnaires qui 
avaient triomphé dans les commissions chargées d'examiner les 
projets de l'affranchissement des paysans. On donna au peuple la 
liberté mais dans des conditions misérables qui le vouaient à la 
famine. Ce fut une grande déception pour les partisans du progrès et 
un sujet de révolte pour les pionniers de l'idée démocratique, ceux 
« qui allèrent au peuple ». Les uns s'en allaient à la campagne parta- 
ger le sort dur du paysan afin de mieux le connaître ; les autres étu- 
diaient les moyens d'organiser la classe ouvrière et, à cet effet 
s'adonnaient à l'économie politique. Le socialisme eut de nombreux 
partisans parmi la jeunesse progressive, et grâce à lui le féminisme 
russe prit une tendance humanitaire. Les socialistes russes profitèrent 
du féminisme, qui paraissait anodin à la police et au gouvernement, 
pour répandre les idées socialistes en Russie. 

C'est ce que fit le grand socialiste russe Tchernichevsky dans son 
roman Que faire? qu'il écrivit en prison, dans une cellule étouffante. 
Il voulait l'épanouissement intégral de la femme, il voyait dans la 
liberté de tous les êtres humains, sans distinction de sexe, une garantie 
essentielle de leur bonheur. Pour lui, l'amour véritable ne pouvait 
exister qu'entre hommes et femmes parfaitement libres, qu'entre deux 
individualités bien distinctes, qu'entre deux natures de valeur égale. 

Kirsanoff est un homme de science et un grand docteur ; il mène 
de front ses découvertes scientifiques et son service de chef d'hôpital. 
Il aime sa profession, mais son intelligence est vaste et curieuse, il 
s'intéresse également à d'autres manifestations de l'activité humaine 
que la médecine. Il est très heureux de s'associer à l'œuvre de sa 
femme qui a fondé une coopérative socialiste de couturières. Véra a 
un don merveilleux d'organisatrice, l'œuvre marche à merveille. Un 
jour arrive où elle constate avec joie que les ouvrières avaient si bien 
compris le maniement de leur coopérative, que l'association n'avait 
plus besoin d'elle. Véra eut alors beaucoup de temps libre. Le senti- 
ment de l'oisiveté lui devint très pénible, surtout que son mari tra- 
vaillait du matin au soir, et lorsqu'il rentrait à la maison et qu'il se 
mettait à lui raconter l'emploi de sa journée, elle, de son côté, avait 
peu de choses à lui dire; elle ressentait une amertume secrète en 
pensant qu'en somme, à côté du travailleur intrépide qu'elle aimait, 
elle n'était qu'une fainéante, que tout son travail à elle se réduisait à, 
des visites aux ateliers où elle regardait les ouvrières travailler et 
quelle ne savait rien faire d'utile, qu'elle n'était même pas capable 
de gagner sa vie, qu'elle vivait aux dépens de son mari. Une idée 
effrayante travailla son esprit, l'idée que son amour se ressentirait 
de ses longues heures oisives, de son mécontentement d'elle-même, et 



LK COUPLE INTELLECTUEL DANS LE ROMAN KUSSE 203 

que son mari s'en apercevrait un jour et à son tour changerait vis-à- 
vis d'elle; et alors, leur amour terni, le bonheur s'évanouirait. Hantée 
par cette crainte, elle prit une grande décision. 

Elle déclara à son mari qu'elle était lasse de vivre en parasite, que 
le bonheur durable ne pouvait exister sans indépendance. Elle s'ex- 
pliqua a peu près en ces termes : 

« Je suis fière et je t'aime; je veux être ton égale en tout. Comme 
toi. je veux avoir une occupation de laquelle mon existence dépende; 
je ne veux plus rester les bras croisés à admirer le travail d' autrui, 
je veux travailler moi-même. 

« Toutes les sphères de la vie nous sont fermées. Une seulp nous est 
réservée, c'est celle de la famille ; toutes entassées dans la même 
sphère, nous y sommes à l'étroit. En dehors de la famille la carrière 
que nous pouvons embrasser est celle de l'institutrice, mais nous 
sommes trop nombreuses pour suivre la même voie et à cause de 
cette multitude le travail de l'institutrice est déprécié. Tant que les 
femmes ne marcheront pas dans beaucoup de voies différentes, elles 
ne conquerront pas l'indépendance. Certes, il est difficile de tracer 
la voie nouvelle. Mais je suis favorisée par ta situation. Je sais que tu 
te feras une grande joie à m'initier à la science que tu possèdes. Je 
serai doctoresse. » 

Kirsanoff accueille l'idée de sa femme avec empressement, c'est 
pour lui une source de jouissances nouvelles que d'ouvrir aux 
femmes l'accès d'une profession qu'il aime par-dessus toutes les 
autres. L'idée que sa femme deviendrait un bas bleu ne lui vient 
même pas à l'esprit, car il sait que la science véritable rend modeste, 
tandis que les bas bleus sont plutôt certaines mondaines préten- 
tieuses et ignorantes, qui parlent de tout sans rien savoir. 

Tchernichevsky, dans une page très touchante écrite au fond d'un 
cachot, au pays du bagne, rend un hommage enthousiaste à l'amour 
qui unit le couple intellectuel. 

« Le Charme que donne l'amour à l'existence ne devrait pas être 
un phénomène passager dans la vie humaine; cette éclatante lueur de 
la vie ne devrait pas seulement illuminer l'époque où l'homme et la 
femme se recherchent, cette époque ne devrait être qu'une aube 
charmante d'un jour infiniment plus beau dont la lumière et la 
chaleur durent longtemps, bien longtemps, jusqu'à la mort. » 

C'est là, le véritable' amour, la passion unique de la vie, le bon- 
heur réalisable, mais non réalisé du mariage! On a souvent répété 
que le mariage était une institution surannée, destinée à disparaître; 
eh bien, non ; et nous nous rangeons de l'avis de Tchernichevsky et 
nous disons avec lui que le mariage prendra son sens réel dans 
l'avenir, dans l'humanité cultivée, régénérée par l'abolition de tous 
les esclavages et surtout de celui de la femme. 

Nous verrons dans la suite comment ces idées ont évolué chez les 
romanciers russes de nos jours. 

VeraStarkoff. 



L'AMOUR ET LA. FAMILLE 

DANS LE MONDE DES OISEAUX 



« Veux-tu avoir une idée de l'amour? Vois les moineaux de ton 
jardin. » La boutade de Voltaire n'est juste qu'à moitié. Car on de- 
vine bien que l'auteur du Dictionnaire philosophique , d'où j'extrais 
cette brutale formule, n'a en vue que le côté purement physique de 
l'amour et, de cette sorte d'amour, le moineau ardent et prolifique 
lui semble, un des meilleurs symboles. Son opinion sur ce point se 
rapproche beaucoup de celle de Buffon qui ne paraît pas avoir eu, 
non plus, une conception très élevée de l'amour, et ne mettait pas à 
ses phrases des manchettes de dentelles quand il en discourait. « Le 
physique seul en est bon », écrit-il tout crûment du fond de son châ- 
teau de Monlbard, et il nous plaint, nous, pauvres humains com- 
pliqués, de manquer, dans nos rapports amoureux, de cette simplicité 
naturelle que les animaux apportent dans les leurs. Mais ici je prends 
en défaut le naturaliste. Il n'est pas vrai du tout que les amours des 
bêtes soient aussi complètement dépourvues d'idéal que voudraient 
nous le faire accroire Voltaire et Buffon. Une telle assertion est en 
absolu désaccord avec les faits, et il me serait facile de montrer 
comment Buffon lui-même se trouve contraint à de tacites désaveux 
en maints endroits des pages admirables qu'il nous a laissées sur le 
« naturel » des animaux. Cette critique aisée est inutile aujourd'hui 
que nous pouvons étudier, aux clartés de la doctrine transformiste, 
l'évolution sentimentale des êtres vivants aussi bien que leur évolu- 
tion organique. On reconnaît alors que les plus hautes facultés mo- 
rales et intellectuelles de l'homme se retrouvent, à l'état rudimen- 
taire, dans les animaux. Nul doute pour un juge impartial : les 
racines des grandes facultés qui assurent à l'homme sa prééminence 
sur tous les êtres vivants plongent dans les profondeurs du règne 
animal (1). C'est là qu'a germé la plante délicate de notre activité 
cérébrale, qui, par une lente évolution continue et ascendante, est 
arrivée peu à peu jusqu'à l'épanouissement. suprême. Partout, sur le 
vaste océan de la vie animale, l'observateur voit surgir l'image de 
notre vie sociale et affective. Eh bien, dans ce monde inférieur où 
s'agitent des êtres adaptés à des conditions particulières d'existence, 
mais unis à nous par une communauté d'origine, il n'est pas vrai que 
l'amour, ce premier lien de la famille, connaisse seulement le délire 
des sens ou les actes spontanés d'une simple fonction organique.il 
se hausse chez beaucoup de types supérieurs jusqu'à l'affection désin- 

(I; Cf. Ilerder, Idées sur la philosophie de VlAstoire de V humanité ; Huxley, 
hr la place de V homme dans la nature: Buchner, La vie psuclùque des bêles. 



L AMOUR ET LA FAMILLE DANS LE MONDE DES OISEAUX 205 

téressée, à rattachement réciproque fondé sur des représentations 
psychiques. Les durables tendresses, qui survivent à l'entraînement 
des premières rencontres, tiennent même si profondément aux fibres 
de l'être affectif que, rompues, elles causent parfois la mort. Les 
exemples sont fréquents, chez les mammifères et les oiseaux, d'époux 
et de parents inconsolables qui se laissent mourir de douleur près du 
cadavre de leur compagnon défunt ou de leurs enfants égorgés. Le 
monde des oiseaux, en particulier, abonde en Artémises et en Niobés 
dont les traits de fidélité conjugale et de dévouement materner se- 
raient dignes de figurer, avec honneur, dans un traité de morale en 
action. 



I 



La monogamie et la polygamie règlent les rapports des sexes chez 
les oiseaux, mais la plupart des oiseaux sont monogames. C'est ce 
qui explique l'intimité de leurs unions. Perroquets, rapaces, passe- 
reaux, échassiers même, du moins pour une notable partie, mar- 
chent en foule sous la bannière de la fidélité conjugale. La polygamie, 
au contraire, recrute le plus grand nombre de ses adeptes parmi les 
gallinacés et les palmipèdes. 

Il n'est pas nécessaire que les couples vivent isolés, comme chez 
les rapaces, pour être étroitement unis. Les perroquets, par exemple, 
qui forment de vastes communautés, sont aussi rigoureusement mo- 
nogames. Malgré les tentations du voisinage, leurs amours demeurent 
constantes. Les liens que crée dans la pensée des deux sexes la re- 
présentation réciproque sont assez forts pour que le mâle et la fe- 
melle ne puissent plus se séparer l'un de l'autre. Qui ne connaît les 
perruches dites inséparables, et plus encore peut-être les mélopsittes 
ondulés qui sont devenus chez nous, à proprement dire, des oiseaux 
domestiques. On sait des choses charmantes sur leurs ménages, et on 
comprend l'enthousiasme que mettent à en parler naturalistes et 
amateurs. Inaltérable est la tendresse de ces jolis oiseaux, et tou- 
chante la façon dont ils se la témoignent. « Le mâle est le modèle 
des époux, comme la femelle est le modèle des mères, affirme un 
naturaliste qui les a bien étudiés (1). Il ne s'occupe que de sa com- 
pagne, sans faire nulle attention aux autres femelles; il est toujours 
zélé, attentif auprès d'elle. Perché sur une branche, à l'entrée du 
nid, il lui chante sa chanson; pendant qu'elle couve, il la nourrit avec 
soin. Jamais il n'est triste, silencieux, endormi; toujours il est gai, 
joyeux et éveillé. » Connaissez-vous beaucoup de maris humains dont 
on pourrait faire pareil éloge? « Toujours ardent, dit un autre obser- 
vateur, il ne force cependant jamais sa femelle jusqu'à l'épuiser, 
comme tant d'autres oiseaux. Il obéit patiemment à tous ses caprices, 

(1) Devon. 



206 LA REVUE 

jusqu'à ce qu'elle se rende enfin à ses caresses. » Yest-ce pas déli- 
cieux? Et c'est, tout le long du jour, dans la cage étroite ou la spa- 
cieuse volière, de continuelles caresses, d'aimables postures, de 
tendres et confidentiels gazouillements. La nuit venue, les deux 
époux s'endorment sur le perchoir familier, leurs deux petits corps 
serrés l'un contre l'autre, et souvent, dans un demi-sommeil, ils 
murmurent encore un doux appel affectueux. 

Les mignonnes perruches n'ont pas le monopole des émotions 
sympathiques dans la famille, intéressante à plus d'un titre, des 
psittacidés. Les perroquets proprement dits, jaco africain, amazone 
des forêts d'Amérique, les aras, les cacatoès, sont aussi fort remar- 
quables par leur aptitude sociale, leur altruisme et la consiance de 
leur amour conjugal. 

Quelqu'un qui a chassé longtemps en Australie me racontait 
qu'il avait tué un jour un cacatoès rosalbin, cette jolie espèce au man- 
teau cendrée et au ventre rose, commune aujourd'hui dans nos jardins 
zoologiques. La victime gisait à terre. Son compagnon vint d'abord 
voler en cercle au-dessus d'elle avec de grandes démonstrations 
d'inquiétude, puis s'abattit près du cadavre. Il le considéra quelque 
temps, tourna tout autour avec agitation, et chercha ensuite à le 
soulever avec son bec, comme s'il voulait le rappeler à la vie ou 
l'emporter. Quand il s'aperçut que ses efforts étaient inutiles, il 
tomba dans un grand abattement. Sa détresse morale lui avait ôté 
toute prudence, la menace d'un sort pareil ne pouvait le détacher de ce 
corps inanimé, et quand il se décida à s'envoler, ce fut pour se poser 
sur un arbuste voisin où il resta dans une sorte d'hébétude désolée. 
« Je me retirai tout pensif, me dit mon ami, le cœur rempli de tris- 
tesse du meurtre stupide que j'avais commis et du regret d'avoir 
séparé pour jamais de si tendres amants. » 

L'exemple suivant ne laisse aucun doute, semble-t-il, sur l'exis- 
tence d'un être moral en l'oiseau qui a donné une preuve si touchante 
de dévouement conjugal. Je l'emprunte à un observateur très connu 
et d'une grande autorité, le docteur Franklin (1). 

« Deux perroquets de ma connaissance, dit il, vivaient ensemble 
depuis quatre ans lorsque la femelle fut prise de faiblesse et bientôt 
se manifestèrent tous les symptômes de la goutte, maladie à laquelle 
tous les oiseaux de cet ordre sont très sujets en Angleterre, iïlle ne 
pouvait plus descendre de son perchoir, ni prendre sa nourriture 
comme par le passé, mais le mâle la lui portait fidèlement dans son 
lice. Pendant quatre mois, il se fît ainsi son nourricier; les infirmités 
de sa compagne augmentaient de jour en jour; bientôt elle ne put 
plus se tenir sur son perchoir, et en fut réduite à s'accroupir au 
fond de la cage, d'où elle faisait de vains efforts pour remonter. Le 
mâle ne la quittait pas, et l'aidait de toutes ses forces, la prenant par 



l l.<> Zoologiste ^ l. II. 



L AMOUR ET LA FAMILLE DANS LE MONDE DES OISEAUX 207 

le bec on par le haut de l'aile, essayant à plusieurs reprises de la 
soulever. 

« Sa constance, ses gestes, ses soins infatigables, tout dénotait, 
chez cet oiseau, un désir ardent de soulager la souffrance de sa com- 
pagne et de lui venir en aide dans sa faiblesse. 

« L'intércl ne fit que croître pendant l'agonie de la femelle. Le 
malheureux époux s'agitait autour d'elle, plus attentif, plus tendre 
que jamais, essayant de lui ouvrir le bec pour y mettre des aliments, 
allant et venant d'un air agité et plein d'angoisse, poussant de temps 
à autre des cris plaintifs, puis gardant un silence désolé, les yeux 
fixés sur elle, jusqu'au moment où elle finit par rendre le dernier 
soupir. Dès lors il ne fit que dépérir, et mourut en quelques semaines. » 

De tels faits forment un terrible réquisitoire contre les droits 
exorbitants que nous nous arrogeons sur nos « frères inférieurs » au 
nom de la soi-disant supériorité humaine. 

Le genre de vie des rapaces, confinés dans la solitude par le 
besoin d'un vaste espace où ils puissent trouver leur subsistance, 
resserre étroitement l'union des couples. Et si les instincts sangui- 
naires d'un petit nombre entrent en lutte avec leurs instincts domes- 
tiques, au point que Brehm a pu dire que les autours, par exemple, 
ne se témoignent aucun attachement et [que l'amour paraît être chez 
eux un sentiment inconnu, qu'ils vont même jusqu'à se dévorer les 
uns les autres, ce penchant destructeur est impuissant néanmoins à 
rompre les liens de la famille d'une manière aussi constante que 
pourraient le faire croire les expressions fort exagérées du natura- 
raliste allemand. A côté de rares espèces exceptionnellement cruelles 
et farouches, presque tous les autres prédateurs sont monogames 
pendant plusieurs années et beaucoup pendant toute leur vie. C'est 
le cas des faucons, des aigles, des milans, des buses et même des 
vautours, les moins intelligents des rapaces diurnes. 

Les passereaux nous offrent un grand nombre d'exemples du même 
attachement. Et d'abord, rétablissons la vérité à l'égard du moineau, 
en qui la plupart des auteurs anciens, et après eux Voltaire, ont 
voulu voir un emblème d'incontinence et de lubricité. Pline préten- 
dait même que le mâle abrège singulièrement la durée de son exis- 
tence par l'abus des voluptés. Je ne conteste pas les passions très 
vives du moineau, mais on a beaucoup exagéré ses prouesses amou- 
reuses, et il faut reconnaître, à son éloge, que jamais l'ardeur de ses 
sens ne l'entraîne à enfeindre ses devoirs conjugaux. J'en veux croire 
Toussenel qui connaissait bien son moineau, et à qui j'emprunte cet 
arrêt de réhabilitation. « Il meurt où il s'attache, nous dit le célèbre 
analogiste, peintre inimitable des mœurs et coutumes des oiseaux, 
triple mérite à lui. La belle gloire aux cœurs froids de demeurer 
fidèles! (1) » Le ménage des moineaux est donc édifiant par l'ar- 
deur mutuelle des époux jointe à une inaltérable fidélité. Il l'est 

(1) Ornithologie passionnelle, t. II, p. 225. 



2 08 LA REVUE 

encore par la tendresse sans bornes des parents pour leur progéni- 
ture. « Il n'est pas une âme sensible, dit encore Toussenel, qui n'ait 
été émue aux doux spectacles des soins affectueux, de la protection 
et des caresses dont le père et la mère eutourent leurs petits long- 
temps encore après qu'ils sont sortis du nid. » Selby rapporte à ce 
sujet un fait assez curieux. Il observa deux moineaux qui, jusqu'en 
hiver, ne cessèrent de porter de la nourriture à leur nid. Ayant 
examiné celui-ci, il y trouva un jeune, qui s'était pris la patte dans 
un fil, et n'avait pu s'envoler. 

La linotte, petit oiseau vif et gracieux, dont on a fait, bien à tort, 
un type d'écervelé, possède aussi des trésors de tendresse. Les deux 
époux s'aiment d'un indicible amour. Quand on en tue un, l'autre 
vole longtemps autour de lui, l'appelant, ne voulant pas s'éloigner, 
cherchant à l'entraîner. Ils témoignent le même dévouement à leur 
progéniture, et ils se laissent facilement attirer dans les pièges où 
l'on met leurs petits. Ceux-ci, une fois partis du nid, restent encore 
longtemps avec leurs parents qui les guident et les nourrissent. 

L'hypolaïs des saules, vulgairement appelé rossignol bâtard, à 
cause de l'agrément de sa voix qui anime et enchante nos jardins et 
nos vergers, l'hypolaïs aime parfois jusqu'à en mourir. 

Le comte de Gourcy dit des panures ou mésanges des roseaux : 
« Ces oiseaux ont l'un pour l'autre une grande tendresse. Le mâle et 
la femelle sont toujours perchés l'un à côté de l'autre, et lorsqu'ils 
s'endorment, l'un d'eux, le mâle d'ordinaire, recouvre sa compagne 
de son aile ». Il en est de même d'une autre espèce de mésange, 
l'orite à longue queue. Comme les panures, les orites dorment tou- 
jours serrées l'une contre l'autre, l'une couvrant sa compagne de son 
aile. Elles charment l'amateur par leurs jeux amoureux. Souvent 
l'une se suspend à la face inférieure du perchoir, et dans cette posi- 
tion donne à manger à celle qui est au-dessus. Elles se caressent 
continuellement. La femelle accourt au cri d'appel du mâle. Celui-ci, 
les yeux à demi-clos, la tête penchée, la queue étalée, lui gratte dou- 
cement avec son bec la gorge et la nuque, en faisant entendre un 
roucoulement de plaisir. 

Chez les cardinaux de la Virginie, qu'on recherche pour la beauté 
éclatante de leur plumage d'un rouge foncé, le mâle et la femelle se 
témoignent beaucoup d'attachement et préfèrent une commune cap- 
tivité à la disgrâce d'être séparés l'un de l'autre. « Un soir du mois 
de février, dit Audubon, le grand ornithologiste américain, je pris 
un cardinal mâle ; le lendemain matin, la femelle était près de la 
cage de son compagnon, et se fit prendre plus tard à son tour (1) ». 

II 

Le vulgaire, qui ne voit souvent que sottise dans la bonté et la 
l OrnUhoiogical li/of/raphij. 



L AMOUR ET LA FAMILLE DANS LE MONDE DES OISEAUX 200 

générosité du cœur, qualifie de stupide le bec-croisé des sapins et 
des mélèzes, pour la facilite avec laquelle il se laisse prendre ou tuer, 
et cela par dévouement pour ses semblables, qu'il se fait un devoir 
de ne jamais abandonner dans le malheur. Que ne le louc-t-on plu- 
tôt de son altruisme et de son esprit de solidarité ! Car, en effet, les 
becs-croisés sont liés entre eux d'une amitié si solide qu'elle leur 
conte plus d'une fois la liberté ou la vie. Leur cœur déborde de sen- 
timents affectueux. Le mâle dont la femelle vient d'être tuée reste 
accablé de douleur sur sa branche, ou revient, pour l'y chercher, à 
l'endroit où il a perdu sa compagne. Ces pauvres oiseaux du nord, 
doux et sociables, se montrent, au début de leurs relations avec nous, 
pleins d'une confiance ingénue, mais, quand ils ont fait l'épreuve de 
la méchanceté humaine, ils deviennent, comme beaucoup d'autres, 
fort défiants, ce qui ne paraît pas être une marque de stupidité. 

L'amour des couples, chez la tourterelle, est passé en proverbe ; 
leur union dure plusieurs années et quelquefois autant que la vie des 
conjoints; souvent aussi la mort de i'un entraîne celle de l'autre. 

Quoique la polygamie compte dans les rangs des échassiers quel- 
ques sectateurs de plus que la monogamie, nous rencontrerons 
cependant parmi eux de nombreux emblèmes de fidélité conjugale. 
Les cigognes, par exemple, contractent leur union pour toute la 
durée de leur vie, et les deux époux sont très fidèles l'un à 1 autre. 
L'absence même ne rompt pas des liens si solides. Brehm raconte 
qu'une cigogne resta trois ans entiers dans un même endroit; elle 
cherchait sa nourriture le long des ruisseaux et, par les grands^froids, 
se mettait à l'abri dans les étables. Chaque année sa compagne reve- 
nait, et toutes deux vaquaient aux soins du nid retrouvé et de la 
reproduction. Celle qui restait était la femelle. A partir du quatrième 
automne, le mâle resta avec elle tous les hivers, et cela pendant trois 
ans. Mais à la fin de méchantes gens tuèrent ces deux cigognes, et on 
découvrit que la femelle, à la suite d'une ancienne blessure, était 
devenue incapable de voyager. 

Guerney rapporte d'une espèce de cigogne géante, le jabiru du 
Sénégal, que la plus grande fidélité règne entre le mâle et la femelle, 
et qu'ils se charment mutuellement par une sorte de danse. L'un 
d'eux est-il tué? l'autre reste longtemps solitaire et s'accouple très 
difficilement à nouveau. 

Je me donne la maligne satisfaction d'emprunter à Buffon, con- 
tempteur de l'amour sentimental chez les animaux, le tableau tou- 
chant qu'il nous présente du ménage d'un autre grand échassier, le 
Kamichi, qui vit dans les forêts du Brésil, de la Guyane et de la 
Colombie. Le mâle se tient toujours auprès de sa femelle qu'il entoure 
de soins et d'attentions. « Fidèle jusqu'à la mort, ajoute Buffon, 
l'amour qui les unit semble survivre à la perte que l'un ou l'autre fait 
de sa moite; celui qui reste erre sans cesse en gémissant et se con- 
sume près des lieux où il a perdu ce qu'il aime. » 



La polygamie règne en souveraine sur les incontinentes tribus des 
gallinacés et des palmipèdes*, Il s'y trouve cependant quelquesamants 
fidèles. A côté du coq et du faisan,, sultans jaloux et souvent brutaux 
de harems nombreux, dn grand tétras affolé par d'erotiques ardeurs, 
de la caille passionnée et volage, la perdrix contracte des unions 
durables, la gelinotte des bois est monogame, le lagopède est un 
fidèle époux et un père dévoué, les gangas et les syrrhaptes forment 
des couples fortement unis. Si une sorte de promiscuité confuse 
règle les relations des sexes chez la plupart des- palmipèdes, le cygne 
offre, parmi les lamellirostres, un exemple de constance d'autantplus 
remarquable qu'iL est plus isolé. 



III 



Les faits psychologiques que je viens d'énumérer me paraissent 
suffisants pour démontrer d'une façon manifeste que l'amour, chez 
les oiseaux, ne repose pas uniquement sur. une excitation physique, 
mais qu'il relève aussi d'un sentiment plus doux, plus noble, eb 
d'ordre vraiment intellectuel et moral. Les démonstrations auxquel- 
les se livrent les mâles devant les femelles, pendant la saison, des 
amours, appartiennent également à la même catégorie d'émotions 
esthétiques que celles éprouvées par nous en pareille circonstance ou 
dans des situations analogues. Il me semble difficile de nier une telle 
similitude de nature, car l'homme se sert des' mêmes moyens pour 
charmer sa compagne. 

Quels sont donc les attraits déployés par les mâles des oiseaux 
pour graver leur image dans la conscience des femelles, et déter- 
miner en elles les modifications physiologiques et sentimentales qui 
préparent l'union des sexes ? Comment traduisent-ils l'amour qu'ils 
ressentent et qu'ils veulent inspirer? Par un langage aux formes 
infiniment multiples, compris de tous les êtres sensibles, humains 
ou oiseaux, et qui est, pour tous, le préambule charmant de la con- 
sommation de l'amour: des chants, des caresses, des postures sup- 
pliantes ou aimables, des évolutions galantes, des poursuites pas- 
sionnées, des parades, des étalages de toilette et de parures, des 
combats sanglants où l'amoureux risque sa vie, des tournois moins 
meurtriers où brillent sa force, sa gràoe et son adresse. 

Au printemps, les chansons amoureuses éclosent avec les fleurs., 
Dans ks champs et les bois, la plaine et la montagne, et jusqu'aux 
limites ex! renies des solitudes glacées ou toute vie vient mourir, un 
épithalame sans fin célèbre le besoin d'aimer. Tels de joyeux ménes- 
h-ej>, les oiseaux se répandent partout, jetant à la brise et redisant 
aux échos, avecune infatigable ardeur, des accents d'amour. Le chunl, 
les sons el les bruits rythmés, sont les grands moyens de séduction 



î. a.mol'k i;i l\ vxmiua: da.ns le momii: di:s oiseaux mi 

de l'oiseau. \ la voix du mâle, aux aveux harmonieusement cadencé, 
fondent les résistances de la femelle. De ces chantres d'amour le 
talent est inégal, mais non pas la tendresse. Kneore les jugeons-nous 
à la mesure de notre goût et d'une esthétique spéciale. Telle note, tel 
I bruit même, insignifiantourudeà notre oreille, peut paraître 
tout autre a celle d'un oiseau, et déterminer en lui une émotion que 
BbOUS ne saurions ni ressentir ni comprendre. C'est là le grand conflit 
qui existe entre nous et les animaux, et nous empêche de pénétrer, 
avec quelque certitude, dans les replis intimes de leur psychologie. 
Depuis trop longtemps nous ne parlons plus la même langue. Je suis 
persuadé qu'un sauvage, plus près que nous delà nature, resté à un 
degré encore inférieur d'évolution psychique, trouve, dans un cri 
d'animal ou un chant d'oiseau, des raisons d'émotion que nous som- 
mes incapahles de connaître, dans l'état d'adaptation cérébrale où 
nous sommes parvenus. Il nous est permis, toutefois, d'établir le 
caractère sexuel du chant des oiseaux par ce fait décisif qu'ils ne le 
font entendre que pendant la saison des amours, Quand ce temps 
est passé, ils perdent leur inspiration. 

Les gosiers muets, les chansons éteintes, le plumage à son tour 
s'assombrit, et tombent les parures dont l'amour encore avait voulu 
embellir le mâle. De ces attributs sexuels, destinés à frapper l'imagi- 
nation de la femelle, il en était de toutes sortes et de formes souvent 
bizarres : proéminentes caroncules, crêtes, jabots, huppes, fraises, 
plumes effilées en aigrettes, barbes et pinceaux de poils. Darwin a 
très bien montré que ces costumes d'apparat et ces empanachages 
multiformes et multicolores sont aussi des produits acquis de la 
sélection sexuelle. Plumage brillamment coloré, appendices décoratifs 
dont l'étrangeté échappe parfois à toute description, le mâle étale 
avec complaisance tout cela aux regards ravis de la femelle. Par 
d'adroites postures ou des attitudes forcées, d'habiles contorsions, 
il fait miroiter les changeantes couleurs de ses plumes, et érige vio- 
lemment les ornements éphémères qui agrémentent ou singularisent 
sa toilette de poursuivant d'amour. Les aptitudes séductrices se 
développent ainsi sous l'influence du goût et des préférences de la 
femelle. Celle-ci a dans sa conscience une sorte d'idéal vers la réali- 
sation duquel le mâle doit tendre constamment son effort. Les pour- 
suites, la longueur des préliminaires, l'obstination des refus, sont 
autant de causes favorables à la sélection, d'actifs promoteurs des 
acquisitions souhaitées. D'autre part, la coquetterie de la femelle 
prolonge son plaisir d'être recherchée, et, dans une représentation 
plus ou moins confuse de l'union des sexes, lui procure, par ces 
retards voulus, toute les voluptés de l'attente amoureuse. 

Magauu d'Aubusson. 
(La fin au prochain numéro.) 



REVUE DES DERNIERS LIVRES FRANÇAIS 

Le mouvement idéaliste et social dans la littérature anglaise au XJX" siècle. 
John Ruskin, par Jacques Bardoux, avocat à la Cour d'Appel, Coulommiers, 
Brodard, 1900. — Ruskin et la Rible pour servir à CHistoire d'une Pensée, par 
H.-J. Brunhes, Paris, Perrin 1901. 

Par une claire journée de juin 1899, je déjeunais à Hammersmitli- 
Terrace, dans un cottage ombragé de peupliers. Les fenêtres de la 
salle à manger s'ouvraient directement sur la Tamise, dont les flots 
pâles se frangeaient de soies blanches en frôlant, avec un murmure 
très doux, la rampe mousseuse de la berge. A quelques pas plus 
loin, abritée par le rideau mobile des feuillages, l'imprimerie de 
William Morris s'élevait en face de l'humble petit atelier où M. Tob- 
den de Sanderson, le merveilleux artiste en reliures, nous avait ré- 
vélé dans la matinée tout ce que le fer peut imprimer d'idée au ma- 
roquin assoupli, tout ce que le ciseau commun peut fournir de pur 
et de grand à l'ouvrier inspiré par l'étude des textes et la suggestion 
de Burne-Jones. M. Cobden de Sanderson découpait son roastbeef et 
expliquait sa vocation en petites phrases très simples : « J'étais 
avocat... J'ai reconnu le néant de ma vie... Je fréquentais Morris et 
Burne-Jones; j'ai trouvé la loi de l'existence dans le travail manuel, 
l'amour des hommes, le culte de l'art, la religion de la justice et de 
la beauté... » Le gracieux sourire de M me Cobden-Sanderson rayon- 
nait sous les crêpelures légères de sa chevelure poudrée ; la fille du 
grand Cobden ajouta : « J'ai appris à coudre les reliures... » Nul ne 
parlait du précurseur. Mais nous savions tous que la grande ombre 
de Ruskin, le «prophète Ruskin (1) », avait passé sur nous, sur le récit 
de M. Cobden-Sanderson et sur les harmonies délicatesdu décor et de 
l'horizon, sur les divans aux draperies molles, sur les frondaisonsmoi- 
réesde lumière, sur le lent frisson qui fait palpiter la Tamise aux flots 
pâles, sous la caresse de la brise, dans l'or épais de la clarté. Esthétique 
nouvelle, théorie sociologique, doctrine et prédication de l'art édu- 
cateur, de l'art accessible et fraternel, de l'art humain, retour de 
l'art à ses sources, recherche et adoration du beau dans la nature, — 
recherche et découverte de l'inspiration dans l'étude, affranchie de la 
tradition, dégagée de la règle étroite, dans l'étude immédiate de la 
nature et le contact direct de l'humanité, c'est l'œuvre de Ruskin; 
l'Angleterre, qui l'a discutée, l'adopte avec une juste fierté ; en France, 
où elle paraîtra peut-être moins neuve, — car après tout nous avons 
déjà entendu quelques accents analogues, de Rousseau à M. Geflïoy, 

— personne aujourd'hui n'a le droit de l'ignorer. 

Il est impossible de toucher à Ruskin sans rappeler le beau livre 
de M. de la Sizeranne sur Ruskin, et la religion de la Beauté. Ruskin a 
énormément écrit. M. de la Sizeranne s'en était tenu à un chapitre 

— le principal d'ailleurs — de cetlc formidable production, jetée à la 
vie dans un terrible désordre, géologie, architecture, sociologie, 
critique d'art, pédagogie, métaphysique, cantiques bibliques, hymnes 
à la nature, semés dans tous les périodiques, dispersés en quatre- 

1 Hiishin as prophet, Harrisson, cité par H.-J. Bninlies. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 213 

vingts volumes. Voici deux nouveaux livres, de dimensions inégales, 
d'intérêt singulièrement vivant : le précieux petit livrcde M mc H.-J. 
Brunhes démêle avec une sympathie passionnée l'action d'une édu- 
cation profondément religieuse sur toute la vie de Ruskin, sur le dé- 
veloppement de sa pensée, sur son cœur balancé entre l'attrait de 
l'esthétique pure et les devoirs de l'esthétique didactique, si j'ose 
m'exprimer ainsi. L'ample et loyale étude de M. Jacques Bardouxmet 
à notre disposition, avec une curieuse et complète biographie de 
Ruskin, tout un trésor d'informations sur la Pensée, les Idées et la 
Langue d'un écrivain prodigieusement fécond, qui fut parfois un 
grand penseur et souvent un grand écrivain. Tout Français d'édu- 
cation moyenne pourra désormais connaître tout l'essentiel de Rus- 
kin, de sa vie active, de sa prédication artistique et sociale, de son 
œuvre mise à la portée de tous les loisirs. 

Dick May. 
DEMOGRAPHIE ET VOYAGES 

Afrique australe par Elisée et Onésime Reclus (Hachette et Cie) contient 
une description mise à jour des contrées qui attirent vers elles en ce mo- 
ment l'attention de tous les peuples civilisés. Culture, commerce, indus- 
trie et surtout celle des productions minières, races, climat, habitants, 
configuration du pays, enfin tous les côtés de la vie et de l'histoire des 
colonies appartenant à l'Angleterre, l'Allemagne et le Portugal y sont étu- 
diés avec cette profondeur de vue et l'exactitude descriptive qui caractérisent 
la géographie universelle de E. Reclus. A signaler un chapitre sur la guerre 
d'indépendance des Boers où les lecteurs retrouveront tous les événements 
dramatiques qui ont signalé la lutte homérique que les Boers soutiennent 
contre les convoitises anglaises. 

Le Voyage en Palagonie, par le comte Henry de la Vaulx (Hachette), 
raconte d'une façon des plus attrayantes l'exploration anthropologique et 
coloniale, entreprise par l'intrépide voyageur dans ce pays peu connu en 
France et complètement ignoré à l'étranger. Avec une bonne humeur qui 
ne le quitte pas un instant, le comte de la Vaulx, dont les lecteurs de la 
Reçue ont eu l'occasion d'apprécier les mérites et les qualités brillantes 
d'aéronaute, nous dit ses aventures dans le pays des pampas et des 
gauchos, sa vie dans les campements indigènes et surtout la chasse bien 
macabre aux sépultures des indigènes. Et tout en nous amusant, l'auteur 
nous fournit sur les mœurs, l'organisation sociale, la vie économique et 
les richesses de ce pays des données qu'on chercherait en vain dans des 
ouvrages publiés précédemment sur ces contrées australes. Ajoutons que 
d'après M. de la Vaulx, la Patagonieest un véritable pays d'avenir, dont le 
climat tonifiant convient particulièrement à nos races de l'Europe septen- 
trionale. Une jolie préface de M. J. Maria de Hérédia en tête du volume. 

Signalons dans la même collection de la maison Hachette : Sur la fron- 
tière lndo-Afgkane,])2Lr A. Foucher qui nous apporte des renseignements 
intéressants sur la vallée de Svat, le pays de Kashnagar, Peshavar et la 
passe de Khaïber, la vie et les mœurs de leurs habitants. 

Sous le titre D'une gare à Vautre (P.-V. Stock), M. Henri Turot nous con- 
duit tour à tour dans Y Indo-Chine, nous fait assister aux luttes héroïques 
1901. — lo Avril. 14 



214 LA REVUE 

des Philippins contre les Etats-Unis, et nous dit en quoi consistent le péril 
jaune et la politique actuelle et celle de demain du Japon de même que 
le présent et l'avenir de la Chine. Œuvre d'actualité, ce livre a surtout le 
mérite de la franchise et de l'indépendance d'opinion. 

Promenades en Externe-Orient, par le commandant de Pimodan (chez 
Honoré Champion). M. le commandant de Pimodan ayant eu l'occasion 
de parcourir le Japon, la Formose, les îles Pescadores, le Tonkin, 
Yédo, la Sibérie, la Corée, la Chine, nous apporte de tous ces pays 
des souvenirs délicieux, des instantanés des paysages et des peuples. 
Ecrites sans prétention, ces pages familières et intimes ne manquent pas 
de données instructives. 

Dans L'Inde et le Problème italien (chez A. Fontemoing), M. Paul Boall 
nous apprend avant tout avec une ingéniosité sans pareille, qu'il ne faut 
pas se fier à son titre « car il l'a choisi, parce qu'il plaisait à son éditeur ». 
Il nous dit en outre qu'il ne faut y chercher « ni mérite littéraire, ni 
agréments de style ». Il serait sans doute injuste de vouloir douter de ces 
affirmations solennelles de l'auteur. N'insistons donc pas et passons tout 
droit aux Grandes Chasses dans l'Afrique Centrale (chez Pion), par Edouard 
Foa. L'auteurde Du Cap au lacNyessa raconte d'une façon dramatique et sai- 
sissante ces chasses qui ont quelque chose d'héroïque, dans les contrées 
malsaines de l'Afrique centrale. Seul avec quelques serviteurs noirs, 
loin de la civilisation et des hommes civilisés, il combat la famine si 
fréquente dans ces pays en tuant des bêtes fauves, les lions de Kébrabasse, 
des rhinocéros, des loups africains, des éléphants, des hippopotames. A 
côté des chasses mouvementées, l'ouvrage abonde en description des 
paysages et des tribus autochtones. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES (1) 



Revues Françaises 



Correspondant. — 25 Mars. — 
Suite de l'étude de Thureau-Dangin 
sur la Renaissance catholique en 
Angleterre au xix e siècle. Ce second 
chapitre est consacré au rôle de 
Pusey et de Manning après la con- 
version de Newman. — E. Dufou- 
gkkay résume, avec quelques com- 
mentaires et des vues personnelles, 
le livre d'André Chéradame sur la 
question de l'Autriche et la succes- 
sion de François-Joseph, L'auteur 
ne nous apprend, il est vrai, rien 
qui n'ait été redit à satiété, en nous 



annonçant, à son tour, que l'em- 
pire des Habsbourg pourrait bien 
être démembré après la mort du 
souverain actuel. Il surgira alors 
très probablement des incidents 
politiques qui amèneront peut-être 
un remaniement de cette partie de 
la carte d'Europe. Les intérêts de la 
France risqueraient, nous assure- 
t-on, d'être compromis si, à ce mo- 
ment, l'Allemagne avait réussi à 
s'étendre de la mer du Nord à 
l'adiatique. Ces problèmes et ces 
hypothèses ont déjà fait souvent 



(1) Voir l'analyse des Revues françaises et des Revues anglaises et améri- 

<l'arl, italiennes, dans notre numéro du 1 er Avril.— * signifie que l'article 

a été ou sera analysé dans le corps de La Revue. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



215 



l'objet de bien dos articles de jour- 
naux el de revues. Aussi le travail 
de .M. Dufougeray pourrait-il être 

sous silence ici, s'il ne con- 
tenait/// caudâ quelques léllexions 

curieuses à propos d'un inci- 
dent local qui vient de se passer 
dan- le département du Nord. Les 
curés v enseignaient le catéchisme 
en flamand. Le ministre des Cultes 
le leur a défendu, mais le colla- 
borateur du Correspondant n'est 
rassuré qu'à demi. Ce qui favorise 
la dislocation de l'Autriche, c'est le 
manque d'unité de langage dans 
ce pays, témoin les querelles tchè- 
ques et hongroises. Si, comme les 
Magyars, les Flamands de Lille et de 
Dunkerque allaient marcher à la 
conquête de la France! M. Dufou- 
geray ne cache pas la peur bleue 
qu'il en ressent 1 — Quelques pages 
d'un anonyme sur les jugements du 
président Magnaud, que l'on ap- 
pelle malicieusement (oh! combien) 
« le président-drapeau » et « le 
pionnier intangible de la révolu- 
tion )>, « réformateur impatient et 
combatif ;>, « tirailleur d'avant-garde 
qui seraitplusà sa place à l'extrême 
gauche de nos assemblées législa- 
tives que dans la calme et impar- 
tiale atmosphère de nos prétoires ». 
Toute la lyre des aménités, avec 
« les souhaits que les procédés du 
magistrat de Château-Thierry ne 
fassent pas école. » — Un autre 
anonyme fait 1 histoire de la marine 
russe. C'est un corps aristocratique. 
Il faut passer par les cadets pour 
devenir officier. Les sous-offïciers 
restent dans les rangs. Le badget de 
la marine russe, qui était de 83 mil- 
lions de francs en 1872, atteint cette 
année 228 millions. Depuis l'appa- 
rition des cuirassés la flotte russe 
ne cesse de progresser comme puis- 
sance et comme nombre de na- 
vires. — Ragey, dans la vie reli- 
gieuse de Londres et de Paris, abou- 
tit à cette conclusion : 

A Londres, la vie religieuse, an sein 
du protestantisme, se manifeste par des 
œuvres nombreuses, belles, touchantes, 
plus nombreuses et plus belles qu'on 
ne le sait généralement en France. 
Mais ces œuvres ne sont rien en com- 
paraison de celles qu'on rencontre et 
qu'on admire à Paris. 



Regrettons que l'auteur n'ait cas 
appuyé ses affirmations de données 
statistiques comparées. 

Grande Revue. — 1 er Avril. — 
Edouard Rod, à propos des « Tron- 
çons du Glaive » de nos collabora- 
teurs Paul et Victor Margueritte, 
répond aux critiques dirigées par 
M. René Doumic contre la renais- 
sance du roman historique. On sait 
que, pour ce dernier écrivain, il y a 
roman historique et roman histo- 
rique. Celui de jadis était, suivant 
lui, surtout une œuvre d'imagina- 
tion; celui d'aujourd'hui est prin- 
cipalement une œuvre de documen- 
tation. Et il préfère le premier au 
second, dont l'innovation ne lui 
paraît pas heureuse. Affaire de goût 
et de jugement personnels. Edouard 
Rod est d'un avis différent et ne 
croit pas que les historiens aient, 
autant que le dit Doumic, fait fi 
de l'histoire écrite par les roman- 
ciers. Il rappelle l'admiration d'Au- 
gustin Thierry pour les Martyrs, de 
Barante, de Guizot et de Michelet 
pour Walter Scott. En terminant 
Rod réplique à Doumic — qui con- 
fond dans un même dédain « le ro- 
man idéaliste démodé par un excès 
de fadeur et le roman réaliste dis- 
crédité par un excès de brutalité ». 
Rod ne partage pas du tout ces 
opinions, et répond que «le réalisme 
et l'idéalisme demeurent les seuls 
pôles entre lesquels le roman peut 
osciller, et qu'il n'y en a pas d'au- 
tres. » Il est intéressant de prendre 
acte de ces divergences de deux 
écrivains que l'on rencontre parfois 
côte à côte dans tel périodique de la 
rive gauche — C. Bouclé discute le 
problème des Castes el Races : il 
conclut de l'étude des théories deLa- 
pouge, Ammon, Topinard, etc., que 

entre les différences physiques, les diffé- 
rences sociales et les différences men- 
tales, les corrélations nettes continuent 
de nous manquer. Les thèses maîtres- 
ses delà philosophie des races, transfor- 
mée en anthropo-sociologie, restent 
indémontrables — et invraisemblables. 

L. Aujar réclame Isapitiépour tes pe- 
tits mousses que l'on n'a pas cessé sur 
les navi res français de traiter avec une 
vraie férocité. L'auteur en parle pour 
en avoir fait la cruelle expérience. 



216 



Nouvelle Revue.— 1 er Avril. — 
Louis Barthou : le Syndicat obliga- 
loire. L'ancien ministre de l'Inté- 
rieur énonce ainsi l'argument de 
son étude : 

11 y a une différence voulue et pro- 
fonde, entre l'ancienne corporation, 
dont les décisions étaient obligatoires 
pourtous les ouvriers de la profession 
et le syndicat, qui prend son point de 
départ, son existence et sa force dans 
un contrat librement débattu et libre- 
ment consenti. Il n'en faut pas moins 
constater, à côté de celte conception libé- 
rale, les efforts, chaque jour plus accusés 
d'une conception tout à fait opposée et 
dont le syndicat obligatoire est la lor- 
mule. Ses tendances sont assez préci- 
ses et ses manifestations assez fréquen- 
tes pour qu'on puisse les soumettre à 
un examen. 

Or, de cet examen il résulte :l°que 
l'idée du syndicat obligatoire a eu 
et devait avoir pour partisans les 
catholiques adversaires de la Révolu- 
tion Française ; 2° et ceci est plus sur- 
prenant, — qu'elle a rencontré des 
adhésions dans le socialisme, et que 
ces adhésions ne sont ni douteuses 
ni rares. — M. Barthou prouve que les 
bienfaits de l'association libre sont 
préférables aux déceptions et aux 
périls de h contrainte légale. Il 
engage les«-uvriers à s'en pénétrer. 
— Ange Galdemar recherche La 
genèse du théâtre de Victorien Sar- 
dou et cite à ce propos toute une 
série de confessions faites par l'au- 
teur de Patrie lui-même. Nous ap- 
prenons que les auteurs drama- 
tiques — et Dumas père, malgré 
son imagination primesautière, n'y 
faisait pas exception, — ne créent 
pas leur drame ou leur comédie 
tout d'une pièce, niais se trouvent 
parfois arrêtés dans le développe- 
ment de leur trame à l'instant précis 
où elle va atteindre à l'acte final. 
Alors c'est l'inspiration, — heureuse 
ou non, — qui décide de l'œuvre. 
II arrive, ainsi, que le dramaturge, 
comme le potier d'Horace faisant 
tourner sa roue, ne sait pas exacte- 
ment ce qui sortira de sa concep- 
tion, drame ou vaudeville, les mêmes 
incidents pouvant, selon la lumière 
dont ils sont éclairés, prêter au 
rire ou aux larmes. Ktc'estpourcela 
que Patrie de Sardou, Mademoiselle 
de Belte-Isle d'Alexandre Dumas, 



ont, au cours du travail de l'idée, 
changé d'orientation, sans que les 
auteurs eussent prévu, en commen- 
çant d'écrire, quel serait leur dé- 
nouement définitif. — Henri Lechat 
récapitule les fouilles faites en Crète 
par M. Arthur Evans, le conservateur 
de l'Ashmolean muséum d'Oxford. 
C'est à Cnosse qu'ont eut lieu les 
découvertes archéologiques les plus 
importantes, entre autres celle du 
palais de Minos. Les peintures mu- 
rales qui en décorent certaines 
pièces ont apporté d'étonnantes ré- 
vélations sur l'art mycénien, son 
originalité, ses ressources. Mais la 
trouvailte capitale et inespérée c'est 
la collection de plusieurs centaines 
de petites galettes en argile gros- 
sière et de petits pains d'argile for- 
mant un trésor de tablettes et de 
sceaux, qui sont couverts les uns et 
les autres d'inscriptions et de signes 
pour le moment illisibles, consti- 
tuant autant de documents en an- 
tique écriture Cretoise. Il restera à 
déchiffrer celle-ci, et lorsqu'on y 
sera parvenu, on se trouvera très 
probablement en possession de ri- 
chesses archéologiques d'une valeur 
au moins aussi grande que les ta- 
blettes assyriennes qui ont permis 
de connaître l'histoire de Ni- 
nivo. — Maurice Quentin-Bauchart 
raconte la mort du prince impérial, 
tué, comme on se le rappelle, dans 
la guerre des Zoulous en 1879. — 

Revue des Deux Mondes. — 

l or Avril. — Gabriel Hanotaux con- 
tinue ses Impressions de France en 
décrivant la région des hautes chu- 
tes (Dauphiné, Savoie) dont la force 
motrice est utilisée sous la dénomi- 
nation de houille blanche. Cette 
nouvelle industrie, qui a d'abord 
pris un superbe élan, subit, à l'heure 
présente, un temps d'arrêt. C'est 
qu'elle donne lieu à des objections. 
En effet, la « houille blanche » ne 
peut être substituée à la houille 
noire que dans le voisinage des 
chutes ou dans les endroits jusqu'où 
son rayon d'action s'est étendu par 
le transport électrique de cette force 
motrice; mais aux industriels qui 
en sont encore trop éloignés, elle 
ne peut rendre des services avanta- 
geux, car ils devraient déplacer 



REVCES FRANÇAISES KT ÉTRANGÈRES 



2 17 



leur installation pour aller jusqu'à 
elle et la perte occasionnée par ce 
déplacement ne serait pas com- 
pensée par un bénéfice appréciable 
et suivie sur Le prix de revient de la 
force. La houille blanche ne triom- 
phera complètement de la houille 
noire que lorsque Ton aura des ac- 
cumulateurs transportables entière- 
ment perfectionnés. — Pierre de 
Ségur découpe un épisode dans l'his- 
toire du xvn e siècle et raconte les 
fait s et gestes d'un allié de Louis XIV. 
11 s'agit du prince évéque de Munster 
Christophe-Bernard von Galen, qui, 
sur vingt-huit années de règne, 
compta plus de vingt ans de luttes 
et de bataille. N'écoutant que sa 
passion pour le métier des armes, i,l 
guerroya contre sa ville épiscopale 
révoltée, puis contre les Turcs. Avec 
Louis XIV il combattit les Hollan- 
dais dans les campagnes de 1672 à 
1074. Pierre de Ségur n'est guère 
indulgent pour ce « condottiere mi- 
tre ». Pourvu qu'il pille et qu'il ran- 
çonne, que lui importe, au demeu- 
rant, la couleur du drapeau? La 
perfidie chez lui est comme un be- 
soin de nature; quand il ne peut 
trahir, il se rattrape sur le détail... 
Né pour le meurtre et la rapine, il 
disparaît à l'improviste à l'heure où 
va se clore pour dix années le champ 
propice à ses exploits : il meurt le 
19 septembre 1678, au jour précis 
où devenait définitif le traité cU Ni- 
mègue. C'est une figure du temps. 
L'auteur l'a bien étudiée et la pré- 
sente d'une manière saisissante. — 
Etienne Lamy, dans La Femme et 
V Enseignement de l'Etat, fait, sous 
forme d'introduction à son travail, 
le procès de la troisième république 
en ce qui concerne les réformes ap- 
portées à l'instruction primaire, se- 
condaire et supérieure. Il met en 
parallèle l'enseignement de l'Etat et 
l'enseignement libre, puis il soutient 
que ce dernier « remplit au profit de 
tous le plus important des offices 
publics ». Car, ajoute-t-il : « Contre 
l'anarchie qui menace de tout sub- 
merger, et que l'Etat lui-même en- 
courage, l'enseignement libre reste 
la digue, la dernière ». Par ensei- 
gnement libre, l'auteur entend sur- 
tout l'enseignement catholique, et il 
dit en termes précis : « Pour sous- 



traire à l'anarchie morale la géné- 
ration présente, les catholiques ne 
peuvent comptrrque sur leur propre 
enseignement ». Or, dans cet en- 
seignement la femme a un rôle des 
plus importants, à la fois comme 
élève et comme institutrice. M. La- 
my nous apprend que « les prises de 
l'éducation chrétienne sont plus 
fortes sur la femme que sur l'hom- 
me ». Citons ses paroles : 

Sans parler de l'enseignement, supé- 
rieur qui nulle part n'est encore sérieu- 
sement organisé par les femmes, 
presque toutes les jeunes filles qui 
reçoivent l'éducation secondaire, la 
demandent religieuse, et, malgré les 
obstacles des lois, presque la moitié des 
petites filles reçoit d'institutrices reli- 
gieuses l'enseignement primaire. 

Cependant l'auteur n'est pas com- 
plètement rassuré à ce sujet, quoi- 
qu'il déclare que si « la libre pensée 
a à conquérir les femmes, il suffit 
au catholicisme de les garder ». 
Aussi se croit-il obligé de leur adres- 
ser un manifeste, qui est un véri- 
table appel aux armes. 

Les femmes, dès aujourd'hui, ont le 
devoir de combattre ce qui combat 
leurs croyances. Il leur reste à utiliser, 
au profit de ces croyances, cette force 
immense des respects et des dédains, 
des admirations et des ironies, des 
empressements et des froideurs, des 
paroles et des silences qu'elles peu- 
vent employer à la fortune ou au dis- 
crédit des doctrines. Il leur reste à 
jeter dans la balance incertaine encore 
le poids de leur influence, de leur 
nombre, de leur courage. 

Au vrai, ce manifeste n'est qu'une 
reproduction, en d'autres termes, 
de celui qui a paru dans le Corres- 
pondant en mars et dont nous avons 
rendu compte ; mais dans la Revue 
des Deux Mondes l'auteur laisse 
couler avec plus d'abondance le 
tlot de ses périodes et son appel est 
encore plus pressant, ce qui semble 
indiquer que ses craintes se sont 
augmentées depuis le mois dernier. 
— René Pinon applaudit à la résur- 
rection d'un Etat africain, en déter- 
minant l'importance de l'Ethiopie 
dans la politique africaine. 11 la juge 
nécessaire à l'équilibre des ambi- 
tions concurrentes et voit en elle 
une sentinelle vigilante et un avant- 



*18 



LA REVUE 



poste résistant pour l'Europe. « Or, 
de grands périls menacent l'Ethio- 
pie, et c'est pour y parer que Mcné- 
Jik, très clairvoyant et très bien 
informé, emploie toute son énergie 
à fortifier son pouvoir, à organiser 
son armée et à pacifier sa fron- 
tière ». L'auteur s'applique à prou- 
ver que la reconstitution de l'Ethio- 
pie historique avec le négus ac- 
tuel est, dans l'économie géné- 
rale du monde, aujourd'hui, comme 
le fut son rôle dans le passé, un des 
facteurs mêmes de l'évolution afri- 
caine. Prédestinée par ses conditions 
physiques à remplir cet office de 
conservation et de résistance, elle 
doit toujours s'imposer un pro- 
gramme d'expansion jusque vers la 
mer et jusque vers le Nil, c'est-à- 
dire jusqu'aux débouchés naturels 
des hauts plateaux. Ménélik travaille 
à la réalisation de ce plan. Il a pour 
but de rendre à son empire son 
ancien éclat et son antique préémi- 
minence. — Eugène Melchior de 
Vogué signale quelques livres ré- 
cents qui sont autant de regards 
français sur l'Angleterre ; il s'agit 
des volumes de MM. Emile Boutmy, 
Victor Bérard et André Chevrillon. 

Revue de Paris. — Avril. — 
Billot commence une série d'arti- 
cles sur la Triple alliance. D'après 
l'auteur, quoique les conditions 
essentielles de l'entente soient déjà 
connues, il manque jusqu'à pré- 
sent un exposé méthodique de 
cette alliance et il nous promet de 
combler cette lacune. — L'article de 
Charles \V. Dilke, sur la Réforme 
de l'armée anglaise, n'est pas non 
plus d'un intérêt très poignant. 
Pour lui, l'Angleterre n'aura pas 
besoin d'une grande armée de 
terre et du service obligatoire. Le 
Côté difficile, c'est que son pays 
soit obligé de maintenir sur le pied 
de paix, en divers points du monde, 
115.000 hommes de troupes régu- 
lières au dehors, plus l'armée de 
["Inde, sans compter une véritable 
armée de police militaire. Du reste, 
l'Angleterre dépense déjà aujour- 
d'hui pour son armée plus que 
n'importe quel paye européen, et ces 
dépenses tonl Bans cesse <-n aug- 
mentant.-- Léonce Ping \ri) parledes 



dernières années de Bernadotie et 
Camille Jullien de Vercingélorix. — 
Paul de Rousiers examine la situa- 
tion des ouvriers du port de Ham- 
bourg et constate que l'organisation 
syndicale allemande est forcée de 
lutter avec les divisions religieuses 
et politiques qui dénaturent et 
faussent son but et son action. 



Revue scientifique. — 23 Mars. 
— Donne le texte de la conférence 
faite par l'explorateur Foureau sur 
la mission saharienne de V Algérie 
au Congo français par l'Air et le 
Tchad. — A. Mansion décrit les 
mœurs des cher opter es ou chauves- 
souris, ces bêtes précieuses, qui 
font une guerre d'extermination 
aux pires ennemis des récoltes. 
Leur cruauté est extraordinaire ; 
ils sont capables d'une énergie ex- 
traordinaire, et mettent en œuvre 
en même temps la vue, l'ouïe, l'odo- 
rat et le toucher. On les a peu étu- 
diés, les zoologistes les négligent et 
ils méritent à tous égards plus que 
de l'indifférence. — Paul d'Erc.ioY, 
donne la formule du serment à tra- 
vers les âges et les peuples. L'au- 
teur affirme qu'à toute époque et 
partout la cruauté des châtiments 
édictés contre le faux témoignage a 
démontré que la foi prêtée est une 
garantie pour la justice. D'ailleurs, 
ce que l'on est convenu d'appeler le 
serment, n'est au fond qu'une ex- 
pression de la parole d'honneur. 

30 Mars. — La valeur séméiologi- 
que du rêve, par Vaschide et Pie- 
ron. Commencement d'une étude 
curieuse et pleine de faits et de 
documents. Les auteurs résument 
tous les travaux qui font autorité 
sur la matière. Le chapitre des hal- 
lucinations mystiques et de celles 
des régicides est paiticulièrement 
abondant en observations. — Unpost- 
scriptum aux « Mémoires de mes 
chattes » de feu F. -T. Pkrrkns. — Les 
divers modes de sépulture dans 
l'Inde, par Emile Laurent. L'auteur 
a visité le Nimtollah de Calcutta et 
la Tour du Silence de Bombay. Il 
confirme ce qu'en ont rapporté 
d'autres voyageurs, mais ajoute peu 
de chose aux descriptions connues. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



219 



Revue philosophique. — Avril. 
— Le docteur PiERBs Janit présente 
une série de considérations sur la 
maladif du scrupule ou aboulie 
délirante, et expose la théorie des 
différentes sortes d'obsessions, en 
citant de nombreux cas étudiés sut 
02 femmes et 23 hommes : Obses- 
sion du sacrilège, du crime, de la 
honte dans leurs diverses et com- 
plexes manifestations. — Chaules 
Dumas poursuit son examen des 
principes de la morale en analy- 
sant la fonction de la conscience 
morale. L'auteur combat la thèse 
de Rousseau qui donne à la cons- 
cience morale une origine trans- 
cendante et établit que les faits lui 
infligent un flagrant démenti. — 
Suite et fin de l'article du D r Gras- 
set sur le vertige. 



HEVUES DIVERSES 

Bibliothèque universelle [Revue 
Suisse . — Avril. — E. Bovet examine 
la carrière littéraire et les œuvres de 
F. Martini, ex-ministre italien et au- 
jourd'hui gouverneur de l'Erythrée. 
L'écrivain toscan y est présenté — en 
des pages trop enthousiastes, pour 
être tout à fait sincères, — comme un 

Îhénomène dans la politique et dans 
a littérature. 

Revue générale (Bruxelles). — 
Avril. — Ch. Woeste vante les vertus 
des frères des écoles chrétiennes et A. 
Dblbkkb explique les obligations inter- 
nationales de la Belgique au point de 
vue militaire- 
Revue Blanche. — 1 er Avril. — 
Des pages saisissantes de G. Dubois- 
Dessaule, sur le Bagne militaire d'Olé- 
ron. L'auteur raconte la vie effroyable 
dans ce Birihi inconnu et énumère les 
punitions terribles et anti-humaines 
qu'on y inflige ou plutôt qu'on y in- 
fligeait," car ces punitions viennent 
d'être abolies. 

Carnet historique et littéraire. — 

Mars. — Donne des pages intéressantes 
de V. du Bled, sur la famille de Maza- 
rin et des lettres du Chevalier de llsle. 

Quinzaine. — 1 er Avril. — Le R. P. 
Piollbt signale les services que les 
missionnaires rendent à la France. 
D'après l'auteur ils seraient partout 
plutôt de véritables pionniers de la 
civilisation que des propagateurs de 
l'Evangile. — L'abbé L. Follioley 



continue son étude sur Montalembert 
et I évoque l'arisis. 

Revue de morale sociale (Genève) 
— Mars. — A. de Mburon « relève les 
effets désastreux de la police «les 
mœurs et constate que la réglementa- 
tion o devrait disparaître dans l'intérêt 
de la société. — Doua H. Montefiohh 
analyse la législation spéciale du tra- 
vail des femmes en Angleterre. 

Revue Internationale de l'Ensei- 
gnement. — 15 Mars. —Contient une 
étude de G. Darboux sur Y Association 
in ter nationale des Académies, dont la 
première réunion aura lieu à Paris le 
15 avril. Fondée sous les auspices de 
la Royal Society de Londres, la nou- 
velle institution a su grouper presque 
toutes les académies du monde entier. 
Cette institution a en vue de provo- 
quer les études et recherches scienti- 
fiques en commun par les académies 
associées. 



REVUES INDÉPENDANTES 

Revue Naturiste. — 15 Mars. — > 
La plus vivante parmi les revues des 
« jeunes », continue à batailler en l'hon- 
neur de l'idéal naturiste. Le critique 
attitré de la nouvelle école, Maurice 
Le Blond, nous présente La tragédie 
du nouveau Christ de Saint-Georges 
de Bouhélier comme une œuvre qui, 
par ses proportions, la magnificence 
« inusitée du ton et du sujet et le 
genre d'émotion sociale qu'elle dégage » 
serait non seulement l'œuvre capitale 
de l'école naturiste, mais aussi le chef- 
d'œuvre des lettres modernes, car on 
y retrouve « une grandeur tragique 
aisément comparable à celle du Dante, 
de Shakespeare et d'Eschyle ». 

Mercure de France. — Avril. — 
Dans son essai sur la prostitution du 
temps de Jésus, L. Charpenne s'efforce 
de prouver, qu'elle fleurissait du temps 
de Jésus et que le Sauveur aurait eu 
souvent recours à l'appui moral des 
femmes de mœurs légères de même 
qu'aux produits de leur commerce. 
R. de Bury prétend que Mme Micheiet 
aurait dénaturé les œuvres posthumes 
de son mari. 

Plume. — 15 Mars et l c,> Avril. — A 
côté de nombreuses reproductions de 
l'art moderne, des poésies signées 
M. Rollinat, Jean Moréas, Ch. Henry 
Hirsch. 

Vogue. — 15 Mars. — Limage des 
ténèbres, de Nonce Casanova et trois 
poèmes de Stuart Merrill. 



220 



LA BEVUE 



Revues Allemandes 



Deutsche Rundschau (Berlin). — 
Avril — Peu d'articles d'un intérêtgé- 
néral, Richard Ehremberg commence 
une monographie des Gratifies for- 
tunes allemandes etr éprend l'histoire 
si souvent écrite des Fuguer. L'au- 
teur s'appuie sur. des documents 
en partie inédits et l'intérêt de son 
travail se trouve dans un tableau 
du développement économique du 
xvi e siècle. — W. Diltey montre 
l'influence exercée sur le progrès 
intellectuel de l'Allemagne et prin- 
cipalement sur la formation de la 
prose allemande par l' Académie de 
Frédéric le Grand. La littérature 
française eut aussi une action di- 
recte, grâce au roi de Prusse et de 
son entourage français, sur la pen- 
sée allemande. Les idées de Voltaire 
et de Diderot s'emparèrent des cer- 
veaux allemands. Leur plus grande 
conquête fut Wieland. D'autres, qui 
ne manquaient pas de talent, En- 
gel , et Mendelssohn, s'inspirè- 
rent également de Voltaire et de 
Diderot, mais ne furent que des co- 
pistes. — Ed. Strassburger termine 
son voyage aux Pyrénées centrales. 
— Adolf Erman donne la relation 
d'un voyage par mer au Liban au 
xi e siècle avant notre ère, d'après 
un papyrus trouvé par l'archéologue 
russe W. Golenischeff. Ce voyage 
peutêtre rapproché de celui d'Ulysse 
dans YOdyssée et la comparaison 
suggère des analogies entre les 
deux itinéraires. — Hermann Grimm 
commente les lettres de Bismark à 
sa fiancée, qui ont été signalées 
déjà à nos lecteurs. — Otto Waciis 
insiste sur l'importance stratégique 
du North-Pacific par suite de l'ex- 
pansion des Etats-Unis et des évé- 
nements de l'Extrême-Orient. 



Deutsche Revue (Berlin). — 
Avril. — L'ancien ministre d'Etat, G. 
Jansen publie ses souvenirs de la 
guerre de 1870-1871. Attaché, à cette 
époque, au grand duc d'Oldenbourg, 
il Buivil celui-ci à Versailles et eut 
ainsi l'occasion d'y assister aux évé- 
nements. Ilfait une description assez 



vivante de ce qu'était, à ce moment, 
la ville où le roide Prusse avait établi 
son quartier général. Les détails du 
récit sont intéressants comme pe- 
tits côtés de l'histoire. Il y a là des 
choses vues par un observateur qui 
les a gravées avec précision dans sa 
mémoire et les reproduit avec des 
réflexions de psychologue; lesdécors 
de la scène, les mouvements des 
personnages, le groupement des 
foules sont dépeints avec exactitude. 
Ajoutons que l'auteur s'est abstenu 
d'une manière absolue de tonte 
appréciation malveillante sur les 
Français. — M. le général Baratieri 
envisage le problème africain tel 
qu'il se présente à l'examen au 
commencement du xx e siècle ; 
après avoir constaté ce que les pos- 
sesseurs actuels du continent en 
ont respectivement acquis ou pris 
dans le partage, il indique quels 
sont les points noirs à redouter 
pour chacun des occupants. Des 
conflits peuvent naître de la poli- 
tique d'expansion de la France ou 
de l'Angleterre, sinon de l'une et de 
l'autre. Aussi l'auteur croit il que la 
création d'un tribunal international 
d'arbitrage entre les Etats qui ont des 
colonies en Afrique serait extrême- 
ment utile à tous; car il pourrait dé- 
limiter les sphères d'intérêt qui 
n'ont pas été strictement démar- 
quées, poser les bases d'un droit 
africain en ce qui concerne la colo- 
nisation et le commerce, étendre 
les stipulations de la convention de 
Bruxelles relativement à la chasse 
aux esclave*, au commerce des es- 
claves, à l'introduction des armes. 
En ce sens il pourrait prévenir des 
cas de guerre et maintenir les rela- 
tions pacifiques entre les conqué- 
rants de cette partie du globe. — 
Le professeur Hermann Klaatsch 
l'ait de nouvelles recherches sur la 
question des origines de l'homme 
et de sa descendance du singe. Sui- 
vant l'auteur, il peut y avoir chez 
l'homme de? indices etbnologiques 
de bassesse et d'animalité sans qu'il 
y ait pour cela une parenté simies- 
que quelconque. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



221 



Litterarische Echo Berlin). — 
Avril . — HUboG reinz l'ait la chronique 
des derniers livres autrichiens et plus 
spécialement de ceux qui se ratta- 
chent à la décentralisation provin- 
ciale. 11 y a toute une pléiade de 
jeun* s écrivains autrichiens et prin- 
cipalement d'auteurs dramatiques 
qui se tiennent à l'écart de Vienne 
et de son influence, tels Franz Ada- 
mus, qui a l'ait jouer avec succès sa 
.( Famille Wawroch », les Tyroliens 
Franz KranewiteretCarl Schoenherr, 
le Salzburffeois von Schullern, le 
Morave Philipp Langmann. Parmi 
les romanciers sécessionnistes on 
cite Otto van Leitgeb de Goertz ; 
parmi les poètes, Marie Stona, de 
Silt'sie, Hugo Salus de Prague et 
son compatriote Frédéric Ad 1er, etc. 
— Une notice biographique de la 
jeune poétesse M »rie Eugénie délie 
Grazie qui s'est déjà l'ait connaître 
par plusieurs œuvres lyriques de 
grande envergure. Elle vient d'ache- 
ver une épopée de Robespierre à 
laquelle elle a consacré dix ans et 
qui, dès son apparition, a été très 
remarquée par la critique allemande 
et autrichienne. — Une revue de la 
littérature allemande en Bohême 
par Adolf Kauffen. Elle date de 
très loin et remonte jusqu'au 
x e siècle. Au xix e elle put se glorifier 
de compter dans ses rangs Frédéric 
Bach, dans la période de 1839 à 
1865. D'autres noms marquants se 
joignirent au sien dans la seconde 



moitié du siècle. Stifter, Meissner, 
Rank, Hartmann, et plus près de 
nous, ceux déjà nommés plus haut 
Adler, Salus, etc. 



Nord und Sud (Hreslau).— Avril. 
— Edouard Sokal rend hommage aux 
travaux de Théodore Riboi, l'un des 
plus actifs pionniers delà psycholo- 
gie contemporaine. L'auteur ana- 
lyse plus spécialement YEssaj sur 
l'imagination créatrice, dont il a été 
déjà parlé dans la Revue (ancienne 
Bévue des Revue»,). Un très beau 
portrait de Th Ribot accompagne 
cette étude. — A. Wunsche termine 
son article sur les beautés poétigues 
de l'ancien Testament. — Louis Fuld 
expose les rapports entre Y Etat 
allemand et les Cartells dont il a été 
question dans une de nos précé- 
dentes analyses de périodiques. — 
Le D r Livius Furst dit quels sont 
les dangers de Y empoisonnement 
chronigue par la nicotine. Il rap- 
pelle les expériences infructueuses 
tentées à plusieurs reprises pour 
fabriquer du tabac et des cigares 
sans nicotine et dans lesquels le poi- 
sor: aurait été neutralisé. Un chimiste 
de Halle, qui s'est occupé spéciale- 
ment de toxicologie, aurait cepen- 
dant trouvé, nousdit-on, une solution 
du problème en préparant la feuille 
de tabac avec une infusion d'acide 
tannique qui agirait comme anti- 
dote. 



Revues Espagnoles 



Espana moderna (Madrid). — 
1 er Avril. — Ignotus discute le? refor- 
mes militaires, présentées aux Cor- 
tés. Il applaudit au projet de création 
d'un état-major général, organisme 
indispensable à toute armée bien or- 
ganisée, mais il regrette que le pro- 
gramme soumis aux législateurs soit 
en réalité insuffisant et étroit. — 
Juan J. de Resa y Estevez se fait le 
champion du protectorat de la 
France en Chine et en Extrême- 
Orient. — José Ramon Melida révèle 



les arcanes du Trésor du sultan à 
Constantinople ; le trône pris dans 
la guerre contre le Shah de Perse 
au xvi e siècle est tout en or, incrusté 
de milliers de rubis, émeraudes et 
perles. Un autre trône en forme de 
chaire, en ébène et sandal, in- 
crustations de nacre, coquillages, 
argent et or, Heurs et boutons, figu- 
rés par des rubis, émeraudes, sa- 
phirs, perles en cabochon. Les ar- 
moires renforment des bijoux en 
nombre incalculable entassés pèle- 



222 



mêle ; il y a là aussi un musée de 
costumes des sultans depuis Maho- 
met II jusqu'à Mahmoud, qui mou- 
rut en 1839. Chaque costume est 
porté par un mannequin. A la 
suite de cette visite au Trésor, l'au- 
teur décrit les cérémonies du se- 
lamlik. Une des particularités du 
cortège qui se déroule à cette 
occasion, c'est que le sultan seul est 
en voiture avec les généraux atta- 
chés à sa personne et que tous les 
autres dignitaires, ministres, grands 
fonctionnaires, grands officiers du 
palais, etc., vont à pied derrière, 
sans exception, telle une procession 
du xu e siècle au moyen âge. — 
E. Gomez de Baquero, dans sa Chro- 
nique littéraire, signale un nouveau 
poème du grand lyrique espagnol 
ÏS T unez de Arce. C'est un sursum 
corda adressé à l'Espagne et à l'A- 
mérique de race espagnole. Le poète 
exprime l'espoir que la patrie se 
relèvera de ses malheurs et s'élevant 
des idées patriotiques aux idées 
philosophiques, il interroge l'âme 
sociale à la fin du xix e siècle en 
exhalant ses doutes sur l'avenir. C'est 
en réalité un poème de circons- 
tance, moins brillant, moins vigou- 
reux que ceux auxquels l'illustre 
poète dut sa célébrité dans sonpays. 
L'œ livre dont nous parlons accuse 
malheureusement une évidente sé- 
nilité. — Dans la même chroni- 
que le critique de la revue appelle 
l'attention sur le récent ouvrage de 
notre éminente collaboratrice M me la 
comtesse Pardo Bazan : Quarante 
jours à l'Exposition de Paris. 



Lectura (Madrid). — Mars. — Vi- 
cENTELAMPEREzfait la description de 
la cathédrale de Burgos et insiste sur 
le nécessité d'isoler ce monument, 
un des chefs-d'œuvre de l'architec- 
ture espagnole. L'édifice est en effet 
gâté^ en son aspect, par les cons- 
tructions de date relativement mo- 
derne qui y sont accolés et qu'il 
faut abattre parce qu'ils sout atroces 
et sans aucune valeur esthétique 
quelconque. Rafaël Altamika ana- 
lyse le théâtre de Ramon de Cam- 
poamor, une des figures glorieuses de 
la littérature espagnole contempo- 
raine et l'un des maîtres de la poé- 
sie autant que de la scène . 

Nuéstro Tiempo (Madrid). — 
Mars. — V. Gonzalez Serrano donne 
également une étude sur Campoa- 
mo?\ en appréciant successivement 
les mérites de l'homme et le géniedu 
penseur, la fécondité du prosateur et 
du poète. — Dabor démontre com- 
ment s'est accomplie et continue de 
s'accomplir V expansion n/sse, la 
marche en avant de la Russie en 
Asie, l'extension des voies ferrées, 
qui entrent comme facteur puissant 
dans la politique. L'auteur se de- 
mande si la Russie pourra atteindre 
son but sans qu'il y ait de collision 
avec l'Angleterre et semble incliner 
à croire que si pareille chose arrivait 
la première faute en serait à l'An- 
gleterre même : elle compromet ses 
véritables intérêts en se laissant 
gouverner par des politiciens qui 
n'obéissent qu'à leurs ambitions et 
à leurs convictions personnelles. 



Revues Hongroises 



Akadémiai Ertesitœ. — (Bulle- 
tin de l'Académie). — Février. Mars. 
— L'événement de la saison théâ- 
trale à Budapest est le drame histo- 
rique de M. François IIerczeg : Le 
brigadier Ocskay. Le .jeune roman- 
cier qui a déjà remporté plusieurs 
succès sur la scène (Voyez la Revue 
de* Revue* <lu 1:; septembre I8Ô8) 
a choisi, cette fois-ci, on épisode du 
soulèvement national de François II. 



Rakoczy contre l'Autriche et a mis 
sur la scène la défection d'Ocskay 
(1708) et son châtiment. Sa pièce 
obtint un succès de plus en plus 
marqué et a donné lieu à plusieurs 
manifestations patriotiques. Pour 
" prendre séance » à l'Académie, 
M. IIerczeg a lu Je premier acte de 
sa nouvelle œuvre. — (i. Németiiy 
consacre quelques pages à la jeu- 
nesse de Virg ile. — I. Vamossv a 



HEVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



2 23 



recueilli dans les archives du comi- 
tat de Pozsony les règlements con- 
cernant les épidémies. — J. Rath 

constate, à propos du dernier re- 
nient, que la population hon- 
groise a augmenté d'une façon nor- 
male, elle a doublé au cours du 
xix e siècle ; la Hongrie compte 
u< tuellement 19 millions habitants — 
mais néanmoins l'émigration en 
Amérique est un point noir à l'hori- 
zon, car elle s'accentue de plus en 
plus. S. Simonti présente l'ouvrage 
de Henri Winkler, un des rares 
savants étrangers qui s'occupent 
des peuples ouralo-altaï<|ues : Die 
Magyar en und ihre allé Ùullur. Ce 
travail est le fruit d'un long séjour 
dans l'Alfœld, la grande plaine hon- 
groise où, selon Winkler, la race 
magyare s'est conservée dans toute 
la pureté. 

Budapesti Szemle. — Février. 
Mars. — L'étude la plus remarquable 
de ces deux livraisons est celle que 
G. Keleti consacre à l'ancien mi- 
nistre des Affaires étrangères de la 
monarchie austro-hongroise : Gus- 
tave Kabioky. D'origine hongroise, 
mais élevé en Moravie, Kalnoky 
devint le successeur de Haymerlé 
en 1881 et conserva son poste jus- 
qu'en 1895 lorsqu'à la suite de l'im- 
mixtion du nonce Agliardi dans les 
affaires de Hongrie il dut donner 
sa démission, le cabinet Banffy ayant 
désavoué le nonce. La retraite de 
Kalnoky fut considérée comme une 
victoire du ministre hongrois. Keleti 
montre, à plusieurs reprises, la 
supériorité du comte Andrassy, sur 



Kalnoky comme ministre des Affai- 
res étrangères. — A. Brkzkvic/y 
continue ses Etudes sur les villes 
italiennes et nous conduit à Himini 
et à Saint-Marin. — E. Grosz 
parle, à propos du Congrès de 
l'enseignement supérieur, de Y Ex- 
tension universitaire i|iii , jus- 
qu'ici, n'a pas l'ait beaucoup de 
progrès en Hongrie. Le lycée libre 
(Szabad Lyceum) est la seule insti- 
tution de ce genre dans la capitale 
hongroise, encore n'est-il pas très 
prospère. — Un anonyme l'ait l'éloge 
du volume d'Isidore Krusjavi, inti- 
tulé : « Esquisses de Dalmatie ». 
L'auteur est un des plus distingués 
historiens de la jeune école croate 
et a rompu avec les errements de 
ses compatriotes dont les travaux 
sentaient trop Yillyrisme. Krusjavi 
tente un rapprochement entre les xMa- 
gyars etles Croates. — Charles Vad- 
nai, à propos du centenaire de la 
naissance de Grégoire Czuczor, évo- 
que le souvenir de ce poète et savant 
bénédictin, auquel on doit plusieurs 
épopées, des chansons populaires et 
le grand dictionnaire de l'Académie. 
-- La France est représentée dans 
ces deux livraisons, outre l'étude dé- 
taillée de Haraszti sur Saint-Simon, 
par la traduction envers d'unepoésie 
de Catulle Mendès ( La patrie) , par un 
compte rendu de l'ouvrage de Bod- 
ley : La France, traduit récemment 
en magyar sous les auspices de 
l'Académie, par quelques pages sur 
lesEtudes sur Diderot du philosophe 
B. Alexander et une annonce de 
l'ouvrage de M. Gaston Paris : 
Poèmes et légendes du moyen âge. 



Revues Japonaises 



Ka Kushin trouve que le Japon 
devrait, coûte que coûte, arrêter son 
choix sur la nation idéale, dont il 
lui faudrait imiter la culture et 
suivre les aspirations. Et Yamada 
Ichiho, un des principaux collabora- 
teurs de cette revue influente, dans 
son travail Ko Kumin Kishitsu to 
Eikoku-Ju, se déclare résolument en 



faveur de la Grande-Bretagne. « A 
vrai dire, déclare-t-il, je ne vois que 
quatre grands pays dont la vie pu- 
blique et intime pourrait nous ten- 
ter : l'Angleterre, la Russie, l'Alle- 
magne et la France. Or, les Russes 
se montrent très réservés et grands 
diplomates. On ne s'aperçoit de 
leurs visées qu'à l'heure de Tac- 



224 



lion... Ce sont sans doute des qua- 
lités à envier au moment de la 
guerre, mais elles ne sont point 
respectables dans la vie ordinaire 
des nations... » 

Les Allemands sont très adroits 
et perspicaces. Dans la réalisation 
de leurs projets ils déploient beau- 
coup d'intelligence. Mais ils ne 
comptent que sur leur ruse et leurs 
calculs. Ils causent souvent des 
surprises désagréables. 

Les Français sont des plus chevale- 
resques. Jls se plaisent au rôle de cham- 
pions des faibles, et souvent vont jus- 
qu'à sacrifier leur vie pour des causes 
nobles. Mais c'est un peuple essen- 
tiellement émotionnel et versatile, et il 
nous serait difficile de suivre leur 
exemple 

Les Anglais sont en même temps 
pratiques, respectables, énergiques, 
réservés. Us ne tiennent que pour les 
réalités. Leur bravoure ne vaut pas 
celle des Français, mais ils l'emportent 
au point de vue de l'endurance. Ils 
subissent des défaites avec un sang 
froid étonnant et bataillent sans peur 
partout pour la domination de leur 
race. 

Ki Kugo Zasshi explique la 
Faillite du congrès des mission- 
naires, tenu récemment à Tokio, 
par cette raison principale que les 
représentants de chaque secte ne 
pensaient qu'aux intérêts de leur 
Eglise, mais non point à ceux de la 
chrélienté. C'est ainsi que l'idée 
grandiose de fonder une Univer- 
sité chrétienne au Japon a échoué, 
pas une secte ne voulant sacrifier 
une partie de ses fonds au profit 
d'une œuvre qui aurait sans doute 
pu relever la situation de la religion 
chrétienne gravement compromise, 
mais sans apporter quelques prolits 
spéciaux à ceux qui Itji auraient 
prêté leur concours et surtout leurs 
fonds. 

Kyoiku Koho a une intéressante 
étude sur l'absence de Y Esprit pu- 
blic au Japon D'après Shiga Choko, 
la langue de son pays ne contient 
pas d'équivalent de cette idée si fa- 
milière aux peuples européens. On 
ne rencontre pas au Japon de gens 
faisant des donations aux choses 
d'utilité publique, comme on n'y 
voit point, d'enfants gardant certains 



ménagements à l'égard des objets 
appartenant aux écoles, où ils re- 
çoivent leur éducation. — LeD r K\- 
to Hiroïtki se plaint d'autre patt 
de la sécheresse de la Vie publique 
au Japon. Il n'y a pas d'idéal esthé- 
tique qui éclaire la vie de tous 
les jours et les écrivains japonais 
sont d'un terre-à-terre écœurant. 
Les relations entre les sexes conti- 
nuent à porter l'empreinte de l'im- 
moralité et du manque de chasteté 
d'autrefois. Quant aux romanciers, 
leur éducation, de même que leur 
instruction, laisserait beaucoup à 
désirer. L'auteur signale des tenta- 
tives de protéger l'art et les artistes, 
le roman et les romanciers, afin de 
les soustraire aux exigences du goût 
public, des plus vulgaires, mais il 
ne croit pas à l'efficacité de ces 
mesures. Et, en paraphrasant les 
idées de Buckle, il cite le cas des 
écrivains « protégés » par Louis XIV, 
dont l'idéal moral et intellectuel 
était peu enviable... 

Nippon-jin contient une appré- 
ciation des plus sévères de Oramura 
Tsukasa sur YOccident et sa vie 
actuelle. Les Occidentaux ne vivent 
que d'une vie animale, le but de 
leur vie n'est que l'argent. Leur pré- 
tendue morale n'est qu'un vain mot 
et Tsukasa insiste surtout sur notre 
vie sexuelle qui, pour lui, n'est 
point au-dessous de celle des ani- 
maux sauvages. 

Taiyo. — L'auteur des Lettrés 
dans le Monde politique constate 
avec amertume que le Bunga Kusha 
(le milieu politique) n'est peuplé 
que d'ignares, sans instruction lit- 
téraire. Le monde régnant n'est 
rempli que d'arrivistes sans aveu, de 
petits intrigants de bas étage. Les 
lettrés qui y tombent par hasard 
s'y trouvent dépaysés et désap- 
pointés. Et parmi les centaines de 
législateurs, l'auteur ne retrouve 
que cinq ou six esprits distingués. 
Il y a d'abord Shimada Saburo que 
son ouvra geKaikoku S himatsu classe 
parmi les grands publieistes du Ja- 
pon ; Yano Fumio, l'auteur de Kei- 
Uoku Bidan, l'un des meilleurs ro- 
mans consacrés à la vie de la 
Hellade. Il y a enfin Ozaki avec sa 



KEVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



225 



nouvelle Skin Nihon qui imile si 
bien le \ ivian Grey de Disraeli, et le 
D r Suyematsu à qui ïayio décerne 
le titre de Uosebery japonais. Or, le 
Japon ne pouvant plus faire tourner, 
comme girouette, la direction de la 
vie nationale, ilesttemps des'arrêter 
à un idéal et de faire tous les efforts 
possibles pour l'atteindre. — Kuhota 
Yuzlzu se plaint amèrement que le 
Japon dépense relativement trop 
pour l'armée et trop peu pour 
l'instruction de ses citoyens. Tandis 
que la plupart des pays civilisés 
sacrifient au moins 5 p. 100 de leurs 
revenus aux œuvres d'éducation, 
sa patrie se montre sous ce rapport 
très parcimonieuse et ne lui consacre 
que 2 p. 100. Or, pour ses armements 
le Japon se montre très prodigue, 
car son budget de guerre a passé 
de 80 millions de yens avant la 
guerre à 250 millions! D'après 
Takatama Kinjiko la mentalité des 
collaborateurs des revues japo- 
naises, comparée à celle des revues 
européennes, offrirait beaucoup de 
lacunes. 

Tetsugaku Zasshi nous apporte 
dans son dernier numéro (166) une 
enquête des plus intéressantes sur 
les aspirations religieuses de la 
jeunesse japonaise. Ce périodique 
a eu la bonne idée d'envoyer le 
questionnaire suivant aux étu- 
diants des universités des écoles 
supérieures du Japon : 

/. Croyez-vous à une religion quel- 
conque ? 

9. Sentez-vous le besoin de religion ? 

3. Si vous avez cessé de croire, don- 
nez-nous en les raisons. 

1. A défaut d'une religion quelconque, 
comment avez-vous organisé votre viel 

5. Et si vous ne croyez pas vous-même, 
ne considérez-vous pas au moins, la re- 
ligion nécessaire pour votre entourage? 

Sur 4.561 formulaires envoyés, on 
a reçu 942 réponses, émanant des 
étudiants de l'Université de Tokio 
414 réponses, dont 100 de la Facul- 
té des lettres, 114 de celle du droit, 
73 des étudiants en médecine ; 48 de 
la section mathématique, etc.) ; des 
Académies de médecine; de l'Ecole 
normale supérieure, 121 réponses ; 
de l'université de Kyoto (3 réponses); 
de l'Ecole des hautes études com- 



merciales (21); de l'Ecole indus- 
trielle (30) etc. etc. 

Chose caractéristique : sur 100 for- 
mulaires envoyés à V Ecole des 
nobles, pas une réponse n'est par- 
venue aux rédacteurs de l'enquête. 
Sur 942 réponses — il y en avait 555 
(dont 66 p. 100) contenant nette- 
ment des déclarations d'athéisme et 
d'absence de toute religion. Les uns, 
parmi ces non croyants, déclarent 
cependant qu'ils désireraient croire 
s'ils le pouvaient, tandis que les 
autres constatent que le manque de 
temps les a empêchés de réfléchir 
et d'adopter une croyance quel- 
conque, mais 134 parmi les 555 
avouent qu'ils n'ont jamais ressenti 
aucun besoin de croire et qu'ils 
comptent s'en passer également à 
l'avenir. 

190 étudiants parlent de l'in- 
fluence religieuse subie sous forme 
de la doctrine bouddhiste, shinto, 
chrétienne et même celle de Confu- 
cius et 330 avouent que leurs senti- 
ments religieux se sont développés 
sous l'influence de leurs parents et 
des croyants de leur entourage. 

A la 3 e question, 184 étudiants 
ont répondu qu'ils doivent à la lec- 
ture des ouvrages sérieux leur 
émancipation des croyances reli- 
gieuses. 

A la question : par quoi remplacer 
l'absence de religion ? — 357 partici- 
pants à l'enquête se déclarent en 
faveur de l'éthique subjective et 168 
en faveur de féthique objective et 
presque tous trouvent dans les com- 
mandements de la conscience le sa- 
lut moral. 

Et là dessus plusieurs rédacteurs 
de l'enquête (elle fut confiée à 16 per- 
sonnages marquants dans le domaine 
éthique et religieux du Japon) pro- 
clament la nécessité de créer une 
éthique idéale formant la résultante 
des meilleurs principes de toutes les 
religions admises qui pourrait être 
adoptée et suivie parla jeunesse. 

Le concours reste ainsi ouvert. 
Avis aux prophètes désabusés du 
vieux monde. 

Tokyo Hyoron critique sévère- 
ment les journaux et revues desti- 
nées à la jeunesse japonaise. On n'y 
trouve comme texte que l'apologie 



22G 



de la guerre et des mauvais instincts 
de conquête et de spoliation, et en 
fait d'illustrations que des tableaux 
répugnants des massacres et des 
assassinats militaires. 

Saluons enfin plusieurs nouvelles re- 
vues qui viennent de naître au com- 
mencement de cette année : 

Citons avant tout : 

Le Honyaku Jiho, une publication 
trimestrielle où écrivent surtout les 
étrangers qui s'efforcent de traduire 
en japonais les travaux intéressants 
parus à l'étranger. 

Shakai Shimpo, fondé par le comte 
ltagaki, qui vient d abandonner la car- 



rière politique. A relever un article re- 
marquable du comte ltagaki lui-même 
qui constate que le Japon s'achemine 
vers tous les maux qu engendre le ré- 
gime capitaliste. 

Horitshu Shimbun, qui s'annonce 
comme une publication juridique de 
premier ordre. Kiyoura, l'ancien garde 
des sceaux du. Japon, fait ressortir la 
nécessité de ce nouveau périodique 
qui habituera ses concitoyens à rom- 
pre définitivement avec cette vieille 
maxime de Confucius : 

Jimmin wo osamuru wa sono horilsu 
wo shiraskimubekarazu, yorashimu- 
beshi. 

« En gouvernant, évitez au peuple la 
connaissance des lois, mais faites lui 
accepter leur direction. » 



Revues Néerlandaises 



• Elzevier's. — Avril. — Quelques 
pages de P. A. Haaxman sur un 
jeune sculpteur néerlandais qui 
commence à se révéler : Charles 
Van Wijk. Il n'a que 26 ans mais 
déjà plusieurs de ses œuvres font 
parler de lui dans son pays et en 
Belgique. Les maîtres belges, Cons- 
tantin Meunier, Jef. Lambeaux, 
Van der Stappen ont eu une in- 
fluence décisive sur son talent. Van 
Wijk sera prochainement le gendre 
du célèbre peintre Jacob Maris. — 
Henri Derr^g rappelle les grandes 
qualités scéniques de Willem van 
Zuylen que le théâtre néerlandais 
vient de perdre et qui fut un artiste 
hors ligne. Personne n'eut de plus 
retentissant succès que lui parmi 
ses compatriotes et personne n'in- 
terpréta avec plus de génialité les 
rôles du drame français représenté 
en Hollande. Il était connu, aimé, 
adoré de toute la Néerlande et sa 
disparition est ane perte irrépara- 
ble. — Max Roisbs continue son 
étude des maîtres flamands qui se 
trouvent à l'ermitage de Saint-Pé- 
tersbourg i'A place à son véritable 
rang Imca» de Le y de. 

Gids - Avril. — Sandkh, adju- 
dant du commandant général boër 



Louis Botha, raconte telle qu'elle 
s'est passée réellement La bataille 
de six jours sur la haute Tugela. 
Récit palpitant d'une impartialité 
absolue, où les fautes des Boërs 
sont avouées, mais où leur héroïsme 
paraît dans toute sa grandeur. — 
A. G. VanHamel discute très longue- 
ment la réforme de l'orthographe 
française et V E dit de tolérance, dont 
il retrace l'historique. Il faut remar- 
quer que dans ce procès où le mi- 
nistre de l'Instruction publique a eu 
détinitivement gain de cause avec 
un grand nombre d'autorités litté- 
raires, il y avait deux facteurs à con- 
sidérer — ce que les adversaires de 
la réforme ont eu soin de ne pas 
faire, — d'une part, la littérature, 
de l'autre, l'enseignement; la pre- 
mière, élément aristocratique de la 
langue, l'autre, élément plus bour- 
geois. On a crié au massacre parce 
que le ministre a jugé utile d'impo- 
ser aux professeurs qui enseignent 
l'orthographe aux enfants une sim- 
plification de la syntaxe, et l'on a 
perdu sciemment de vue que le 
meilleur moyen de faire connaître à 
l'é Le vt! la richesse de la langue, 
c'était de la débarrasser de son 
byzantinisme grammatical et ortho- 
graphique, pour n'ouvrir les yeux et 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



227 



les .(^urs qu'à ses beautés réelles, 
à ses richesses d'harmonie et de 

couleur. 

Vragen des Tijds. — Avril. — 
W . 11. Vliegbb s'occupe du rapport 
de M. Bourrât sur l'exploitation des 
Chemins de fer français par l'Etat 
et démontre, par un examen appro- 
fondi des statistiques et des évalua- 
tions, que les charges seront rela- 



tivement faibles et les avantages 
considérables. Il croit donc que la 
réalisation du projet n'est plus 
qu'une affaire de quelque temps. 
— D r A. Borgnian, à propos de 
Y Enseignement professionnel élé- 
mentaire en Néerlande, demande 
que les programmes soient avant 
tout conçus dans un but d'éducation 
pratique. 



Revues Russes 



Istoritchesky Viestnik. — 

Mars. — L'article de Yarilov con- 
duit le lecteur sur les Traces de la 
Famine. Ces « souvenirs d'un té- 
moin oculaire » sont, en général, 
comme on le pense bien, pénibles. 
Mais il y a des choses vraiment 
effrayantes. Les paysans, quelque- 
fois, s'ouvraient la gorge, ne pou- 
vant plus supporter les tortures de 
la faim. Les réfectoires établis par 
les autorités locales n'étaient ou- 
verts que pour les affamés malades. 
Donc, presque tout le monde culti- 
vait artificiellement quelque mala- 
die pour être admis à manger. — 
Touloub, juge de paix, communique 
quatre cas fort intéressants de 
plaintes adressées à lui et motivées 
par des préjugés et superstitions 
qui nous transportent directement 
dans le moyen âge. Un paysan avait 
épousé une jolie fille avec laquelle 
il a vécu pendant plusieurs années 
en parfaite harmonie. Mais, sourde- 
ment, la jalousie le tourmentait, car 
il n'était point beau et les gar- 
çons du village ouvraient des yeux 
allumés sur sa femme. Un jour, il 
fat tout à fait défiguré par la va- 
riole. De ce fait, sa jalousie s'acrut 
encore, mais en même temps il 
commença à soupçonner sa femme 
comme ayant appelé sur lui la ma- 
ladie : sa femme était sorcière, 
c'était évident, puisque la variole 
étant entrée dans la maison, lui 
seul en avait été atteint. Ayant eu 
le pouvoir de lui abîmer la figure, 
sa femme, évidemment, l'avait aussi 
pour lui en refaire une plus belle 
encore que celle dont l'avait doté 



ses parents. Et alors il se mit à sup- 
plier la jeune femme de lui faire un 
nouveau visage. A la fin, très aigri, 
ayant brisé tout à la maison, il 
chassa la sorcière toute nue dehors. 

Jizne. — Janvier et février. — Com- 
mencement d'un nouveau roman 
de Maxime Gorki (arrêté pendant 
les derniers troubles en Russie). Ce 
roman, intitulé Les trois, est écrit 
avec la môme vigueur un peu inco- 
hérente qui caractérise les autres 
écrits de ce remarquable écrivain. 

Mir Bojy. — Mars. — YéressaÏef 
continue ses Notes d'un médecin, où 
il y a des pages passionnantes. Un 
médecin consciencieux et qui vou- 
drait respecter son métier en même 
temps que la vie humaine qui se 
confie à lui, se trouve, paraît-il, 
dans une situation épouvantable- 
ment embarrassée. Non seulement 
les mêmes symptômes servent pour 
les différents diagnostics qui sont 
ainsi très difficiles à prononcer, 
mais, le diagnostic établi, on a le 
cruel embarras du choix des médi- 
caments à prescrire. Il y a cons- 
tamment, à ce sujet, des controver- 
ses entre les maîtres, à telles ensei- 
gnes qu'un jeune médecin de- 
mandant un jour à une des plus 
illustres gloires de la médecine, 
quels livres il devait lire pour 
être bon médecin : « Lisez donc 
Don Quichotte, répondit le maî- 
tre, un très bon livre, cela ». ïou- 
gan-Baranovski (arrêté au cours 
I des troubles à Pétersbourg) con- 



228 



LA REVUE 



tinue son Histoire de V économie 
politique. — Wipper consacre une 
étude à Augustin Thierry comme 
historien social. « Il a jeté les bases 
de l'histoire sociale. Il a clairement 
formulé le principal phénomène du 
processus historico-social sous le 
nom de lutte de classe » — Poursui- 
vant la détronisation de Marx et la 
restauration de Lassalle, Stbeivk 
(arrêté à Pétersbourg au cours df s 
troubles) détruit l'erreur assez lar- 
gement répandue qui représente 
Lassalle, comme un partisan con- 
vaincu de l'unité germanique (alors 
en projet) sous l'hégémonie de la 
Prusse. Il en était au contraire un 
ennemi passionné. 

En 1859, loi sque Marx et Engels, 
aveuglés par leur haine du régime 
napoléonien inclinaient en faveur d'une 
guerre nationale déclarée par l'Aile 
magne, à la France de Napoléon, Las- 
salle protesta énergiquement contre 
l'idée dune telle guerre. Et tandis que 
Engels, expert aux choses militaires, 
calculait les avantages stratégiques 
que Napoléon obtiendrait de l'annexion 
de Nice et de la Savoie et supputait 
les dangers dont la puissance accrue 
de l'empereur menacerait le bord droit 
du Rhin, Lassalle montrait les consé- 
quences d'une guerre entre la France 
et l'Allemagne, désastreuses pour la 
civilisation européenne, sans s'occu- 
per des intérêts particuliers de l'Alle- 
magne, 

Rousskaïa Mysl. — Janvier et 
Février. — Boborykine, dans un 
roman intitulé Les Cruels, dépeint 
avec son talent légèrement satirique 
des imbéciles qui, après avoir lu 
du Nietzsche, se sont crus des « sur- 
hommes ». — Mme Krestovskv, qui 
manie avec sûreté l'analyse psycho- 
logique, donne celle d'un dégénéré 
dans une nouvelle ayant pour titre 
La Confetsion de Myticheff. — 
Skamtchevski, désertant la critique, 
a voulu donner son avis sur La ja- 
lousie. Mais il semble un peu dé- 
paysé dans ce domaine plutôt obs- 
cur. — Tchebhoff publie un nouveau 
drame, Les trois sœurs, avec son ta- 
lent habituel, expressif et vigoureux. 
— ROSSOLIMO soulève une question 
pédagogique extrêmement mtéres- 
-anl';il montre l'influence funeste 
que le nouvel art créé et développé, 



pour la plupart, par des hommes 
plus ou moins désiquilibrés, peut 
exercer «ur l'enfance. Il conclut à 
la nécessité de: 1° limiter le plus 
possible l'enseignement de la musi- 
que aux enfants auxquels on doit 
apprendre principalement le sol- 
fège; 2° calmer les imaginations 
trop vives et les développer très 
prudemment en évitant pour elles 
les expositions de peinture et de 
sculpture; enfin, 3° proscrire des 
distractions des enfants le théâtre. 
— J. Ivanov, parlant de M. G. 
Pellissier, à propos de ses Etudes de 
Littérature contemporaine, dit entre 
autres que le brillant critique fran- 
çais « a l'esprit et le talent libres 
de toute formule despotique. C'est 
un démocrate convaincu, un ennemi 
ardent de tout snobisme, de toute 
mondanité de marionnette, de toute 
bassesse infatuée de laquais.... 
M. Pellissier défend sincèrement 
l'avenir de la femme française, rem- 
plie de travail, et éclairée d'une cons- 
cience libre ». Il est malaisé parfois 
de rendre littéralement en français 
les adjectifs composés de certains 
auteurs russes qui se mettent à 
avoir du style. Mais ce qui résulte 
pourtant très clairement des quel- 
ques lignes citées tout à l'heure, 
c'est que le livre de M. Pellissier a 
eu du succès en Russie, et la Revue 
est tout particulièrement heureuse 
d'enregistrer le bon accueil qu'y a 
trouvé le volume de notre distingué 
collaborateur. 

Rousskoi© Bogatstvo. — Jan- 
vier et Février. — Ces deux numé- 
ros sont assez pauvres. Il n'y a guère 
à signaler, en fait de choses remar- 
quables, que six Contes sibériens de 
Korolenko, dont un, Le Froid, de 
beaucoup le meilleur, produit une 
impression poignante. Avec son ini- 
mitable talent, ce fin sentiment de la 
nature même polaire, cette pointe 
imperceptible d'émotion dont il a 
le secret, l'admirable éciivain russe 
dépeint, dans le milieu glacé des 
contrées septentrionales, une tra- 
gédie brûlante d'humanité. Ce conte, 
dont le succès en llussie a été très 
considérable, sera publié prochaine- 
ment dans la Ilevue. 



CARICATURES DE LA QUINZAINE (,) 




lessin de Hermann Paul). - Les plaisirs du peunï 

fe parlementaire). _ IMaignez-vo.fs donc, voilà e 
discours •|u'oii vous donne à lire. 



Grelot. - L'Avenir : Millerand : Moi, vïà comment 
I entends le commerce et l'industrie! 




Echo de Paris (dessin de Forain). — Doux 
pays : En attendant qu'on toute le feu à 
usine cassons-lui toujours la gueule... ca 
trompe la faim. 







Rire (Paris). - Le duel Deroulède-Buflet et rechange des douceurs monarchico- 

nationalistes. 

1901. - 15 Avril. 



16 




Fischietto (Turin). — Le duel grotesque de Deroulède-BuiTel a produit quand même 
un mort (le parti nationaliste). 




'(-À 



M 



ma 






South African lleview (Capclown). — Ivrugor exaspéré : 11 a mis beaucoup d argent 
dans l'appareil de 1' « inlervcnlion >', mais celui-ci ne bouge point. 





Illlniij, . . icillie;. 

l..i lanterne de Rocbeforl 
de même que ion porleureonl 
derenni Urôl noir»... 



Silhouette (dessin «le Bobb). Hôpital de défi 

républicaine : 
Ite sanlé ces gens là. n'ont pas la moindre Irac.e 

lies qu'un contradicteur gênanl Les embarraM 
i lhacun se fail porter malade incontinent... 

Que de lueurs au... liane, dans co Gouvernerai! 




Floli (Vicmi!'). — fj; Saiul-Syiiotfi' : One la foudre du ciel vous frappe. 
Tolstoï :*J'eirai précisément besoin pour faire éclairer les ténèbres russes.. 




Cri de Paris- Messin de Hermann Paul) 



H/ ffg- 





■;y 



Ulk (Berlin). — Ils sont allés tous les trois travailler dans les pays loin lains, mais tandis que 
les deux (l'Angleterre el l'Allemagne) peinaient, le troisième (le Russe) a mangé pour 
tout le monde (l'annexion de la Mandchourie). 




Hindi-Punch (Calcutta). — Voilà en quoi se résume 

l'action ci\ ilisatrieede la Kii^mc en Chine (l'ours 
s'empare de la ruclie : la Mandctaourie). 




Floh [Vienne). Le Russe à l'Allemand : Tiens, l'ami, dis donc 
; , la mère la I liine), qu elle pcul Ctre lraiif|uillc sur le sort de 
ra fille (la Mandcbourie) elle ne me quittera plus. 



Le Gérant : A. BAILLIERE. 



()) Le» r. ml publiée* qu'à titre documentaire, celte rubrique ne saurait nullement engager la 

resporiBâbilitè de I-a I'.kvue. 



Paris. — Typ. A. DAVY, 52, rue Madame.— léléphont 



PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIER 




ans mon ancienne Revue mensuelle Y Astronomie, du 
mois de septembre 1884, j'ai publié l'appel suivant: 

« Depuis plusieurs années, mais surtout depuis la fonda- 
tion de cette Revue d'Astronomie populaire, nous avons reçu 
de toutes les parties du monde, et particulièrement de V Amérique, un 
grand nombre de demandes et de projets de réforme du calendrier. 
Absorbé par des travaux incessants, nous n'avions pu donner jusqu'ici 
à cette étude V attention qu'elle mérite. Mais aujourd'hui l'intérêt et 
l'urgence de cette réforme nous paraissent tellement incontestables que 
nous n'hésitons pas à lui ouvrir les colonnes de cette Revue. A notre époque 
de progrès aussi nombreux que rapides dans tous les genres, il est incon- 
cevable que l'on ne se soit pas encore entendu, surtout che\ les peuples 
les plus civilisés de l'Europe, de l'Asie et du Nouveau-Monde, pour amé- 
liorer, perfectionner et unifier les calendriers qui tous, sans exception, 
sont défectueux. Nous faisons aujourd'hui un appel aux savants de tous 
les pays et à tous les gouvernements et nous espérons que cet appel sera 
entendu comme celui qui a été fait ici même, il y a deux ans, pour 
V adoption urgente d'un méridien universel. Ces deux progrès se com- 
plètent l'un l'autre. Sans doute, l'homme a toujours été forcé de compter 
avec le ciel pour le règlement du temps, mais le soleil et la lune qui règlent 
nos calendriers, doivent nous servir et non pas nous asservir. N est-il pas 
temps que l'esprit humain prenne astronomiquement et gèographique- 
ment possession de notre planète, au lieu d'être aveuglément mené par 
elle? 

« Pour nous, à partir de ce jour, nous tiendrons haut et ferme le dra- 
peau de la réforme du calendrier. 

« La nécessité d'une réforme définitive est aujourd'hui comprise de 
tout le monde. Il y a lieu d'examiner la question sous ses différentes faces 
et d'apporter aux calendriers actuellement en usage les corrections qui 
peuvent en faire un calendrier général, perpétuel et aussi parfait que 
possible. Ce grand sujet, d'un intérêt si universel, peut être mis au 
concours: c'est là sans contredit le meilleur moyen de voir exposées les 
difficultés pratiques d'une réforme et les conditions dans lesquelles un 
tel projet puisse être adopté sans grande secousse dans les usages reçus, 

« Nous venons de recevoir d'un ami du progrès, qui nous recommande 
de ne divulguer ni son nom, ni son pays, une somme de cinq mille francs 
pour être décernée comme prix au meilleur projet de Réforme du Calen- 
drier. 

1901. — 1 er Mai. 17 



234 LA REVUE 

« Le Comité de rédaction de l'Astronomie ouvre donc un concours, à 
partir d'aujourd'hui, avec l'espérance que les savants qui se mettront à 
Vœuvre donneront le jour à un projet simple, définitif et applicable à tous 
les peuples. 

« Camille Flammarion ». 

« P. S. — Les Mémoires destinés à concourir pour le prix de cinq 
mille francs devront être adressés avant le / cr octobre 1885 à M. Flam- 
marion, Fondateur et directeur de l'Astronomie à Baris. Un comité sera 
formé pour juger les travaux, décerner le prix et proposer la réforme à 
un Congrès International. » 

Cet appel fut suivi deux mois après dans Y Astronomie du 
mois de novembre, de l'exposé que voici, indiquant les bases de 
la réforme à faire. 

§ 1 er . — Aperçu historique. 

Le calendrier civil où l'Annuaire n'est autre chose que l'état 
officiel de la division du temps promulgué par l'autorité civile, 
réglant Tannée, les mois, les jours, les heures. 

Dès l'époque la plus ancienne, les hommes comprirent la 
nécessité de régler par des lois la division du temps et la nomen- 
clature de ses diverses parties. Un calendrier leur parut une 
chose aussi utile que la monnaie, les poids et les mesures. Aussi 
les peuples, même les plus primitifs, ont-ils eu leur calendrier. 
Perfectionner ou réformer l'annuaire fut dans tous les temps 
la préoccupation des législateurs. Numa, Jules César, Gré- 
goire XIII sont les noms les plus célèbres dans l'histoire de 
cette réforme. 

L'aspiration incessante de tous les siècles vers un calendrier 
parfait, les efforts constants de tous les peuples pour le perfec- 
tionner et le malaise qu'ils ont toujours éprouvé et qu'ils éprou- 
vent encore par suite de ses imperfections disent assez que le 
calendrier n'est pas seulement une œuvre d'art et de science, un 
objet de luxe ou bien une invention simplement utile et com- 
mode, mais un besoin réel pour l'homme qui veut vivre eu 
société avec ses semblables, un secours indispensable pour la 
direction de ses travaux et ses affaires, pour son histoire, pour 
la célébration de ses fêtes religieuses ou nationales. Le calen- 
drier est comme la géographie, et plus encore peut-être, l'œil de 
L'histoire : il intéresse indistinctement tous les hommes, et 
toul le, monde le consulte sans cesse, parce qu'il est nécessaire 
tous les jouis et à tout le monde. 

Le calendrier est en quelque sorte unehorloge indiquant avec 
ordre les divisions de 1 année, le nombre et la suite des jours, 
des mois et des semaines, rappelant une foule de souvenirs et 

donnanl des renseignements utiles en temps opportun. Or, de 






PROJET DE REFORME DU CALENDRIER 235 

même qu'une horloge indiquant le nombre ot La suite des heures 
et <los minutes est d'autant plus utile el parfaite qu'elle les 
indique toujours de la même manière et sans variation, qu'elle 
présente des divisions simples, faciles e1 toujours semblables, de 
même on a toujours pensé que la perfection du calendrier au 
point de vue pratique, consiste surtout dans la régularité et 
['uniformité de toutes ses dispositions, de sorte que moins il 
subira de changements d'une année à l'autre plus il sera utile el 
commode. 

Le principal mérite d'un calendrier, disait Fabre d'Eglantinc 
dans son rapport à la Convention, est de présenter un grand 
caractère de simplicité, des divisions naturelles constantes et 
faciles à retenir. 

Aussi c'est vers ce but qu'ont toujours tendu les efforts des 
savants et des législateurs qui se sont occupés de faire des 
annuaires ou de les réformer. La nature, il est vrai, fut le pre- 
mier guide de l'homme dans la division du temps et donna elle- 
même les premiers et les principaux éléments du calendrier. 
Deux astres plus particulièrement en rapport avec la terre 
mesuraient le temps avec une grande régularité, indiquant les 
jours et les nuits, les mois, les saisons, les années; malheureu- 
sement, ces deux horloges célestes n'étaient pas d'accord entre 
elles en toutes choses et puis ne mesuraient le temps que 
d'une manière fort incomplète. Il restait donc beaucoup à faire 
aux savants et aux législateurs pour écrire dans la loi le calen- 
drier de la nature et pour le compléter. 

Ils s'appliquèrent d'abord à régler la durée de Tannée civile 
et à la mettre autant que possible en harmonie avec l'année 
céleste. Les historiens supposent qu'on essaya quelque temps 
des années d'un jour, puis d'un mois, puis d'une saison, mais 
on adopta bientôt une durée plus conforme à la révolution 
annuelle du soleil ou de la lune, et l'on eut ainsi à peu près des 
années de 334,360,365 jours, avec une variété infinie de jours 
complémentaires dont la fixation fît si longtemps le désespoir 
des astronomes. 

Ils s'appliquèrent ensuite à fixer l'époque où l'année devait 
commencer, et cette époque a tellement varié, qu'il n'est guère 
de mois dans l'année qui n'ait eu quelque temps l'honneur d'en 
être le premier. Ce ne fut que sous Charles IX, en 1564, que le 
mois de janvier prit décidément la première place que, malgré 
de légitimes protestations, il a su conserver jusqu'à ce jour. 

Les législateurs eurent encore à choisir entre l'année lunaire 
et l'année solaire ou à les concilier par de mutuelles concessions. 
La lutte a été longue et n'est pas terminée. 

Ils comprirent également la nécessité de diviser Tannée en 
unités assez grandes qui fussent comme des points de repos pour 
l'esprit dans cette longue série de 365 petites unités qu'on 



2 3 6 LA REVUE 

appelle des jours. Après une légère hésitation entre les saisons 
et les mois, la division par mois ayant paru plus commode fut 
généralement adoptée. 

Les mois une fois admis, il fallut fixer le nombre de jours 
dont ils se composeraient, et établir entre eux un certain équi- 
libre. Le problème était sans doute difficile à résoudre, puisque, 
aujourd'hui encore, on n'est pas arrivé à le faire d'une manière 
bien satisfaisante. 

Le mois lui-même parut ensuite une unité trop grande ; on 
sentit le besoin d'autres unités intermédiaires et, suivant le 
temps et les pays, on eût des ides, des nones et des calendes, des 
semaines et des décades. Mais la semaine, quoique assez peu 
commode, triompha à peu près partout pour des raisons 
auxquelles l'astronomie est presque étrangère. Je dis « presque » 
car cette période se rapproche de celle des phases de la lune et 
est, en quelque sorte, un sous-multiple du mois lunaire. 

Enfin il restait à régler d'une manière simple et commode le 
commencement et la fin du jour civil, le nombre et la durée des 
heures. Longtemps on se régla sur le soleil et, suivant l'heure à 
laquelle il lui plaisait de se lever ou de se coucher, les jours 
commencèrent et finirent ou plus tôt ou plus tard ; comme aussi 
selon les saisons et les mois on eut des heures tantôt plus courtes 
et tantôt plus longues. On finit par comprendre toute l'incommo- 
dité de semblables dispositions et l'on se décida à fixer d'une 
manière invariable le commencement et la fin du jour de 
minuit à minuit, divisé en 24 heures toujours égales de 60 mi- 
nutes et en minutes de 60 secondes. 

Ce n'est donc qu'après un nombre infini d'essais, de tâtonne- 
ments, d'expériences et de progrès successifs, qu'on est parvenu 
à régler la division du temps et à coordonner les diverses par- 
ties d'une manière un peu moins irrégulière et un peu plus con- 
forme à la nature et à nos besoins. 

Aussi notre calendrier, qui n'est autre que le calendrier Julien 
réformé en 1582 par Grégoire XIII, est-il en quelque sorte l'ou- 
vrage de tous les siècles, le résumé de tous les travaux des as- 
tronomes anciens et modernes et des réformes des plus grands 
législateurs, et c'est ajuste titre qu'il est devenu le calendrier 
de presque tous les peuples civilisés. Mais, quoique plus parfait 
que la plupart de ses devanciers, notre calendrier laisse encore 
beaucoup à désirer, et il a besoin à son tour d'une reforme qui 
le rende plus simple et plus régulier, plus utile et surtout moins 
incommode. 

$ 2. — Défaut principal de notre calendrier. 

Parmi tous les défauts qu'on peut reprochera notre calen- 
drier, peut-être môme aux calendriers de tous les peuples, il en 



PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIER 237 

est un surtout que je liens à signaler précisément parce que les 
auteurs, Les écrivains, les publicistes qui, surtout au renouvelle- 
ment île l'année, ne lui ménagent pas leurs critiques, semblent, à 
peu d'exceptions près, ne l'avoir pas remarque, ou du moins 
n'ont pas dressé d'acte d'accusation contre lui, et cependant 
c'est le reproche le plus juste et le plus grave qu'on soit en droit 
de lui faire et que nous formulons en ces termes : avec le ca- 
lendrier actuel les années se suivent et ne se ressemblent pas. 

En effet, le calendrier de Tannée qui commence est tout diffé- 
rent du calendrier de Tannée qui finit. Les 365 jours changeant 
chaque année de place ne coïncident plus avec les mômes jours 
de la semaine que les années précédentes. Ainsi le 1 er janvier 
qui était en 1884 un mardi, sera un jeudi en 1885, un vendredi 
en 1886, un samedi en 1887, etc , et tous les autres jours de 
Tannée jusqu'au 31 décembre subiront le même changement; 
de sorte que Ton peut dire de notre calendrier qu'il n'est cons- 
tant que dans sa perpétuelle inconstance. C'est ce qui nous 
oblige d'éditer chaque année un nouvel almanach, celui des an- 
nées précédentes ne pouvant plus servir. 

Or, un tel désordre est évidemment contraire au but essentiel 
de tout calendrier, aux principes qui doivent en régler toutes 
les dispositions. Il contrarie sans cesse nos habitudes par des 
vicissitudes et des changements continuels, il met la confusion 
dans toutes nos affaires, il nous empêche de régler avec ordre 
noire temps, nos occupations, nos relations sociales, et il brouille 
noire mémoire par de perpétuelles contradictions et de continuels 
anachronismes. Aussi, ce qu'on a toujours le plus admiré dans 
le calendrier si peu universel d'ailleurs et si impraticable de la 
République française de 1793, c'est qu'il existait dans ce calen- 
drier une telle symétrie dans l'ensemble et le détail de ses dispo- 
sitions, que tous les calendriers étaient uniformes et que les 
quantièmes des mois répondaient constamment aux mêmes 
jours de la décade. Et à ce point de vue, tout le monde convient 
que le calendrier républicain avait des avantages incontestables 
résultant de son admirable régularité. 

La réforme que nous proposons consiste donc principalement 
à donner au calendrier cette simplicité et surtout cette uni- 
formité qui lui manquent. Et pour cela nous émettons le vœu 
que toutes les années, en se suivant, se ressemblent autant que 
possible, que le premier de Tan, par exemple, soit toujours un 
dimanche, le 2 un lundi et ainsi de suite, jusqu'au 31 décembre 
de telle sorte que les 365 jours de Tannée tombent invariable- 
ment aux mêmes jours de la semaine que les années précé- 
dentes. 

Mais comment opérer cette réforme ? 

Pour cela, recherchons avant tout d'où vient le mal, quelle est 
la cause du défaut que nous avons signalé. Cette cause la voici: 



238 LA REVUE 

si l'année n'avait que 364 jours qui divisés par 7 font justement 
52 semaines entières, toutes les années se renouvelleraient sans 
cesse avec une pareille uniformité. Mais elle en a 365 un quart. 

Or, c'est précisément ce 365 e jour qui fait toute la difficulté, 
c'est lui qui dérange toute l'harmonie qui existerait avec les 
364 jours, c'est lui qui empêche l'uniformité si désirahle dans la 
succession des années, c'est lui qui faisant reculer d'un rang le 
premier jour de chaque nouvelle année, fait aussi forcément re- 
culer et changer de place tous les autres jours et perpétue ainsi 
le désordre. 

Que faire alors de ce 365 e jour? Je ne suis ni Josué pour arrê- 
ter le soleil à la fin du 364 e jour et lui faire commencer de suite 
une nouvelle année, ni Apollon pour retenir mes coursiers ; et 
il me faut nécessairement accepter les lois de la nature qui don- 
nent à l'année 365 jours. Or si je conserve ce 365 e jour tel qu'il 
est dans notre calendrier, il continuera à être toujours une cause 
d'embarras et de perturbation : si je le supprime absolument, 
cette suppression d'un jour chaque année dérangera vite l'har- 
monie qui doit régner, au moins dans une certaine mesure 
entre l'année civile et les mouvements célestes. 

Le problème paraît d'abord difficile, nous dirions presque 
impossible à résoudre. Cependant la solution est peut être plus 
simple qu'on ne le supposerait d'abord. Ne pourrait-on pas, en 
effet, en conservant le 365 e jour l'empêcher d'être une cause de 
désordre et de perturbation ? Pour cela il suffirait, à l'exemple des 
anciens Egyptiens de faire du 365 e jour un jour complémentaire 
qui ne dérangerait rien à l'ordre des jours de l'année suivante. 
Ou bien, si l'on répugnait à admettre un jour complémentaire 
qui semblerait briser la chaîne des périodes sacrées de sept 
jours, on pourrait chaque année réserver le 365 e jour et égale- 
ment le dernier jour des années bissextiles pour en faire, à des 
époques fixées d'avance par les astronomes, une semaine 
entière complémentaire. 

§ 3. — Avantages de la rè forme proposée . 

Avec ces dispositions constantes, invariables, nous aurions 
enfin un calendrier réellement perpétuel, immuable; on n'au- 
rait plus besoin d'en changer à chaque nouvelle année et le 
même calendrier nous servirait indéfiniment pendant tout le 
• oui- de notre existence, depuis la naissance jusqu'à la mort, 
absolument comme la même montre qui nous sert tous les jours 
de notre vie et qui continue de servir à nos descendants, de telle 
sorte que, tandis que nous n'avons et ne pouvons avoir que des 
calendriers de carton, on pourrait graver le nouveau calendrier 
perpétuel sur h* marbre, le bronze, l'or, l'argent ou l'ivoire et 
(ju on l<' placerait sur la façade de tous les monuments publics, 



PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIER 230 

parce que dans mille ans et au-delà ce serait toujours le môme. 

Cette réforme sérail d'autant plus facilement acceptée par 
(oui le monde que, contrairement à presque toutes les réformes, 
elle ne contrarierait en rien les usages anciens, la routine, les 
vieilles habitudes, qu'on s'apercevrait même à peine de ce chan- 
gement parce qu'il serait, en effet, moins un changement que la 
lin de tous ces changements que l'on est maintenant obligé de 
subir à chaque nouvelle année ; d'ailleurs on en comprendrait 
tout de suite l'utilité réelle et tous les avantages en môme temps 
que sa rare simplicité. 

Dégagé, en effet, de tous les embarras et des imperfections 
du calendrier actuel, le nouveau calendrier répondrait à ce 
besoin, que l'on éprouve aujourd'hui plus que jamais, d'ordre, 
d'économie et de fixité dans la disposition de son temps. 

Avec le nouveau calendrier, chacun pourrait d'avance et pour 
une longue suite d'années régler l'emploi de son temps d'une 
manière tout à fait constante, uniforme et régulière , et par con- 
séquent plus utile. 

Cet immense avantage serait surtout apprécié : 1° Dans les 
administrations publiques et particulières où l'on est obligé de 
régler à nouveau chaque année une foule de dispositions et pour 
ainsi dire, au jour le jour, parce que les perpétuelles variations 
du calendrier ne permettent pas de les régler d'avance et pour 
toujours ; 2° dans les collèges, les écoles, les établissements 
d'instruction publique ou Tordre serait si nécessaire et où les 
hommes les plus prévoyants s'aperçoivent toujours que, par la 
faute du calendrier, ils ont encore oublié de prévoir et de régler 
bien des choses ; 3° dans l'industrie, dans les affaires commer- 
ciales, dans la comptabilité et le règlement des journées de 
travail ; 4° dans les chemins de fer, pour l'état comparatif de la 
recette des semaines que l'on appelle semaines correspondantes, 
mais qui réellement correspondent si mal par le fait du calen- 
drier; 5° il en serait de même pour le règlement si important 
des jours de foires et de marchés, tandis qu'aujourd'hui soit que 
l'on fixe un jour déterminé de la semaine, soit que l'on se règle 
sur un quantième du mois, les oscillations du calendrier font 
surgir une foule d'obstacles qui viennent tout contrarier et for- 
cent à ajourner, à anticiper ou à omettre entièrement ce que 
l'on voulait, sans parler d'ailleurs des calculs et des supputa- 
tions que l'on est obligé de faire sans cesse etqui contiennentune 
multitude d'erreurs et d'oublis ; 6° enfin dans un nombre infini 
de circonstances où l'on se trouve journellement contrarié par 
le défaut de concordance d'une année à une autre, entre les 
quantièmes des mois et des jours de la semaine ; 7° n'oublions 
pas les associations qui doivent tenir leurs assemblées à des 
époques régulières et qui pourraient alors choisir des jours, des 
époques invariables; 8° il en serait de même des familles qui 



2 40 LA REVUE 

aiment à se réunir à des jours fixés et déterminés d'avance ; 
9° et pour les anniversaires, pour le culte des souvenirs que 
Ton aimerait, en les célébrant au quantième du mois où sont 
arrivés les événements, les célébrer aussi au même jour de la 
semaine. Or, avec le calendrier actuel, cette heureuse coïnci- 
dence ne se rencontre presque jamais, on en pourrait citer bien 
des exemples, qui d'ailleurs se renouvellent des millions de fois 
chaque année pour des millions de personnes; 10° cette réforme 
faciliterait aussi l'enseignement de l'histoire en donnant aux 
éphéméridcs pour des événements publics ou de famille, un 
cachet d'exactitude chronologique qui leur a manqué jusqu'ici 
et laissant disparaître l'anachronisme pratique que l'on commet 
malgré soi en rappelant par exemple un lundi un événement 
qui a eu lieu un autre jour de la semaine ; 11° ajoutons en ter- 
minant que les religions et cultes divers, dont l'inconstance du 
calendrier bouleverse chaque année les fêtes et les cérémonies, 
y gagneraient sous tous les rapports. 

Les avantages de la réforme proposée sont trop évidents, 
trop incontestables pour qu'il soit nécessaire d'entrer dans de 
plus longs détails. Nous laissons donc à la science, à l'histoire, 
à la religion, à l'agriculture, à l'industrie, au commerce et aux 
arts, pour qui le temps est toujours et partout un élément néces- 
saire le soin d'en proclamer les bienfaits. 



Tel est le projet de réforme du calendrier que je proposai 
en 1884. Son origine et son histoire sont assez curieuses. 

Un jour, je reçus la visite d'un vénérable ecclésiastique, l'abbé 
Croze, aumônier de la prison de la Roquette, celui-là même qui 
accompagnait à l'échafaud les condamnés à mort. Il m'exposa 
qu'après avoir consulté Rome et l'Institut, il venait me deman- 
der mon opinion sur la valeur du calendrier grégorien et sur 
les réformes qui pourraient y être apportées. 

En même temps, il déposait sur ma table cinq billets de mille 
francs « reçus d'un anonyme » pour préparer cette réforme et 
en assurer l'exécution, si c'était possible. 

Je refusai d'accepter ce dépôt et cet engagement moral, en 
rappelant au digne prêtre combien, l'humanité est illogique, 
d'une part; combien d'autre part, les gouvernants, les hommes 
chargés de diriger les affaires sont, eu général, personnels et 
égoïstes, et lui montrant que, si le progrès avance un peu 
tout de même, c'est qu'il y a là une loi providentielle et non un 
dévoucmenl de la part des dirigeants. 

Il me répliqua qu'au fond il pensait comme moi. mais qu'il 
ne pouvait garder !<■ dépôt qu'on lui avait confié, que son âge 



PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIER 241 

lui commandait de s'en dessaisir, et que moi seul étais en situa- 
tion de le recevoir. 

A sa troisième ou sa quatrième visite, je finis par accepter, et 
sous ses yeux, plaçai les cinq billets clans un tiroir de mon 
bureau. Je lui offris un reçu. — « Pour qui me prenez-vous? 
lit-il. Nous ne sommes, ni l'un ni l'autre, gens d'affaires ». 

Le soir du même jour je partais pour Nice. Pendant mon 
absence, un voleur s'introduisit dans mon appartement, cam- 
briola tous les meubles, fit main basse sur tout ce qu'il put 
trouver et disparut. Les journaux de l'époque ont longuement 
raconté cet incident. 

A mon retour de Nice, je trouvai mon appartement dévalisé. 
Un grand nombre d'objets de valeur, argenterie, bijoux, mon- 
naies, médailles, décorations, avaient pris le chemin du voleur. 
Mais, par une sorte d'intuition fort heureuse, ma femme avait eu 
la précaution, avant notre départ, d'enlever de mon bureau les 
valeurs financières qui s'y trouvaient, y compris les cinq billets 
de l'abbé Croze, et de les placer dans une sorte de placard qui 
resta inaperçu du voleur. 

Le lendemain de mon arrivée, dès le matin, (je le vois 
encore !) le vénérable abbé accourttout résigné. 

— Eh bien! dit-il, avant toute parole. Dieu ne le veut pas! 
Gardons le calendrier du pape Grégoire. 

— Pourquoi? répliquai-je. 

— Votre bureau en fait foi? 

— En effet, tous les tiroirs et une partie de leur contenu, des 
quantités de papiers, étaient encore gisants sur le sol. 

— Ah! fit-il, les journaux sont parfois bien renseignés. Et il 
me tendit cinq ou six feuilles racontant les exploits du cambrio- 
leur et les investigations de la police, des concierges, des loca- 
taires voisins, de notre ami le propriétaire. C'était une violation 
de domicile qui paraissait non seulement toute naturelle, mais 
même dictée par les sentiments de la plus vive sympathie à 
notre égard. 

J'allai chercher une petite cassette dans laquelle étaient cer- 
tains papiers et, tout au-dessus, les cinq billets de mille francs. 
— Voleur volé! m'écriai-je. Mais ils ont couru grand risque. 

— Non, fit-il, ce ne sont pas ces billets là. Je vous ai vu les 
placer vous-même dans votre bureau, dans ce tiroir qui est là a 
terre, tout démoli . Vous voulez appliquer ceux- ci à notre projet. 
Mais ceux que je vous ai remis sont bien volés. Pourquoi vou- 
lez-vous me faire croire que le voleurles aurait laissés? 

Je lui expliquai alors la précaution prise par ma femme, qu'il 
lut bien forcé de reconnaître lorsque, confirmant mes paroles, 
elle la lui raconta elle-même. Et voilà comment le prix de la 
Réforme du calendrier put être proposé. 

Les 5.000 francs furent décernés par la Société Astronomique 



242 LA REVUE 

de France dans sa séance du 14 décembre 1887, partagés en 
cinq prix dont le premier fut attribué à M. Gaston Armelin 
sa rédaction étant la plus conforme aux bases considérées 
comme indispensables pour cette réforme : le retour perpétuel 
des mêmes dates aux mêmes jours de la semaine obtenu en 
faisant du 365 e jour un jour complémentaire isolé, l'unification 
des années et la simplification aussi grande que possible du 
calendrier Lui-même. 

J'exprimai en même temps le vœu que les pouvoirs publics, 
comprenant les avantages de cette simplification, préparassent 
pour le renouvellement du siècle, pour le 1 er Janvier 1901, 
l'adoption de cette réforme, et pour qu'à la même date la Russie 
et les pays soumis à la religion dite orthodoxe remplaçassent 
leur calendrier Julien déjà en retard de douze jours sur le 
nôtre, par le nouveau calendrier. On avait douze ans devant 
soi. Je fis remarquer qu'il n'y avait pas lieu de s'attarder à la 
minuscule différence d'un jour en trois mille ans qui subsiste 
entre le nombre grégorien et la translation précise de la terre 
autour du soleil, cette différence étant pratiquement négligea- 
ble et pouvant être facilement corrigée d'ici à trois mille ans. 

J'avais espéré que, clans le sein de la Chambre des députés 
ou du Sénat, un citoyen ami du progrès et dévoué à sa cause se 
serait consacré à cet intéressant sujet de la simplification du 
calendrier et aurait abouti à un projet de loi, comme M. Alfred 
Naquet, par exemple, a réussi à le faire pour le divorce, non sans 
une longue persévérance et un sérieux travail. J'avoue que je 
ne me suis pas occupé moi-même de la mise en pratique et que 
je n'ai pas cherché le député ou le sénateur en situation d'agir. 
Un ministre de l'Instruction publique indépendant, associé à 
un ministre des Affaires étrangères éclairé, aurait pu en pren- 
dre l'initiative, Personne ne l'a fait, et le projet en est resté là, à 
la théorie. 

Et le xx° siècle est arrivé sans aucun perfectionnement, même 
en Russie, où le calendrier est depuis le 1 er — 13 Mars 1900 en 
retard de treize jours avec la nature. 

Ce serait cependant là une réforme bien simple à faire. Elle 
ne serait pas complète, parfaite, absolue, mais provisoire (comme 
la grégorienne) pour un certain nombre de siècles, en attendant 
le calendrier définitif, logique et rationnel à établir en faisant 
le commencement de l'année à l'équinoxe de printemps boréal 
(majorité de l'habitation du genre humain) en changeant les 
noms des mois, en supprimant les saints quotidiens, etc., etc. 
M;iis ceci ne pourra se faire que par un accord audacieux et for- 
midable de tous les gouvernements, ou peut-être seulement lors 
• lune révolution politique universelle... et ce n'est pas pour 
demain. 

Le progrès est lent dans l'humanité. 



PROJET DE RÉFORME DU CALENDRIEK 24 3 



Calendrier rationnel 



Les imperfections de notre calendrier sont universellement 
reconnues. Est-ce toutefois là une raison suffisante pour essayer 
de l'améliorer? 

Autrement dit, l'humanité préfère-t-elle les choses im par- 
fa il es aux choses parfaites? 

D'autre part, le calendrier en particulier a déjà été l'objet d'un 
grand nombre de propositions de reformes restées sans appli- 
cation. Les principales et les plus modernes sont celles de la 
République Française en 1792, d'Auguste Comte en 1849, de 
Patrice Larroque en 1859 et la réforme dont nous avons parlé 
plus haut, proposée en 1884, dans notre Revue Y Astronomie, 
étudiée et adoptée en 1887 par la Société Astronomique de 
France. Il y en a beaucoup d'autres. Est-il intéressant, est-il 
raisonnable d'en imaginer une centième? 

C'est une question fort discutable. Quant à moi, si je le fais 
ici, c'est parce que je m'y trouve un peu engagé par les circons- 
tances dont on a pu lire le récit aux pages qui précèdent. 

Le dernier projet que je viens de rappeler, celui de la Société 
Astronomique de France, est le plus simple et serait le plus 
facile a réaliser sans aucune secousse, mais on peut lui repro- 
cher de rester provisoire, de laisser le commencement de l'an- 
née au 1 er Janvier et les noms des mois en contradiction avec 
leur position. Il est donc légitime, au point de vue de la logique 
de concevoir un projet pouvant être considéré comme rationnel 
et achevé, du moins dans ses lignes essentielles. 

Les principes de ce calendrier désirable viennent déjà d'être 
exposés : 

1° Commencement de l'année à l'équinoxe de printemps; 

2° Années de 52 semaines de 7 jours distribués en douze 
mois réguliers (1), plus un jour de fête complémentaire, sans 
numération, jour (et deux lors des années bissextiles). Cette dis- 
position aurait pour résultat que toutes les années se ressemble- 
raient, que les mêmes dates des mois reviendraient indéfiniment 
aux mêmes jours -de la semaine et qu'au lieu de changer tous les 
ans le calendrier serait perpétuel; 

(1) On pourrait composer Tannée d'un nombre exact de semaines en faisant 
73 semaines de 5 jours; mais cette réforme paraît peu pratique. 



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PROJET DK RÉFORME DU CALENDRIER 24 5 

3° Douze mois en quatre trimestres égaux de31 ,30 et 30 jours 
se renouvelant régulièrement ; 

i" Nom- des mois changés, puisque l'année commencerait le 
21 mars, el choisis dans une catégorie générale de faits ou 
d'idées, el non plus restreints à des régions spéciales du globe. 

C'esl sur ces bases fondamentales que le calendrier suivant a 
été imaginé el rédigé. Userait rationnel et perpétuel. 

Quant aux noms à donner aux nouveaux mois, ils sont sans 
importance scientifique, ce n'est là qu'un détail de philolo- 
gie. La première désignation qui se présente à l'esprit est celle 
de simples numéros d'ordre, premier, deuxième, troisième, etc. 
Mais elle offre un médiocre intérêt. C'est un peu comme si l'on 
se contentait d'appeler ses enfants, n°l, n° 2, n°3, au lieu de 
leur donner des noms qui les personnifient. La seconde désigna- 
tion quise présente est celle qui correspond aux saisons, etnulle 
assurément ne pourrait être mieux réussie que celle de Fabre 
d'Fglantine, mais elle n'est pas universelle, ne s'applique qu'à 
nos latitudes et, par cela même, est inacceptable. On en a proposé 
d'autres. Le calendrier positiviste d'Auguste Comte se composait 
de 13 mois de 28 jours, portant les noms de Moïse, Alexandre, 
Aristote, Archimède, César, Saint-Paul, Charlemagne, Dante, 
Guttemberg, Shakespeare, Descartes, Frédéiic et Bichat. C'est là 
un ordre historique qui a sa valeur, mais dont on peut discuter 
les termes. Frédéric représente t-il vraiment le sommet de 
l'administration politique, et Bichat est-il le savant le plus émi- 
nent de notre planète ? Les opinions humaines sont changeantes, 
et des noms d'hommes ne peuvent rallier tous les suffrages. 
Patrice Larroque, lui, composait l'année de 36 décades et demie 
portant simplement des numéros d'ordre. 

On a vu tout à l'heure que le ciel lui-même semble nous 
offrir pour présider aux mois les astres resplendissants de la 
voûte céleste, le soleil, la lune, les planètes, les plus brillantes 
étoiles. Mais cette nomenclature a un défaut, elle aussi : c'est 
d'exister déjà dans les jours de la semaine ; ce serait donc se répé- 
ter, et ce n'est pas nécessaire. 

Et les douze signes du zodiaque? Ne sont-ils pas tout prépa- 
rés pour désigner les douze mois? Ce serait assez logique. 
Mais... à cause de la précession des équinoxes, ces signes ne 
sont pas fixes et ne correspondent à leurs propres constellations 
que pendant deux mille ans. Ils font le tour du ciel en 25.765 ans. 
C'est regrettable. 

Pourquoi ne choisirait-on pas des noms rappelant les hautes 
qualités directricesde l'humanité, les sentiments qui l'élèvent et 



246 LA REVUE 

l'inspirent, les facultés qui l'honorent et l'ennoblissent et en 
font une race véritablement intellectuelle ? 

Ils me semble que les vocables suivants ne seraient pas 
déplacés à la tête des douze mois de Tannée ! 

VÉRITÉ AMOUR 

SCIENCE BEAUTÉ 

SAGESSE HUMANITÉ 

JUSTICE BONHEUR 

HONNEUR PROGRÈS 

BONTÉ IMMORTALITÉ 

Ils honoreraient l'espèce humaine. 

D'autres titres du même ordre se présentent en même temps à 
l'esprit, tels que Fraternité, Paix, Harmonie, Vertu, Courage, 
Indépendance, Liberté, etc. Je n'y inscrirais pas celui d'Egalité 
parce qu'il est faux, ni celui de Patrie, parce qu'il n'a guère 
servi jusqu'à présent qu'à diviser les hommes : Humanité paraît 
préférable. Il conviendrait aussi de n'y marquer aucune couleur 
spéciale politique ou religieuse. 

Quant à la durée de l'année, elle est actuellement de 365 jours, 
5 h. -48 m. 45 s., 506, et elle diminue de s., 539 par siècle. En 
faisant une année bissextile sur 4 et une également sur 4 années 
séculaires, le calendrier diffère très peu de la nature : de 1 jour 
en trois mille ans. 11 n'y a donc pas lieu de modifier sur ce point 
le calendrier grégorien : il suffira de supprimer 1 jour dans 
trois mille ans. 

Ce calendrier rationnel et perpétuel n'est présenté ici que 
sous forme deiprojelinaccejjtable, parce qu'il est naïf à force d'être 
simple, parce que la race terrestre ne peut pas ne pas rester 
imparfaite et parce qu'il faudrait prendre là une détermination 
qui changerait trop d'habitudes invétérées. Quelle est la loi 
suprême? L'intérêt. Combien d'argent gagnerait-on à réformer 
le calendrier? Cela ne se voit pas à première vue. Donc on con- 
tinuera à patauger dans la boue ou la neige pour les étrennes 
du 1 er janvier, à appeler décembre le 12 e mois de l'année, et à 
changer de cartons tous les ans. Ainsi le veut la sagesse 
humaine ! 

Camille Flammarion. 



LE PATRIOTISME RUSSE 



(O 



Il s'agît pour la Russie non d'exister, mais de 
dignemeiU exister; là et là seulement est toute La 
question nationale en Russie. 

Vladimir Solovieff., 



Tolstoï qui excelle dans Fart de saper ce qui s'effondre et de démo- 
lir ce qui croule dans notre charmante société avait fait, il y a quel- 
que temps, un volume sur ou plutôt contre le patriotisme (2). Il 
lavait écrit en français estimant sans doute qu'en France le patrio- 
tisme était plus atteint et plus condamné à la prompte disparition 
que partout ailleurs. 

'< On suppose que le sentiment patriotique, est un sentiment inné à tous 
les hommes ». C'est faux, dit Tolstoi. « J'ai vécu un demi siècle au 
milieu du peuple russe et, dans la grande masse de la classe laborieuse, 
je n'ai jamais vu, dans tout ce laps de temps, rien qui fût l'expression 
d'un tel sentiment patriotique. Au contraire, j'ai toujours vu les hommes 
les plus sérieux et les plus respectables témoigner une indifférence com- 
plète et même du mépris pour les manifestations patriotiques quelles 
qu'elles fussent. » 

« Quant à sa patrie, si l'on désigne par là autre chose que son village 
ou son canton, il (le peuple russe) l'ignore, ou bien il ne fait entre elle et 
les autres Etats aucune espèce de différence. » 

« On parle de l'amour qu'a le peuple russe pour sa foi, pour son tzar, 
pour sa patrie : pourtant, il n'y a pas de société de paysans qui balançât 
un seul instant, si elle avait à faire choix entre les deux propositions que 
voici: ou bien rester en Russie, sous leur tzar petit père, comme on écrit 
dans les livres, avec leur sainte foi orthodoxe, dans leur patrie adorée, 
mais avec des champs moins étendus et moins fertiles, ou bien quittant 
leur petit père, le tzar blanc et leur foi orthodoxe, aller s'établir quelque 

(i) L'étude de M. G. Savitch, pseudonyme sous lequel se cache un des 
écrivains les plus distingués de la jeune génération russe, continuela série 
des travaux consacrés à V examen du Patriotisme dans les différents pays. 
Ont paru déjà dans cette série : L'esprit français par Jean Finot {voir la 
Revue du i juillet 1898, étude suivie des lettres de M. de Boruier, Paul 
Bourget, Michel Brèal, Jules Claretie, F. Coppée, Anatole France, Ed. Rod, 
Melchior de Vogué, Sully Prudhomme, Emile Zola, etc.; Là Génie de 
la France, et le 15 janvier 1901 par Henry Bèrenger. Nous publierons 
dans la suite : Le patriotisme italien, par Guillaume Ferrero etc. 
{N. d. I. R.) 

(2) L'Esprit chrétien et le Patriotisme, Paris, 1894. 



part, hors de Russie, en Prusse, en Chine, en Turquie, en Autriche, mais 
sur un emplacement un peu plus étendu et un peu plus fertile : c'est un 
fait que nous avons observé et que nous observons encore aujourd'hui. 

Un des amis de Tolstoï aimait à causer, à la campagne, avec un 
« moujik illettré, mais très intelligent auquel il expliquait les avan- 
tages que présentait sur le nôtre le régime en vigueur en France ». 

« C'était à la veille du dernier soulèvement de la Pologne et de l'ingé- 
rence du gouvernement français dans nos affaires. Les journaux patrio- 
tiques russes prirent feu et flamme, on ne parla de rien moins que de 
déclarer la guerre à la France. Tout plein de la lecture des journaux, mon 
ami déclara un jour au moujik, que si la guerre éclatait (il était ancien 
of licier) il prendrait du service et se battrait contre les Français. 

— Pourquoi donc leur ferions-nous la guerre? demanda le moujik. 

— Voyons, comment pourrions-nous permettre aux Français de régler 
nos affaires? 

— .Mais vous m'avez dit vous-même que c'est mieux organisé chez eux 
que chez nous, dit le moujik avec le plus grand sérieux, alors laissons-les 
donc arranger aussi nos affaires. » 

S'inspirant de la manière de voir de ce moujik, Tolstoï dit que le 
patriotisme 

« n'est autre chose que la préférence accordée par chacun à son propre 
pays comparé à tous les autres, et il s'exprime parfaitement dans cette 
chanson allemande : Deutschland, Deulsckland ùber Ailes (l'Allemagne, 
l'Allemagne par-dessus tout au monde); remplacez Allemagne par le nom 
d'un Etat quelconque et vous aurez la formule complète du patriotisme. Il 
est possible qu'un pareil sentiment soit très désirable et très utile aux gou- 
vernements, ainsi qu'à l'intégrité des Etats, seulement il est bien clair que 
ce sentiment n'est pas sublime, mais au contraire stupide et immoral. 

« Pour les gouvernés, c'est la perte de toute dignité humaine, de toute 
raison, de toute conscience, et la servile soumission aux puissants. Le pa- 
triotisme, c'est l'esclavage. 

« Les peuples qui obéissent aux gouvernement ne peuvent être des peu- 
ples sages, puisque leur obéissance même est un signe irrécusable de folie. 
On ne cessera d'obéir aux gouvernements tant qu'existera le pairiotisme. » 

Telles sont les opinions de Tolstoï sur le patriotisme. Sa brochure 
fut assez discutée dans la presse française. M. Clemenceau, notam- 
ment, fit une critique serrée de la thèse de son confrère russe. Mais, 
en exposant sa conception du patriotisme à lui, M. Clemenceau ne 
savait pas qu'il l'opposait non seulement à celle de Tolstoï, mais à 
celle de la plupart des Russes éclairés. 

Les idées de Tolstoï sur le patriotisme ne sont en effet rien moins 
qu'exclusives en Russie et personnelles au célèbre moraliste. En 
ceci, comme en toutes les autres conceptions éthiques ou religieuses 
qu'il a formulées jusqu'ici, il n'arrive que bon dernier, après toute 
une théorie d'autres écrivains qui, pour avoir payé très cher, parfois, 



LE PATRIOTISME RUSSE 249 

leur droit de priorité, n'avaient pas acquis cependant la moindre 
gloire. Dès le commencement du xi\ c siècle nous trouvons en Russie 
des hommes considérables, des écrivains de renom qui montrent 
du dédain pour le patriotisme ou le combattent ouvertement. 



A la tête de celte génération nous voyons l'empereur Alexandre I er 
en personne. Dans son bel ouvrage Les Tendances sociales sous 
Alexandre /'. M. Pypin, un historien très estimé dit ces mots 
très simples : « Alexandre I er n'aimait pas la Russie. » Un autre au- 
teur, Ivan Golovine, faits la constatation identique : « Alexandre 
était un cosmopolite plutôt qu'un Russe. Il n'aimait ni ne respectait 
les Russes (1). » 

Alexandre I er donnait une préférence marquée aux Polonais sur 
les IJ usses dont « la servilité lui était odieuse (2) ». Il créa le Royaume 
de Pologne qu'il dota d'une constitution assez libérale; il avait mani- 
festé en outre « sa ferme résolution de détacher de l'empire les an- 
ciennes provinces et de les réunir au royaume qu'il venait de réta- 
blir ». Une de ses interlocutrices protestant un jour, par ses larmes, 
contre un tel démembrement de l'Empire : « Oui, oui, reprit 
Alexandre avec force, je ne laisserai pas même cela à la Russie; au 
reste, ajouta-t-il, voyez donc le grand mal qu'il y aurait à détacher 
delà Russie quelques provinces! Est-ce qu'elle ne serait pas encore 
assez grande! (3) ». 

En ouvrant l'Assemblée représentative du Royaume de Pologne, 
Alexandre promit, dans son discours, de donner également une cons- 
titution à la Russie, mais plus tard, quand elle serait mûre pour cela. 
Naturellement, en Russie, ce discours produisit une vive sensation. 
On ne goûta pas très bien que le tzar plaçât son propre pays au-des- 
sous de la Pologne. Cependant, « il y avait des personnes qui, met- 
tant de côté les petits intérêts d'amour-propre et de nationalité mal 
entendue, se réjouissaient franchement des intentions de l'Em- 
pereur (4) ». Le général Orloff rédigea une protestation contre le dis- 
cours de l'empereur, laquelle, d'ailleurs, ne put lui être soumise 
« Lorsque j'en fus informé, dit N. Tourguéneff, je ne manquai pas de 

1) Ivan Golovine. Histoire d'Alexandre î eF (en français). Leipzig 1859. 
Les soldats russes aimaient du reste la Russie presque ^autant que les 
tsars. « Le soldat russe prit trop de goût au pain et au vin de la France, dit Go- 
lovine dans son livre. Les désertions croissaient en nombre, et Worontzoiï crai- 
gnit de perdre toute sa division. » Il s'agit des troupes russes qui se trouvaient 
dans la Lorraine, en 1814. 

2] Golovine, loc. cit. 

'■', Nicolas Tourguénetf. La Russie et les Russes, t. I, Paris 1817. 

1 Nicolas TourguénefF, loc. cil. 

1001. — 1" Mai. 18 



250 LA REVUE 

lui reprocher l'étroit patriotisme, le patriotisme d'esclave qui lui 
avait dicté cette protestation. Il eut la noblesse de convenir que je 
n'avais pas tout à fait tort (1). » 

Celui qui rapporte ces faits n'était pas le premier venu. Nicolas 
Tourguéneff, parent du romancier, débuta dans la carrière diploma- 
tique et fut un des collaborateurs de Stein que celui-ci a le plus hau- 
tement apprécié. Il insista vivement auprès de lui pour que, le Con- 
grès de Vienne terminé, il restât en Allemagne au lieu de retourner 
en Russie. Tourguéneff refusa. De retour dans son pays, il publia un 
très remarquable travail sur les impôts où il fît preuve d'une science 
profonde des finances ainsi que de qualités d'homme d'Etat hors de 
pair. Il fut donc appelé à de hautes fonctions législatives. Collabora- 
teur de Mordvino, de Spéranski, il acquit l'estime d'Alexandre I er qui 
admirait sincèrement sa grande intelligence et son irréprochable 
honnêteté. Esprit sobre et modéré, mais indépendant, Tourguéneff 
considérait que la Russie pourrait faire des progrès rapides dans la 
voie de la civilisation, si elle n'avait pas devant elle deux grands 
obstacles : le servage et la Pologne. Et voilà pourquoi il réprouvait le 
patriotisme qui commandait à certains de refermer au plus vite la 
porte de l'indépendance entrebâillée pour la Pologne et par où un peu 
de liberté aurait pu entrer en Russie également. L'abolition du ser- 
vage a brillamment confirmé les prévisions de Tourguéneff. Durant 
les dix siècles de son existence historique, la Russie n'a fait, dans 
aucune branche d'activité humaine, autant et d'aussi rapides progrès; 
qu'au cours de la quarantaine d'années qui a suivi l'émancipation des 
serfs. Elle en aurait réalisé certainement de plus considérables encore 
si l'existence de la Pologne annexée ne l'avait forcée et ne la forçait 
encore aujourd'hui à être féroce et sauvage envers ce pays et à ra- 
lentir ainsi la marche de sa propre civilisation. 

Le libéralisme d'Alexandre I er fut de courte durée ; il ne rétablit 
pas la Pologne dans ses anciennes frontières, il ne donna pas de 
constitution à la Russie. Les historiens patriotes comme Karamzine, 
les dames animées de l'amour de la patrie qui sanglotaient sur le 
démembrement de la Russie, eurent vite fait d'inspirer à Alexandre 
une sainte terreur des réformes. Une réaction commença, suivie 
immédiatement de son compagnon habituel, le mysticisme. Mais, fait 
curieux, jusque dans cette recrudescence de l'esprit religieux, la 
haute société russe d'alors resta antinationale, antirusse, car c'est la 
religion catholique qui attirait vers elle le plus d'adeptes. 

« Les dames du monde se convertissaient en foule au catholicisme... 
Les pensions de h'suiles ont étendu leur influence sur les générations 
jeunes, elles comptaient parmi leurs élères des enfants qui, parla suite, 
jouèrent un rôle considérable dans La vie sociale et politique de la Russie. 
Les noms d'aristocrates russes fournirent au catholicisme un contingent 
considérable de néophytes parmi lesquels il y avait des propagandistes 

) Ni 'i ourguéneff, toc, cit, 



LE PATRIOTISME RUSSE 2b i 

actifs et même des célébrités comme, par exemple, Mme Svetchine, la prin- 
Êinaïda Volkonski, Gagarine, Ghouvaloff, Augustin (iolitxine, etc. (1). 

Nicolas I -' accentua violemment la réaction et le mysticisme, sous 
son règne, changea d'aspect, Il devint orthodoxe et nationaliste. En 
même temps qu'on s'enorgueillissait du rôle que la Russie venait de 
jouer en Europe, que Ton se vantait du nombre de soldats qu'elle 
pourrait aligner à la frontière, on prônait la supériorité de l'église 
orthodoxe sur sa sœur catholique. Et on se mit à mépriser les Euro- 
péens. « Les armées européennes ? disait-on. Parlez-nous-en. Nous 
les submergerons sous le nombre de nos casquettes. » Ce fut alors 
que l'historien Chévyreff déclara le premier que l'Occident était 
pourri, pourri dans sa religion, dans ses institutions politiques, dans 
toutes ses assises, et que le pouvoir impérial arbora cette fameuse 
devise : autocratie, orthodoxie, nationalisme. 

II 

^ Ce fut un triste temps. De ceux qui, sous Alexandre I er , rêvaient 
un autre sort pour la Russie, les uns furent pendus, les autres dépor- 
tés, beaucoup quittèrent eux-mêmes leur pays, comme N. Tourgué- 
nell'. D'autres s'empressèrent de déposer aux pieds de Nicolas leurs 
repentirs ardents et de devenir des sycophantes, comme les fameux 
Greteli et Boulgarine. Pouchkine, pour ne pas être exilé au Caucase, 
fut obligé d aller à la cour et de revêtir l'uniforme qui lui faisait 
l'effet d'une livrée. (Comme quelqu'un le rencontrant un jour au 
palais impérial le complimentait sur la faveur que Nicolas lui avait 
manifestée de la sorte : « Monsieur, lui dit Pouchkine, vous êtes 
le premier qui m'ayez félicité. ») La jeune génération, les Herzen, 
les Bakounine, les Bielinski, les Gogol, les Nekrassoff, les Grigo- 
rovitch, les Ivan Tourguéneff étaient à peine à leurs débuts. Tout 
semblait engourdi dans un pesant assoupissement mental, dans un 
silence morne et lourd de la pensée. Mais tout à coup, alors que 
rien ne semblait devoir troubler cette somnolence, un formidable 
coup de tonnerre secoua les cervelles déprimées des sujets de 
Nicolas I er . Qu'était-ce ? Rien qu'un article de Pierre Tchaadaïef, 
officier de hussards de son état. 

Tchaadaïeff, esprit libéral, profondément épris de la civilisation 
européenne, fort enclin au catholicisme avec cela, comme ils étaient 
presque tous sous Alexandre I er , voyait dans la Russie un pays très 
malheureux et ce malheur, suivant lui, u était d'être demeuré pendant 
un si long espace de temps étrangère à la vie intellectuelle et morale 
d T Kurope, et la cause de cet isolement, il la trouvait dans le schisme 
qui, depuis des siècles, avait tenu la nation russe séparée des autres 
nations civilisées. C'est l'Eglise catholique qui a élevé l'Europe...» 

i Pypin, Us Idées littéraires en Russie, etc. (Kharaktéristika litératournyh 
mnénii). 



252 LA REVUE 

« La racine du mal ainsi mise à nu, le remède était facile à trouver ; il 
fallait rentrer dans le concert enropéen, non par une imitation extérieure 
et superficielle des résultats de la civilisation, mais par un retour à cette 
unité, dont le Pape est la personnification la plus haute et la plus sen- 
sible (1) ». 

C'est ce qu'il exposa dans plusieurs Lettres philosophiques écrites 
en français et dont une seulement, traduite en russe, parut en Rus- 
sie. Elle eut un retentissement extraordinaire. Et même aujourd'hui 
sa renommée fabuleuse ne s'est pas encore dissipée. Son histoire 
tient en deux mots. Ecrite en 1829, elle fut remise au directeur d'une 
revue qui la garda pour plus tard, Comme la revue commençait à 
traîner une existence terne, le directeur se souvint de la Lettre de 
Tchaadaïeff et la fit imprimer, en 1836, soit pour attirer des abonnés, 
soit pour sauter avec éclat. Il sauta et même avec plus d'éclat qu'il 
n'avait souhaité puisqu'il fut déporté dans le Nord de la Russie. Le 
censeur de la revue fut cassé. Quant à Tchaadaieff, il fut déclaré fou 
et obligé de garder son appartement où, à jour fixe, un médecin dé- 
signé d'office venait constater son état mental. 

Il paraît que cette terrible mesure n'était pas encore la pire. « Le 
gouvernement, après tout, n'a fait que son devoir, dit Tchaadaïeff, 
dans un fragment intitulé Ajpoh gie d'un fou. On peut même dire que 
les rigueurs exercées conire nous en ce moment n'ont rien d'exor- 
bitant, puisqu'il est certain qu'elles sont loin d'avoir dépassé l'attente 
d'un public nombreux. » Ce public fut pris d'une haine furieuse 
contre Tchaadaieff. Au dire d'un biographe de celui-ci : « il n'y avait 
presque pas de maison à Moscou où on ne parlât pas de l'article de 
Tchaadaïeff, et cela pendant tout un mois. Les gens de toutes les 
classes de la société s'unirent dans un même cri de malédiction contre 
l'homme qui avait osé outrager la Russie. Les étudiants de l'Univer- 
sité de Moscou voulaient venger à main armée la nation offensée. 
Seule, uneminorité éclairée trouvait l'article hautement remarquable. » 
D'où venaient donc ces grandes colères? De ce que, d'abord « Tchaa- 
daïeff détruisait d'une manière définitive la fatuité nationale, et 
qu'ensuite, « pour ceux qui étaient capables de raisonner, l'arlicle 
incriminé était d'autant plus désagréable qu'ils le sentaient 
vrai » (2). 

La Lettre de Tchaadaïeff, est, sous ce rapport, unique dans la litté- 
rature russe: aucune n'a jamais soulevé, ni avant, ni depuis, autant 
de violentes colères. Nous avons vu pourtant que si quelqu'un avait 
bien outragé la Russie ce fut plutôt Alexandre I er . Ce n'est donc pas 
le -«'us de l'article de Tchaadaïeff qui a provoqué la tempête, c'est sa 
forme. En effet, pour dire que la Russie était inférieure à l'Europe, 
Tchaadaïeff avait su trouver un calme poignant, un ton d'une amer- 

] i». Tchaadaieff. Œuvres choisies, publiées par le P. Gagarin, de la Compas 
gnie de Jésus. Parie et Leipzig, 1802. Préface. 
■ P . pin, loo. cit. 



LE PATRIOTISME RUSSE 253 

tume concentrée, une éloquence tragiquement simple, et il avait 
montré la nullité de la Russie dans une nudité si complète, si absolue 
que même à présent, soixante-dix ans après, on reste comme écrasé 
par cette lecture, comme accablé par cette analyse aussi impitoyable 
que supérieure. 

Voici quelques passages de la première Lettre philosophique. 

« Une brutale barbarie d'abord, ensuite une superstition grossière, puis 
une domination étrangère, féroce, avilissante, de l'esprit de laquelle le 
pouvoir national a plus tard hérité, voilà la triste histoire de notre jeu- 
nesse. L'époque de notre vie sociale qui répond à ce moment a été remplie 
par une existence terne et sombre, sans vigueur, sans énergie, que rien 
n'animait que le forfait, que rien n'adoucissait que la servitude. Point de 
souvenirs charmants, point d'images gracieuses dans la mémoire, point de 
puissantes instructions dans la tradition nationale. Parcourez de l'œil tous 
les siècles que nous avons traversés, tout le sol que nous couvrons, vous ne 
trouverez pas un souvenir attachant, pas un monument vénérable qui vous 
parle du temps passé avec puissance, qui vous le retrace d'une manière 
vivante et pittoresque. Nous ne vivons que dans le présent le plus étroit, 
sans passé et sans avenir »... 

« Un certain aplomb, une certaine méthode dans l'esprit, nous manquent 
à tous. Le syllogisme de l'Occident nous est inconnu. Il est quelque chose 
de plus que la frivolité dans nos meilleures têtes. Les meilleui es idées, 
faute de liaison ou de suite, stériles éblouissements, se paralysent dans 
nos cerveaux. Il est dans la nature de l'homme de se perdre quand il ne 
trouve pas moyen de se lier à ce qui le précède et à ce qui le suit. Le sen- 
timent de la durée permanente ne le guidant pas, il se trouve égaré dans 
le monde. Il y a de ces êtres perdus dans tous les pays ; chez nous, c'est le 
trait général ... » « Il n'y a dans nos têtes absolument rien de général; 
tout y est individuel, et tout y est flottant et incomplet. Il y a même, je 
trouve, dans notre regard, je ne sais quoi d'étrangement vague, de froid, 
d'incertain qui ressemble un peu à la physionomie des peuples placés au 
plus bas de l'échelle sociale »... 

« Les masses sont soumises à certaines forces placées aux sommités de 
la société. Elles ne pensent pas elles-mêmes; il y a parmi elles un certain 
nombre de penseurs qui pensent pour elles, qui donnent l'impulsion à 
l'intelligence collective de la nation et la font marcher. Tandis que le petit 
nombre médite, le reste sent, et le mouvement général a lieu. Excepté 
pour quelques races abruties qui n'ont conservé de la nature humaine 
que la ligure, cela est vrai pour tous les peuples de la terre... Or, je vous 
le demande, où sont nos sages, où sont nos penseurs? Qui est-ce qui a 
jamais pensé pour nous, qui est-ce qui pense aujourd'hui pour nous?... On 
dirait à nous voir que la loi générale de l'humanité a été révoquée pour 
nous. Solitaires dans le monde, nous n'avons rien appris au monde, nous 
n'avons pas versé une seule idée dans la masse des idées humaines; nous 
n'avons en rien contribué au progrès de l'esprit humain, et tout ce qui 
nous est revenu de ce progrès, nous l'avons défiguré. Rien, depuis le pre- 
mier instant de notre existence sociale, n'a émané de nous pour le bien 



254 LA REVUE 

commun des hommes, pas une pensée utile n'a germé sur le sol stérile de 
notre patrie ; pas une vérité grande ne s'est élancée du milieu de nous; 
nous ne nous sommes donné la peine de rien imaginer nous-mêmes, et 
de tout ce que les autres ont imaginé, nous n'avons emprunté que des 
apparences trompeuses et le luxe inutile. 

a Chose singulière! même dans le monde de la science qui embrasse 
tout, notre histoire ne se rattache à rien, n'explique rien, ne démontre 
rien. Si les hordes barbares qui bouleversèrent le monde n'avaient traversé 
le pays que nous habitons avant de se précipiter sur l'Occident, à peine 
aurions-nous fourni un chapitre à l'histoire universelle. » 



III 



On comprend que ceux qui se faisaient forts, autant intellectuelle- 
ment qu'au point de vue militaire, de submerger sous leurs casquettes 
l'Europe pourrie, furent violemment émus par ces dures vérités. Telle 
n'était point l'impression que Tchaadaieff produisit sur les esprits 
vraiment cultivés. Le Père Gagarin, éditeur des Œuvres de Tchaa- 
daieff, les a fait accompagner de la correspondance de celui-ci, où 
nous trouvons entre autres une lettre française de Pouchkine. Le 
poète y cause avec Tchaadaieff, de ses Lettres, le plus tranquillement 
du monde, d'un ton nullement étonné, encore moins choqué. Il com- 
mence par cette phrase caractéristique : « Mon ami, je vous parlerai 
la langue de l'Europe qui m'est plus familière que la nôtre. » Et il 
termine par ces mots : « Ecrivez-moi, mon ami, dussiez-vous me 
gronder. Il vaut mieux, dit l'Ecclésiaste, entendre la correction d'un 
sage que les chansons d'un insensé. » Pouchkine n'était pas le seul à 
témoigner ce respect à l'égard de son ami. Tchaadaieff n'était pas le 
seul à essuyer de la part de ce que M. Pypin appelle le nationalisme 
officiel de telles attaques. Un peu auparavant, dans l'histoire, domaine 
de pure science, Katchenovski, l'historien qui a le premier introduit 
les méthodes critiques dans l'histoire russe, avait déjà à soutenir des 
luttes pour le droit de toucher au patriote Karamzine. Voici ce que 
dit de Katchenovski M. Pypin : « Son aversion pour la rhétorique 
patriotique, si puissante encore aujourd'hui, inspire une estime parti- 
culière quand on songe qu'à son époque cette rhétorique constituait 
la manière universelle de traiter le passé et le présent de la 
Russie (1). » Cela nous montre du même coup ce que pense à ce sujet 
M. Pypin lui-même. 

D'ailleurs Tchaadaieff, lui-même, indique un fait qui montre que sa 
Lettre n'était point un phénomène isolé dans la littérature d'alors. 
Un peu après la publication de son article, on donna la première de 
Itevizor de Gogol. « Eh ! bien, s'écrie Tchaadaieff dans son Apologie, 
jamais nation ne fut fustigée de la sorte, jamais pays ne fut ainsi 

1 j l'y pin, loc. cit. 



LE PATRIOTISME RUSSE 255 

traîné dans la boue, jamais on ne jeta au visage d'un public tant d'or- 
dures et jamais pourtant succès ne fut plus complet. » 

Les termes de cette appréciation du chef-d'œuvre de Gogol sont 
trop exagérés, mais il est certain que cet écrivain, que Bielinski, 
l'immortel critique russe, appelait poète-cosmopolite était, à la 
meilleure époque de sa carrière, un voisin spirituel très proche dé 
Tchaadaïeff. 

Nous avons dit que, plusieurs années après la publication de sa 
Lettre, Tchaadaïeff écrivit Y Apologie d'un fou pour justifier son article. 
Loin d'en atténuer la portée, il la confirmait, au contraire, énergi- 
quement. 

« 11 en est de la vie des peuples, dit-il, à peu près comme de celle des 
individus. Tous les hommes ont vécu, mais il n'y a que l'homme de génie 
ou Thomme placé dans certaines conditions particulières qui aient une véri- 
table histoire. Qu'un peuple, par exemple, par un concours de circons- 
tances qu'il n'a point créées, par l'effet d'une position géographique qu'il 
n'a pomt choisie, se répande sur une immense étendue de pays sans avoir 
la conscience de ce qu'il fait, et qu'un beau jour il se trouve être un 
peuple puissant, ce sera assurément un phénomène étonnant et l'on pourra 
l'admirer tant que l'on voudra : mais que voulez-vous que l'histoire en 
dise? Au fond ce n'est là qu'un fait purement matériel, un fait pour ainsi 
dire géographique, dans d'énormes proportions sans doute, mais rien que 
cela. L'histoire le recueillera, le consignera dans ses fastes, puis se refer- 
mera sur lui et tout sera dit. » 

Voilà pour la grandeur de la Russie, voici maintenant pour sa 
valeur : 

« Nos Slavons fanatiques pourront bien, dans leurs fouilles diverses 
exhumer de temps à autre des objets de curiosité pour nos musées, pour 
nos bibliothèques ; mais il est permis de douter, je crois, qu'ils parviennent 
jamais à tirer de notre sol historique de quoi combler le vide de nos âmes, 
de quoi condenser le vague de nos esprits. » 

Et comme moralité de tout cela : 

« C'est une fort belle chose que l'amour de la patrie, dit Tchaadaïeff, 
mais il existe quelque chose de mieux, l'amour de la vérité. L'amour de la 
patrie fait les héros, l'amour de la vérité fait les sages, les bienfaiteurs de 
l'humanité. C'est l'amour de la patrie qui divise les peuples, qui nourrit 
les haines nationales, qui parfois couvre la terre de deuil ; c'est l'amour de 
la vérité qui répand les lumières, qui crée les jouissances de l'esprit »,... 

La Lettre de Tchaadaïeff marqua une époque dans l'histoire des 
idées russes. De là date en effet la célèbre querelle entre les Slavo- 
philes et les Occidentaux. Les Slavophiles, que Tchaadaïeff avait dési- 
gnés sous le nom de « Slavons fanatiques » étaient les patriotes. Ils 
attaquèrent Granovski, Herzen et, rétrospectivement, Tchaadaïeff, en 



256 LA REVUE 

leur appliquant l'épithète de traîtres à leur patrie, le terme de vendu 
n'ayant pas encore été inventé. 

Or, ces choses se passaient sous Nicolas I er , à une époque où tous 
les écrivains ne pouvaient s'expliquer librement. Soutiens de l'auto- 
cratie, de l'orthodoxie et du nationalisme, les Slavophiles pouvaient 
tout mettre dans leurs écrits, tandis que leurs adversaires étaient 
tenus à une réserve et une prudence extrêmes. Et l'on comprend que 
Bielinski eût exprimé le sentiment que lui inspirait cette polémique 
dans ces quelques mots très justes : « Je déteste les patriotes exaltés 
qui paradent au moyen d'interjections ou du kvass et de la hacha (1) ; 
j'aime infiniment mieux les sceptiques exaspérés, car la haine n'est 
parfois qu'une forme particulière de l'amour (2). » 



IV 



Mais le plus fort de l'affaire, c'est que les Slavophiles eux-mêmes 
étaient passablement suspects aux yeux défiants de Nicolas I er à 
cause — le croira-t-on seulement? — des tendances panslavistes qu'on 
leur attribuait, d'ailleurs, à tort. La diplomatie russe d'alors prenait ses 
mots d'ordre chez Metternich, et de la part de ce dernier, c'était assez 
logique en effet de combattre, en Autriche, le panslavisme. Mais en 
Russie? Quelle raison y avait-il de l'en proscrire? Pourtant il fut pro- 
clamé nuisible, dangereux même pour la Russie. Les Slavophiles, qui 
n'étaient pas encore des panslavistes, étaient tracassés, perquisi- 
tionnes, arrêtés comme des simples libéraux. Aussi ne faut-il pas 
s'étonner qu'ils aient manifesté eux-mêmes, à certains moments, un 
patriotisme plutôt tiède. Ce fut, notamment, le cas de Ivan Aksakoff. 
Arrêté â la suite de l'interception de sa correspondance avec son 
père, il reçut un questionnaire spécial auquel il fut invité à répondre. 
Ces réponses furent lues par Nicolas I er et annotées de sa propre 
main. Nous y lisons, entre autres, ceci : 

« J'estime que l'ancien régime, en Europe, est aussi faux que le nouveau. 
Les principes faux de la vie historique de l'Occident devaient immanqua- 
blement se couronner d'athéisme, d'anarchie, de prolétariat, d'égoïste con- 
centration de toutes les pensées sur les biens matériels et d'espoir orgueil- 
leux et insensé de pouvoir, rien qu'avec les forces humaines, remplacer par 
des institutions humaines les institutions divines. (Annotation de Nicolas I er : 
C'est la vérité sainte), 

« Telle n'est pas la Russie. L'orthodoxie l'avait sauvée et avait introduit 
dans sa vie d'autres principes religieusement gardés par le peuple. Celui-ci 
considère le tzar comme le chef autocrate de la commune russe orthodoxe 
universelle, qui porte pour lui tout le fardeau de soucis et de préoccupa- 

(1) Moisson nationale, plat national. 
2 l'ypin, Bielinski 4 



LE PATRIOTISME RUSSE 257 

lions de son bien-être ; le peuple croit entièrement au tzaret sait que toute 
garantie ne ferait que rompre la sincérité de leurs rapports mu- 
tuels, l . 

Aksakoff fut relâché. Voici maintenant ce qu'il écrivait plusieurs 
années après, en 1855, en pleine guerre de Crimée, dans une lettre 
adressée à une amie : 

ci La terrible puissance despotique qui rêvait si témérairement de se 
substituer à la force delà vie apparaît dans toute son indigence; e'est'bien, 
qu'elle fasse banqueroute. C'est dommage seulement pour les pauvres sol- 
dats russes. On dit que Pétersbourg est à présent plus affreux que jamais 
et sait concilier son patriotisme avec une vénération de l'Occident de plus 
en plus grande. Tant que le patriotisme sera possible à Pétersbourg, il ne 
faut s'attendre à rien de bon pour la Russie. Le patriotisme pétersbourgeois 
ne réveillera pas la Russie pour une vie nouvelle; il est tout extérieur, 
étatique, et constitue un trait de l'Occident tout comme les modes, les vices 
et les vertus transplantés de là-bas. » 

Cette lettre fut encore interceptée, mais cette fois ce fut Alexandre II 
qui la lut ; et il exprima son impression dans ces mots. « Il est gentil, 
ce garçon » tracés en marge de la lettre (2). 

Le fait est, pensera probablement le lecteur, qu'au moment où la 
Russie éprouvait une sanglante défaite, Aksakoff aurait montré plus 
de bon goût en s'abstenant de toute critique, ne fût-ce que dans une 
lettre privée. Mais Aksakoff n'étaitpoint le seul à agirdelasorte. D'au- 
tres aussi se réjouirent de cette défaite parce qu'elle avait amoindri 
le prestige et la puissance de l'absolutisme. Au lendemain de la signa- 
ture de la paix, Alexandre II dut faire appel à tous les libéraux de son 
pays, écrivains, savants ou propriétaires fonciers pour élaborer le pro- 
gramme des réformes — abolition du servage, l'autonomie municipale 
et communale, le jury, leszemstvos, etc., — qui ont illustré son règne. 
La littérature fut la première délivrée pour un moment de ses chaînes, 
et jamais l'Europe n'eut plus de succès, si je puis dire, en Russie, 
jamais le libéralisme européen n'y fleurit autant. Aksakoff lui-même 
subit l'influence de cette Europe exécrée, puisqu'il était parmi les 
fameux cent littérateurs russes qui avaient signé l'engagement de ne 
jamais employer dans leurs écrits le mot jid qui correspond au youpin 
français. (Souvenons-nous que nous sommes en Russie et que là les 
manifestations du libéralisme sont parfois quelque peu inattendues.) 
Dix ans après il l'employa quotidiennement dans ses articles. 

L'insurrection polonaise de 1863 éclata. Les patriotes qui, en Cri- 
mée, avaient si bien submergé l'Europe sous leurs casquettes, senti- 
rent immédiatement leur patriotisme se chauffer à blanc. Certains 
anciens libéraux saisirent l'occasion, en soutenant le gouvernement, 

(1) Soukhomlinoff. Eludes cVhistoire de la littérature russe. (Izslédovania i 
stati) etc. Moscou 1889. t. II. p. 503, 515. . 
2) Soukhomlinolf, loc. cit. 



258 LA REVUE 

de se créer un heureux avenir. KatkofF, l'ancien ami de Bielinski, 
d'Annenkoff, etc., et qui jusque-là était dans la dèchemitson incon- 
testable talent depubliciste au service du gouvernement. Mais c'était 
le seul renégat de ce groupe d'amis célèbre dans l'histoire littéraire 
russe. 

Voici ce qu'écrivait à ce propos un autre ami de Bielinski, Herzen, 
en 1854, quand on craignait en Russie que la Pologne ne profitât de 
la guerre en Crimée pour se soulever. S'adressant aux troupes russes 
postées en Pologne, il leur disait dans son article : 

« Vos camarades en Turquie sont des soldats; vous, vous serez des bour- 
reaux en Pologne. Vous rougirez de votre bravoure... Nous savons bien 
que ce n'est pas de votre propre gré, par votre propre volonté que vous 
tirerez sur les Polonais; mais, aussi, il est temps que vous ayez votre pro- 
pre volonté à vous. Il n'est pas facile de forcer à quelque chose des dizaines 
de mille hommes armés de pied en cap » (1). 

A la veille de l'insurrection, des officiers russes se trouvant avec 
les troupes en Pologne avaient demandé l'opinion de Herzen sur ce 
qu'ils devaient faire en cas de soulèvement. « Aller en prison, être 
fusillés, transpercés par des baïonnettes, comme on vous en 
a menacés, mais ne pas lever vos armes contre les Polonais (2), contre 
les hommes qui, très justement, cherchent leur indépendance ». Ce 
conseil avait été suivi. « Dans les rangs des insurgés il y a beaucoup 
d'officiers russes » lisait-on, dans le Times du 3 avril 1863. 

« Il est de tristes époques, disait à ce propos Herzen, où l'amour de la 
patrie force les uns à rompre la solidarité de race, qui les unit à elle et 
les autres, qui ne peuvent par leur situation rester à l'écart, à se ranger 
non du côté des leurs, mais du côté des justes (3). Un homme libre ne 
peut reconnaître une telle dépendance de son pays qui le forcerait à par- 
ticiper à une œuvre contraire à sa conscience. » 

« J'ai peur des patriotes, dit-il encore, car leur égoïsme intéressé est 
toujours prêt à faire une rapine injuste, et leur amour des leurs ressemble 
trop à la haine de tous les autres. Un homme cultivé peut aimer son pays 
de cœur, d'esprit et par habitude, le servir, mourir pour lui, mais ne peut 
être patriote (4). Il y a dix-huit siècles le christianisme a commencé à 
sarcler cette vertu païenne, mais il n'a pu y réussir, car il tournait les 
hommes vers une autre patrie, qui n'existait point, la patrie céleste. Cette 
tâche sera accomplie par le socialisme qui abolira les frontières terrestres. » 



Voilà ce qui ressemble assez à ce que disait Tchaadaïeiï trente ans 

(1) Kolokol, p. 99. 

(2) C'est Herzen <|ui souligne. Kolokol, p. 352. 

(3) Souligné par Herzen. Kolokol, p. 101. 

(4) Souligné par Herzen. 



LE PATRIOTISME RUSSE 250 

auparavant. Mais Her/en était un révolutionnaire, dira-t-on peut- 
être, un réfugié. Voici donc des paroles encore plus semblables à 
celles de Tchaadaïeff et qui, elles, appartiennent à un homme très 
modéré, à Ivan Tourguéneff. 

« Je suis occidental, je suis dévoué à l'Europe, dit clans La Fumée, 
Potouguine, le porte-parole du romancier, je suis dévoué à la civilisation, 
et je l'aime de tout mon cœur, et j'y crois, et je n'ai et je n'aurai point 
d'autre foi qu'elle. Ce mot civilisation est clair, pur et sain, tandis que les 
autres, le nationalisme, la gloire, sentent le sang. 

a — Et la Russie, Sozont Ivanytch, votre pays, vous l'aimez? 

« — Je l'aime passionnément et, passionnément, je le hais... Oui, j'aime 
et je hais ma Russie, mon étrange et bon, mon abominable et cher pays... 
J'ai visité le Cristal-Palace près de Londres, où, comme vous savez, est 
rassemblé tout ce que l'aptitude inventive de l'homme avait créé — une 
encyclopédie de l'humanité pour ainsi dire. Je me promenais tranquille- 
ment devant ces machines et ces outils et devant les statues des grands 
hommes, et tout à coup j'ai pensé que si on décrétait un jour qu'en cas 
de disparition d'un peuple de la face de la terre devait disparaître en même 
temps du Cristal-Palace tout ce qu'il avait inventé, notre petite mère de 
Russie orthodoxe pourrait s'enfoncer dans la terre sans que le plus petit 
clou, la plus petite épingle soit dérangé : tout resterait tranquillement en 
place, car même le samovar, les lapti (1), même la douga, et le knout, ces 
célèbres produits russes, même cela n'a pas été inventé par nous. Une 
expérience pareille ne pourrait pas être faite même avec les habitants des 
îles Sandwich, car ceux-ci ont inventé quelques canots et lances, de sorte 
que leur absence du Cristal-Palace serait remarquée par le visiteur. » 

Tourguéneff, en effet, était un occidental convaincu, et il passa à 
l'étranger la plus grande partie de sa vie, à telles enseignes que des 
démocrates russes plus ardents qu'intelligents Font surnommé à une 
certaine époque « laquais de l'Europe ». Ces démocrates n'étaient 
point des slavophiles, mais simplement de grands vénérateurs de la 
masse populaire avec sa commune rurale, ses mœurs qu'on supposait 
pures, ses coutumes qu'on croyait justes, ses traditions qu'on présu- 
mait saines, et qu'on opposait violemment, en conséquence, aux us 
et coutumes des villes corrompues par la civilisation, c'est-à-dire par 
l'Europe. 

VI 



Ce fut là un mouvement trop compliqué pour que nous puissions 
songer seulement à en esquisser ici même les traits principaux, mais 
nous devons dire que ce mouvement qui, comme tout ce qui est vie, 
renfermait des éléments sains et d'autres malsains, était basé sur 
une pensée philosophique, que jusqu'ici la réalité n'a ni confirmée, 

(1) Chaussons. 



260 LA REVUE 

ni démentie, mais qui n'en représente pas moins une conception 
originale et profonde, à savoir que socialement la Russie, grâce à son 
régime économique fondamental, la commune, pourrait, si on ne 
l'en empêche pas, réaliser un développement social différent de celui 
de l'Europe, et, notamment, passer au socialisme sans traverser la 
phase capitaliste de l'histoire européenne. Ce point de vue, contraire 
à la théorie historique de Marx, a été développé, sous de différents 
aspects, par plusieurs écrivains; son expression éthique avait été 
formulée, il y a une trentaine d'années, par le brillant publiciste 
Nicolas Mikhaïlovsky, auquel, tout récemment encore, un groupe de 
jeunes gens, adeptes acharnés du marxisme, ont livré un inutile 
assaut. C'est dire combien encore à présent cette idée, que Marx 
d'ailleurs admettait très bien, est vivace et populaire dans le public 
russe. Il ne faudrait pourtant pas y voir, malgré les apparences, quoi 
que ce soit d'hostile à l'Europe. Mikhaïlovsky est aussi éloigné des 
slavophiles que des patriotes, du moins de ceux qu'il appelle patriotes 
de tambour et de trompette et qu'il identifie volontiers avec les voleurs 
des deniers publics (1). Il existe un proverbe russe pittoresque, 
comme tous les proverbes russes, qui, pour dire que les grosses di- 
mensions d'un objet n'en constituent pas encore la valeur intrinsèque, 
s'exprime ainsi : « Fédora est grande, mais elle est bête ». Très spiri- 
tuellement, comme d'habitude, Mikhaïlovsky substitua au sens ordi- 
naire de ces mots grande et bête des significations morales et en 
appelant la Russie-Fédora il dit un jour : j'aime Fédora parce qu'elle 
est grande, et je la hais parce qu'elle est bête, c'est-à-dire j'aime la 
Russie pour sa grandeur morale, et je la hais à cause de sa bêtise 
qui fait qu'elle souffre chez elle un tas de choses exécrables. On voit 
que c'est la formule de Potouguine, c'est-à-dire de Tourguéneff. 

Le slavophilisme d'ailleurs n'existait plus au moment dont ils'agit, 
c'est-à-dire vers 1870-1875. Ses promoteurs, Khomiakoff, G. Aksakoff. 
Kiréevsky, étaient morts, Ivan Aksakoff consacrason véritable talent 
de journaliste à prôner des idées simplement réactionnaires et l'an- 
tisémitisme. Il y avait encore N. Danilevsky qui joignit une grande 
érudition à une médiocre faculté de penser pour faire deux ou- 
vrages, dont le premier combattant le darwinisme ne nous intéresse 
pas ici, et dont le second, La Russie et l'Europe, fut écrit pour démon- 
trer la supériorité de la Russie sur l'Europe — dans l'avenir au 
moins. Chez Danilevsky la vieille doctrine slavophile devint du pans- 
lavisme. Les arguments économiques furent renforcés par des théories 
historiques imaginées tout exprès. Ceux qui voudraient avoir du livre 
de Danilevsky une idée plus complète en trouveront un exposé dé- 
taillé dans la brochure de M. Skupiewsky (2). Disons seulement ici 
que pour Danilevsky il y a eu jusqu'ici plusieurs races ou, comme il 
les appelle, types culturo-historiques qui ont joué dans l'histoire du 

1 Mikhaïlovsky. Œuvres, t. I, p. 746. Pétersbourg, 18%. Edition de la revue 
Housekoié Bogat t\ o. 

2 La Doctrine panslavisfe. Bucarest, 1890. (Kn français). 



LE PATRIOTISME RUSSE 2 6 1 

monde un pôle prépondérant : le type égyptien, assyrien, sémitique... 
romano-germain. Maintenant c'est au loin- du type slave, SOUS l'hégé- 
monie de la Kussie. de dominer le monde. 

Ce livre eut du succès grâce à ses allures apparemment scienti- 
fiques, grâce surtout à ce que la politique extérieure de la Russie, 
qui ne s'effarouchait plus du panslavisme, s'orientait de plus en plus 
vers les « petits frères » slaves des Balkans. D'un autre côté, à l'inté- 
rieur, fut inaugurée, dès l'avènement d'Alexandre III, une véritable 
persécution de tout ce qui n'était pas russe, c'est-à-dire grand-russe. 
Aussi les petits-russiens, les Polonais, quoique slaves, furent-ils 
urnes dans les manifestations de leur vie nationale; je ne parle pas 
tles Arméniens, des juifs, des Finlandais, des Sibériens, etc. Il se 
trouva, comme sous Nicolas I er , assez dïimesbasses pour acclamer ce 
nationalisme. 

C'est à ce nationalisme que s'attaqua, en 1888, Vladimir SoIoviefT. 
Il choisit pour cible de ses critiques, précisément, le livre de Dani- 
levsky comme la plus complète, la plus sérieuse et peut-être la plus 
sincère expression de cette tendance. 



Deux mots sur Vladimir Solovieff dont la Russie pleura, en août 
dernier, la mort prématurée. Il était fils du grand historien Serge So- 
lovieff dont il hérita l'esprit critique. Dès sa jeunesse il était possédé 
de cette inquiétude généreuse du juste et du vrai qui marqua toute 
sa carrière courte et brillante de philosophe, de professeur et d'écri- 
vain. En 1880, en pleine révolution terroriste, il ouvrit à l'Université 
de Pétersbourg un cours sur le Christianisme qu'il professait dans un 
esprit profondément chrétien. Dès la première leçon, un auditoire 
plutôt hostile — les étudiants russes identifiant généralement et 
peut-être non sans raison la religion avec la réaction — se tassa 
dans la plus grande des salles. Le professeur, pas beaucoup plus âgé 
que ses élèves, dissipa tout de suite le parti pris de ces derniers, par 
son accent de profonde sincérité et d'amour ardent de la liberté. Pour 
la seconde leçon il fallut, fait sans précédent, ouvrir la grande salle 
des fêtes pour permettre à tous ceux qui voulaient suivre le cours de 
Solovieff, d'entendre le professeur devenu tout d'un coup populaire. 
Le cours eut un succès extraordinaire et, naturellement, fut suspendu. 
Alors, Solovieff se consacra à la littérature, et écrivit dans les meil- 
leures revues russes, principalement dans le Viestnik Evropy (Mes- 
sager de l'Europe). Solovieff fut aussi poète, et ses vers sortent des 
cadres ordinaires des productions de ce genre par je ne sais quoi de 
subtil et de doucement rêveur qui les pénètre tous et leur donne une 
empreinte tout à fait personnelle à ce poète philosophe. Avec Solo- 
vieff disparaît du monde littéraire russe une des figures des plus 
pures et nobles. 



262 LA REVUE 

Xul ne livra au nationalisme ou, ce qui est la même chose, au pa- 
triotisme russe, une guerre plus systématique et plus vigoureuse que 
lui. Tchaadaïeff avait traversé comme une foudre l'atmosphère in- 
fectée de miasmes nationalistes. SoloviefT appliqua durant des années, 
et par des efforts renouvelés, le fer tranchant de son analyse au hi- 
deux cancer qui ronge l'organisme des peuples contemporains. 

Dans son étude polémique dirigée contre le livre de Danilevsky et 
intitulée comme celui-ci, La Russie et l'Europe, SoloviefT établit tout 
d'abord que Dauilevsky « se place sur le terrain des discordes de 
races et de nationalités, discordes condamnées, mais non encore abolies 
par la parole évangélique » et que « le but de l'auteur est d'ériger en 
système les désaccords existant dans l'humanité afin d'en déduire cer- 
tains postulats pratiques pour cette fraction de l'humanité à laquelle 
il appartient. » 

11 constate ensuite qu' « en ces derniers temps l'idée nationale est 
devenue un article de commerce de détail et que les marchands de 
cette idée emplissent de leurs vociférations bestiales toutes les places 
sordides, toutes les rues malpropres et les sales impasses de la vie 
russe. » 

Mais sur quoi se base-t-on, en proclamant la supériorité de la 
Russie sur l'Europe et la suprématie sur les peuples du monde qui 
lui est, paraît-il, dévolue? Danilevsky voit les indices certains de ce 
bel avenir dans la commune rurale, dans les progrès que la Russie 
a faits dans les sciences, la philosophie, l'art et les lettres. SoloviefT 
répond que pour avoir sur les destinées futures de la Russie l'influence 
qu'on lui attribue, la commune rurale devrait suivre son évolution 
naturelle ; 01% elle ne la suit pas. Il fait observer que, d'ailleurs, le 
manque de sol dont, au dire de certains économistes, souffre le paysan 
européen est aussi exagéré que la prétendue richesse en terre du 
moujik russe. Puis il passe à la science. 

<( Quoique, dit-il, la science russe qui ne commença à exister sérieuse- 
ment qu'avec LomonosofT (1765) ait eu moins de temps pour se développer 
que la science de l'Europe occidentale, elle avait un grand avantage 
sur cette dernière :nos savants pouvaient travailler sur un terrain déblayé. 
Les Russes ont fait montre d'aptitudes incontestables pour les sciences. 
Etant donné ces aptitudes et l'excellente école par où elles pouvaient 
passer, on aurait pu espérer que les Russes réaliseraient des merveilles 
dans le domaine des sciences au cours de tout un siècle.., Née sous une 
étoile des plus heureuses, la science russe n'a pourtant pas éclairé le 
monde d'une lumière nouvelle. Tout se réduit à ce que, dans les mathé- 
matiques, la chimie, les sciences biologiques, nous pouvons compter 
quelques noms russes qui occupent une place marquante et honorable 
dans la icience européenne. En parlant des indices scientifiques du futur 
type de emlisation .slavo-russe, Danilevsky prononce le nom de Copernic. 
liais le célèbre Polonais n'a rien à voir dans la théorie de notre slavophile; 
11 effet parfaitement clair que le nom de Copernic, indissolublement 



i i: i' \nuoTis\ii; i;rs>i; 21'.;; 

lié à ceux de L'Allemand Kepler, de l'Italien Galilée ei de l'Anglais Newtou, 
appartient entièrement à La science européenne actuelle ri mm à quelque 
fut me science slavo-russe. Au fond, Danilevsky ne peut montrer aucun 
k&dice réel d'une force créatrice originale des Russes dans I»' domaine des 
sciences. Les quelques célébrités russes et slaves qu'il nomme (et aux- 
quelles on pourrait en ajouter encore quelques-unes appartiennent à la 
science européenne, tout comme Copernic, mais avec cette différence 
toutefois, que leurs noms ne marquent aucune grande révolution dans la 
Science. Jamais, avant que la Russie n'apparût comme une puissance 
civilisée, les peuples slaves n'ont émis aucune prétention à une originalité 
particulière anti-européenne danslasphère intellectuelle. Toutes ces préten- 
tions sont imputables à la Russie seule. Mais il serait impossible au cher- 
cheur le plus indulgent de rien découvrir qui puisse les justifier dans la 
réalité. Si on laisse de côté les partis pris, les imaginations et les fantaisies 
gratuites, on peut, en se basant sur l'expérience de HO ans, arriver à cette 
conclusion indiscutable que les Russes sont susceptibles de participer au 
mouvement scientifique européen dans une mesure égale aux Suédois et 
aux Hollandais. Encore, quelque faible que soient, relativement à nos pré- 
tentions, les résultats réels de l'activité scientifique des Russes, faut-il 
remarquer que les sciences en Russie semblent avoir passé leur apogée et 
entrer dans l'époque de la décadence. 

k En face des résultats pauvres de la science russe, et de faibles espé- 
rances en son avenir, poursuit Solovieff avec une pointe de délicieuse 
ironie, notre patriotisme pourrait trouver, si l'on veut, une consolation 
dans cette pensée que ce n'est pas dans les sciences, mais surtout dans la 
spéculation philosophique que l'esprit personnel et national se manifeste 
dans toute son indépendance et que c'est là, par conséquent, qu'il faut 
chercher l'expression de notre originalité civilisatrice. Voyons donc ce que 
c'est que la philosophie russe. 

Un des premiers scolastiques, Rabanus Maurus, dit, dans son ouvrage 
De nihili et tenebris, que la « non existence est quelque chose de si 
pauvre, vide et vilain, qu'on ne peut verser assez de larmes sur un état 
aussi déplorable ». Ces paroles vous viennent involontairement à l'esprit 
en songeant à la philosophie russe. Non point qu'elle n'existe pas. Au 
cours des vingt ou trente dernières années, pas mal de sérieux et intéres- 
sants ouvrages philosophiques ont paru en .Russie. Mais ce qui est philoso- 
phique dans ces ouvrages n'est pas russe du tout, et ce qui est russe ne 
ressemble en rien à la philosophie. Cependant les Russes sont incontesta- 
blement aptes à la réflexion spéculative. Seulement, tout en comprenant 
très bien et en nous assimilant les idées philosophiques d'autrui, nous 
n'avons produit nous-mêmes aucune œuvre considérable dans ce domaine. 
L'auteur de La Russie et V Europe explique la dépendance complète où se 
trouve notre pensée envers les idées d'autrui par la manie d'imiter l'Occi- 
dent. Mais il oublie que les penseurs slavophiles puisaient, eux aussi, leurs 
idées directrices, théologiques ou philosophiques, soit dans des écrivains 
français comme Lamennais, Bordas-Demoulin, etc., soit dans des auteurs 
allemands comme Sartorius, Moller, etc. » 



264 LA REVUE 

Restent la littérature et les arts. 

« Le roman russe jouit ces derniers temps d'une grande renommée en 
Europe. Dans la poésie, nous avons, à part Pouchkine et Lermontoff, 
quelques lyriques dont toute littérature européenne pourrait être fière. 
Nous avons un musicien de génie, Glinka, et, dans la peinture, outre 
quelques remarquables paysagistes, nous possédons, à en croire les slavo- 
philes, un grand tableau historique L'Apparition du Christ au peuple 
d'Ivanoff. Tout ceci est trop peu de chose sans doute pour constituer un 
type culturo-historique devant rivaliser, non avec quelque nation euro- 
péenne isolée, mais avec toute l'Europe, avec l'ensemble des peuples 
romano-germains. Mais comme il s'agit d'un type culturo-historique encore 
en formation, on pourrait dire que ce que nous avons fait dans les lettres 
et les arts présente un indice certain d'un grand avenir, si ce peu de chose, 
cet embryon se développait normalement. Mais tel n'est pas le cas. 
Lorsqu'on se mit à s'enorgueillir chez nous du brillant succès que rempor- 
tait le roman russe à l'étranger, personne, à ce qu'il semble, ne remarqua 
que ce n'était là qu'un écho retentissant de notre gloire passée. Qui sont- 
ils, en effet, ces écrivains que l'Occident applaudit? Des morts ou des inva- 
lides. Gogol, Tourguénetf, Dostoïevsky sont morts. Gontcharoff (1) n"écrifc 
plus. Tolstoï écrit autre chose que des romans (2). Quant aux écrivains 
d'aujourd'hui, il est certain que, malgré le jugement le plus bienveillant 
qu'on puisse porter sur eux, ils ne seront jamais lus en Europe. » 

Ces pages ne rappellent-elles pas celles de Tchaadaïeff, avec de la 
bonhomie en plus et de l'amertume en moins ? Toutefois, pendant 
les cinquante années qui séparaient les unes des autres, le temps a 
marché. M. Stassioulevitch, le vénérable directeur du Viestnik 
Evropy, ne fut pas déporté, SoloviefT ne fut pas déclaré fou. Cepen- 
dant, lorsqu'il voulut publier ses articles en volume, on ne le lui 
permit pas ; le livre fut saisi et, je crois, brûlé. 

Deux ans après, en février 1800, à la fête annuelle des anciens étu- 
diants de l'Université de Pétersbourg, Soloviefï prit la parole et fit 
cette définition du nationalisme aussi pittoresque que juste. « Le natio- 
nalisme, dit-il, raisonne comme ce sauvage qui, interrogé sur ce qui 
est le bien et le mal, répondit : lorsque j'attaque mon voisin et que 
j'emmène sa femme et son bétail, j'appelle cela du bien ; quand c'est 
mon voisin qui m'attaque et emmène ma femme et mon bétail, 

(1) Mort en 1891. 

2 En 1888 Tolstoï n'avait pas encore en Europe cette vogue dont il jouit 
aujourd'hui connue moraliste. Mais cette considération n'affaiblit en rien 
l'argument de Solo vieff. Tolstoï reste en ell'ot le contemporain de Tourguéneff e1 
de Dostoievsky, c'est-à-dire l'écrivain d'une époque passée Qui sait, en effet, si 
-,,n- La Guerre et la Paix les travaux de morale de Tolstoï seraient seulement 
Ins.' Il lui i -l arrivé, dans le temps; d'en envoyer un à la revue russe qui faisait 
du toletoïsme non Beulemenl avec dévouement, mais avec acharnement. C'était 
le Roti8skoie Bogaislvo, dirigé par M. Onolensky. Le manuscrit signé Nicolaieff ne 
lut pas Imprimé, il le fui el dans la même revue lorsque l'auteur l'y envoya 
une seconde fois avec sa iignature vraieel magique : Tolstoï. 






LE PATRIOTISME RUSSE 2G5 

j'appelle cela du mal. Il développa ce thème et termina en exprimant 
le vœu qu'on déclarât les juifs et les chrétiens égaux dans leurs droits 
de citoyen et qu'on proclamât au plus vite l'autonomie de la Pologne. 
Sur ce, tandis que les vieux se taisaient, n'osant pas applaudir un 
discours aussi audacieux et aussi franc, qu'ils approuvaient pour- 
tant intérieurement, tous les jeunes convives poussèrent des cris 
indignés « traître ! lâche ! canaille ! à la porte ! » Mais on ne réclama 
pas la tète de Solovieff. Celui-ci dut seulement quitter, le lendemain, 
la capitale sur l'ordre du préfet de police. 

Cet exil ne rebuta nullement Soloviefî; il continua sa campagne. 
Aurait-il pu faire autrement, lui qui fut travaillé par le mal des 
natures d'élite, l'inextinguible soif de la justice, lui qui écrivit ces 
paroles de si haute, de si pure noblesse : « Il s'agit pour la Russie 
non d'exister, mais d'exister dignement; là, et là seulement est toute 
la question nationale en Russie. » 



VIII 



La brochure de Tolstoï, dirigée contre le patriotisme, venue 
après les travaux des Tchaadaïeff, des Herzen et des Solovieff, ne fit 
qu'accentuer et souligner un état d'âme profondément ancré dans la 
conscience russe. Le patriotisme russe ne répond point ainsi à la 
conception européenne. Il consiste plutôt dans une sorte de négation 
de ce sentiment, considéré comme une base essentielle du fonction- 
nement normal des Etats occidentaux. Les derniers événements sur- 
venus en Russie ne feront du reste que creuser davantage le gouffre 
qui sépare le patriotisme officiel, tel que l'entend et l'impose le gou- 
vernement, et les aspirations humanitaires, vers lesquelles tendaient 
et tendent de plus en plus les âmes indépendantes et éclairées du 
pays des tzars. 

Mais, à quoi tient ce penchant des auteurs russes de dénigrer leur 
patrie plutôt que de l'exalter? Supposons que le patriotisme ne soit 
pas une vertu, mais un vice, non une qualité, mais un défaut. Bon ou 
mauvais, tous les peuples l'ont pourtant ; comment se fait-il que les 
Russes fassent exception à la règle, pourra-t-on demander ? 

Voici la réponse. Pour être patriote, il faut avoir une patrie. 
Qu'est-ce que la patrie russe? Elle n'existe pas ou presque pas. Il y a 
bien, sur le globe terrestre, une immense unité géographique dont 
tel département est deux fois plus grand que la France et qu'on 
appelle la Russie, mais ce n'est pas une patrie, c'est une centaine de 
patries particulières cousues ensemble par un tailleur à poigne. 
Pour être patriote, il faut avoir avec ses semblables quelque lien 
naturel ou historique, comme par exemple la solidarité de race selon 
l'expression de Herzen ou la solidarité de civilisation. Or quel lien 
voulez-vous qu'il existe entre un Russe et un Suédois de Finlande, 
1901. — 1« Mai. 19 



266 LA REVUE 

par exemple, quelle solidarité de race entre un Russe et un Tartare 
de Kazan, quelle communauté de civilisation entre un Russe et un 
Kalmouck? Sur cet espace qui s'étend de}la frontière allemande au 
bord du Pacifique et du pôle nord jusqu'à la mer Noire et à la Chine 
sont réunis les échantillons de tous les états traversés par l'humanité 
depuis la barbarie fétichiste d'un Tartare d'Altaï jusqu'à la civilisa- 
tion élégante d'un Polonais ou au raffinement exquis d'un Mongol 
boudhiste. Et toutes les formes économiques que l'humanité a connues 
y sont rassemblées également. On y voit, en effet, à côté de l'indivi- 
dualisme sec, tranchant et industrieux d'un Allemand, la commune 
vague et nonchalante du moujik russe, l'antique patriarcat du nomade 
des steppes sibériennes, la famille, à peine sortie des limbes de la 
différenciation sociale, du samoyède. Qu'est-ce donc que la Russie? 
Et lorsqu'un « patriote » russe dit : j'aime ma patrie, que veut-il bien 
dire par là? Tout au plus, n'est-ce pas? qu'il aime l'infime minorité 
de la population de la Russie qui appartient au type grand-russe. Car 
s'il dit qu'il aime aussi les Polonais, les Arméniens, les Finlandais, 
les Kirghizes, les Votiaks, les Tchouvach, les Lithuaniens, les Blancs- 
Russes, les Petits-Russiens, les Tartares, lesTcherkess, etc., etc., — 
il ment à ses sentiments intimes. 

Non seulement il ne les aime pas (et c'est là une seconde raison de 
l'antipatriotisme des meilleurs écrivains russes), mais il les hait, il 
les exploite et se livre sur eux à toutes sortes de violences. Le patrio- 
tisme commande, en effet, de « serrer la vis » aux Polonais, de pros- 
crire la langue arménienne des écoles arméniennes, de prohiber le 
théâtre petit-russien dans la Petite-Russie, d'imposer la religion 
orthodoxe aux Lithuaniens, de ravaler les Finlandais au régime auto- 
cratique des simples Russes, etc. C'est pourquoi des esprits puissants 
et généreux, comme N. Tourguéneff, Herzen, Solovieff, des esprits 
plus soucieux de la justice que de la prospérité et de l'éclat d'une 
dynastie régnante, se sont toujours prononcés contre le patriotisme. 

Car, en Russie, les guerres, les annexions, la politique intérieure 
et extérieure sont choses exclusives du gouvernement. La nation n'y 
est pour rien. Dans aucun cas elle n'est ni consultée, ni écoutée. Il n'y a 
pas, en Russie, d'opinion publique ; du moins, elle ne peut se manifester. 
Il n'y a pas de cette bourgeoisie libérale qui, en réalité, dirige les 
affaires d'un pays en Europe, ce qui explique que le Russe, quand il 
n'est pas indifférent à la politique, est violemment révolutionnaire. 
L'inhabitude des affaires politiques le porte à des excès d'action 
incompatibles avec son vrai tempérament . Bref, il n'y a aucune espèce 
de solidarité, d'entente ou de liaison entre les Russes et leur gou- 
vernement. Tout ce que celui-ci entreprend ou exécute, il le fait à ses 
propres risques, mais aux frais des contribuables. Ces derniers 
payent des choses qui les laissent imperturbablement froids et 
dédaigneux. Ainsi Tolstoï rapporte que le moujik russe méprise les 
chevaliers <Iu patriotisme et les prôneurs de la guerre, français ou 
lusses. L'intellectuel russe est dans le même cas. Il a un mépris 






LE PATRIOTISME-: KUSSE 267 

protond pour les conquêtes territoriales, en Chine notamment, et ses 
sympathies vont aux Chinois qui repoussent les Européens envahis- 
seurs. L'alliance franco-russe a pu éveiller des inquiétudes en Angle- 
terre, en Allemagne, ou en Autriche. En Russie, elle a été l'objet d'une 
surprise qui continue. 

On comprendra maintenant pourquoi Ivan AksakolT, bien que sla- 
vophile, et toute la société russe, furent enchantés de la défaite de la 
Russie en Crimée en 1855 : c'était une guerre entreprise par Nico- 
las [ er , une affaire personnelle de ce dernier; il échoua, et avec, lui 
tout son système metternicho-réaclionnaire. Eh bien ! on s'en félici- 
tait de toutes parts dans l'intérieur du pays. On comprendra aussi 
pourquoi Herzen conseillait aux officiers russes de combattre pour 
les Polonais en 1863 ; là encore, c'était une affaire révoltante pour la 
conscience nationale : le peuple russe n'avait pas à s'y associer. Et, 
en général, la formule « autocratie, orthodoxie, nationalisme » est 
détestée en Russie comme l'expression laconique et cynique de tou- 
tes les tendances contraires à la liberté et au progrès. Quand au mot 
patrie (otétchestvo) c'est, en russe, un mot grotesque et ridicule, et 
il n'est guère employé que par des discoureurs officiels. Il en existe 
un autre, rodina, qui veut dire sol natal, terroir : c'est, dans la lan- 
gue russe, un des mots les mieux aimés, les plus doux et les plus 
charmants. 

« J'entends le patriotisme comme l'amour non du sol, non des 
frontières, souvent volées au hasard des batailles, dit M. Gustave 
Gefïroy, mais comme l'amour des idées nées en France, de la pensée 
et de la langue des écrivains, des hardies investigations des philoso- 
phes, des conceptions des artistes, du labeur de tous ». C'est, on peut 
dire, la définition du patriotisme tel que le comprennent et profes- 
sent les meilleurs esprits russes. Les frontières volées, ils vou- 
draient les restituer aux peuples dépouillés de leurs terres. Les idées 
nées en Russie, ils les vénèrent et aiment profondément, et ils ont 
un culte religieux des héros de la pensée russe qui ont formé la men- 
talité de leur pays. Mais ils aiment par-dessus tout le labeur du peu- 
ple, infiniment malheureux. Dans la poésie de Nékrassoff l'amour 
brûlant du peuple coule comme un torrent de lave. N. Tourguéneff ne 
connut pas d'autre passion, entant qu'homme politique. La célébrité 
d'Ivan Tourguéneff lui fut acquise par les Notes d'un chasseur dans 
lesquelles il dépeint la lamentable vie du peuple. Et c'est encore à la 
même tendance passionnément démocratique que Nicolas Mikhaï- 
lovsky, l'éminent collaborateur de cette Revue, doit sa grande renom- 
mée. Bref, le véritable patriotisme russe, le patriotisme conscient de 
ceux qui pensent, c'est l'amour du peuple qui travaille et qui peine, 
et la haine de tous ceux qui l'exploitent et l'oppriment. Ce patrio- 
tisme est plein d'humanité et pur de tout alliage « nationaliste » et 
de bas calculs politiques. 

G. Savitch. 



LES DEUX NOUVELLES CONQUETES 

DE LA. SÉROTHÉRAPIE 

(Les Sérums axticellulaires et les Sérums troublants) 

Il y a quelque temps, M. Bordet, un jeune savant de l'Institut Pas- 
teur, attirait l'attention du monde médical sur un fait très curieux, 
bizarre, inexplicable en apparence, mais d'une rigueur scientifique 
irréfutable. Le fait qu'il signalait était vraiment curieux, si curieux 
même qu'on s'en méfia. On a donc commencé par voir si M. Bordet 
ne s'était pas trompé, et on refit ses expériences. Le fait fut reconnu 
exact, et pourtant aucune des théories ayant cours en biologie ne 
l'expliquait. A lui seul, il eut les honneurs d'une hypothèse dont 
l'exactitude fut bientôt démontrée par de nouvelles expériences, et 
à leur tour ces expériences nous firent connaître d'autres faits dont 
l'existence n'était même pas soupçonnée la veille. Quittant alors les 
sphères de la biologie pure, les savants se souvinrent de l'humanité 
souffrante et firent irruption dans le domaine de la médecine. Au- 
jourd'hui on nous annonce la guérison prochaine du cancer. On nous 
fait comprendre que bientôt nous aurons des sérums contre les cir- 
rhoses, contre les scléroses, contre les atrophies. On dit même que, 
dans le silence de son laboratoire, M. Metchnikoff est en train de pré- 
parer un nouvel élixir de longue vie, une eau de Jouvence à laquelle 
rêva toujours l'humanité... 

I. — Les sérums anticellulaires 

Rompant avec la tradition qui veut que dans les laboratoires de 
bactériologie on ne s'occupe que des microbes, M. Bordet a eu l'idée 
d'injecter à un cobaye du sang vivant de lapin. Ces injections, il les 
fit soit dans le péritoine de l'animal, soit sous sapeau et les répéta à 
des intervalles de plusieurs jours. Au bout de quelque temps, il prit du 
sérum du cobaye ainsi « traité » par des injections de sang de lapin, et 
en ajouta quelques gouttes à du sang pris à autre un lapin. Il vit alors 
se produire le phénomène très curieux que voici : les globules rouges 
du sang de lapin se gonflèrent, se déformèrent, s'accolèrent les uns 
aux autres, perdirent leurs contours et finirent par se dissoudre. Les 
quelques gouttes de sérum qu'on avait ajoutées au sang vivant ont 
agi sur les hématies à la façon d'un corrosif, d'un acide, à la façon 
d'un poison violent. 

Ce qui donnait une signification particulière à. ce phénomène, c'est 
que le même sérum ajouté à du sang de chien ou de cheval, ou de 
mouton, ou de poule, etc., n'exerçait aucune action sur les globules 
rouges de ces animaux. Il ne s'attaquait qu'aux globules rouges du 
sang de lapin. Il était spécifique, au même titre que le sérum anti- 
diphtérique, par exemple, qui n'agit que contre les produits du ba- 
cille de la diphtérie et laisse intactes les toxines du tétanos, de la 



LES DEUX NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SÉROTHÉRAPIE 20 3 

tuberculose et d'autres maladies. Le cobaye de M. Bordel éiail en 
quelque sorte vucciné, immunisé avec du sang de lapin, et il four- 
nirait un sérum qui ne tuait et ne dissolvait que les globules rouges 
de lapin, niais ne s'attaquait pas à ceux d'autres animaux. 

Lorsque ces faits furent connus, on imagina toutes sortes de com- 
binaisons possibles pour voir si cette action très spéciale était un fait 
généra] dans la série animale. On injecta des poules avec du sang de 
chien, on vaccina des lapins avec du sang de mouton, des moutons 
avec du sang de cheval, des chiens avec du sang de lapin. On avait 
beau varier à l'infini les conditions de l'expérience, l'animal fournis- 
sait toujours un sérum hémoly tique spécifique, c'est-à-dire un sérum 
qui n'agissait d'une façon toxique dissolvante que sur les globules 
rouges de l'espèce animale dont le sang avait servi à la vaccination. 

Mais si on pouvait avoir un sérum qui tuait les hématies comme de 
vulgaires microbes, ne serait-il pas possible d'obtenir des sérums 
qui agiraient de la même façon sur d'autres cellules vivantes de 
l'organisme? C'est la question que se posa M. von Dungern, et les 
expériences qu'il fit lui montrèrent qu'on pouvait en effet obtenir un 
tel sérum. 

Il prit la muqueuse de la trachée d'un bœuf, la racla et prépara 
une émulsion contenant des cellules à cils vibratiles. Cette émulsion 
lui servit pour vacciner des cobayes par le procédé classique des 
injections intrapéritonéales ou sous-culanées. Au bout de quelque 
temps ses cobayes fournissaient un sérum qui était manifestement 
toxique pour les cellules à cils vibratiles. Mises en présence de 
quelques gouttes de ce sérum, ces cellules s'accolaient les unes aux 
autres, se déformaient et les cils vibratiles perdaient leurs mouve- 
ments de va-et-vient qui les caractérisent. Elles étaient frappées à 
mort par ce sérum cytotoxique, tout comme les globules rouges quand 
ils sont attaqués par le sérum hémolytique de Bordet. 

Ce fut ensuite le tour d'autres cellules, et c'est ainsi qu'en vacci- 
nant les animaux avec des liquides contenant des cellules vivantes, 
MM. Metchnikoff, Moxter, Lindeman, Funck, Delezenne et bien 
d'autres ont préparé des sérums leucoloxiques qui détruisaient les 
leucocytes, des sérums sperrnotoxiques qui paralysaient et tuaient 
les spermatozoïdes. On fit encore mieux et, en abandonnant les vac- 
cinations avec des cellules seules, on s'adressa aux organes 
entiers. En traitant les animaux par des injections d'émulsions de 
reins, de foie, on obtint de cette façon des sérums néphorotoxiques, 
des sérums hèpaiotoxiques qui avaient la propriété de provoquer, 
chez les animaux auxquels on les injectait, des lésions graves (nécrose) 
des cellules du rein ou du foie. M. Delezenne vaccine un canard avec 
de la substance cérébrale de chien, et le canard lui livre un sérum 
névrotoxique d'une puissance telle que quelques gouttes mises au 
contact du cerveau d'un chien suffisent pour tuer l'animal. 

Tous ces sérums, comme nous l'avons déjà dit, au sujet du sérum 
hémolytique de Bordet, sont spécifiques et cela à double titre. 
Tout d'abord l'action toxique qu'ils exercent sur les divers éléments 



27 LA REVUE 

cellulaires n'existe pas dans le sérum des animaux qui n'ont pas été 
vaccinés. En second lieu leur action cytotoxique ne s'exerce qu'envers 
les cellules de l'espèce animale dont les éléments ont servi à la vac- 
cination. Le sérum névrotoxique de Delezenne qui, à la dose de quel- 
ques gouttes, tue le chien, n'exerce aucune action sur le lapin ou le 
cobaye, ou le pigeon. Un sérum néphrotoxique, qu'on a obtenu en 
traitant un cobaye par les injections d'émulsion de rein de lapin, ne 
s'attaque qu'à l'épi thélium rénal du lapin et est incapable de provo- 
quer des lésions rénales chez un autre animal. Sous ce rapport il 
existe donc une grande analogie entre les sérums cytotoxiques que 
nous venons d'étudier et les sérums thérapeutiques qu'on emploie 
aujourd'hui en médecine. Leur mode d'action est pourtant tout diffé- 
rent, car d'après M. Metchnikoff, les sérums cytotoxiques agiraient 
sur lacellule animale, parles deux ferments qu'ils renferment, la cytase 
et laphilocytase, fabriqués par les phagocytes. 



Les faits que nous venons de signaler sont de date récente et restent 
encore confinés aux laboratoires. Néanmoins, dès à présent on 
prévoit qu'ils sont destinés à bouleverser le traitement d'un grand 
nombre de maladies et à ouvrir une voie nouvelle à la thérapeutique. 

Ces sérums, comme nous venons de le voir, agissent sur les cel- 
lules à la façon des poisons spécifiques, et dès lors il devient possible 
de les utiliser pour avoir des contre-poisons également spécifiques. 
Un cheval auquel nous injectons tous les jours de la toxine diphté- 
ritique, nous fournit au bout de quelque temps un sérum qui guérit 
la diphtérie. Il est donc possible qu'en se servant des sérums cyto- 
toxiques on obtienne pour chacun d'eux des sérums anti-cytotoxi- 
ques correspondants. Prenons en exemple le sérum néphrotoxique 
qui a la propriété de provoquer chez les animaux des lésions graves 
des reins. Qui nous dit qu'en vaccinant des animaux avec ce sérum, 
on n'arrivera pas à leur faire fabriquer un sérum antitoxique 
qui aura la propriété de guérir les lésions rénales, la néphrite, de 
la même façon que le sérum de Roux guérit la diphtérie ? Les faits 
signalés dernièrement par M. Metchnikoff, par MM. Ehrlich et Mor- 
genroth montrent qu'on est déjà sur la voie des sérums an/i-spermo- 
toxique, an/i-hémolytique. Si ces faits se confirment, ils nous con- 
duiront forcément aux sérums anti-hépatotoxiques, anti-névrotoxi- 
ques, etc., c'est-à-dire aux sérums qui guériront les affections du 
foie, du cerveau, du système nerveux, etc., etc. 

D'un autre côté il est encore possible qu'on arrive à utiliser direc- 
tement les propriétés toxiques des sérums cytotoxiques. Voici le 
sérum de von Dungern qui a le pouvoir de tuer en les empoisonnant 
les cellules à cils vibratiles. Peut-il servir à quelque chose de plus pra- 
tique? Certainement oui, car il nous montre qu'en vaccinant un 
animal dune certaine façon, on confère à son sérum la propriété de 
détruire certaines cellules épithéliales. Or, le cancer n'est autre chose 



I 



LES DEUX NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SÉROTHÉRAPIE 271 

qu'une tumeur formée de cellules qui ont une tendance à envahir les 
tissus voisins, à les détruire en se substituant à leurs éléments 
propres. Mais ce que M. von Dungern a fait avec ses cobayes, nous 
arriverons peut-être un jour aie faire avec l'homme. M. von Dungern 
injecte à ses cobayes une émulsion de cellules à cils vibratiles et 
obtient un sérum qui détruit ces cellules. Que par des vaccinations 
semblables on provoque une modification analogue dans le sérum 
d'un cancéreux, et voilà notre malade débarrassé de son cancer qui 
fondra au contact du sérum qui le baigne. Admettons même que la 
cause première du cancer, microbe ou amibe, ne soit pas atteinte 
par nos vaccinations : notre cancéreux n'en guérira pas moins, 
comme le fait le diphtérique que nous traitons par le sérum dé Roux, 
lequel sérum n'a aucune action sur le bacille même de la diphtérie. 

Dans ses brillantes études sur la Philosophie de la longévité*, 
M. Finot a déjà indiqué ce qu'on peut attendre du sérum leucotoxique 
de Metchnikoff. 

Ce sérum, comme l'indique son nom, est toxique pour les leuco- 
cytes qu'il tue très rapidement. Or, il existe un grand nombre de 
maladies qui sont dues à ce fait qu'une certaine espèce de leucocytes, 
les macrophages, s'attaquent aux éléments nobles de nos tissus et 
organes, les détruisent et les remplacent par du tissu conjonctif. 
C'est ainsi que les choses se passent dans certaines cirrhoses du foie, 
dans certaines scléroses des reins, dansiun grand nombre d'atrophies 
de divers organes. C'est ainsi encore que les choses se passent dans 
la vieillesse dont la marque caractéristique est l'atrophie sénile des 
organes. 

M. Metchnikoff a donc eu l'idée de fabriquer, par le procédé des 
injections intrapéritonéales, un sérum toxique, mortel pour les 
macrophages qui dévorent nos tissus, créent les cirrhoses et les 
scléroses et jouent un rôle si important dans l'atrophie sénile de nos 
organes. Il espérait ainsi réduire à l'impuissance les agents de toutes 
ces détériorations organiques. Malheureusement, le sérum qu'il pré- 
para tuait non seulement les macrophages voraces, mais encore les 
phagocytes qui sont notre sauvegarde. Pour le moment, les choses 
en sont là. Mais partie remise ne veut pas dire partie perdue. Espé- 
rons donc que le sérum contre la vieillesse ne se fera plus attendre 
longtemps. 

II. — Les sérums troublants. 

Ils sont nés d'hier, et d'emblée ils ont jeté un tel trouble dans l'esprit 
des savants qu'on a oublié de les baptiser et de leur donner un nom. 
Tous ils ont ceci de commun que dans certaines conditions ils trou- 
blent les liquides organiques auxquels on les ajoute, et ce simple 
fait, dont la découverte date de six semaines à peine, est devenu 
déjà le point de départ d'innombrables recherches. C'est aujourd'hui 
en médecine la question à l'ordre du jour. 

Voici de quoi il s'agit : 



Quand M. Bordet préparait son sérum hémolytique, il constata que 
ce sérum ajouté à du sérum de lapin provoque dans celui-ci un 
précipité très fin qui trouble complètement le liquide. Ce fait que 
M. Bordet signala dans son mémoire, sans y attacher une grande 
importance, frappa M. Uhlenhuth (deGreifswald) qui, pourl'élucider, 
fit les expériences suivantes. 

11 prit un lapin et lui fit des injections intrapéritonéales de sang 
de bœuf. Puis le lapin étant suffisamment vacciné, il recueillit son 
sérum et en versa quelques gouttes dans une série de tubes contenant, 
chacun, un sérum très dilué d'un animal (cheval, bœuf, mouton, 
chien, chat, oie, canard, etc.). Il constata alors que seul le sérum de 
bœuf devenait trouble, tandis que les sérums de tous les autres ani- 
maux, qu'on avait aussi additionnés de sérum de lapin, restaient 
parfaitement limpides. Le sérum de lapin vacciné avec du sang de 
bœuf ne troublait donc que le sérum de bœuf et n'exerçait aucune 
action sur le sérum d'autres animaux. Le sérum troublant était ainsi 
un sérum spécifique. Et ce qui montrait bien ce caractère de spéci- 
ficité, c'est que lorsque le lapin fut vacciné avec du sang d'homme, il 
livra un sérum qui troublait le sérum d'homme et laissait intact les 
autres sérums. 

Dans ces vaccinations, M. Uhlenhuth se servait de sang en nature. 
Or, MM. Wassermann et Schutze ont constaté qu'on peut obtenir des 
sérums troublants spécifiques en vaccinant les animaux avec du 
sérum seul. Le sérum d'un lapin vacciné avec du sérum de cheval ne 
trouble que ce sérum-là et laisse limpides tous les autres sérums; si 
le lapin est vacciné avec du sérum humain, il provoque un précipité 
dans le sérum humain et ne trouble pas les autres sérums. 

L'importance de ces faits en médecine légale est considérable, car 
les sérums troublants spécifiques nous permettent maintenant de recon- 
naître avec la plus grande facilité et avec non moins d'exactitude l'ori- 
gine du sang. On sait qu'en médecine légale cette question de l'ori- 
gine du sang se pose souvent quand, chez un inculpé d'assassinat, on 
trouve du linge taché de sang. Si dans la majorité des cas l'examen 
des taches permet de dire s'il s'agit de sang humain ou non, il est 
des cas où, avec nos procédés habituels d'investigation, il est impos- 
sible de se prononcer. Or, les sérums troublants sont des réactifs 
sûrs et d'une sensibilité extrême, comme on peut le juger par 
l'expérience suivante : 

Avec vingt-quatre échantillons de sangs divers (homme, cheval, 
mouton, poule, anguille, oie, lapin, cobaye, etc.), MM. Wassermann 
et Schutze ont taché des linges et des couteaux qu'ils ont laissé 
traîner dans leur laboratoire et se couvrir de poussière pendant trois 
longs mois. Lorsque les taches furentpresque complètement effacées, 
ils lavèrent chaque objet dans un peu d'eau salée, filtrèrent l'eau de 
lavage, et mirent chaque liquide dans un tube. Ayant disposé leurs 
vingt-quatre tubes, ils versèrent dans chacun quelques gouttes de 
sérum de lapin vacciné avec du sérum humain. Or, seul le liquide 
provenant du lavage de la tache de sang humain devint trouble par la 



LES DEUX NOUVELLES CONQUÊTES DE LA SÉROTHÉRAPIE 273 

formation d'un précipité : le liquide de tous les autres tubes (où il y 
avait des traces de sang d'autres animaux) resta limpide. 11 serait 
oiseux d'insister sur l'importance pratique de ces faits. 

Mais voici un autre fait non moins intéressant que nous fit con- 
naître M. Schiltze : 

Il prit plusieurs lapins et vaccina l'un avec du lait de femme, un 
autre avec du lait de vache, un troisième avec du lait de chèvre. En 
examinant ensuite le sérum de ces lapins, il constata que le sérum du 
lapin vacciné avec du lait de femme précipitait les substances albu- 
minoïdes du lait de femme et n'exerçait pas la moindre action sur le 
lait de rache ou d'ânesse; de même, le sérum du lapin qui avait été 
vacciné avec du lait de vache n'agissait que sur ce lait ; de même 
encore le sérum du lapin inoculé avec du lait de chèvre coagulait le 
lait de chèvre et laissait intacts les autres laits. 

Ainsi donc, et contrairement à ce qu'on croyait jusqu'à présent, les 
substances albuminoïdes de divers laits ne sont pas les mêmes, n'ont 
pas la même composition moléculaire et diffèrent dans leurs proprié- 
tés biologiques. Chaque espèce animale possède donc un lait qui lui 
est propre, spécifique, si bien que malgré les artifices de préparation, 
malgré les coupages savants, il sera impossible de faire avec un lait 
de vache, un lait ayant les propriétés du lait de femme. On comprend 
maintenant pourquoi, un enfant nouveau-né nourri avec du lait de 
vache ou de chèvre se développe moins bien qu'un nourrisson nourri 
au sein. C'est un argument en faveur de l'allaitement maternel que, 
ne connaissait pas M. Brieux quand il a écrit ses Remplaçantes. 

Il y a mieux encore. MM. Leclainche et Vallée ont eu l'idée d'injec- 
ter à des lapins de l'urine humaine contenant de l'albumine. Ils 
examinent le sérum de leurs animaux vaccinés de cette façon et 
trouvent qu'il possède la propriété de précipiter l'albumine des urines 
humaines. M. Mertens prépare à son tour le sérum de Leclainche et 
Vallée et constate que ce sérum possède encore la propriété de trou- 
bler le sérum humain et n'exerce pas la moindre influence sur le 
sérum d'autres animaux. Enfin, il y a une dizaine de jours, 
M. Zuelzer nous apprenait qu'on pouvait obtenir des sérums trou- 
blants spécifiques non seulement par des injections de sang, de 
sérum, de lait, d'urine albumineuse, mais encore en vaccinant les 
animaux avec des exsudats de la plèvre ou du péritoine. Et ces sérums 
sont toujours spécifiques en ce sens qu'ils n'agissent que sur l'espèce 
animale dont les liquides ont servi à la vaccination. 

Tels sont les faits, et nous devons avouer humblement que jusqu'à 
présent on n'apuleur trouver une explication valable tellementils sont 
troublants. Nous savons seulement quedans certaines conditions, que 
nous avons indiquées, ils troublent les liquides organiques auxquels 
on les ajoute. On peut donc dire d'eux qu'ils sont troublants aussi 
bien au figuré qu'au propre. 

D r R. Romme. 



PARIS, FABRIQUE CENTRALE 

DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES 

J'aime la solitude, les promenades sans compagnon, surtout dans 
les bois. Ni la conversation ni la société ne sont pour moi d'impé- 
rieux besoins. Mon profond égoïsme est cause que je ne m'ennuie 
jamais seul avec moi-même. Si j'osais librement suivre mes préfé- 
rences, je ne ferais partie d'aucun groupe, d'aucune famille sociale 
ou universitaire, d'aucune église, d'aucune franc-maçonnerie, d'au- 
cune secte, d'aucune ligue, non pas même pour la défense des droits 
sacrés de l'homme et du citoyen, et je me confinerais, sans rien 
demander à personne, dans la retraite où ayant passé les plus heu- 
reux jours de mon enfance, mes rêves retournent' volontiers, — au 
vieux château de ***, avec deux chiens courants, un fusil de chasse, 
cinq ou six mille volumes et toute la papeterie nécessaire pour me 
livrer à ces inutiles écritures qui sont ma douce folie. Mais je suis 
obligé de reconnaître que j'ai tort. C'est un péché, et c'est une sottise. 
Ne parlons que de la sottise. 

Des artistes et des écrivains ont prétendu, il est vrai, se contenter 
en ne se plaisant qu'à eux-mêmes. Ces orgueilleux nous trompent 
ou se trompent. Je n'ai jamais admis qu'une analyse fidèle puisse 
découvrir au fond de leur cœur l'insouciance du jugement des 
hommes, et je ne me lasse pas, dans ces essais d'histoire et de morale, 
de leur crier cette vérité. Or, dans l'effort désespéré que nous sommes 
tous condamnés à faire pour soulever la montagne de l'indifférence 
publique, l'avertissement du vœ soli! n'est pas une déclamation 
vaine, c'est la constatation d'une loi. Il faut fabriquer sa gloire 
laborieusement et artificiellement; si les origines en sont peut-être 
naturelles, si elle peut, à la rigueur, comme les bonnes âmes se 
le figurent, naître modestement dans l'ombre comme la violette, 
elle ne se développe, ne grandit et n'attire les yeux qu'à force de 
bras et de machines travaillant et suant au soleil. 

Le premier souci de qui veut sortir de son néant doit donc être de 
chercher d'influents personnages qui, nous ayant acceptés eux- 
mêmes, s'emploient activement à nous faire accepter du monde. Et 
je vous jure bien que ce n'est pas une partie de plaisir, mais une rude 
et humiliante campagne, où l'on rougirait de soi si l'on n'avait pas la 
ressource du mépris universel, où il faut surtout de la santé, l'esto- 
mac plus solide encore que le cœur, des jarrets d'acier, l'échiné sou- 
ple et de bonnes jambes, même avec le secours d'un fiacre, pour 
grimper à tous les premiers étages de nos illustres connaissances, 
les académiciens et les dames, à tous les cinquièmes de nos amis et 
de nos ennemis, les vieux professeurs graves et les jeunes plumitifs 
babillards et frivoles de l'omnipotent journalisme. 

Paris est l'unique centre où se fassent en France les réputations 
lit té ra ires. Quand Victor Hugo appelle Paris la capitale du monde, 
peut-être est-ce l'emphase d'un chauvinisme puéril et superstitieux; 



TARIS, FABRIQUE CENTRALE DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES 275 

mais, à coup SOr, Paris reste vraiment la seule capitale littéraire de la 
France, et c'est une plaisante chose que l'inutilité de tous les efforts 
que l'on continue de taire, en province et à Paris même, pour lutter 
contre cette centralisation monstrueuse qui absorbe toutes les forces 
vives de la nation. La création des universités provinciales est la 
dernière en date de ces illusions persévérantes. On aura beau s'ingé- 
nier et s'évertuer, il n'y a pas un professeur de Lyon, de Bordeaux, 
de Marseille ou de Lille, pour lequel Paris ne demeure et ne doive 
demeurer toujours 

Le but éblouissant des suprêmes efforts. 

Ni dans les lettres, ni dans les sciences, ni dans les arts, on ne 
devient une célébrité française provinciale, et il est ridicule d'être 
membre d'une académie de province. Quand un poète né en France 
acquiert une grande célébrité qui n'est point parisienne d'abord, 
c'est qu'il n'a pas écrit en langue française, comme, par exemple, 
Mistral ; s'il a écrit en français, alors c'est un Belge ou un Suisse ; 
mais il n'y a plus de grand écrivain lyonnais ou bordelais. Il y en 
avait autrefois. 

Au xvi e siècle, la ville de Lyon était un vrai centre littéraire. 
Montaigne est bien un Gascon. Il médite les Essais dans son château 
du Périgord, et pourtant lui aussi voyage, va fréquemment à Paris, 
et, quand il s'agit de lancer son livre, il sait parfaitement, le pèlerin, 
malgré tout ce qu'il a écrit avec très peu de bonne foi sur la vanité 
de la gloire, dans quel lieu unique se trouvent et se paient les trom- 
pettes de la renommée. 

Au siècle de Louis XIV, l'attraction monarchique est trop puissante 
pour laisser subsister d'autres centres que Versailles et Paris, la 
cour et la ville. La province est déjà ridiculisée ; Molière rapporte de 
ses voyages les Précieuses, la Comtesse d' E scarbagnas , Monsieur de 
Pourceaugnac. 

Au xvm e siècle, le prestige royal s'étant effacé, il est vrai qu' « il 
se créa des académies provinciales, des foyers littéraires, notamment 
à Bordeaux, à Dijon, à Nancy, à Trévoux et ailleurs. Montesquieu et 
Buffon séjournent dans leurs antiques manoirs; Rousseau cherche 
la solitude, et Voltaire passe la moitié de sa vie en province ou à 
l'étranger (1) ». Mais la Révolution, en détruisant les provinces, a 
fait, de l'ancienne capitale monarchique, la capitale delà démocratie. 
Comment ressusciter aujourd'hui ce qui était déjà mort quand 89 
l'a tué ? 

Même au xvm e siècle, où il semble qu'il y ait eu un regain de vie 
pour certains centres provinciaux, les réputations littéraires ne se 
fondaient pas ailleurs qu'à Paris. Ce sont alors les salons qui, dans 
la société française encore aristocratique, tirent de l'ombre un auteur 
et le baptisent grand écrivain; les journaux, habituellement rédigés 
par de petites gens qu'on méprisait, étaient fort loin d'avoir sur 

(1) Gazier, Petite histoire de la littérature française. 



ïto LA REVUE 

l'opinion publique autant d'autorité que les salons. Montesquieu dut 
à M me de Tencin le premier succès de V Esprit des Lois, dont elle 
acheta un grand nombre d'exemplaires pour les distribuer dans sa 
« ménagerie », comme elle appelait les habitués de sa maison. 
« Voyons », disait Helvetius à ses amis, quand il eut publié son 
livre De V Esprit, «voyons comment M me Geoflrin me recevra; ce 
n'est qu'après avoir consulté ce thermomètre de l'opinion que je 
pourrai savoir au juste quel est le succès de mon ouvrage. » 

Aujourd'hui, sur le succès proprement dit d'un ouvrage, j'entends 
sur sa vente et sur le nombre de ses lecteurs, je ne crois pas que les 
femmes du monde aient conservé une part appréciable de l'inQuence 
énorme qu'elles avaient autrefois. Leur action, qui reste très réelle 
dans de certaines limites, se borne à pouvoir faire obtenir un prix 
de l'Institut au candidat qu'elles protègent, et aussi, chose immense, 
à le faire entrer lui-même à l'Académie, parce qu'ici le suffrage est 
extrêmement restreint; mais elles ne peuvent ni lutter contre l'opi- 
nion publique manifestée dans les journaux ou inspirée par eux, ni 
apporter aux journaux, en étant avec l'opinion, un appui vraiment 
utile et de poids. Leur vaine opposition serait celle de l'enfant qui 
barre le flot de la marée ; leur faveur légère s'ajoute comme une 
molle et simple caresse au vent soufflant d'ailleurs, qui seul enfle et 
pousse la voile. 

L'ancienne conversation française, qui était un art et une puis- 
sance, est devenue caduque, en même temps que cette branche de la 
littérature, qu'on appelait « le genre épistolaire », par suite de l'im- 
portance incomparable que les journaux ont prise, et des mœurs nou- 
velles qui se sont introduites dans la société. 

Excepté chez M me Aubernon-Nerville (1), où l'effort pour rétablir les 
anciens usages a un peu trop le caractère d'un artifice et d'une imi- 
tation légèrement pédantesque, il n'y a plus nulle part de conver- 
sation générale. Chez tout le monde la préoccupation est visible 
d'éviter avec soin les questions trop intéressantes qui pourraient 
engager une discussion sérieusement animée. Cependant on cause 
beaucoup, et même à voix très haute ; mais, comme personne ne 
parle pour l'assistance entière et que tous parlent à la fois, il en 
résulte un bruit perçant et confus qui casse la tête, n'offre aucun 
sens suivi à l'esprit distrait et fatigué, et qui eût bien étonné Riva- 
roi ou Diderot. 

Après dîner, les femmes, restées seules au salon, échangent de 
vagues propos sur les inconvénients de la pluie, du froid, des dis- 
tances, de la boue, des voitures trop rares ou des tramways pleins à 
certaines heures. Les hommes les ont quittées, aussitôt bue la tasse 
de café qu'elles leur ont gracieusement offerte, et ils ne les rejoin- 
dront qu'au moment du thé, c'est-à-dire du départ, après avoir 
fumé deux ou dois cigares de suite, si le maître de la maison ne leur 

l] Décédée en 1899. Le dernier dei grands salons parisiens n'est plus qu'un 
souvenir. 



PARIS, FABRIQUE CENTRALE DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES 277 

en donne pas d'assez gros pour exiger une bonne heure et demie de 
tirage ininterrompu. C'est pourtantau fumoir, entre hommes, que se 
disent les choses les plus savoureuses : à savoir, des contes gras, 
qui, selon l'excellente hygiène de Rabelais, dispersent les humeurs 
et favorisent la digestion, en secouant le diaphragme par les éclats 
et les spasmes du rire. D'autres causeurs, plus sérieux, font de la 
politique : entendez par là qu'ils répètent, comme des échos, les 
nouvelles et les commentaires de leur journal du jour. 

Mais n'y a-t-il pas d'autres heures pour la conversation que ces 
dîners d'une si ahurissante confusion et ces soirées d'une organi- 
sation si bizarre ? 

Si fait. Il y a les jours des dames, les visites de l'après-midi. Mais 
c'est là que règne l'art de parler sans rien dire ! Le bon ton veut 
qu'on y soit superficiel et absolument insignifiant. L'anglais Sterne, 
Duclos, Stendhal, Taine ont tous fait la même observation, chacun à 
son tour : ils ont noté qu'un visiteur qui se permettrait de raisonner, 
de penser, d'apporter ou quelque fantaisie ou quelque préoccupation 
étrangère au répertoire des lieux communs, commettrait une espèce 
d'inconvenance et donnerait à croire qu'il ne sait pas vivre; ils ont 
écrit que, dans la bonne société française, il faut faire comme tout le 
monde, parler comme tout le monde, être comme tout le monde, et 
qu'on est « un original », autrement dit, un excentrique, un braque, 
dès qu'on se distingue, par le moindre trait d'indépendance, de 
l'universelle banalité. Cette convention singulière n'exerce-t-elle pas 
toujours le même empire sur tous ceux que la force de leur génie, 
de leur caractère ou de leur humeur n'autorise pas à être de ces 
« originaux » dont le monde s'étonne et s'égaie? La seule nuance 
nouvelle me semble être que l'obligation d'être nul, en devenant 
consciente d'elle-même, a pris quelque chose de plus contraint et de 
plus triste, et que le bavardage des diseurs de riens brode désormais 
ses phrases vides sur un fond de morne silence gardé par les esprits 
délicats ou graves que ce vain bruit ennuie. 

Pouvoir parler à tout propos, sans rien dire, est d'ailleurs un talent 
ou un don très précieux que doivent admirer avec envie les natures 
infertiles qui en sont dépourvues, etilfaut savourer l'exquise sagesse 
de ce conseil de Montesquieu : « Ne vous avisez pas d'aller dire des 
choses, si vous êtes assez heureux pour savoir dire des riens. » 
Réfléchissez-y une seconde : que voulez-vous qu'on dise, sinon des 
lieux communs, à des gens qu'on connaît à peine? 

Voilà la société parisienne ; et voilà V élite, qu'un provincial doit 
venir rechercher, fréquenter, du fond de sa retraite, s'il veut que le 
monde fasse quelque attention à sa personne et à ses œuvres. 

Faut-il voir dans cette sélection d'hommes quelconques rassem- 
blés sur un point géographique une de ces minorités auxquelles 
appartient exclusivement le monopole de toutes les initiatives, et 
dont Renan disait avec un aristocratique dédain pour la multitude : 
« La force de traction de l'humanité a résidé jusqu'ici dans la mino- 



rite? » Oui, si l'on considère sa faiblesse numérique, relativement au 
reste de la population; non, si Ton considère son esprit. Car l'essence 
des minorités est d'être actives, et la nullité intellectuelle de ce petit 
nombre l'assimile au lourd bétail humain que les majorités sont par 
nature. 

L'exacte vérité est que Paris est la tête, non Yâme du public, cet 
animal. Il le dirige, en ce sens que tous les mouvements qu'il fait 
sont suivis par la province ; mais ce serait lui faire beaucoup trop 
d'honneur que de lui en attribuer l'initiative, comme à une volonté 
pensante. L'absence, chez cette minorité, cette élite parisienne, d'une 
personnalité qui résiste, ne permet pas de voir en elle autre chose 
qu'une foule. Elle a des conducteurs, qu'elle n'aperçoit pas, parce que 
sa vanité les lui cache, et parce que, étant devenue démocratique, 
elle s'imagine qu'elle est sa propre maîtresse. 

Nulle part l'esprit moutonnier d'imitation ne domine, au contraire, 
plus souverainement que dans un troupeau où toutes les bêtes sont 
reines et croient gouverner. L'unanimité, comme M. Tarde en a fait la 
remarque, s'y manifeste aisément et dans maintes circonstances ; mais 
il ne faut pas voir dans ce phénomène le triomphe d'une idée ralliant 
tous les esprits par le pouvoir de la vérité ; c'est le simple entraîne- 
ment d'une file de créatures humaines analogue à celui qui préci- 
pite les uns sur les autres les capucins qu'on fait avec des cartes. 

Les voix que vingt échos répètent, puis cent, puis mille, puis des 
millions, et tout Paris et la France entière, sont donc uniquement 
celles des cinq ou six personnes influentes qui tiennent l'oreille du 
public parisien, et comme le corps marche par l'ordre de la tête, 
l'oreille de tout le public français. Mais il n'est point nécessaire 
qu'elles parlent d'abord dans les salons ; si elles y prononcent leurs 
oracles, le chemin de la conversation, qui était au siècle de Voltaire 
et de Rousseau la grande voie directe, est devenu un détour sans uti- 
lité; elles s'adressent d'emblée, par la presse, à l'immense multitude. 
Tout au plus pourrait-on dire que les autorités de la critique litté- 
raire ont encore quelque vague besoin de l'intermédiaire de l'élite 
pour certaines opérations très délicates : par exemple, faire acceplerà 
tous l'idée neuve et la beauté propre de la poésie décadente, ou bien 
la réputation d'un grand écrivain étranger de langue française, 
Amiel, Maeterlinck ou Vinet. 

J'ai lu des articles intelligibles, avec citations inintelligibles à 
l'appui, sur le mérite des œuvres de la littérature symbolique : ils 
ne m'ont point convaincu; j'ai pu supposer que la camaraderie, la 
complaisance ou même une certaine ironie, 6 Anatole France ! 
étaient l'âme des éloges; mais quand je vois des personnes raison- 
nables et sans malice comme sans intérêt, quand je vois surtout des 
jeunes gens admirer ces obscures merveilles, c'est alors que je 
commence à me sentir un peu ébranlé dans la conviction où j'étais 
qu'un si pénible, effort n'estquela farce; de quelques Lemice-Terrieux 
qui s'amusent, imitée, prise au sérieux et gobée par toute une naïve 






PARIS, FABRIQUE CENTRALE DES RÉPUTATIONS LITTÉRAIRES 27ï> 

légion de cervelles détraquées et vides. La parole vivante, môme 
faible, peul avoir beaucoup plus d'efficacité que l'écriture : que ne 
devient-elle pas capable d'accomplir avec l'accent d'une foi sincère? 
Le fameux article de Scherer, publié dans un grand journal de 
Paris, qui a fondé le culte d'Amiel, aurait pu, à lui tout seul, 
demeurer sans elï'et; mais, à la voix du critique, une petite 
église s'est d'abord formée, et la religion nouvelle s'est vue solide- 
ment établie, du jour où l'on a donné le nom du dieu à des villas de 
la campagne suburbaine. Maeterlinck, porté aux nues par Mirbeau, 
a eu tout de suite la même chance heureuse. Quel que soit le génie 
de ces deux hommes, il n'est point sûr que le subjectivisme un peu 
maladif du moraliste de Genève et les premières langueurs mièvres 
du poète que l'auteur de Dégénérescence avait très durement et très 
injustement appelé « l'idiot belge », n'aient pas été utiles à leur 
popularité; mais il est bien sûr que, sans le tapage de la presse, 
sans les articles du Temps et du Figaro, les parfums les plus fai- 
sandés de leurs écrits n'eussent jamais touché l'odorat du public 
indifférent. Yinet, plus grand que l'un et que l'autre et sain comme 
un classique, n'a pas eu l'heur déplaire aussi vite et aussi complète- 
ment que ces deux représentants exotiques et sympathiques de notre 
décadence. 

Oh ! quelle peine a l'éminent penseur de Lausanne pour prendre 
enfin dans la littérature française la place qui lui est due, et cela, 
beaucoup moins par la résistance d'un public naturellement stupide 
et inerte, dont on finira toujours par faire tout ce qu'on voudra, que 
par le manque de foi, la tiédeur, les réticences perfides et la trahison 
des critiques qui poussent avec mollesse le siège de l'opinion ! 

Paris reste donc bien la grande fabrique centrale des réputations lit- 
téraires, et c'est à Paris que doit se rendre tout écrivain français qui 
veut parvenir. Qu'il fasse sa cour aux dames, comme autrefois; aux 
puissances et aux hommes en place, comme de tout temps; mais sur- 
tout à Sa Majesté la presse, reine des reines, impératrice du monde ! 
C'est elle qui désormais est le seul grand organe des autorités qui 
mènent le public, moins encore les revues mensuelles ou hebdoma- 
daires que la presse quotidienne et à un sou. Que peuvent les salons, 
les ministères, les palais, en face de l'usine à vapeur imprimant et 
vomissant par jour six cent mille feuilles ? 

Aucune emphatique hyperbole ne peut exagérer l'actuel pouvoir 
des journaux, d'abord parce que, aussi effrontés que lâches pour la 
plupart, ils forment en réalité l'opinion publique, qu'ils font sem- 
blant de suivre; ensuite parce qu'ils deviennent chaque jour davan- 
tage, avec le roman nouveau qu'ils découpent par petites tranches 
la seule nourriture intellectuelle de la foule, et souvent de l'élite. 

Paul Stapfer. 















1 




if 


' À 


S^Cr 





Type de forêts de Baobabs. (Madagascar, côté Ouest.) 

Le Domaine forestier colonial de la France 

SA DÉCADENCE (1) 



I. — Etat de là question. 

Dans une remarquable étude qu'il a présentée au Congrès de Sylvi- 
culture qui a réuni à Paris, à l'occasion de l'Exposition universelle, 
les plus éminents forestiers de toutes les nations civilisées, M. Mé- 
lard, inspecteur des Eaux et Forêts, a fait ressortir non seulement 
l'insuffisance de la production forestière de la France continentale, 
mais encore celle de la plupart des pays d'Europe. 

lia mis en relief les dangers évidents d'une semblable situation et 
ses doléances ont amené les représentants des puissances à émettre 
le vœu suivant, dont on demande la réalisation prompte: « Entente 
internationale pour protéger les forêts contre la destruction et assurer 
ainsi l'approvisionnement de l'industrie en bois d 'œuvre. » 

(i) Dans tous les pays du vieux monde, la question forestière s'impose 
comme un problème aussi grave que complexe. La France se trouve même 
sous ce rapport dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Notre 
domaine forestier, si important pour l'économie nationale, est peu connu 
en ce qui concerne la France proprement dite et presque tout à fait ignore 
et délaissé au caprice des fonctionnaires exotiques dans les colonies. Or, 
sous le voile du mystère qui entoure le régime forestier de nos possessions 
lointaines, se cachent de nombreux dangers menaçant de plus en plus sa 
sécurité et compromettant gravement son avenir. 

Nous ne saurions donc asse\ remercier M. L. Girod-Gcnct, le savant 



LE DOMAINE COLONIAL FORESTIKR DE LA FRANCE 281 

Les réflexions de M. Mélard sont des plus pessimistes. Il faut 
malheureusement s'incliner devant elles et nous avons tant déboisé, 
dans notre beau pays de France qu'aujourd'hui, nous sommes con- 
traints d'inscrire chaque année à notre budget, des sommes se chif- 
frant par plusieurs millions, pour reboiser des terres, surtout monta- 
gneuses, d'où la main cupide ou imprévoyante de nos devanciers 
avait banni les forêts. 

Nous avons reçu de ce côté, de pénibles leçons. Nous semblons en 
avoir profité et le domaine forestier continental paraît être à l'abri 
des aventures auxquelles il était exposé, il n'y a pas très longtemps 
encore ; mais qu'avons-nous fait pour notre domaine colonial? 

Là, se dresse un énorme point d'interrogation. 

Quelques agents forestiers, envoyés jadis dans nos possessions 
lointaines, y ont répondu. Tous ont jeté un cri d'alarme. Tous ont 
prédit une ruine irrémédiable de presque toutes nos forêts exotiques; 
tous ont conclu à un prompt remède qui ne vient pas. 

Les longues années que j'ai passées dans nos possessions d'outre-mer 
m'ont confirmé dans cette opinion. Le mal qu'on a signalé au Congrès, 
s'il est évident pour certaines régions de notre vieille Europe, crève 
les yeux lorsqu'il s'agit de la plupart de nos possessions lointaines. 
Là, d'immenses territoires ont été ruinés par les populations incons- 
cientes ou par des pratiques déplorables préconisées, souvent, par 
ceux-là mêmes qui auraient eu le devoir de prescrire le contraire. Il 
est constant, en effet, que dans la plupart de nos colonies, où des 
boisements importants existent encore, on prétend que pour les 
mettre en valeur, il faut détruire les forêts. Cela se voit partout. J'ai 
été témoin de semblables théories, vite passées dans l'application. 

C'est une erreur des plus grossières. 

L'état actuel de la question forestière coloniale est plein de périls. 
Au cours de la mission que j'ai accomplie j'ai eu, cent fois, à le 
signaler. 

J'ignore si j'ai été entendu. Dans tous les cas, cette question 
mérite de retenir l'attention de tous ceux qui songent à l'avenir. 
C'est pourquoi je me propose de la traiter dans les lignes qui vont 
suivre, trop heureux, si cette modeste étude peut contribuer à mettre 
nos forêts insulaires à l'abri des dangers multiples auxquelles elles 
sont vouées. 



Au cours des années qui ont clos le siècle qui vient de disparaître, 

inspecteur des Eaux et Forêts, d'avoir bien voulu étudier dans la Revue 
cette question avec sa compétence si hautement appréciée. Rappelons à 
cette occasion que notre distingué collaborateur, parti, en 1896, comme 
membre de la mission chargée d'organiser le service des Forêts à 
Madagascar, fut nommé, en 1897, chef delà même mission et qu'en cette 
qualité il visita et étudia les Iles de la Réunion, de Nossi-Bè, etc. Les 
efforts tentés dans cette direction par M. Girod-Genet furent du reste 
consacrés par le Jury de V Exposition de 1900. Une médaille d'or fut 
attribuée personnellement à M. Girod-Genet, de même qu'un grand 
prix à l'Exposition forestière de Madagascar organisée sous ses auspices 
(Note de la Rédaction). 

1901. — !«' Mai. 20 



282 LA REVUE 

un important mouvement s'est manifesté en Europe, en faveur des 
possessions coloniales. 

Chaque nation du vieux continent a compris que, si elle ne marchait 
pas résolument à la conquête des immenses étendues sur lesquelles 
ne flottaient que des pavillons inconnus, elle trouverait la place 
occupée par ses voisines le jour où, mieux avisée, elle comprendrait 
enfin, que les limites de son territoire métropolitain sont devenues 
trop étroites pour contenir l'activité débordante de sa puissance 
économique. 




La construction des maisons en bois à la lisière des forêts. (Madagascar.) 



La France, qui posséda jadis un empire colonial capable d'inspirer 
toutes les convoitises, qui le perdit d'ailleurs, lambeau par lambeau, 
sortit elle-même de son insouciance et fit prévaloir les droits légi- 
times qu'elle possédait sur des territoires que nos armes, dans cer- 
tains cas, ont définitivement acquis à notre action souveraine. 

Tel qu'il est établi aujourd'hui, notre domaine colonial répond 
ammplement à nos besoins, comme étendue du moins, car, si je ne 
m'abuse, nous possédons à cette heure, sans tenir compte des terri- 
toires algériens et tunisiens, plus de 7.261.670 kilomètres carrés de 
terres exotiques, soit 726.167.000 hectares, c'est-à-dire près de 
14 fois l'étendue de la France continentale. 

Or, si nous ne savons rien de bien précis sur la plupart de ces 
possessions, si, du moins, il n'y a que de rares connaissances vul- 
garisées, il faut avouer que notre ignorance est surtout flagrante en 
ce qui concerne les ressources forestières de ces immenses étendues. 

Que savons-nous en effet sur ce point, si important cependant? 

Rien, ou à peu près rien! 






LU DOMAINE COLONIAL FOREST.ER DE LA FRANCE m 

Cela lient à diverses causes. 

D'une part, il apparaît comme chose ccrliino ^.,„ „ • 
pénétré le monde colonial, que l'on tient pou^uŒ V r "" ff" 
tout au moins très secondaire, tout ce qKchëau domf £jT We ' 
^-unpeu, dans nos colonies, ?cs S&ïïJrSS&ï 

On puise en leur sein tous les éléments nére«iiroc 11,^ 
neure; on trafique des différents produis qu'elles rectlen a&t" 

sans souci du lendemain tout rpla ai, v „ ûf * "r recèlent, on abat, 
avoir mission de sauvegarder un capilal oui ^l'T^l deVraient 
e, dont les générations WnïTnTdo^n vTq^suK J ° Ur 

■h D 1"k y^garder d'un peu près, méritent à tons égards^" rete^ 
mrWittenfon des pouvoirs publics aussi bien que celle 8 des spécnla- 

ce qm : i l0 ptTdlnV. a efi r r Patrie Se dési ° té ^se plus longtemps de 
étéV^arTsX?at S stt mi d niStrateUrS ^SXFÏSÏE 

notre Do!i!„i ? averses, pour parer à l'insuffisance de 

coloniales ^des bois o nTnn' ^ T nousa ™"s dans nos possessions 
toionmies ues jjois qui pourrissent sur p ed ou oui sont sottement 
détruits par des mains imprévoyantes ? sottement 

N est-il pas enfin inquiétant pourqui songe à l'avenir pour oui con 
"„' 1„IT W? C6S désastreuses des déboisements poC qui pense" 

pa lCldSw i en , due v, S ™ m ™ s <* ^ forêts sont détruites 
par i emploi simultané de la hache et du feu' 

pour Dlante U r n d < i ] i a n f» n T Velleme 5 t j nstallé « ni détruit la *»*» voisine 
?ait utifiser d.nf.P ' m -" ^ 2 e la vanille ' alors ï ae > a côt é- il Pour- 
la veUle 6 but ' des étendue s immenses, déboisées de 

nerm; U ou e a S n°tr!fs te r 1 d nH rU t t t0Ut T SOn P assa S e P our rechercher desmi- 
penuom ? '^f. jetions ; plus loin , ce sont les indigènes qui cou- 
^ur clore ÏJFrtZ.V™''-* 011 P ° Ur C0Dstruir e leurs cafés, soit 
Uons et les m»u ffi ° DS ' S .°J tp0ur confectionner leurs embarca- 

«;ï,Se:sstsr s à la vie que - tous ' sans 

indigèU'^Tl'u déf ^ ichement s par le feu, soit pour les cultures 
■naigenes, comme le riz de montagne, par exemple^ pour créer 



284 



LA REVUE 



des pâturages. Cette seule coutume que, au prix de n'importe quel 
sacrifice on devrait condamner sans pitié, dans toutes nos colonies, 
enlève chaque année, dans certaines régions, des milliers d'hectares 
au domaine forestier. 

Il n'est pas jusqu'à la création des villages qui devrait être étroite- 
ment surveillée. Presque toujours, en effet, c'est à la lisière des bois, 
et quelquefois en pleine forêt, que se créent de nouveaux villages. Or, 
chaque fois qu'une création de ce genre se produit, on peut, sans être 
grand clerc, prédire la ruine absolue de la forêt la plus proche, car 
elle seule recèle en son sein tous les éléments nécessaires non seu- 
lement à la création du village, mais encore à la vie de ses habitants 
qui, aussitôt installés, trafiquent de tous les produits qu'ils ont à 
leur portée, qu'il leur suffit de récolter, souvent par des procédés 
barbares — et tout cela jusqu'à épuisement complet de la forêt envi- 
sagée. — Le mal accompli, le village se déplace et ainsi va, sans 
arrêt, de génération en génération, le déboisement de toutes nos 
colonies. 




Monlag) 



et plaines déboisées des environs de Dicgo-Suarcz. . (Madagascar.) 



Et, pour établir semblable conclusion, je ne saurais laisser croire 
qu'il s'agit là, simplement, de mes opinions ou de mes constatations 
personnelles, mais bien de celles émises par tous ceux qui, comme 
moi, se sont émus de la situation de nos forêts coloniales. 



Certaines colonies se sont préoccupées de l'état de choses que je 
signale. Beaucoup même, en ces derniers temps, ont proposé des me- 



LE DOMAINE COLONIAL FORESTIER DE LA FRANCE 285 

sures qui, malheureusement, émanent d'un même cliché et sont des- 
tinées, faute de moyens d'application, à demeurer lettre morte. 

Parmi les colonies qui, le plus atteintes d'ailleurs, et qui sont 
franchement entrées dans la voie de la méthode et de Tordre, on peut 
citer celle de la Réunion. Cette île est aujourd'hui dotée, non seule- 
ment d'une réglementation forestière mais, ce qui vaut mieux, d'un 
personnel chargé d'appliquer la loi. 

Ecoutons les intéressés eux-mêmes et nous serons édifiés sur ce 
qui s'est passé, en matière forestière, dans cette jolie possession de 
l'océan Indien. 

Le rapporteur de la loi actuelle disait, en 187:* : 

« Il n'est personne qui veuille contester que l'état de choses actuel 
« ne soit extrêmement fâcheux: les bois du domaine et ceux desparti- 
• culiers ont presque disparu dans des exploitations franduleuses ou 
u irréfléchies; comme conséquence, de longues sécheresses ont com- 
« promis notre production et même altéré, dit-on, la santé publique. 
« C'est là, du moins l'opinion d'hommes compétents et cette opinion 
« fût-elle au surplus trop absolue ou même conjecturale, il n'en res- 
u terait pas moins vrai que des mesures capables de protéger contre 
« les déboisements nos sources et nos cours d'eau sur le point de 
« tarir, seraient déjà un bienfait très appréciable. Il importe donc 
<( d'arrêter le mal dans les causes qui l'ont (produit, et le remède, 
'( d'après le sentiment général, ne se peut trouver que dans une 
« réglementation qui fait aujourd'hui défaut. 

Au cours de la discussion qui eut lieu au Conseil général de la 
Réunion, M. Ilerland, un des membres de cette assemblée, fit la 
judicieuse remarque suivante : 

« Le mal, dit-il, en parlant de l'état de déboisement des forêts de 
la Réunion, ne vient pas de ce qu'on cultive trop de terre, mais bien 
de ce que l'on dénude le sol sans la culture. L'élément africain re- 
présenté par les noirs créoles a conservé ici les habitudes agricoles 
de son pays d'origine. // défriche en envahissant les forets. Il se dé- 
place incessamment sans jamais se fixer ni améliorer les terres défri- 
chées. Voilà le mal ; voilà ce qu'il faudrait arrêter en essayant de 
fixer les travailleurs créoles sur les terres cultivées par le droit de 
propriété. )> 

Et c'est ainsi que, il y a une trentaine d'années, M. Ilerland a par- 
faitement défini la véritable cause principale du désordre qui règne 
dans presque toutes nos colonies, en matière forestière, et qui tient à 
la mobilité des populations. 

Si nous quittons la Réunion pour Madagascar, par exemple, nous 
sommes obligés de faire les mêmes constatations. Le déboisement 
marche avec une rapidité effrayante et ce, malgré l'apparence d'orga- 
nisation forestière qui existe et qu'a réglé le décret du 10 février 1900, 
qui doit, malheureusement, rester sans application par suite de l'in- 
suffisance notoire du personnel technique celui-ci, seul, pouvant porter 
utilement le fer rouge sur les nombreuses plaies qui entament de 
tous côtés le domaine forestier. 

De nombreux explorateurs, en courant, ont constaté cet état de 
décadence du domaine forestier malgache. L'opinion de l'un d'eux, 
bien connu dans le monde savant, le Révérend Père Baron, de la 
mission anglicane, s'exprimait ainsi, en parlant des forêts de l'île, 



286 






dans une des nombreuses relations qu'il a publiées sur ce sujet (1) : 

Des renseignements que j'ai recueillis soit directement, soit par 
l'intermédiaire de mes collaborateurs, ou des divers chefs de pro- 
vinces, j'ai pu établir que le domaine forestier malgache, très inéga- 
lement réparti d'ailleurs à la surface de l'île (2) couvrait encore 
actuellement de 10 à 12 millions d'hectares. J'avais pu, en groupant 
ces renseignements, créer, en vue de l'Exposition universelle, la 
carte forestière de l'île. Ce document (qui n'a jamais été exposé, 
grâce à des manœuvres innommables de la part du Comité de l'Expo- 
sition malgache), bien que comportant, fatalement, de nombreuses 
inexactitudes, était un grand pas de fait vers la vérité et marquait 
une étape. Il a plu à certains que ce travail, résultat du labeur de 
plusieurs années, ne voie pas le jour ! Ainsi vont les choses colo- 
niales. 

Quoi qu'il en soit, sur les 12 millions d'hectares de forêts qui cons- 
tituent le domaine forestier malgache un tiers de l'étendue environ 
comporte des produits susceptibles d'exploitation immédiate ; les deux 
autres tiers sont en voie de [ruine ou totalement ruinés. Si donc, 
au poinl de vue purement forestier, le coefficient de boisement de 
l'île est d'environ 20 0/0, en réalité, il ne représente, au point de vue 
économique, que 7 à 8 0/0, ce qui est tout à fait insuffisant. 

A Madagascar, le régime des eaux, déjà profondément perturbé 
en certaines régions, est étroitement lié à la question forestière et 
là, on peut nettement prédire que lorsqu'il n'y aura plus de forêts, il 
n'y aura plus d'eau. On en a un exemple frappant en Imerina. Pen- 
dant 6 ou 7 mois, chaque année, il ne tombe plus une goutte d'eau 
aux environs de Tananarive ; à 40 kilomètres de là, dans le voisinage 
des forêts de l'Est, il pleut à peu près tous les jours, ou du moins 
assez souvent pour qu'on puisse tenter certaines cultures ou l'amélio- 
ration des pâturages. 

Malgré mes observations réitérées on n'a rien fait encore pour 

(1) En conclusion, permettez-moi d'exprimer l'espoir que la destruction actuelle 
de la forêt par les indigènes sera bientôt efficacement arrêtée par le Gouverne- 
ment et que ses ressources précieuses seront vraiment utilisées. Si cela ne se fait 
pas, dans quelques générations il ne restera plus de forêts et comme le plus 
grand nombre de leurs arbres ne se trouvent nulle part ailleurs dans le monde, 
ces espèces végétales seront complètement éteintes. 

(2) Plusieurs explorateurs de la Grande Ile ont écrit, sans rien prouver d'ail- 
leurs, que certaines parties de cette immense contrée n'avaient jamais été boi- 
sées. Ils citaient, pour appuyer leur dire, la relation de certain explorateur qui, 
il y a 180 ans je crois, aurait trouvé l'Imerina déboisé. 

Il se peut que cette région, aujourd'hui dépourvue de végétation forestière 
comme certaines parties du Boeni, du Betsiléo, aient déjà été déboisées il y a 
plus de deux siècles. Cela ne prouve nullement que, un siècle avant, le pays 
n'ait pas été couvert de forêts. 

J'estime, au contraire, que, à l'origine, le pays malgache a été complètement 
boisé. Peu à peu, devant le développement des peuplades, les forêts ont reculé 
leur- limites et le pays a pris cet aspect aride et sévère que, de nos jours, nous 
lui connaissons. La preuve de l'ancien état boisé du pays réside dans ce fait 
que, de ci dé là, on rencontre encore sur les hauts plateaux, de nombreux bou- 
quets de bois contenant presque tous les arbres de la grande forêt. Enfin, dans 
les périmètres de reboisement que j'ai fait constituer aux environs de la capi- 
taie, la végétation forestière, après trois années de mise en défense, réapparais^ 
sait, preuve indéniable que des racines, témoins d'un ancien état de choses, 
malgré les assauts du feu, avaient conservé une vitalité suffisante pour permet- 
tre 8 la nature de reprendre ses droits. 



LE DOMAINE COLONIAL FORESTIER DE LA FRANCE 287 

améliorer le sort des forêts et peut-être, par des circulaires impru- 
dentes a-Uon, au contraire, aggravé le mal dont elles soutiraient. 
Sous prétexte, en effet, de relever le trafic insulaire, de pousser à 
l'exportation, les indigènes ont été adjurés de poursuivre leurs 
anciennes exploitations individuelles. De là une recrudescence dans 
Les abus et une marche plus rapide vers la catastrophe finale. 

Il est, j'en conviens, plus facile de gouverner en laissant faire, que 
de réprimer les abus, graduellement, et d'amener, par de sages 
mesures, appliquées sans faiblesse, les indigènes au respect du bien 
d'autrui ; mais je pense, avec les personnes qui sont aussi soucieuses 
du lendemain que du présent, que c'est au début même de l'occu- 
pation française que l'on devait, à Madagascar, rompre avec les erre- 
ments du passé et entrer franchement dans la voie des améliorations 
de longue haleine. En laissant se perpétuer les abus on crée, pour 
l'avenir, une situation lamentable. C'est ce qui s'appelle faire feu de 
tout bois. 




Type de forets de Raphias. (Madagascar. 1 ) 

En matière forestière, on conviendra que c'est au moins abusif ! 

Je ne m'attarderai pas à promener le lecteur dans nos anciennes 
possessions de Diégo-Suarez, de Nossi-Bé, aujourd'hui rattachées au 
gouvernement général de Madagascar et régies par les règlements 
applicables à cette île. 

A Diégo-Suarez, il ne reste plus de véritable forêt que dans le Sud 
de la province, dans la zone montagneuse. Je me suis attaché à 
démontrer que l'anéantissement de cette masse forestière qui peut 
encore avoir 20 ou 25.000 hectares serait le point de départ de la 



288 LA REVUE 

ruine absolue de toute la région, car il ne pleut plus en temps normal 
que sur ces hauteurs boisées, qui donnent naissance à tous les ruis- 
seaux de la région. Partout ailleurs, le pays a un aspect désolé, 
brûlé et les maigres pâturages qui existaient sont maintenant ruinés. 
Toutes les convoitises sont tournées vers ce qui reste de forêts ! 
Comme tant d'autres, en présence de l'insouciance, de la faiblesse ou 
de l'incompétence des administrateurs locaux, elles iront sans aucun 
doute à la ruine, sous forme de concessions. 

A Nossi-Bé, dont l'étendue est d'environ 30.000 hectares, il ne reste 
plus qu'un bouquet de bois d'environ 1.000 hectares! 

Si nous allions au Sénégal, au Soudan, au Dahomey, dans toutes 
nos possessions africaines, nous serions obligés de faire les mêmes 
constatations. 

M. Famechon, dans une notice qu'il a publiée sur la Guinée, nous 
dit ceci : 

« Le territoire de la Guinée est peuplé d'une variété considérable 
d'animaux, mais par suite du déboisement qui a détruit les repaires 
des animaux sauvages, le gibier devient rare. 

Plus loin, il ajoute : 

« Le pays a été autrefois couvert d'épaisses forêts que les indi- 
gènes ont peu à peu détruites » 



Si nous passons de nos possessions africaines à celles de l'Asie, 
nous avons sous les yeux un tableau analogue et ici, c'est à des 
agents forestiers de carrière que j'emprunterai un avis sur ce qui 
nous occupe. Leurs doléances, à la suite des missions dont ils ont 
été chargés, ont d'ailleurs été reproduites par la Revue des Eaux et 
Forêts, ce qui leur donne au caractère quasi officiel. 

En Indo-Chine, par exemple, le mal dont souffre le domaine boisé 
a d'abord été signalé par M. Bert, alors inspecteur des Forêts. Dès 
1884, il concluait à l'organisation solide d'un service technique des 
forêts. Ce n'est que douze ou quinze ans plus tard qu'on se décida à 
charger un agent forestier de rechercher ce qu'il y avait à faire. 

A peine installé, M. Boude écrivait (1) : « Toutes les berges des 
rivières sont déboisées et il est à craindre que la Rivière de Saigon, 
elle-même, soit tellement envasée que les navires d'un gros tonnage 
ne puissent arriver qu'avec peine à Saigon 

Parlant de l'arrêté local qui avait été pris en 1875 par le gouverneur 
de la colonie, M. Boude fait remarquer « qu'un des avantages de cet 
arrêté a été d'assurer la garantie de la perception des droits sur les 
bois abattus. Cet avantage, dit-il, est énorme au point de vue fiscal, 
mais la question forestière a été laissée de côté. » 

« Actuellement, continue M. Boude, le porteur de permis ou, pour 
être plus exact, le bûcheron, va couper en forêt, où il lui plaît, un 
certain nombre d'arbres. Il abat, sans s'occuper de ce qu'il détruit 
par la chute de l'arbre; puis il choisit les meilleurs sujets parmi ceux 
qu'il a abattus, les enlève et laisse loutle reste en forêt. » 

a La réglementation du mode d'abatage et de vidange (2) devrait 

(1) Revue des Eaux et Forêts n° 21 du l"' aovembre 1899. 
' En langage forestier on désigne par le mot « vidange » l'enlèvement et la 
gortie des bois abattue dans une portion de forât. 



LE DOMAINE COLONIAL FORESTIER DE LA FKANCE 



289 



depuis longtemps exister ; c'est une question des plus importantes, 
de laquelle dépend l'avenir des forêts de la colonie. Leur ruine est 
certaine si on n'assujettit pas la coupe des bois àcertaines règles. 

u Une autre cause de la ruine des forêts se trouve dans la culture 
par le Ray (défrichement par le feu). 

Après Sf. Boude, un autre agent forestier, envoyé ces temps der- 
niers en Annam et au Tonkin, a posé, en termes précis, la question 
qui nous occupe. Les principales observations de M. l'Inspecteur 
adjoint Ducamp sont résumées dans les lignes suivantes que je ne 
puis m'empêcher de citer (1). 




La fabrication du fer à la lisière des forêts. (Madagascar.) 



« Ayant avant tout le grand désir de voir la France ne pas rester 
en arrière des autres pays en ce qui concerne la question forestière 
coloniale qui sera un jour bien plus importante que celle de la métro- 
pole, je dirai que s'il est temps encore de sauver l'état boisé partout 
où il existe encore et, par suite, d'enrayer tous les maux auxquels 
le déboisement des terres impropres à la culture peut donner lieu, il 
reste urgent d'agir sans délai aucun, en Indo-Chine, en décrétant 
l'application d'un régime forestier rationnel. » 

« A l'heure où tous les peuples civilisés se préoccupent à juste titre 
de l'état de boisement des terres incultes et des montagnes, nous 
basant sur l'intérêt général, nous croyons qu'il reste inutile et 
superflu d'énumérer les raisons d'ordre supérieur et aussi d'ordre 

(1) Revue des Eaux et Forêts du 15 mars 1000. 



290 LA REVUE 

économique qui militent en faveur d'une organisation immédiate du 
domaine forestier. Mais nous insistons sur ce point qu'il importe peu 
à l'heure actuelle de réglementer et de légiférer sur des données 
encore mal synthétisées; il est urgent, au contraire, de confier avant 
tout, l'étude des questions nombreuses et importantes qui se posent, 
à un Corps d'agents forestiers jeunes et actifs, ayant reçu l'enseigne- 
ment spécial et qui, emprunté à l'administration métropolitaine des 
Eaux et Forêts, peut seul mener à bien une pareille entreprise. » 

Je me borne aux constations qui précèdent. Elles ont mis le lec- 
teur au courant de la question forestière coloniale et d'ores et déjà, 
semble-t-il, on aperçoit clairement que cette question mérite, à 
quelque point de vue qu'on se place, d'être étudiée et résolue à brève 
échéance. 

Bien que le cadre de ce travail ne se prête pas à de longs dévelop- 
pements, il me paraît utile d'examiner les richesses forestières de nos 
principales colonies. Un coup d'œil d'ensemble sur ce qui a été 
exposé dans les diverses sections coloniales de l'Exposition univer- 
selle me permettra d'ailleurs de résumer brièvement cette partie de 
l'étude. 

II. —Aperçu sur les productions forestières coloniales 

L'Exposition universelle devait fournir à nos colonies une occasion 
unique de présenter au public, qui se donnait rendez-vous pour 
l'année 1900, les productions multiples de leur sol. 

Quelques-unes l'ont compris. En cela elles ont profité des leçons 
des expositions précédentes et, pour certaines d'entre elles, un progrès 
sensible a marqué l'exposition de l'année dernière. Mais, le plus 
grand nombre n'a à peu près rien fait pour mettre en évidence les 
produits que leurs forêts recèlent, de sorte qu'il est bien difficile de 
se faire une opinion directe de la valeur de ces produits. 

Parmi les colonies qui ont exposé les collections de bois et de pro- 
duits dérivés les plus importantes (excepté l'Algérie et la Tunisie), il 
faut citer la Cochinchine, Madagascar, la Guyane, la Guadeloupe, la 
Martinique, la Nouvelle-Calédonie, la Réunion. Les deux premières 
ont obtenu les plus hautes récompenses de l'Exposition, soit des 
grands prix et des médailles d'or. On notera, en passant, que ces 
deux colonies avaient à la tête de leur service forestier des agents de 
la métropole, du grade d'inspecteur-adjoint. 

Colonies d'Afrique 

Sénégal- Soudan. — On ne sait rien de bien précis en ce qui touche 
à l'étendue du domaine boisé de ces territoires. Des diverses rela- 
tions qui ont été produites, on peut admettre cependant que le pays 
est actuellement peu boisé. La pratique des défrichements a fait dis- 
paraître de nombreuses forêts. 

Entre le Sénégal et la Gambie, le pays comporte généralement peu 
de végétation. Elle ne devient intense que vers le Sud. Divers explora- 
teurs ont rapporté que les bords de la Casamance, une des rivières 
les [»lus importantes, étaient très bien boisés. On peut évaluer l'éten- 
due des forêts encore exploitables à environ 1.450.000 hectares pour 



LE DOMAINE COLONIAL FORESTIER DE LA FRANCE 201 

le Sénégal et le Soudan réunis ce qui donne un coefficient de boise- 
ment inférieur à 2 0! 

actuellement, les indigènes tirent à peu près tout le caoutchouc qui 
est exporté des forêts du bassin de la Casamance. Cette exploitation, 
qui a produit, en 1899, une somme de 2.818.444 francs, doit évidem- 
ment être intensive. Tout porte à croire que, dans ces conditions, 
aucune surveillance n'étant exercée, la ruine des peuplements pro- 
ducteurs soit prochaine. Il en sera de même pour la récolte de la 
gomme produite par divers végétaux de la famille des légumineuses 
car, en 1899, on en a exporté pour 3.525.593 francs. 




Un marché dans Un -village. (Madagascar.) 

Ces chiffres prouvent, dans tous les cas, que les produits forestiers 
constituent encore la base du commerce de la colonie et que si on ne 
veut pas en laisser tarir la source, il serait bon d'aviser à l'organisa- 
tion d'un service capable de sauvegarder l'avenir, par de judicieux 
aménagements. 

L'Exposition du Sénégal-Soudan, en dehors des latex divers qui 
donnent du caoutchouc, ne comportait que de rares produits fores- 
tiers, alors que le pays compte de nombreuses essences (1). Ce côté 
de l'Exposition a donc été complètement négligé. 

La Guinée. — Cette colonie a vu disparaître peu à peu les boise- 
ments qui faisaient autrefois sa richesse. Son coefficient de boise- 
ment paraît être descendu aujourd'hui à environ 7 p. 100 et les divers 
bouquets de bois qui restent, éparpillés sur un vaste territoire, 
éloignés des rivières, ne peuvent plus donner lieu à de grandes 

(1) « Essence », en langage forestier est synonyme d 1 « espèce ». 



29 2 LA REVUE 

exploitations. Ils devront, dans tous les cas, constituer les réserves de 
l'avenir et la plus élémentaire sagesse commande de les soustraire 
aux barbares coutumes qui ont anéanti les autres forêts. 

Malgré l'appauvrissement de son domaine forestier, on constate 
néanmoins que, sur un trafic de 9.500.000 francs, les statistiques 
accusent une exportation de 7.000.000 de francs environ, représen- 
tant, en 1899, la seule valeur du caoutchouc ! Cette constatation nous 
amène à conclure que cette source de revenus sera bientôt tarie. 

Les divers produits forestiers exposés dans le Pavillon de la Guinée 
étaient convenablement présentés. Des billes de bois, de 1 mètre de 
hauteur, avec un diamètre moyen de m. 33, découpées suivant 
Taxe, jusqu'au milieu de leur hauteur, mettaient en évidence les 
teintes et la texture des bois. Environ 60 échantillons de bois diffé- 
rents figuraient en bonne place. Parmi les bois à teintes foncées, il 
convient de citer le Tabili, le Kiri, le Kantindji, le Ronier, le Kaky, 
le Yomboye, le Lamy, le Mazantoudji, tous propres à l'ébénisterie (1). 

Les autres bois exposés représentaient les principaux échantil- 
lons propres à l'industrie des meubles grossiers et des constructions. 

La Côte d'Ivoire. — Le comité local, grâce au concours d'un 
colon installé à Wappon et à Bassa, avait donné une certaine impor- 
tance à l'exposition forestière de la colonie. 

On voyait là, des meubles de bureau en acajou rouge, d'un assez 
bel effet. Divers bois du pays, sous forme de troncs de dimensions 
diverses, manquant souvent d'étiquettes, ne disant rien au public, 
par conséquent, complétaient cette exposition qui eût eu une réelle 
valeur si une main compétente avait été chargée de son installation. 

Les renseignements que l'on possède sur les forêts de la Côte 
d'Ivoire sont assez vagues. Cependant on sait que le pays est encore 
bien boisé et toute la côte, jusqu'au 8 e degré, à l'intérieur des terres, 
paraît comporter des étendues assez considérables de forêts. Le pays 
semblerait se prêter à des exploitations importantes, car il est 
sillonné par de nombreux cours d'eau qui permettent l'écoulement 
des produits sur les principaux ports tels que Bleiron, Sassandra, 
Grand Bassam. Quelques exploitations forestières sont d'ailleurs déjà 
installées. Où conduiront-elles le domaine forestier? C'est ce qu'il 
importerait de savoir. 

Dahomey. — Les diverses cartes qui donnent les plus récents ren- 
seignements sur notre possession du Dahomey mentionnent comme 
bien boisés tous les territoires compris entre la côte et une ligne 
passant par Agou et Doga, dans la région des Nagots. Mais nous 
savons aussi que dans cette région on qualifie du nom de forêts des 
étendues considérables peuplées de palmiers. Ces forêts spéciales 
paraissent soumises, de la part des indigènes, à des exploitations 
suivies pour l'extraction de l'huile de palme. Parmi les essences les 
plus remarquables figurant dans le Pavillon du Dahomey, on doit 
citer le Roco qui est employé aux usages les plus divers. 

On voyait, dans ce pavillon, des chaises taillées dans des troncs 
d'arbres, très ouvragées ; des escabeaux, des harpes en bois, des 
récipients divers, des placages nombreux, des statuettes aux formes 

] h un*' façon générale^ je conserve aux produits exposés leurs noms vulgaires 
locaua >Ufl ce nom qu'ils sont surtout connus dans les pays produc- 

teurs, «m s'exposerail b des mécomptes en les demandant sous leur nom scien- 
tiflque, 



LK DOMAINE COLONIAL FORESTIER DE LA FRANCE 293 

étranges. Le goût marqué des indigènes pour la sculpture sur bois — 
grossière et barbare, c'esl entendu — se révèle dans tous les objets 
exposés. 

/.<• Congo. — Le Congo est un immense territoire, fort peu peuplé, 
très bien boisé par contre, qui a été récemment divisé en quelques lots 
et soumis à l'exploitation de grandes compagnies dites de colonisation. 

Nul ne sait ce que deviendra ce pays quasi vierge, soumis à un tel 
régime qui peut être bon, qui peut aussi être fort dangereux pour 
l'avenir. Nul ne sait surtout ce que deviendront les forêts de ces 
régions soumises sans doute à des exploitations intensives et ce, 
sans aucun contrôle, sans aucune autre entrave que des règlements 
que personne ne saura ou ne voudra appliquer, tellement ils parais- 
sent obscurs à qui veut les étudier. 

Quoi qu'il en soit, le Pavillon du Congo, un des mieux situés dans 
le voisinage du Trocadéro, contenait de forts beaux échantillons de 
bois sous forme de troncs en grume, ou de plateaux. Parmi eux on 
distinguait des bois très nuancés comme le Ezigo, de couleur viola- 
cée, le Minzi, le Lisougi, un bois très rouge, le Manjilim, l'ébène. 

Puis des meubles faits avec un bois appelé là-bas, bois de corail, 
sans doute à cause de sa teinte ; en bois de noyer d'Afrique; en 
Santal ; en Ogoa, d'une belle couleur jaune ; en Ygo, d'un rouge très 
vif; une fourche en bois d'Okoumé; divers ouvrages de marquetterie. 

Si incomplète qu'ait été cette exposition spéciale, elle montrait, 
par les produits exposés, que le Congo possède des bois d'un mer- 
veilleux effet et de très grandes dimensions. 

Lucien Girod-Genet. 
(La fin au prochain numéro.) 




Le Lombiry-Lianc à caoutchouc. (Madagascar. 




Expériences faites avec le moteur solaire Mouchot et Pifre. 

LE NOUVEAU MOTEUR SOLAIRE 

Les économistes s'alarment et nous font un tableau fort noir de 
l'avenir du xx c siècle. Le charbon, à les en croire, sera épuisé avant 
l'an 2000, par suite de l'énorme consommation que l'on en fait partout 
sans relâche ; les forêts se déboisent et ne sont pas replantées : on peut 
prévoir le moment où il n'y aura plus de combustible en quantité 
suffisante. Que deviendront alors, ajoutent-ils, l'industrie, la navi- 
gation, les chemins de fer, tout ce qui, dans l'outillage de la société 
actuelle, production, transport, moyens de communication, etc., em- 
ploie la force motrice fournie par la machine ? Qu'arrivera-t-il, en 
effet, disent-ils aussi, lorsque cette force ne pourra plus être atten- 
due de la vapeur, cette dernière ne pouvant plus se créer par la cha- 
leur, manquant d'aliment? A ces inquiétudes la science a déjà répondu 
en substituant, dans un grand nombre d'applications, qui vont s'aug- 
mentant, l'électricité à la vapeur. 

Mais l'électricité elle-même doit se puiser à des sources, et si, pour 
ces besoins, l'immense réservoir de la nature est à la disposition de 
l'homme, encore faut-il faire de cette nature riche et puissante une 
ouvrière docile travaillant efficacement au développement de l'activité 
humaine. On sait combien de progrés ont été faits dans cette voie 
depuis que Marcel Deprez et d'autres l'ont ouverte. L'Océan, les 
marées, les fleuves, les rivières sont maintenant transformés en agents 
d'énergie; en même temps, depuis une vingtaine d'années, on a 
essayé d'utiliser directement la chaleur du soleil comme force mo- 
trice. C'est ù des savants français, Mouclmt et Pifre, que l'on doit les 
premières expériences fuites dans ce sens. Le réflecteur formé de 
deux parties tronco-coniques qu'ils construisirent et perfectionnèrent 
concentrait les rayons solaires sur une chaudière cylindrique conte- 



LE NOUVEAU MOTEUR SOLAIRE 295 

nant de l'eau, et la vapeur produite de cette manière faisait fonc- 
tionner un moteur quelconque. Ces essais, couronnés d'un certain 
succès, eurent du retentissement dans la presse parisienne en 1880; 
mais l'appareil était très coûteux, il exigeait des dimensions consi- 
dérables pour n'obtenir qu'une puissance peu appréciable, môme sous 
un climat torride. On renonça donc à cette invention dont on ne 
voyait pas, à cette époque, l'usage pratique. 

il en fut comme de beaucoup d'idées qui naissent en France: 
graines qu'emporte le vent, elles vont tomber en une terre mieux 
préparée que ta nôtre et y germent. Nos Charles Cros donnent les 
principes du phonographe, mais les Edison savent en tirer profit. Nos 
ingénieurs inventent le télégraphe sans fil, mais les Marconi en 
récoltent le bénéfice. Nous faisons peu de cas du moteur solaire ; 
vingt ans après les financiers américains reprennent le problème, 
lui trouvent une solution pour ainsi dire définitive et s'en arrogent 
tout le mérite. 

A vrai dire, dans le champ des recherches, chacun profite des résul- 
tats acquis par ses devanciers. Mouchot s'était probablement inspiré 
des miroirs ardents d'Archimède qui incendiaient les vaisseaux 
romains devant Syracuse. Et Ton sait que BufTon, pour prouver la 
possibilité du fait attribué au physicien grec, assembla un grand 
nombre de petites glaces planes étamées pouvant être tournées, indé- 
pendamment l'une de l'autre, dans telle ou telle direction, de façon 
à faire concourir en un même point les rayons réfléchis sur chacune 
d'elles. Avec 128 glaces ainsi disposées, par un brûlant soleil d'été, 
le célèbre naturaliste mit, à 68 mètres de distance, le feu à une 
planche de bois goudronnée. Nous ne faisons que mentionner pour 
mémoire les expériences universellement connues de Saussure, Pic- 
tet, Melloni. Un autre Français, Villette, fabriqua un miroir ardent 
qui avait environ l m 30 de diamètre. La chaleur qu'il obtint était si 
intense qu'en seize secondes, elle suffit pour faire fondre une barre 
de fonte. Un Anglais, Parker, construisit, il y a longtemps, une len- 
tille de trois pieds de diamètre, qui opérait au bout de trois secondes 
la fusion d'un cube de fonte et en une minute celle d'un cube de gra- 
nit. L'on en conclut que si l'on pouvait construire un réflecteur dont 
le champ de concentration aurait un mille carré de superficie, on arri- 
verait avec cet appareil à fondre du fer en un millionième de seconde. 

La principale difficulté était de faire un miroir concave ayant de 
telles dimensions. Buffon imagina, comme nous l'avons dit plus haut, 
un système ingénieux qui est aujourd'hui expliqué dans tous les 
traités de physique. Chacune de ses petites glaces concourait à la 
production de la somme totale de chaleur qui, centralisée, équivalait 
à la puissance calorique de chaque petit miroir multipliée par le 
nombre des miroirs. Sir William Herschel fit, en Afrique, des expé- 
riences nombreuses et remarquables avec la chaleur solaire ; enfin, 
le capitaine américain Ericsson fit, d'après les données de Buffon et 
de Mouchot, un moteur solaire qui fut exposé en 1884 à New-York. 

Il restait à l'employer pratiquement et à choisir la région où préci- 
sément il pouvait être utile de s'en servir à cause de la rareté ou du 
manque absolu de charbon et d'autre combustible. La plaine déser- 
tique de Californie parut le mieux se présenter dans cet état. Il s'y 
est établi de vastes entreprises minières qui réclament de la force 
motrice, et en beaucoup d'endroits l'irrigation nécessaire à la culture 
y est presque impossible, faute de pouvoir se servir de machines 



29 6 LA REVUE 

hydrauliques à vapeur. Dans la Californie méridionale le soleil darde 
presque continuellement avec ardeur et, par conséquent, il était avan- 
tageux d'y avoir recours à un appareil comme celui de Mouchot ou 
d'autres qui s'en rapprochent. 

C'est à Ja ferme des Autruches, située à South Pasadena (Californie 
du Sud) que cet automoteur actionné par la chaleur solaire a fait, en 
février dernier, ses preuves, et ceux qui en ont été témoins s'accordent 
à en dire merveille. 

Cette machine géante est en réalité très simple comme invention. 
Elle se balance sur deux supports fixes comme un télescope, l'axe 
étant dans la direction nord-sud et l'appareil tournant de manière à 




suivre le cours du soleil. Le réflecteur a (en mesure anglaise) 
'.','.'> pieds 6 pouces de diamètre au sommet et 15 pieds à la base. Il se 
compose de 1.788 miroirs ayant environ 3 inches 1/2 (Finch vaut 
environ 2 1/2 eentimètres) sur 24 de dimension. Le poids total de la 
machine est de 8.300 livres anglaises (environ 3.76o kilogrammes). 
La chaudière, de forme tabulaire, a 13 pieds pouces de long ; sa 
capacité est de 455 litres d'eau avec, en outre, 8 pieds cubes d'espace 
pour la vapeur. Cette chaudière est en acier fire-box (foyer de loco- 
motive avec couverte en matière absorbante dans la composition de 
laquelle entre principalement le noir de fumée (proprement noir de 



LE NOUVEAU MOTEUR SOL \ IKK 



297 



lampe\ La vapeur esl conduite de la chaudière à la machine motrice 
par un tuyau flexible entièrement métallique. 

L'appareil est construit de manière à pouvoir fonctionner en toute 
saison de l'année et à résister sans avaries aux plus fortes tempêtes 
et aux plus violents coups de vent. 

Quand le soleil irradie sur les miroirs, sa chaleur se retlète avec la 
lumière el se concentre sur la chaudière. Cette concentration de la 
radiation solaire peut élever la température à plusieurs milliers de 
degrés, mais la chaudière même n'atteint pas plus d'intensité de, cha- 
leur que l'eau qu'elle contient et qui est chauffée de 350 à 400 degrés 
Fahrenheit. 

Pour se servir du moteur solaire, il faut peu de main-d'œuvre. Il 
suffit en effet de placer le réflecteur dans la position voulue, ce qui 
s'obtient en tournant une manivelle, travail qui peut être fait par un 




Moteur solaire de la Ferme des Autruches vu de côté 



jeune garçon. L'appareil, étant automatique^ tourne delui-mème selon 
la marche du soleil. L'eau entre aussi automatiquement dans la chau- 
dière et est constamment maintenue à un même niveau, sans danger 
d'en avoir trop ou trop peu. 

Le moteur solaire de la Ferme des Autruches sort des ateliers delà 
Compagnie Forbes d'Hoboken. L'aspect en est plutôt léger que massif, 
mais la légèreté d'apparence de l'ensemble n'ote rien à la solidité. 

Il est en réalité impossible de déterminer la quantité de chaleur que 
peuvent produire ces dix-sept cents quatre-vingts et quelque glaces 
1901. — 1 er Mai. 21 



29 8 LA REVUE 

qui reçoivent etreflètent les rayons solaires; mais il est absolument 
certain que l'homme qui se hasarderait à grimper sur l'appareil ou à 
vouloir le franchir serait en deux secondes littéralement brûlé et 
racorni, recroquevillé comme une chenille. Une plaque de cuivre se 
fond à cette chaleur en un instant et un gros poteau de bois, entrant 
dans le cercle de radiation, flambe aussitôt comme une allumette. 

Actuellement le moteur solaire dont il s'agit ici produit une force 
d'environ dix chevaux, mais on espère, grâce à des perfectionne- 
ments, en obtenir jusqu'à quinze. 

L'initiative de cette construction appartient à un groupe de capi- 
talistes de Boston. Les essais ont commencé peu de temps après que 
MM. Mouchot et Pifre eurent fait leurs expériences. On adopta d'abord 
un réflecteur en argent qui coûta plusieurs milliers de dollars et fut 
presque aussitôt abandonné. On imita ensuite, en 1884, la machine 
d'Ericsson, avec laquelle on échoua. On construisit un troisième 
moteur à Longwood ; autre échec. Une quatrième tentative faite à 
Denver fut plus heureuse, mais elle ne fournissait que la moitié de la 
puissance de la machine établie dans la Ferme des Autruches. 

On se fait très difficilement, dans les pays bien irrigués et arrosés de 
pluie naturelle, une idée de l'incalculable bienfait qu'apporte le 
moteur solaire aux contrées américaines de l'ouest où la terre aride 
attend de l'eau pour faire germer et pousser ses fruits. Dans ces 
immenses étendues qui représentent des millions de milles carrés de 
superficie, le combustible est tellement rare que la prospérité ou la 
ruine d'une usine dépend des moyens de se procurer du charbon, 
du bois, qu'il faut aller chercher par charrois à des distances consi- 
dérables, les mines et les pompes hydrauliques étant toujours très 
éloignées des stations de chemins de fer. 

Aucune invention mécanique ou électrique ne pourrait, dans cet 
état de choses, répondre aux exigences. Seul le moteur solaire peut 
faire de ce désert californien un véritable grenier d'abondance. Que 
faut-il pour cela? Assurer l'irrigation des champs et le travail des 
pompes d'épuisement dans les mines. Or, il y a de l'eau presque par- 
tout dans ces régions sous la surface du sol. Que l'on parvienne à 
l'utiliser régulièrement, en quantités sans limites, à des frais 
modérés, et la fertilité sera, en peu de temps, la magnifique récom- 
pense des efforts mis en œuvre. Avec le nouveau moteur solaire on 
peut y prétendre, et déjà l'on se rapproche du but. 

Enregistrons ce miracle de la force motrice: c'est le mot qu'em- 
ploie la presse américaine, qui ne parle de rien moins que d'un 
triomphe de l'homme sur la nature, cap l'imagination des fils de 
Penn et de Franklin prend feu plus vite qu'on ne le croit. Il est 
indiscutable que là où Ton réussira à rendre la terre féconde par des 
moyens dont on pourra disposer toujours, sans avoir à redouter leur 
affaiblissement ou leur disparition, à n'importe quelle date de l'évo- 
lution économique future, les affluents de population deviendront 
successivement plus nombreux. Les Californiens du Sud comptent 
s'ur leur Eden, et les capitalistes de Boston croient fermement 
que L'argenl dépensé pour le êolarmotor valeur être remboursé au 
centuple. Admettons qu'il y ait du rêve dans cet espoir; ce que Ton 
,.,; réalisera sera, néanmoins, sérieusement important. Mais y aura- 
i || quelqu'un en Amérique <j"' sr souTiendra de l'idée première de 
Moui hoi el «|in lui rendra justice ? G. Roi \ 



REVUE HISTORIQUE 

LES MÉMOIRES 

Mémoires de Jacques Pape de Saint-Auban (1553-1581 publiées par Edm. Mà!- 

. Grenoble, Falque ei Perrin. 1901. 1 vol. grand in-1. — Mes Souvenirs < 

par Jac. Nicolas Morkau, publiés par C. Ilermelin. Paris, Pion, T. I, 1717- 

i::i 1898), t. 11. 1774-1797 (1901) in-8. —Lettre* de M Roland, publiées 

par Oh. Perroud. T. 1, 1780-1787, grand in-8. Paris. Imp. Nationale. (Leroux 
fdit 1900. — Mémoires du général d'Andigné, publiés par Ed. Biré. Paris, 
Pion, 1901. T. Il, 1765-1857, in-S. — Napoléon prisonnier. Mémoires d'un' 
médecin de l'Empereur à Sainte-Hélène, par Paul Frémeaux. Paris, Flam- 
marion, 1901, 1 vol. in-12. 

Le Jacques Pape dont M. Maignien publie les mémoires dans une 
édition plus conforme au texte et plus ample que celle des fragments 
contenus dans les collections de Petitot ou de Michaud et Poujoulat, 
n'a pas fait œuvre d'historien. Il n'a ni cherché à dégager les carac- 
tères généraux de l'époque à laquelle il vivait, ni voulu philosopher 
sur les événements auxquels il a été mêlé ; après une courte incursion 
dans le domaine de l'histoire de sa famille, il raconte, pour ses 
enfants, les actions auxquelles il a pris part et les actes principaux de 
ie. C'est suffisant pour en justifier l'intérêt. 
Appartenant à la famille de ce Guy Pape, dont les arrêts et les 
recueils de jurisprudence firent autorité dans l'ancien droit, fils de 
m (iaspard Pape qui s'enrôla, dès l'origine, dans les rangs des réfor- 
més et fut tué à la prise de Montpellier (1567), Jacques devint, à 
treize ans, page d'Antoine de Crussol et prit l'arquebuse. 

Depuis cette époque jusqu'en 1591, il guerroya contre les catho- 
liques, autant par conviction que par nécessité, il l'avoue lui-même 
sans détours, « ayant nostre maison esté saccagée par deux fois, de 
sorte que je trouvay non seulement bastimens et champs vuides, mais 
encore tout en friches et prest à déchoir. » 

Il prit part avec Antoine de Crussol à l'expédition dans le Comtat 
Venaissin de 1503 à 1507, aux campagnes du Périgord de 1508, aux 
sièges de Lusignan et de Poitiers. La maladie l'empêcha d'assister à 
la bataille de Moncontour, il prit sa revanche en croisant avec une 
galiote devant La Rochelle, se battit à Saint-Jean d'Angely et à Sain- 
tes, où il reçut sept blessures et faillit périr dans le massacre de la 
Saint-Barthélémy. Il combattit ensuite dans les Basses-Alpes, soutint 
le fameux siège de Menerbe (1577), commanda, en un temps, le 
Rouergue (1586) et à partir de 1591 resta dans ses terres. 

Ses Mémoires fort intéressants pour les opérations des guerres de 
religion dans certaines parties de la France, contiennent sur ces 
guerres des détails curieux. Leur sauvagerie se révèle dans le récit 
ae ce combat du Pont-Saint-Esprit où, dit-il « beaucoup des nostres 
furent jettes dans le Rhosne pour la moindre blessure, parceque 
chaque blessé en eut trop amené de sains ». 
v .i narration de la Saint-Barthélémy esta retenir. 
Jacques Pape fut un de ceux qui se mirent à la poursuite de ce 



300 LA REVUE 

Maurevel qui, le 22 août 1572, tira un coup d'arquebuse sur l'amiral 
de Coligny, il le poursuivit jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges et à 
Melun et revint par Corbeil, trop tard pour aller prendre, ainsi que ses 
compagnons, les logis « nouvellement marquez auprès de Monsieur 
l'Admirai ». Le lendemain, au matin, il entend une rumeur dans la 
rue qu'il habitait et, se mettant à la fenêtre, il voit « force croix 
blanche l'espée à la main ». Il se défend contre les assaillants dans 
une galerie et finalement se barricade dans sa chambre. On parle- 
mente avec lui et il se rend, moyennant tout son équipage et 400 écus. 
Au lieu d'être en liberté, comme il le croyait, on l'attache, on 
l'enferme avec un certain nombre de ses coreligionnaires, dont il en 
voit tuer successivement treize sous ses yeux. Mis à la Conciergerie, 
il faut lire à quelles embûches procédurières on le soumet, ainsi que 
ses compagnons de captivité. Relâché, il retourne guerroyer; son 
exploit le plus fameux est le siège et la défense de Ménerbe. 

Les Mémoires de Jacques sont intéressants par les détails qu'ils 
donnent, ils le sont aussi par la langue qui est savoureuse et forte, 
et dont la richesse peut fournir aux linguistes et aux étymologistes 
de nombreux renseignements. 



Jacob Nicolas Moreau, bien qu'historiographe de France, conseiller 
à la Cour des comptes de Provence, bibliothécaire de Marie-Antoi- 
nette, est fort peu connu, sauf des érudits qui fouillent le fonds 
Moreau du cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. 

Ceux-ci étaient donc en droit de s'attendre à trouver des rensei- 
gnements sur l'œuvre scientifique de l'auteur des Souvenirs, tout au 
moins sur le mouvement de recherches et de travaux qu'il passe pour 
avoir provoqué. Il n'en est rien. 

Les notions qu'il fournit à ce sujet sont brèves ; création du dépôt 
des chartes, en 1775, suite du Cabinet de législation créé en 1756 et 
destiné « à attacher à l'histoire de France, tout ce que les princes 
doivent savoir de droit public et de politique. » En revanche, fré- 
quemment, on le voit, au cours de ces Souvenirs, dans l'exercice des 
fonctions de faiseur de mémoires pour les différents ministres, sur 
les questions politiques du moment. C'est ainsi qu'en 1750 il élabore 
un « précis des faits qui ont occasionné la rupture entre la France 
et l'Angleterre » ; il écrit en 1704, pour Laverdy, « l'histoire de 
toutes les branches des revenus du roi », et prend la plus grande 
part à la convocation des Etats-Généraux. En un mot, ainsi qu'il le 
dit, on avait recours à lui « soit quand il s'agissait d'éclaircir et de 
traiter une question épineuse... soit quand il était nécessaire d'enle- 
ver au public quelque préjugé faux ou dangereux... je devais, ajoute- 
t-il, diriger l'opinion, afin de préparer les voies à la législation. » Le 
catalogue des œuvres de c< i genre forme plus des trois quarts du 
catalogue de ses écrits, donné par son éditeur en tète du premiei 
volume. 



REVUE HISTORIQUE 301 

Ses Souvenirs sont donc des mémoires historiques. 11 faut le 
regretter. 

Non que, par sa situation et les différentes places qu'il a occupées, 
il n'ait été à même de voir beaucoup de choses; mais il les voit mal et 
avec un esprit préconçu. Si le mot n'était pas, en apparence, quelque 
peu déplacé pour être employé au .\vin e siècle, ses mémoires sont 
ceux d'un « réactionnaire ». 

Opposé aux encyclopédistes, il fait contre eux un mauvais pam- 
phlet : Les Cacouacs. Il a horreur du duc de Choiseul ; Talleyrand, 
févêque d'Autun est un « monstre » ; il est contre Turgot, contre 
Hecker, traite le duc d'Orléans de « vendu au Genevois », réhabilite 
Terray, et ne peut souffrir Joseph II. 

Malgré ce parti pris et quoiqu'on somme il ait peu souffert de la 
Révolution qu'il décrie, beaucoup de passages de ses Souvenirs sont 
intéressants. Les chapitres XV et XVI du tome I, sur le parlement 
Manpeou en Provence sont remarquables; son récit de la mort de 
Louis XV est curieuse ; ses notes sur la manière dont ce roi s'y prenait 
pour se constituer un pécule particulier, tout à fait piquantes. 

Il nous révèle une Marie-Antoinette bien différente de la légende et 
nous fait, sur sa participation au gouvernement, de précieuses révéla- 
tions. Le caractère de Louis XVI se précise sous sa plume et, fort 
naïvement, sans aucune méchanceté de sa part, il nous aide à le péné- 
trer, en nous contant, qu'il est heureux, au delàde toute expression, 
de ce que, pour tout remerciement d'un livre qu'il venait de lui offrir, 
le roi en ait donné un bon coup sur l'épaule d'un courtisan. 

Sur Saint- Germain, le ministre de la Guerre réformateur, il donne 
des aperçus nouveaux. 

Quant aux tableaux de mœurs, ils abondent. 

Les Souvenirs ont le droit de prendre place parmi les mémoires 
historiques du xviii 6 siècle, pas la première assurément, maisentïn 
une place honorable, 

Composés sur les notes d'un Journal qu'il aurait peut-être mieux 
valu, en toute analyse, publier que ces souvenirs, ils paraissent véri- 
diques et sauf sur certains points où l'esprit de parti est trop visible, 
largement utilisables. On ne peut leur reprocher qu'un style parfois 
obscur et fréquemment un défaut de composition qui en rend la lec- 
ture pénible. 



De tou& les noms de la Révolution, celui de M me Roland est resté 
l'un des plus populaires : la légende se mêlant à l'histoire l'a entouré 
d'une auréole. Ses mémoires peu utilisables comme documents, 
sont demeurés cependant parmi les plus lus de l'époque révolution- 
naire et restent parmi les plus curieux en fait de psychologie fémi- 
nine. 

Mais où M mo Roland se révèle tout entière, c'est dans sa correspon- 
dance. La publication des Lettres aux demoiselles Cannet par Dauban 



302 LA REVUE 

en 1867, provoqua une curiosité qui ne s'est pas éteinte. On souhaitait 
vivement que Ton mît au jour les autres lettres de cette femme 
extraordinaire, dispersées dans les diverses éditions de ses mémoires, 
dans les dépôts d'archives et dans l'es papiers de Roland, récemment 
acquis par la Bibliothèque nationale, auxquels il faut joindre ceux de 
Bosc, son fidèle ami, représentés par des copies de Faugère, aujour- 
d'hui au dépôt de la rue de Richelieu et les dossiers de collections 
particulières (Morrison et Beljame). 

Ce légitime désir des curieux et des historiens vient d'être réalisé 
par un savant, M. Claude Perroud, recteur de l'Académie de Tou- 
louse, que le ministère de l'Instruction publique a chargé récemment 
de publier, dans la collection des Monuments inédits, Les lettres de 
M m Roland. 

M. Perroud, qui a fait de l'héroïne révolutionnaire l'objet de nom- 
breuses études parues dans la revue de la Révolution française, s'est 
acquitté de la tâche qu'on lui avait confiée avec un soin et une 
conscience remarquables. La publication aura deux volumes, accom- 
pagnés de tables, d'éclaircissements et d'appendices : le premier 
volume vient de paraître. 

Il comprend la période qui s'étend de 1780 à 1787 : M. Perroud, 
ayant jugé, sans doute, que la publication des lettres antérieures 
était suffisamment complète et bien faite. 

Elle commence au lendemain du mariage de Marie Philipon, fami- 
lièrement appelée Manon, avec Roland de la Platière, inspecteur des 
manufactures. 

Ce mariage nous est présenté d'ordinaire, et par M mc Roland elle- 
même dans ses Mémoires, comme un mariage de raison. Il semblait, 
en effet, a priori, qu'il y eût incompatibilité d'humeur entre cette 
jeune fille de 21 ans, gracieuse, fraîche, jolie, à l'âme ardente, et cet 
austère économiste de 40 ans passés, aux traits « plus respectables 
que séduisants ». 

La correspondance publiée par M. Cl. Perroud fait tomber la lé- 
gende. Ce n'est pas, à la lire, une des moindres surprises qu'on 
éprouve, à voir, au lendemain de son mariage, pendant l'année 
que le nouveau ménage passa â Paris, la jeune femme devenir tout 
de suite la collaboratrice de son mari, recopier ses manuscrits, et — 
le ménage n'était pas riche — se mettre, sans aucune répugnance, à 
faire la cuisine. 

La première lettre du recueil, celle à Sophie Cannet est caractéris- 
tique à Ce sujet : 

Fille el libre, dit-elle, je fus avant tout amie franche et dévouée, toujours ai- 
mante el ilncère; Je suii épome aujourd'hui, cette relation devient In première 
el lu a'ea plus qu'au second rang. Mon confident, mon ami, mon guident mon 
appui -c trou tel : devoir, inclination se réunissenl et se confondent. 

Cette attitude fui sincère • M"" Roland ne joua aucun rôle. Les mot! 
(l affection, de tendresse se retrouvent, sincères et émus, lout au long 

(le relie rniTi-SJ >< tll | laiICC. . 



REVOT HfSTORTQUE 303 

Toujours d'une activité d'esprit extraordinaire, elle apprend L'Ita- 
lien, assez pour pouvoir écrire en cette langue, non sans quelques 
hésitations grammaticales, il est vrai; à Rouen, dans un séjour de 
quelques semaines, elle commence l'étude de l'anglais. Une fois ins- 
talle»' à Amiens, les soins touchants qu'elle donne à sa fille Eudora 

— car elle fut une mère dévouée et tendre jusqu'à l'héroïsme — ne 
l'empêchant pas do travailler pour son mari, — qui a traité avec le 
libraire Panckoucke pour un Dictionnaire des Arts et manufactures 
dans ['Encyclopédie méthodique, — de tenir sa maison, de composer 
une épître en vers pour faire nommer Roland associé de l'Académie 
de Berlin, de surveiller l'impression de ses ouvrages, correspondre 
avec Bosc d'Antie et Lanthenasy, et de tracer de la société d'Amiens, 

— de la Béotie, comme on appelle la ville dans son milieu — de 
piquants et malicieux tableaux. 

Cependant, ainsi que tous les fonctionnaires du passé et du présent 
qui nourrissent l'idée que plus ils agiront, plus ils déploieront d'ini- 
tiative et de valeur personnelle dans l'exercice de leurs fonctions, 
plus on leur en tiendra compte, et qui se trompent, Roland s'aigris- 
sait de se voir méconnu, s'irritait de vagues inimitiés nées contre 
lui, chez ses chefs les intendants du commerce. Il songea alors à la 
retraite ; mais il la voulait avec une compensation, dont le futur mi- 
nistre républicain ne sut pas défendre le bourgeois de 1784. Cette 
compensation, c'était d'obtenir des lettres de noblesse. 

M me Roland se dévoua; elle alla à Paris; elle intrigua; elle visita 
les intendants ; noua des relations, fit des visites, attendit dans les 
antichambres et à la déjà longue histoire des solliciteurs de cour de 
l'ancien régime, ajouta le chapitre nouveau des solliciteurs de bureau 
à la même époque. 

Que de femmes aujourd'hui pourraient tenir le même langage que 
M ,ne Roland! 

Elle n'obtint pas les lettres de noblesse; mais apprivoisa Tolozan 
qui passait pour farouchement irréductible, fit revenir les intendants 
de leurs préventions contre Roland et finalement, par surprise et les 
commissions déjà signées, fit nommer son mari à l'inspection des 
manufactures en résidence à Lyon. 

A fréquenter les bureaux et les chefs, M me Roland reconnut bien 
vite quels défauts administratifs de Roland le faisaient passer pour 
insupportable : trop de raideur, trop de franchise; elle nelelui cacha 
pas. Roland en conçut un violent chagrin; il se laissa aller à pleurer; 
la femme l'apprit; voici en quels termes elle le console (lettre du 
9 avril 1785) : 

Eh ! quoi mon ami, c'est toi qui t'affliges et qui pleures ! Toi qui as droit à 

toutes les douceurs d'une vie laborieuse, honnête et consacrée au bien public! 

Viens sur mon sein, notre Eudora près de nous : oublions des êtres méprisables; 
notre tendresse, la confiance et la paix ne feraient-ils pas assez pour notre féli- 
cité, avec la possession d'un coin de terre où nous pouvons nous retirer! » 

Son style faisant croire à son mauvais caractère, elle va jusqu'à 



304 LA REVUE 

lui offrir de lui écrire ses lettres administratives, afin qu'elles aient 
« plus de douceur. » 

La perspective d'aller à Lyon, dans un pays qu'il connaissait, de 
vivre au Clos, dans la propriété familiale située près de Villefranche, 
sa nomination àl'Académie de Lyon, adoucirent bien des amertumes 
et c'est, en somme heureux, qu'il prit possession de son nouveau 
poste. 

Quelques déboires l'y attendaient, M mc Roland ne s'entendit pas 
avec sa belle-mère, l'espérance qu'ils avaient que le frère aîné de 
Roland, le chanoine, leur cédât le Clos, ne se réalisa pas, Eudora fut 
dangereusement malade; néanmoins, c'est sur une impression de 
vie heureuse, calme et provinciale, que se termine ce premier volume 
d'une publication utile, intéressante et faite — je le repète — avec 
un soin scrupuleux et une vigilante érudition. 



Le second volume des Mémoires du général d'Andigné, publiés par 
M. Ed. Biré va de 1800 à 1857. La partie la plus détaillée est celle qui 
comprend la période impériale et la monarchie de Juillet. Pour tout 
ce qui n'est point personnel, ces mémoires, parleur largeur de vues, 
par les idées générales résumant à grands coups, et d'une façon sou- 
vent juste et toujours heureuse, une époque ou un caractère, ont, à 
mon sens, une véritable valeur historique. 

Je signalerai, dans cet ordre d'idées, le tableau de la France au 
début du Consulat, l'apathie générale de toutes les classes du pays 
et, en particulier, la lassitude des royalistes qui leur fait admettre le 
gouvernement de Bonaparte et déserter la chouannerie. 

Pour celle-ci, les pages qui traitent de la « diversion utile » au 
gouvernement anglais, que ce mouvement provoquait et qu'il entrete- 
nait avec grand soin, sont véritablement intéressantes. A signaler 
encore le mouvement royaliste après le retour de l'île d'Elbe et sur- 
tout le très curieux état d'esprit de tous les Français, même des par- 
tisans des Bourbons, en 1815, au moment de l'invasion. S'il est vrai 
qu'il y eut des émigrés rentrant en France « avec les fourgons de 
l'étranger », il n'est que juste de constater, avec le général d'Andigné, 
la douloureuse tristesse et l'état d'exaspération mal contenue, de cer- 
tains royalistes, en contact avec les troupes prussiennes. 

Sur la révolution de 18o0, sa véritable cause : l'anarchie du pou- 
voir royal; sur la tentative de la duchesse de Berry, bien des pages 
notables ;mssi à marquer. 

Pour tout ce qui est personnel et qui lient du roman, nous avons, 
dans les pièces officielles enfermées aux Archives nationales et dans 
Les fragments des mémoires inédits de Sùzannet, compagnon de cap- 
tivité de d'Andigné que publie M. Ed. Biré, «les témoignages irréfu- 
tables fie la sincérité du général. 

< ea preuves étaienl nécessaires. A peine le chouan a-t-il déposé 



REVUE HISTORIQUE 305 

1rs armes, qu'il est enfermé au Temple, puis à Dijon; des deux pri- 
sons, il s'évaae, mais il est repris. Il s'évade du fort de Joux. il 
s'évade du forl Barraux, il s'évade de la citadelle de Besançon. Ces 
évasions tiennent du miracle, et il n'y a pas de roman de cape et 
d'épée qui se lise avec autant d'intérêt que les récits du général 
d'Andigné. 
Ce n'est pas là un des moindres intérêts du livre. 



M. Pau! Frémeaux a découvert, chez une de ses arrières-petites 
nièces, les mémoires de John Stockoe, chirurgien de la marine britan- 
nique. Des Mémoires? .Non à proprement parler ; mais un mémoire 
justificatif de la conduite qu'il a tenue et le récit des événements qui 
se sont passés sous ses yeux de juin 1817 à septembre 1819. Or, 
durant cette période, Stockoe fut à Sainte-Hélène, il vit Napoléon, le 
soigna et c'est même à cause de cela que, mis en jugement, con- 
damné par un conseil de guerre, il prit la plume pour faire réviser 
son procès par la postérité. 

If. P. Frémeaux est son avocat. Comme Stockoe est «tantôt extraor- 
dinairement pratique et se perd dans de longues digressions... que 
tantôt... il parle sommairement », M. Frémeaux a pris « en main le 
récit ». 

C'est donc un livre sur Napoléon à Sainte-Hélène, d'après les mé- 
moires de Stockoe, nourri de citations puisées dans ces mémoires et 
dans la procédure du Conseil de guerre qui le jugea. 

La différence qu'il trouve entre les récits qu'on avait fait de Napo- 
léon et la réalité ; le traitement qu'on lui fait subir, les suspicions 
d'Hudson Lowe, ses manœuvres favorisées par l'amiral Plampia, 
forcé par sa situation irrégulière à toutes les compromissions ; toutes 
ces raisons et celle de l'humanité disposent Stockoe à une certaine 
pitié vis-à-vis de l'empereur exilé. 

D'avoir été demandé comme médecin par Napoléon, à la place 
d'O'Meara, qu'on avait renvoyé en Angleterre ; d'avoir diagnosti- 
qué chez l'empereur une affection chronique du foie, dangereuse et 
nécessitant des soins minutieux ; d'être rentré à bord, après une con- 
sultation à Longwood, à midi au lieu de s'y trouver à 10 h. 1/2 
comme on lui en avait donné l'ordre ; amenèrent, sous ces quatre 
chefs d'accusation, la comparution de Stockoe devant un Conseil de 
guerre, qui, par une sentence inique, rendue sur les faux témoi- 
gnages de ses chefs, le condamna à être rayé des contrôles de la 
marine. 

L'histoire du D r Stockoe est lamentable et poignante ; ses mé- 
moires n'apprennent rien de bien nouveau sur la captivité de l'empe- 
reur et tous les traitements qu'il a subis : toutefois le livre de M. P. 
Frémeaux fortifie et corrobore des faits déjà connus. 

Maurice Dumoulin. 



306 



BEAUX-ARTS 

Histoire des Beaux-Arts, en trente chapitres, 2 volumes. (Librairie 
Renouard, H. Laurens éditeur), par Paul Rouaix. — A côté de centaines 
d'histoires des Beaux-Arts que nous rencontrons dans la littérature de 
tous les peuples et de tous les pays, celle de M. Rouaix ne manquera pas 
de trouver une place spéciale, grâce à sa documentation serrée, l'attrait de 
la forme et la richesse de ses reproductions. L'auteur, et il faut l'en louer, 
n'a point en vue de révolutionner la critique moderne, ou de se faire 
l'apôtre d'un dogme nouveau dans l'art. Vulgarisateur de mérite, il a tenu 
à rendre accessible au grand public l'histoire de l'art à travers ses phases 
séculaires. Ses trente chapitres sont, presque autant d'étapes, qui dans 
leur ensemble, résument la marche, les triomphes et même le recul de l'art 
depuis ses origines. En commençant par la naissance de l'art préhistori- 
ques et l'art égyptien, M. Rouaix nous mène par l'art assyrien, persan, 
indien, chinois et japonais, à l'architecture, sculpture et peinture grec- 
que, à l'art romain, musulman et chrétien. Toutes les phases les plus 
saillantes de l'art, de même que la multiplicité de ses origines et de ses 
sources se trouvent ainsi étudiées et expliquées dans la personne de ses 
maîtres les plus marquants et de ses produits les plus glorieux. 

Le Palais de Tibère et autres édifices romains de Caprée, par C. Wai- 
chardt (Schleicher frères) forme une monographie, éditée avec un goût 
luxueux des douze palais que l'empereur Tibère possède dans l'ancienne 
Caprée. L'auteur s'occupe surtout des ruines du palais dit palais de Tibère,- 
les plus riches et les mieux conservées. 

La peinture française au xvn e et au xviii 6 siècle, par Olivier Merson (à la 
Société Française d'édition d'art, L. Henry May), nous fait connaître l'art 
des maîtres du xvn e siècle, comme Nicolas Poussin et de ses élèves, de 
même que celui d'Eustache Le Sueur, Charles Le Brun, Pierre Mignard ; 
des peintres des fêtes galantes, de chasse et paysagistes, de Boucher, Greuze, 
Louis David et d'autres artistes incomparables du xviii 6 siècle. L'ouvrage, 
abondamment illustré, (il contient jusqu'à 118 reproductions), se lit 
avec agrément et profit, car son auteur compte, à juste titre, parmi les 
connaisseurs de l'art rétrospectif français. 

Dans les Maîtres d'aujourd'hui (Firmin Didot et Gie), M. Paul Lorquet 
entreprend de faire pour la peinture française contemporaine, ce que 
M. 0. Merson a fait pour le xvn e et le xviii siècle. L'auteur tâche de dis- 
cerner et de caractériser les différentes écoles qui contribuent au renom 
et à la splendeur de l'ensemble de la peinture française de nos jours. Sa 
division en huit écoles a sans doute quelque chose d'incomplet et d'artificiel, 
mais elle lui permet de grouper et d'analyser les peintres de tendances 
disparates. Certains artistes, et non des moindres, manquent dans sa col- 
lection, mais il serait évidemment injuste de vouloir tenir compte à 
.M. Lorquet de toutes ces omissions voulues ou involontaires: Louons-le en 
revanche d'avoir réussi à rédiger un guide intéressant qui permet de se 
reconnaître dans de nombreux coins et recoins de l'art pictural, plus 
«différencié et plui riche que jamais. 

Mémento : Bruges et Ypr/'s, par Henry llymans (chez H; Laurens). Le 
Bavant conservateur de la Bibliothèque [loyale <lr Bruxelles y décrit tous 
les trésors artistiques que possèdent encore actuellement Bruges et Ypres. 




LA FIN DES ENFANTS 

Conte 

ans la ibrèt, les violettes, odorantes et tendres, fleurirent. 
Dans les vallées abritées du vent par les montagnes, les 
roses s'épanouirent, le rossignol chanta. La grande fête 
attendue avec impatience par tous les habitants de- l'Ar- 
chipel commença. 

Dès le soir encore, une fusée partit de la plus grande des îles. Les 
autres répondirent à ce signal et toute une pluie lumineuse tomba 
dans la mer, s'éteignant au contact du bleu froid de l'eau. 

Dans le temple de la Paix, la grande prêtresse Méone surveillait 
les derniers préparatifs pour la solennité de demain. Les couples 
heureux, couronnés de fleurs, qui viendront là dès l'aube, trouve- 
ront le temple décoré de draperies luxueuses et éclatantes et tout 
resplendissant de lumières. 

La vieille Méone — elle avait près de cent ans — pensait triste- 
ment que c'était là probablement la dernière fête qu'elle préside- 
rait avec Proto, et elle n'était pas gaie, cette fête, non. Dans sa 
jeunesse, ces nuits étaient autrement animées. Les montagnes envi- 
ronnantes étaient pleines d'une vie nocturne et charmante. D'énor- 
mes bûchers allumés çà et là servaient de points de ralliement aux 
jeunes gens qui, en vertu d'une tradition sacrée, cueillaient des 
fleurs dans la nuit. On les voyait de loin grâce aux torches qu'ils 
avaient dans leurs mains et qui glissaient silencieusement dans les 
ténèbres, comme des milliers d'étoiles terrestres. Et c'étaient par- 
tout des chants, des rires, des exclamations gaies et heureuses. 

Cette nuit, les feux étaient très peu nombreux, et de chants et de 
rires, il n'y en avait pas du tout. La fête s'annonçait morne et 
c'était ainsi depuis quelque temps déjà. La population des îles ne 
voulait point procréer, les jeunes gens avaient l'horreur de l'amour. 

Justement, Méone qui se rendait du temple dans ses apparte- 
ments, vit dans une des galeries une jeune fille, la plus belle de 
l'Archipel, qui se tenait près d'une fenêtre et regardait les monta- 
gnes d'un air indifférent. 

— Comment, Léa, tu n'es pas sortie ? demanda la prêtresse 
étonnée. 

— Mais non... 

— Toutes tes amies sont là-bas, elles sont heureuses... 
Léa ne répondit rien. 

— Tu as dix-huit ans, mon enfant, comment se fait-il que tu 
n'aies point l'envie d'aller voir seulement comment les autres 
s'amusent? 

— Mais, grand'mère, cela ne m'intéresse pas. 

— Personne ne t'intéresse? 

— Personne. 

— Tu veux rester fille... 

— Tu l'es bien restée, toi. 

— Oh ! moi, ce n'est pas la même chose. Jeune, je savais aimer, 
et j'ai aimé. 

— Je ne sais pas ce que aimer veut dire, grand'mère. C'est pour 
moi un mot vide de sens ou plutôt, si tu veux, un mot mystique et 
fatal qui me fait, quand j'y songe, je ne sais quelle peine... 

Méone, en effet, avait su aimer, et ce n'est pas par sa faute 
qu'elle resta fille. Quatre-vingts ans plus tôt, alors qu'elle n'en 



308 LA REVUE 

avait que dix-sept, elle était venue cueillir ces fleurs de nuit qu'on 
appelait à l'Archipel le bonheur. Mais lui, son élu, ne vint pas. Il 
l'avait oubliée pour ses livres, pour ses astres. Puis quand il vint, 
ce fut trop tard, car le soleil se levait. Les violettes avaient fleuri, 
les roses s'étaient épanouies, le rossignol avait chanté pour d'autres. 
La pauvre Méone se voua, par dépit, à la religion, c'est-à-dire à la 
chasteté. L'année suivante Proto fit bien attention pour descendre 
à temps de son observatoire, et il vint les mains pleines de gerbes 
magnifiques de bonheur, mais, à son tour, il ne trouva pas Méone. 
Alors il s'adonna entièrement à la Méditation. 

Cette nuit-ci, dans sa tour, Proto observait les étoiles d'un œil 
distrait. Lui aussi, en regardantes feux isolés qui erraient dans les 
montagnes, hochait sa blanche tète centenaire et pensait tristement 
que c'était là la fin de la vie, non seulement de sa propre vie à lui, 
mais de celle de toute la population des îles qui s'éteindrait bientôt 
comme ces dernières lumières dans les montagnes. 

De sa propre vie, Proto s'en souciait peu. Il avait vécu une exis- 
tence si rem plie qu'il lui semblait être beaucoup, beaucoup plus vieux 
que son âge. N'avait-il pas vu, deux mille ans auparavant, le croule- 
ment de la civilisation européenne? N'avait-il pas vu ces Etats 
transformés en camps militaires? N'avait-il pas suivi la marche de 
cette idée, devenue à un certain moment, l'idée maîtresse de l'évo- 
lution sociale, qui poussait chacun à supprimer son frère et à s'em- 
parer de ses biens? Comme, plus tôt, au nom de la religion de 
l'amour, on brûlait les hommes, de même, au nom de la civilisa- 
tion, plus tard, on exterminait des peuples entiers qu'on disait sau- 
vages. La science, la sainte science collaborait à cette destruction 
mutuelle et attisait le feu des combats. Puis, lorsque la navigation 
aérienne fut définitivement établie, loin d'abolir, comme T'avait 
prétendu la science, les frontières ethnographiques, les intérêts 
contradictoires de nations et toute rivalité de race, cette invention 
fameuse ne fit qu'allumer sur la terre un gigantesque incendie. 
Toute l'Europe était en feu. Depuis longtemps déjà l'esclavage nou- 
veau, un esclavage raffiné, empoisonnait, par une action subtile et 
perverse, l'atmosphère sociale. Un jour, il aboutit finalement, à 
une série d'effroyables catastrophes. Les races romaines, anglo- 
saxonnes et slaves tendirent toutes leurs forces vers une haine 
réciproque implacable, et la cruelle civilisation s'effondra d'elle- 
même sous le poids de sa propre cruauté. 

Les barbares jaunes ne firent que lui donner le coup de grâce. 
Et encore ce coup ne lût-il que l'aboutissant extrême de toute la politi- 
que européenne. Car, pendant plusieurs siècles, l'Europe initia les 
jaunes à l'art de l'extermination, tant et si bien qu'un jour ceux-ci 
essayèrent leurs forces sur l'Europe elle-même. Et ce coup d'essai 
fut un coup de maître. Un torrent se précipita sur le vieux monde, 
un torrent de barbares armés admirablement de la science moderne. 
La navigation aérienne, ils en profitèrent pour transformer l'Europe 
en un désert. Quand tout fut fini et qu'il n'y eut plus personne pour 
lutter, les milliardaires américains achetèrent aux conquérants le 
brasier sanglant qui avait été l'Europe, et qui devint bientôt un 
immense parc de chasse, rempli de gibier fauve ou généreux, et où 
les milliardaires d'Amérique venaient se reposer après leurs occu- 
pations de bêtes carnassières. 

( /est à cette époque de chute de la vieille Europe, que l'Archipel 
fut peuplé. Ceux qui, de tous les coins du continent, avaient pu se 



LA FIN DES ENFANTS 309 

sauver, se rassemblèrent sur ces îles. Les jaunes eurent vite décou- 
vert leur refuge et ils voulurent détruire jusqu'au dernier de leurs 
ennemis, mais leur grand chef, un vieillard blanc et apparemment 
calme, leur dit : 

— Laissez... Ils auront un autre châtiment pour les maux qu'ils 
nous ont faits. Ils verront la disparition graduelle de leur race, ils 
s'éteindront conscients de leur mort irrévocable, impuissants de 
retremper leurs forces vitales, de renouveler leur sève... C'est ce 
supplice, le plus terrible entre tous, que je leur réserve. 

Les paroles du vieux général jaune se réalisèrent. Les hommes de 
couleur ne voulurent jamais avoir rien de commun avec les blancs, 
etLArchipel devint comme une retraite de pestiférés. Et les blancs 
commencèrent à disparaître peu, à peu, comme si le génie de la vie 
les eût quittés à jamais. La fête de cette nuit était une preuve écla- 
tante de cette irrémédiable disparition. Les chefs de l'Archipel (le 
gouvernement des îles était théocratique) se dépensaient en efforts 
pour raffermir la vitalité du peuple. Depuis environ cent ans, une 
prime était allouée à la mère pour chaque enfant, et une rente via- 
gère au père. Une femme avait eu deux enfants : on lui érigea un 
monument devant le temple de la Paix. Pour fortifier la race, on 
soumettait les jeunes gens qui ont atteint l'âge de mariage à un 
examen minutieux et sévère. Seuls, les jeunes hommes et les jeunes 
filles qui n'avaient aucun défaut physique, lequel pourrait être 
dangereux ou nuisible pour leur procréation, avaient le droit de se 
marier. On leur délivrait, à cet effet, des certificats spéciaux. Les 
mariages se faisaient au printemps, car on était convaincu que seules 
les unions contractées au printemps étaient heureuses. Plus tard, 
ou transforma cette époque de mariages en une fête nationale pour 
laquelle se rassemblaient, sur l'île de la Paix, tous les habitants de 
l'Archipel. Et malgré tout cela, la vie y diminuait toujours, insen- 
siblement, ainsi qu'une eau qui s'évapore. Les blancs, à cause des 
crimes de leurs ancêtres, semblaient porter dans leurs veines et dans 
leurs nerfs, l'invincible malédiction d'autres races jadis massacrées. 

C'est à cela que réfléchissait le vieux Proto en regardant les quel- 
ques petites lumières qui erraient dans les montagnes. Et il se disait, 
avec une angoisse aiguë, qu'une goutte de sang jaune pourrait 
abolir cette malédiction. «Une goutte de sang jaune, oh! si nous 
pouvions en avoir une petite goutte seulement », pensa-t-il. 

Cependant, sur l'immense place devant le temple de la Paix, la 
fête battait son plein. Mais la foule, malgré son nombre et ses 
habits neufs et multicolores, ne paraissait pas très égayée. Sur l'es- 
trade d'honneur étaient assises les mères et leurs enfants. Hélas! 
elles étaient peu nombreuses, et leurs enfants semblaient être de 
petits vieillards, tellement ils étaient graves, lents, sérieux et tran- 
quilles. Point de rires argentins auprès des mères, point d'anima- 
tion dans les yeux enfantins. En vain la musique jouait, en vain défi- 
laient les processions en chantant, pas une figure d'enfant ne 
sourit. 

Sur une des estrades élevées se tenait un groupe de jeunes filles 
ayant à leur tête Léa. Elles regardaient, comme tout le monde, du 
côté des montagnes d'où devaient paraître les couples heureux. 

— Les voilà ! s'écria l'une d'elles. Regardez, comme ils sont 
nombreux ! Cela ne te donne pas l'envie de te marier, Léa? 

— Moi? Mais pas du tout ! 
Toutes éclatèrent d'un rire gai. 



310 LA REVUE 

— Elles doivent, tout de même, avoir joliment de courage, les 
malheureuses qui se sont décidées à se marier. 

— Ce sont à coup sûr des désespérées ou des folles que rien 
n'effraie, pas même les douleurs de la maternité, sans parler de la 
perte de la beauté. 

— Rien que la pensée de ce qui les attend me donne le frisson, 
à moi. 

La procession des jeunes gens descendit la montagne et débou- 
cha sur l'avenue menant au temple. Les musiques et les chœurs 
attaquèrent un air joyeux. Chacun des assistants tenait dans la main 
des fleurs qu'il se préparait à jeter aux nouveaux mariés. Tout à 
coup les musiques, les chants, les exclamations se turent dans un 
arrêt inattendu et brusque. Les bras levés pour jeter les fleurs tom- 
bèrent d'eux-mêmes, et les fleurs furent piétinées parla foule gagnée 
d'une stupeur soudaine. Dans la procession, marchaient de jeunes 
hommes seuls, le pas traînant, la tête basse. Quand ils eurent dis- 
paru dans le temple de la Paix, les jeunes filles, en haut, applau- 
dirent discrètement et poussèrent de petits bravos narquois. La 
foule, alors, les regarda, déjà furieuse, mais encore incertaine de ce 
qu'elle allait faire. 

— Les misérables ! crièrent les uns. 
Et les autres : 

— Il faut faire une loi obligeant tout le monde à se marier... 

— Et punissant de la peine capitale lesrefractaires. 

— Il serait bon de commencer par là, tout de suite. 

En ce moment apparut Proto à la tête des jeunes hommes qui 
n'avaient pas trouvé de femmes,eten leur montrant les jeunes filles: 

— Voilà les coupables! s'écria-t-il. Quel malheur qu'il n'y ait pas 
ici de jaunes : ceux-là vous montreraient ce qu'il y a à faire 
quand une fille refuse l'amour. Eh ! bien, qu'attendez-vous ? 

Et comme les jeunes hommes, descendants mous d'ancêtres 
féroces, restaient indécis, Proto, le bras toujours tendu vers les 
jeunes filles, son front de parchemin rouge de colère violente, 
s'écria encore : 

— Qu'attendez-vous? Il faut que votre race vive en dépit de tout ! 
Montez-moi, et tout de suite, ces marches, saisissez à bras-le- 
corps ces filles, emportez-les, et faites triompher l'amour ! Il faut 
que notre race vive!... m 

Mais soudain l'énergie du vieux savant s'éteignit, et il se tut. 
C'est qu'il vit, à la porte du temple, Méone, attirée par les cla- 
meurs. Il se rappela qu'elle, non plus, ne s'était pas mariée et que 
lui-même n'avait voulu d'autre maîtresse que la Philosophie. Et il 
comprit que rien ne pouvait contrecarrer l'arrêt sans appel du des- 
tin. Il devint mortellement pâle et eut un geste de lassitude et de 
résignation. 

Ceux qui étaient près de lui furent déroutés par ce changement 
brusque de l'attitude de Proto. Mais, au pied de festrade où se 
tenaient les jeunes filles la foule clamait toujours. Alors, d'en haut, 
ironiques e1 tranquilles, lei jeunes fi l les lui jetèrent, au lieu de 
fleurs rouges de sève féconde, île Larges feuilles de fougère. Et la 

re étail L'etnblème du célibat et de l,i stérilité, c'est-à-dire du 

néant. 

1). M A Ml M - 



ÉTRANGE AVENTURE 



(i) 




i soleil disparut sous l'horizon, laissant après lui des traces 
de pourpre. Le ciel, de bleu qu'il était, devenait gris et 
sombre; le crépuscule tombait. 

Dans les rues, le mouvement augmentait ; le pouls en 
était accéléré, comme c'est toujours le cas au soir tom- 
. bant. Les voitures roulaient dans un désordre enchevêtré, 
se croisant et se heurtant au milieu des cris et des exclamations des 
cochers; sur les larges trottoirs la foule des passants devenait de 
plus en plus nombreuse et dense. 

M. Constantin se promenait sur le boulevard et respirait avec 
plaisir cette atmosphère excitante et fiévreuse. Il se sentait, dans 
cet air. plus fort et plus robuste. S'étant regardé dans la glace d'un 
magasin, sa belle humeur s'accentua encore : il se vit beau et distin- 
gue. Le sentiment de sa valeur le remplit de fierté, et brilla dans 
ses yeux d'un éclat de satisfaction. Il passa sa main sur sa barbe 
longue et noire que le givre commençait à rendre blanche, rajusta 
son haut de forme brillant, et se mêla joyeusement à la foule qui 
coulait sur le trottoir. 

M. Constantin n'était pas du tout pressé. Tandis que les autres 
passants, le visage soucieux ou morose, allaient rapidement et 
sans faire attention au mouvement et au bruit qui les entouraient, 
absorbés qu'ils étaient uniquement par les devoirs et les espoirs de 
la lutte quotidienne pour l'existence, lui avançait lentement et 
tranquillement. Cette foule fatiguée et lasse et pourtant toujours à 
raffut du profit ou du gain lui inspirait un mépris indulgent. Il com- 

f>renait bien que cela devait être ainsi, qu'il devait y avoir des mil- 
iers et des millions de gens gagnant à la sueur du front leur pain 
quotidien ; mais il se sentait au-dessus de cette fourmilière grise, lui, 
riche et indépendant, dont les doigts blancs et aristocratiques et 
longs et fins ne s'étaient jamais tachés au travail. 

Le crépuscule d'octobre exhalait une douceur infinie; l'air était 
pénétré d'évaporations de la terre tout à l'heure mouillée par une 
pluie abondante. Un vent léger répandait les parfums sensuels et 
excitants des derniers jours de l'automne. M. Constantin marchait 
au milieu du va-et-vient de la rue, content de sa vie et de lui- 
même. Il faisait peu attention aux hommes qu'il croisait; par con- 
tre, les femmes, il les regardait droit dans les yeux, les embrassait 
d'un seul coup d'œil qui les appréciait toutes en un instant, qui les 
déshabillait. C'était là le coup d'œil d'un connaisseur et d'un con- 
quérant. Malgré de longues années de jouissance, M. Constantin 
était demeuré jeune et fort et toujours prêt à jouir età désirer. La vue 
d'une femme gracieuse éveillait en lui tout de suite le désir d'en 
faire sa proie. Et comme il se croyait en droit de prendre les plai- 

(1) M. S. Kr\ywos\ewski appartient à ta pléiade de jeunes romanciers 
polonais si remarquablement doués. Auteur d'un recueil de nouvelles Dans 
la lutte de la vie qui, au moment de son apparition, fut comparé par 
M. T. de Wy\ewa, dans le Temps, aux inoubliables Récits d'un chasseur 
de Ttnirgueneff, il a publié eu outre Le crépuscule, roman d'une haute 
jmvolée lyrique 1res chaleureusement accueilli en Pologne, où le sympa- 
thique romancier est, en outre, connu et apprécié comme un public iste de 
talent iNote de la Rédaction;. 



312 LA REVUE 

sirs et le bonheur là où il les voyait, il n'hésitait jamais à faire 
n'importe quels efforts pourvu que son but fût atteint. 

Cependant, ses regards glissaient sur les passants sans s'y arrêter 
un moment. Lesfemmes rencontréeslui semblaient, cette fois, laides, 
habillées sans goût, lourdes, gauches; ou bien elles avaient lesjoues 
outrageusement fardées, la bouche trop rouge, le sourire insolent 
et provocant. 

— Autrefois, chaque femme inconnue avait pour moi du 
charme, pensa M. Constantin. Pourquoi aujourd'hui en vois-je si 
peu qui me plaisent? Les femmes n'ont pourtant pas changé... 
C'est moi... J'ai vieilli... Mon imagination n'est plus si souple, plus 
si sensible... 

M, Constantin ne redoutait pas la mort. Ses pensées ne péné- 
traient jamais au-delà des limites mystérieuses de la vie humaine. 
Pourquoi se tourmenter à des énigmes, que l'on ne peut résou- 
dre, quand il y a dans la vie, que l'on connaît bien, tant de bonnes 
choses! Mais il comprenait que seul un organisme jeune et robuste 
peut jouir de la douceur de la vie; c'est pourquoi le spectre de la 
vieillesse, toujours plus proche et plus inévitable, le remplissait 
d'inquiétude et de douleur. Il sentait que les bases sur lesquelles il 
avait bâti son existence, chancelaient et, lentement, mais sans cesse, 
s'échappaient sous ses pas. Il se rendait compte que toute lutte 
serait vaine, mais cette idée ne lui inspirait pas de résignation. Au 
contraire, elle augmentait son inquiétude. 

Sa promenade qu'il avait commencée en belle humeur, devenait 
soucieuse. Le souvenir des années passées, si différentes du présent, 
commençait à attrister l'esprit de M. Constantin. En même temps 
un ennui de plus en plus fort s'emparait de lui. Il prévoyait un 
dîner consommé en solitude et puis une soirée, une longue 
soirée, solitaire également. Les yeux de M. Constantin perdirent 
leur éclat, et devinrent vitreux et pales. Il marcha plus lentement, 
d'un pas alourdi. 

Soudain, son odorat fut frappé par un violent parfum de muguets. 
Il se retourna vivement et remarqua une mince silhouette féminine 
qui s'introduisait adroitement dans la mêlée des passants, si adroi- 
tement qu'en un clin d'œil elle fut séparée de lui par la foule. 
Mais chose étrange ! L'odeur de muguets resta avec M. Cons- 
tantin, qui la sentait autour de lui. Il pressa le pas, mais la foule 
ne permettait d'avancer que lentement. Cependant, il ne perdait pas 
de vue l'inconnue. Il ne voyait plus toute sa silhouette, mais il 
discernait nettement son grand chapeau noir, et le nœud gros de 
ses cheveux blonds et abondants. Il fendait impatiemment la cohue, 
et heurtait les passants, dédaigneux de leurs regards furieux et de 
leurs exclamations indignées. Mais il n'arrivait jamais à réduire l'es- 
pace qui le séparait de l'inconnue. Elle glissait en avant légèrement 
et facilement. Le parfum de muguets demeurait toujours. 

M. Constantin remarqua que ce parfum ne lui était point étran- 
ger, qu'il Lavait respiré déjà un jour, et qu'alors il lui avait été 
très cher. Ce n'avait pas été d'ailleurs une odeur simple de fleurs ou 
de parfums: il s'y mêlait à cette époque une senteur tiède, sensuelle 
et étourdissante d'une chambre à coucher île femme. M. Constantin 
éprouva une excitation qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. 
La foule, le mouvement de la rue, toute la ville, le monde entier 



ÊTB \>(.K \VL.\ I l RE 313 

cessèrent d'exister pour lui! Une voyait que l'inconnue qui se sau- 
vait si rapidement et il voulait la rejoindre. 

Il s'efforçait autant qu'il le pouvait de voir sa figure à elle, mais 
c'était en vain, car elle avançait du même pas pressé et ne se retour- 
nait point. Une fois il crut distinguer son profil. Son cœur se mit à 
battre violemment. 

— Quelle ressemblance extraordinaire ! Et cette odeur de muguets! 
Absolument la même ! 

Et, dans sa mémoire, surgit le tableau lointain d'une charmante 
idylle terminée par un drame si terrible ! Nina ! la pauvre Nina, qui 
avait pris au sérieux une voluptueuse comédie d'amour! 

Es ist eine alte Geschichte, 
Doch bleibt sie immer neu. 
Und wem sie just passiret, 
Dem bricht das Herz entzwei... 

— Quelle extraordinaire ressemblance ! répéta M. Constantin, et 
il hâta encore le pas. Mais au même moment l'inconnue redoubla de 
hâte également, et l'espace qui les séparait resta le même. 

Nina! Ce matin douloureux, au lendemain de la rupture, lorsque, 
informé de sa folie désespérée, poussé par quelque force incons- 
ciente, il se trouva dans une étroite ruelle, devant une maison haute, 
morne, vaste, ayant l'air d'une caserne. Plusieurs femmes se racon- 
taient avec des éclats de voix l'accident, tantôt levant leurs regards 
vers les fenêtres du troisième, tantôt se montrant, en bas, les 
pavés aigus de la chaussée. 11 y avait là une tâche de sang large et 
encore humide. 

— Comme elle va vite ! Je ne la rejoindrai donc pas ? 
L'obscurité augmentait. Les lumières aux étalages des magasins 

et dans les fenêtres des maisons se multipliaient, innombrables. 
L'azur de l'horizon devint sombre ; çà et là apparurent les points 
lumineux et pâles des petits clous dorés qui soutiennent le firma- 
ment. La ville bruissait et frémissait d'une vie chaude, la nuit tom- 
bante semblait en augmenter l'inquiétude et la fièvre. Des rangées 
compactes de voitures et d'omnibus roulaient difficilement au 
milieu de la rue; sur le trottoir se mouvait une foule dense ser- 
rée : tel un corps gigantesque et vague rampant sur ses membres 
allongés dans la demi-obscurité confuse. Des sons étouffés d'une 
marche joyeuse se faisaient entendre venant d'un café lointain qui 
projetait sur la rue la lumière bleue de ses globes électriques. Des 
cris, des exclamations, le brouhaha des conversations et des rires, 
se mêlaient sans harmonie aux bruits des voitures et aux accords 
entrecoupés de la musique formantune sorte de plain-chant immense, 
monotone et puissant, qui montait vers le ciel, au-dessus de la ville, 
en même temps que les fumées brunes des milliers de cheminées et 
l'incendie jaunâtre des lumières. 

M. Constantin n'apercevait, n'entendait rien de ce qui se passait 
autour de lui. Le désir devoir la figure de l'inconnue s'empara de lui 
avec une force irrésistible, et il fendait toujours la foule avec la per- 
sistance d'un lunatique. Mais, en dépit de ses efforts fiévreux, il ne 
parvenait toujours pas à raccourcir la distance. Il voyait sans cesse 
devant lui le grand chapeau noir et les cheveux blonds formant un 
1901.— 1 er Mai. 22 



314 LA RËVtîE 

gros nœud; mais il se dépêchait inutilement : l'inconnue filait avec 
une vitesse également croissante et inlassable. 

Il ne savait plus maintenant depuis quand durait cette persécution 
étrange. Le boulevard devint plus calme et plus obscur. Les passants, 
plus rares. 

— Cette fois, je la tiens! pensa M. Constantin. 

Et il se mit à courir. Mais la silhouette mystérieuse se sauvait 
aussi plus lestement. Tout à coup, elle prit une une petite ruelle 
étroite qui coupait le boulevard. M. Constantin la perdit de vue 
pour un moment. Puis, ayant atteint le coin du boulevard, il la vit 
de nouveau qui marchait sur le trottoir et rasant les murs, de sorte 
que, d'abord, elle lui sembla être une ombre qui glissait sur les 
murailles. Mais non, c'était bien elle. Maintenant, il approchait 
visiblement, la distance diminuait. Encouragé, il courut plus fort, 
— mais la silhouette sombre s'évanouit tout à coup à ses yeux. 
M. Constantin s'arrêta : il était devant une église noircie par la 
vétusté. 

Sans hésiter un instant, il y entra. 

Les vieilles nefs rectangulaires se perdaient dans l'obscurité. Les 
vitraux multicolores aux arcs pointus laissaient passer à l'intérieur, 
indolemment, ce qui restait encore de lumière du jour mourant au 
dehors. Les pilastres et les autels latéraux se confondaient avec les 
ténèbres. Une petite lampe allumée et rouge pétillait mélancoli- 
quement. Il y avait, dans l'église, un calme de pierre. 

M. Constantin s'arrêta près de la porte. Il cherchait l'inconnue 
et ne la trouvait pas. Les rangées des bancs dans la grande nef 
étaient vides; sur les marches des autels personne n'était agenouillé. 
11 avança, et le bruit de ses pas retentit sourdement sur les dalles. 
Il y avait déjà longtemps qu'il s'était trouvé dans une église, et 
jamais il n'y était entré au crépuscule. La gravité du lieu fitdonc sur 
lui une impression d'autant plus vive que l'excitation nerveuse où 
il était, s'empara plus fortement de son esprit. Les murs sombres et 
les voûtes noires l'oppressaient avec une puissance mystérieuse. Il 
cherchait vainement à calmer ses nerfs. Elle n'y est pas, Elle ne peut 
y être. Je suis victime d'une hallucination bizarre, qu'il faut secouer, 
dont il faut me réveiller! 

Mais son inquiétude vague grandissait : il ne pouvait bouger, ni 
regarder autour de lui. Il sentait ses pieds qui devenaient raides, 
ses épaules qui se faisaient lourdes; sa raison perdait la clarté de 
jugement et la conscience. 

Il se trouva soudain dans laçage du confessionnal. Quelle force l'y 
avait poussé, il ne le savait pas. Les murs du confessionnal formaient 
autour de lui un réduit sombre où on ne voyait rien, sauf, en haut, 
des tâches vagues d'une lumière pâle qui erraient sur la voûte 
gothique, inquiètes et tristes, comme des oiseaux de passage forcés 
départir, mais angoissés de quitter leur séjour temporaire. Bientôt 
ces tâches disparurent. De la profondeur de la nef, de derrière le 
grand autel, un soupir léger et étouffé partit, comme un écho de 
prières anciennes, puis soudain se tut. 

Le calme profond et infini qui se fit alors était composé d'étran- 
ges bruissements que M. Constantin n'entendait pas, mais qu'il 
ressentait plutôt. Il éprouvait cette impression bizarre, (pie l'église 
se remplissait de figures invisibles, qui tournaient autour de lui, se 



ÉTRANGE (VVENTURB 315 

tassaient dans les coins, et entre les sinuosités des murs. Un souffle 
trais et froid effleura son visage : on eut dit le contact de quelque 
aile imperceptible. 11 se recula violemment. 

Un effroi immense couvrit le front de M. Constantin d'une sueur 
glacée et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Maintenant, venant du 
presbytère, c'était lille qui approchait... Aucun froissement même 
le plus léger n'interrompait le silence de mort, mais M. Constantin 
sentait et savait qu'elle venait, qu'elle était tout près, qu'elle était 
là, là... Un engourdissement étrange paralysa tous ses membres. Il 
se pencha inconsciemment à la petite fenêtre et, immobile, ferma 
les yeux... 

Un long moment de cruelle attente se passa. M. Constantin com- 
prenait qu'il devait se produire quelque chose d'extraordinaire, et 
cette idée ajoutait à son dérangement nerveux. Mais le silence 
insupportable se prolongeait, une paix sinistre et une nuit dense 
remplissaient l'église. 

— Elle est déjà sur l'escalier. Maintenant elle s'agenouille... 
Pourquoi donc n'entends-je point ses pas, ni le froissement de sa 
robe? Pourquoi ne parle-t-elle point? 

Un tourbillon chaotique se leva dans le cerveau de M. Constantin. 
Il se sentait le jouet impuissant de ce qui devait immanquable- 
ment arriver, et il ne désirait qu'une chose : que ces tortures se 
terminassent le plus vite. 

— Advienne que pourra, mais que cela advienne tout de suite... 
Je ne pourrais supporter plus longtemps l'incertitude... 

A ce moment, autour de lui, se répandit le parfum léger de 
muguets. M. Constantin comprit que l'instant décisif arrivait. Il 
.recula dans un coin, à moitié évanoui. Dans la fenêtre grillée du 
confessionnal, trois coups secs se firent entendre... 

Et de nouveau il y eut un court moment de silence. L'odeur de 
muguets devint plus forte, plus étourdissante et se mêlait à l'effluve, 
tiède, d'un corps de femme... Tout à coup un froissement léger, à 
peine perceptible, se produisit et peu à peu, très lentement, se 
changea en un chuchotement distinct. M. Constantin ne savait pas 
d'où cette voix étouffée venait, mais il en distinguait très nette- 
ment les sons mats. 

— Je l'aimais, je l'aimais plus que ma vie... Mon âme s'est unie à 
lui... Je n'ai pu supporter la séparation... Lorsqu'il m'avait regardée 
la première fois et m'avait parlé, je suis devenue sa chose... 

M. Constantin entendait distinctement cette voix chuchotante. 
Maintenant il lui semblait voir, malgré les murs du confessionnal, 
la figure agenouillée de Nina... A cette image de Nina, habillée de 
couleur sombre, et vêtue d'une pèlerine longue, se joignit un 
autre souvenir, également net, de Nina cachant son visage dans ses 
mains, de Nina fraîche comme le printemps, charmante et belle. Il 
tendit les bras pour l'attirer, mais ils rencontrèrent le vide. Il ouvrit 
largement les yeux, et un cri de peur horrible s'échappa de sa poi- 
trine, quand il vit la figure pâle de Nina avec des trous noirs à la 
place des yeux, une figure affreuse et douloureuse. 

— Je l'aimais, mon âme s'est unie à lui... 

Il poussa violemment la porte et s'enfuit du confessionnal. Il 
se frotta les yeux et promena tout autour un regard fou. 



316 LA REVUE 

— Que fais-je ici? Comment me suis-je trouvé dans le confes- 
sionnal! Et ce fantôme, et ce chuchotement... Serait-ce une hallu- 
cination ? 

Et bien que le cœur lui battît encore d'effroi, M. Constantin 
commença à se calmer. 

— C'était une vision maladive, rien de plus... Là, derrière le 
confessionnal, il n'y avait personne... 

La nuit devenait toutà fait noire, et dans ces ténèbres mystérieuses 
l'église se faisait plus puissante et immense. Les colonnes sveltes et 
qui, en haut, s'inclinaient l'une vers l'autre, se tassaient en rangées 
compactes, silencieuses et hautes. Dans le fond lointain la petite 
lampe solitaire et perdue pétillait tristement. Et le silence, et la 
paix — terribles ! 

— Il faut sortir d'ici, se sauver au plus vite ! 

M. Constantin ne bougeait pas, pourtant. Une envie contre 
laquelle il luttait vainement le retenait, l'envie de se convaincre de 
visu que le fantôme de derrière le confessional était effectivement 
une vision, une chimère. Il hésitait et avait peur, et en même temps 
il sentait qu'il devait aller là, à cette place-là, regarder, voir... 
Enfin, d'un pas roide, il s'y dirigea. 

Il n'y avait personne. Les marches du confessionnal étaient vides. 

Mais tout à coup M. Constantin tressaillit et s'affaissa. Tout son 
sang afflua vers son cœur; sa figure se baigna d'une rosée gla- 
ciale. A quelque distance du confessionnal il remarqua une tache de 
sang noirâtre, déjà presque séchée... C'était la même grande tache 
sanglante qu'il avait vue, il y avait des années, là-bas, sur le pavé 
de la ruelle étroite, devant la grande maison morose qui avait l'air 
d'une caserne... Un cri aigu, inhumain, sortit de sa poitrine et. 
M. Constantin se mit à courir, à courir comme un dément... 

Il ne se rendit pas compte quand et comment il s'était trouvé 
hors de l'église. La peur noire qu'il sentait sur son échine le rendait 
stupide et aveugle. Il passa, dans un galop affolé, la petite ruelle, 
gagna le boulevard, et fila encore, et fila toujours, n'osant se 
retourner, chassé sans répit par son effroi horrible... 

Enfin, il ralentit le pas. Le boulevard devenait plus animé, des 
milliers de feux étincelaient tout autour, des voitures roulaient au 
milieu de la chaussée, une foule dense se mouvait sur le trottoir. 
M. Constantin respira profondément. Il avait encore, dans ses 
oreilles, un sourd bourdonnement, ses tempes étaient brûlantes de 
fièvre, mais peu à peu le calme revenait dans son esprit bouleversé. 
Il trouva même des forces pour esquisser un pâle sourire, puis il dit 
si haut que les passants, étonnés, le regardèrent avec attention : 

— Etrange aventure ! 

Et il répéta plusieurs fois, l'air rêveur, comme mal réveillé d'un 
songe désagréable : 

— Etrange aventure ! 

Après quoi, redoutant la solitude, il alla dîner à son cercle. 

S. Krzywoszhwski. 



L'AMOUR ET LA FAMILLE 

DANS LE MONDE DES OISEAUX 

[Suite et fin) (1) 

IV 

A ces phénomènes qui servent à. préparer l'union sexuelle se 
joignent, pour en faire valoir et en rehausser les attraits, les danses, 
les parades et les duels. 

Un grand nombre de passereaux et d'oiseaux chanteurs emploient 
pour plaire à la femelle, les mouvements cadencés du corps et des 
postures variées qui parfois nous paraissent comiques. « L'oiseau, 
dit Schomburgk, en parlant du cassique du nouveau continent, prend 
les postures les plus singulières, il tourne et retourne sa tête, son 
cou, son corps en entier, et tout cela d'une façon si comique que sou- 
vent je ne pouvais retenir un éclat de rire. » Les érythrospizes githa- 
gines, qui vivent dans le désert africain, prennent également les 
attitudes les plus comiques, ils dansent l'un autour de l'autre et sont 
dans une continuelle agitation. Lorsque le mâle poursuit la femelle, 
il redresse le corps, ouvre largement les ailes, on dirait qu'il veut 
serrer dans ses bras l'objet de son amour. Chez les pétrocincles « le 
mâle, au temps des amours, chante avec la plus grande ardeur. Il 
danse le corps droit, les ailes et la queue frottant contre le sol, les 
plumes du dos hérissées, la tête rejetée en arrière, le bec largement 
ouvert, les yeux presque fermés. » Les mésanges bleues « cherchent 
par toutes sortes de postures et de gestes à se rendre aimables. » 
« Le mâle de l'autruche, décrit M. Hardy, s'accroupit devant sa 
femelle sur les jarrets, puis balance pendant huit à dix minutes, 
d'une manière cadencée, la tête et le cou ; se frappe alternativement 
avec le derrière de sa tête le corps de chaque côté, en avant des 
ailes. Ses ailes s'agitent en mesure par des mouvements fébriles, tout 
son corps frémit ; il fait entendre une sorte de roucoulement sourd 
et saccadé ; tout son être paraît en proie à un délire hystérique. » 
Parmi les échassiers, les grues exécutent de véritables danses, 
mêlées à une mimique des plus expressives. Nous avons tous été 
témoins des révérences que fait un pigeon en tournant autour d'une 
femelle, et des frémissements du paon qui étale sa queue avec 
orgueil et fait la roue. Le faisan et la perdrix rouge sont des galli- 
nacés danseurs. 

Mais entre tous les oiseaux qui s'adonnent à la chorégraphie sous 
l'empire de l'excitation sexuelle, le rupicole orangé tient sans con- 

1) Voir La Revue (ancienne Revue des Revues) du 15 avril 1901. 

1901. — 1 er Mai. 23 



318 LA REVUE 

tredit le premier rang, tant par l'originalité de sa danse que par 
l'ardeur qu'il y met. 

Le rupicole orangé est un magnifique oiseau, au plumage soyeux 
d'un jaune orangé vif, qui habite les parties montagneuses de la 
Guyane et du nord-est du Brésil. Il se livre, pour charmer les femelles, 
aux danses les plus singulières. Richard Schomburgk a eu la bonne 
fortune d'assister à ce curieux spectacle. « Pendant une halte que • 
nous fîmes, raconte-t-il, nous entendîmes près de nous les cris d'appel 
de plusieurs rupicoles ; deux Indiens aussitôt s'avancèrent en ram- 
pant. L'un d'eux ne tarda pas à revenir, et fit comprendre par signes 
que je devais le suivre, ce à quoi j'obéis sans tarder. Nous fîmes 
encore mille pas en rampant avec la plus grande prudence '.j'aperçus 
soudain le second indien couché sur le sol, et le plumage orange des 
rupicoles briller au milieu des buissons. Toute une bande de ces 
oiseaux était en train de danser sur un énorme rocher, et je ne puis 
dire avec quelle joie je fus témoin de ce spectacle si désiré. Sur les 
buissons des alentours se trouvaient environ une vingtaine de spec- 
tateurs, mâles et femelles ; sur le rocher même était un mâle, qui le 
parcourait en tous sens, en exécutant les pas et les mouvements les 
plus surprenants. Tantôt il ouvrait ses ailes à moitié, jetait sa tète à 
droite et à gauche, grattait la pierre de ses pattes, sautait surplace 
plus ou moins légèrement; tantôt il faisait la roue avec sa queue et 
d'un pas grave se promenait fièrement tout autour du rocher, jusqu'à 
ce que, fatigué, il fit entendre un cri différent de sa voix ordinaire, et 
s'envola sur une branche voisine. Un autre mâle vint prendre sa 
place ; il montra aussi toute sa grâce, toute sa légèreté, et finit lui 
aussi par céder la place à un troisième. » Schomburgk ajoute que les 
femelles assistent sans se lasser à ce spectacle, et que, quand le 
mâle revient fatigué, elles poussent un cri, une sorte d'applaudisse- 
ment. 

Le grand tétras, notre coq de bruyère, est aussi un oiseau dont les 
transports amoureux sont des plus extraordinaires. Son excitation 
est extrême. Elle lui fait commettre les plus grandes folies et perdre 
jusqu'à la faculté de voir et d'entendre le péril. Polygame par excel- 
lence, il répand ses faveurs sur un grand nombre de maîtresses, mais 
il n'abandonne pas au hasard le soin de lui ménager des bonnes for- 
tunes, il songe avant tout à rassembler le harem où il doit assouvir 
les feux dont il est embrasé. Le malin, à pointe d'aube, de la cime de 
l'arbre on il a passé la nuit, le coq de bruyère jette son cri de rallie- 
ment aux poules éparpillées dans son canton. Ce cri caractéristique 
S'entend de fort loin. L'invite a été entendue et de tous côtés accou- 
n-ni. en piëtant, les femelles, vers l'arbre Où leur seigneur et maître 
Iriii a claironné I*' rendez-vous. A peine arrivées, elles gloussent et 

coquettent autour de la base du grand pin. Le manège du mâle com- 
mence paï des claquements de bec, puis retentit la première note de 
son étrange musique, et bientôt toul son corps s'agite de mouve- 
ments bizarres : ■■ Le coq, dil Le pasteur Brehm, étend la tête, mais 



I \MOIi; ET LA FAMILLE DANS LE MONDE DES OISEAUX 310 

non pas invariablement vers le levant, comme on Ta prétendu ; il la 
porte en avant, hérisse les plumes du cou et de la tête, pousse des 
sons rauques, qui se précipitent de plus en plus, jusqu'au dernier 
Cri. Il « rémoud » ensuite, c'est-à-dire qu'il fait entendre des bruits 
sifflants, semblables à ceux d'une meule à aiguiser et réunis en plu- 
sieurs phrases ; la dernière note est traînante. D'ordinaire, en com- 
mençant son chant, plus rarement au milieu d'une phrase, il lève la 
queue dans une position intermédiaire entre la verticale et l'hori- 
zontale, et l'étalé en même temps ; il écarte légèrement les ailes et 
lés laisse pendre. Il trottine un peu sur sa branche quand il fait en- 
tendre son premier chant ; quand il rémoud, il hérisse presque toutes 
ses plumes et se retourne... 

A mesure qu'il reprend son chant, il se montre de plus en plus 
excité. Il monte et descend le long de sa branche, saute de l'une à 
l'autre, lève une patte et arrive à un tel état d'animation qu'il oublie 
tout le reste. La détonation d'une arme à feu même ne le trouble 
pas. » 

L'excitation dans laquelle cet oiseau se trouve plongé, à l'époque 
des amours, l'entraîne à des duels parfois sanglants avec ses rivaux. 
Si deux coqs se sont établis dans le même canton, les batailles sont 
quotidiennes, jusqu'à ce que le plus faible se soit décidé à aller 
recruter ailleurs pour son sérail. 



Les combats entre prétendants sont du reste fréquents dans le 
monde des oiseaux, mais rarement mortels. Le plus faible s'éloigne 
presque toujours lorsqu'il a reconnu son infériorité. Ces luttes 
offrent plutôt les caractères de brillants tournois où les mâles dé- 
ploient, en l'honneur des femelles, leur force et leur courage, et dans 
lesquels les champions cherchent plus à s'effrayer qu'à se détruire. 

En ces joutes galantes, le modèle du paladin est une espèce d'écha3- 
sier dont le nom indique bien l'humeur, les ornithologistes l'ont 
appelé le « chevalier combattant ». Pendant neuf mois de l'année, 
humble en ses habits et de caractère rassis, il vit pacifiquement sur le 
rivage de la mer ou dans les marais de grande étendue. Mais au 
printemps, la fièvre d'amour entre en lui, et lui fait subir une méta- 
morphose complète. Il devient méconnaissable, au physique comme 
au moral. Le pacifique se change en passionné de batailles, le mo- 
deste coureur des grèves, au manteau sombre, à la physionomie 
d'une gravité pensive et triste, se redresse en des poses martiales et 
revêt un costume plein de magnificence. L'ensemble de son plumage 
s'avive de couleurs voyantes, sa face se couvre de papilles jaunes ou 
rouges, une large fraise aux plumes fortes et serrées, diversement 
colorées, déborde sur sa poitrine et lui fait comme une cuirasse, de 
longs panaches s'élèvent de chaque coté de sa tête. Ainsi paré et 
armé pour le tournoi, le nouveau chevalier se rend aux places accou- 
tumées où les mâles se réunissent pour se livrer des combats. C'est 
ordinairement une petite éminence recouverte d'un frais tapis de 



320 LA REVUE 

gazon. Le premier qui arrive regarde fièrement de tous côtés et 
attend qu'un autre se montre. Les deux adversaires se sont-ils ren- 
contrés, un frémissement agite leur corps, ils hochent la tête, héris- 
sent les plumes de la poitrine et du dos, relèvent celles de la nuque, 
étalent leur collerette et fondent l'un sur l'autre. Ils se portent de 
violents coups de bec, les attaques se suivent, se précipitent avec 
une rapidité étonnante et un incroyable acharnement. Ils luttent 
jusqu'à ce qu'ils soient épuisés, puis chacun retourne à sa place, se 
repose, refait ses forces pour recommencer une nouvelle bataille. 
Cela continue ainsi jusqu'à ce que la lassitude l'emporte. Dans ces 
duels courtois, le sang ne coule pas, à peine les combattants per- 
dent-ils quelques plumes. Leur bec mou, à tranchants émoussés, est 
impuissant à blesser. 

Qu'ajouterai-je maintenant à ce que j'ai déjà dit des caresses que 
se prodiguent les oiseaux? On sait les baisers profonds des colombes, 
les becquètements affectueux d'une foule de passereaux et des per- 
ruches, les doux coups d'aile, les enlacements, le chaud contact des 
corps amoureusement pressés l'un contre l'autre. Ces aimables dé- 
monstrations ne sont point le privilège d'un petit nombre d'élus, 
tous les oiseaux, ou presque tous, préludent par de douces caresses 
à la consommation de l'amour. Les sombres frondaisons des bois, 
la claire feuillée des bocages, le tapis vert des pelouses, les roseaux 
des marais, les sillons des champs, les berges des fleuves, les rivages 
de la mer et la surface même des eaux, sont témoins des tendresses 
infinies des couples. Quelques-uns pourtant veulent, pour manifester 
leur amour, une scène moins publique, une retraite plus mystérieuse, 
plus personnelle, que crée, de toute pièce, le génie inventif des 
amants. Tels sont certains oiseaux d'Australie, proches parents de 
notre loriot, le ptilonorhynque satiné et le chlamydère tacheté. Ils 
construisent, avec une industrie tout humaine, des temples d'amour, 
en forme de berceaux, qui leur servent de lieux de rendez-vous. Ces 
élégants édifices, qui reposent sur une large plateforme faite de 
bâtons solidement entrelacés, consistent en petites branches flexibles, 
recourbées à leur extrémité, et disposées de manière à se réunir en 
voûte. L'intérieur est orné de plumes aux couleurs éclatantes, de 
coquilles, d'os blanchis, de petites pierres polies, de tous les objets 
brillants que ces oiseaux recueillent. Comme ils se nourrissent 
presque exclusivement de graines et de fruits, les coquillages et les 
os ne peuvent avoir été ramassés que pour servir à la décoration de 
leurs palais. Dans ces salons de conversation, les individus des deux 
sexes se réunissent pour se faire la cour, jouer, se livrer à des évo- 
lutions galantes, se donner des caresses et s'accoupler. Les nids sont 
construits plus tard, en des lieux différents, par les couples une fois 
formés. 

VI 

L'amour crée la famille, car le rapprochement des sexes est la 
première condition de la société domestique. « Le nid est une créa- 



l'amour et la famille dans le monde DES OISEAUX 321 

lion de l'amour », dit Michelet, et avec le nid naît, pour l'oiseau, une 
série de phénomènes nouveaux, dérivant d'une émotion affective qui 
lui était jusqu'alors inconnue, l'amour de la progéniture. 

Chez les oiseaux, la femelle est le centre de la famille, tout s'orga- 
nise autour d'elle et s'appuie sur elle. Dans la plupart des cas, c'est 
la femelle qui construit le nid. Le mâle n'est employé que comme 
pourvoyeur, il va chercher les matériaux, mais la femelle les dispose 
et les combine. Tout le travail artistique lui incombe, et, en parti- 
culier, l'arrangement des parties les plus délicates du nid, la couche 
molle où doit reposer un être vivant. Sauf quelques exceptions, c'est 
elle qui se charge de l'incubation et s'astreint, être mobile par excel- 
lence, à une immobilité complète et prolongée. C'est encore elle qui 
donne les premiers soins aux jeunes, et si plus tard le mâle partage 
avec elle ceux que réclame l'éducation de la couvée, il lui laisse 
encore une part considérable du fardeau. Sur la femelle pèsent donc 
les plus lourdes charges de la famille. L'amour maternel les lui rend 
légères. Son affection pour ses petits est inépuisable, et son dévoue- 
ment sans limites. La liste serait longue des faits les plus saillants 
qui forment un faisceau de preuves pour chaque espèce, mais ici tout 
exemple devient superflu. L'extrême attachement des femelles d'oi- 
seaux pour leur progéniture, l'héroïque courage qu'elles déploient 
pour les défendre, sont connus de tout le monde. Nous n'avons, au 
surplus, pour nous en convaincre, qu'à jeter un regard autour de 
nous, à voir la poule de nos basses-cours, la cane de nos bassins, la 
perdrix de nos champs, l'hirondelle qui attache sa demeure à la 
nôtre, le moineau de nos toits, et tous les petits oiseaux dont nous 
découvrons les nids. 

Mais le mâle, quel est son rôle dans la société familiale ? Et 
d'abord, comment se comporte-t-il avec la femelle après l'accouple- 
ment, et quand, la saison proprement dite des amours écoulée, 
l'amante cède la place à la mère ? Chez le plus grand nombre des 
oiseaux, le mâle reste aux côtés de la femelle pendant tout le temps 
de l'incubation et de l'éducation des jeunes, remplissant, avec une 
ponctualité pleine de tendresse, ses devoirs d'époux et de père. 
Quelques espèces font exception à cette règle : le mâle, sa passion 
une fois satisfaite, abandonne la femelle, se remet à errer, en quête 
de nouvelles amours, et se tient toujours éloigné de la famille. Ce 
sont là les deux partis extrêmes que peuvent prendre les mâles des 
oiseaux. Il en est un intermédiaire, suivi par plusieurs gallinacés. 
Le mâle quitte bien la femelle avant ou après la construction du nid, 
les travaux minutieux auxquels elle s'astreint impatiente son ardeur 
erotique encore inassouvie et, quand elle a pondu et pris place sur 
les œufs, son immobilité l'ennuie. Il s'éloigne donc, mais soit que le 
penchant social reprenne sur lui son empire, soit qu'une représen- 
tation des obligations de la paternité surgisse tout à coup dans sa 
conscience, quand sa fièvre est tombée, il revient au moment de 
léclosion des jeunes, et dès lors reste avec eux et les conduit. Notez 



322 LA REVUE 

que l'espèce est polygame, que le mâle a vu plusieurs femelles au 
cours de ses poursuites amoureuses. Auprès de quelle favorite 
revient-il? On l'ignore. Peut-être la dernière aimée, dont l'image 
moins lointaine est encore confusément gravée dans sa conscience, 
attire-t-elle ses préférences? En tout cas, son retour est signalé par 
la prise de possession du gouvernement de la communauté. Il s'atta- 
che à la famille pour la dominer. Mais s'il s'arroge le droit d'y 
commander en maître absolu, il accepte le devoir de la défendre, de 
la guider et de pourvoir à ses besoins. Voyez l'empressement que 
met le coq à signaler ses trouvailles et la bravoure avec laquelle il 
court sus à l'ennemi. La poule et les poussins reconnaissent volon- 
tiers cette domination qui promet un appui à leur faiblesse. 

M. Espinas, dans un livre très remarquable (1), où il pose sur des 
bases solides les principes d'une sociologie comparée, analyse, avec 
beaucoup de pénétration d'esprit, l'organisation des sociétés domes- 
tiques chez les oiseaux. Il dit très justement que « les oiseaux mâles 
qui abandonnent leur femelle après l'accouplement sont précisément 
les moins intelligents de tous. D'une part, ils sont entraînés loin 
d'elle par l'ardeur inassouvie de leurs passions; d'autre part, ils ne 
peuvent, dans le temps trop court d'une poursuite brutale, se graver 
son image assez profondément pour que cette image les attache 
à elle et les détermine à imiter ses démarches quand elle com- 
mence le nid. Enfin leur extrême agitation, la fièvre erotique qui les 
anime ne leur permet pas de se livrer aux pacifiques travaux de la 
ponte et de l'élevage. » 

VII 

L'assiduité du mâle auprès de la femelle peut donc servir de crité- 
rium pour apprécier les facultés intellectuelles et morales des espèces, 
et en effet cette fidélité conjugale, mesure des aptitudes psychiques, 
se constate, en progression décroissante, chez les perroquets, les 
rapaces, les passereaux, les grimpeurs, les échassiers, les palmi- 
pèdes, — les gallinacés polygames, qui paraissent les moins intelli- 
gents des oiseaux, occupant le dernier degré de la série. 

Dans la majorité des cas, on le voit, le mâle demeure étroitement 
uni a la femelle. Pendant la durée de l'incubation, il la distrait et 
charme son inaction par des chants ou des évolutions aériennes, il 
la nourrit et quelquefois la remplace. Après la naissance des jeunes, 
pour les premiers soins à donner à l'être physique, le rôle de la 
mère est prépondérant, mais quand il s'agit de l'éducation véritable, 
<ini s'adresse a l'être înteïtigeflt, les deux parents ctnissenl leurs 
efforts. Cette éducation varie évidemment selon le milieu et les cir- 
constances où est placée chaque espèce. L'oiseau de liant vol, par 

exemple, doi I .s 'ha h) I lier a p;i rcou ni 'l'ai i' d'une a 1 le su re et a saisir 

i //. .um/r.s : La iiH-illi'iirr étude de psychologie comparée qui ait 

jour -ur i.i \ m s.n-uk dei animaux. 



L AMOUR El l.\ FAMILLE DANS LE MONDE DES OISEAUX 323 

One proie qui fait rapidement, l'aquatique s'instruire dans la nata- 
tion et la pêche, celui qui se sert rarement de ses ailes s'initier, au 
début, aux difficultés de la marche, s'y perfectionner peu à peu, et 
apprendre à chercher sa nourriture sur le sol. Ajoutez à cela les mille 
détails delà vie que l'expérience des parents peut seule faire con- 
naitre. Ces enseignements, le père et la mère les donnent aux jeunes 
avec une patience inépuisable. Au moyen d'un commerce incessant 
de signaux dans lequel les jeunes réagissent, pour leur part, avec 
énergie, l'éducation se développe, jusqu'au moment où, suffisamment 
armés pour les luttes de la vie, les élèves deviennent, à leur tour, 
complètement indépendants. La séparation s'opère, de part et d'au- 
tre, sans aucun déchirement. Elle est le vœu de la nature. Cette con- 
duite serait aussi celle de l'homme, s'il ne s'était profondément 
modifié en se soumettant aux règles imposées par la société. Lors- 
qu'il continue à ses enfants une protection dont ils pourraient à la 
rigueur se passer, il cède en cela bien moins à une affection plus 
grande qu'à des habitudes sociales et souvent, il faut le dire, à des 
calculs dictés par l'égoïsme. Combien de fois a-t-on constaté, hélas! 
l'impitoyable dureté qu'ont les gens du peuple pour leurs enfants, 
lorsque quelque infirmité les rend impropres au travail et qu'ils n'en 
attendent rien pour l'avenir. Cette dureté, on la trouve encore dans 
les mœurs de l'homme sauvage, au sein de sa famille. Les faits- 
divers des journaux nous entretiennent presque quotidiennement 
d'enfants en bas-âge abandonnés ou martyrisés par des parents bar- 
bares, les oiseaux et les autres animaux n'abandonnent leurs petits 
que lorsque l'éducation qu'ils doivent recevoir est complète et qu'ils 
peuvent se suffire à eux-mêmes. 

Je voudrais avoir réussi à montrer, en étudiant l'amour et la 
famille dans le monde charmant des oiseaux - encore n'ai-je fait 
qu'eflleurer le sujet — que les lois qui régissent les êtres vivants, au 
moral aussi bien qu'au physique, ont un grand caractère de généra- 
lité. L'homme, par de lents progrès à travers les âges écoulés, a 
creusé de plus en plus l'abîme qui existe entre lui et les animaux, 
mais s'il s'élève aujourd'hui au-dessus de ses humbles compagnons, 
on ne saurait mettre en doute que les facultés du sentiment et de 
l'intelligence dont il peut le plus s'enorgueillir ont commencé à ger- 
mer dans les formes inférieures delà vie. 11 m'a semblé que cette 
opinion, si conforme aux données actuelles de la biologie, recevrait 
une justification plus certaine, si on la soumettait à l'épreuve des 
faits dans une classe d'animaux arrêtés à un degré moyen d'évolution 
mentale, comme le sont les oiseaux, et si l'on choisissait surtout, 
pour rendre l'expérience plus concluante, une catégorie d'émotions 
pscyhiquesqui paraissent, au premier abord, être l'apanage exclusif 
de la mentalité humaine. 

Magaud d'Aubusson. 



LE THÉÂTRE ET LA VIE 



Ménage" moderne, comédie en quatre actes, de M. Gustave Guiches au Théâtre 
Sarah-Bernhardt. — 20.000 âmes, comédie-vaudeville en trois actes, de 
M, Franc-Nohain, au théâtre du Gymnase. — Le Petit Muet, mélodrame en cinq 
actes et sept tableaux, de M. Henri Kéroul, au théâtre de l'Ambigu. — Pour 
V Amour, drame en quatre actes, en vers, de M. Auguste Dorchain, au théâtre 
de TOdéon. — La Course du Flambeau, comédie en quatre actes de M. Paul 
Hervieu, au théâtre du Vaudeville. — Le Vertige, comédie en quatre actes, de 
M. Michel Provins, au théâtre de l'Athénée. — La Veine, comédie en quatre 
actes, de M. Alfred Capus, au théâtre des Variétés. 

A mesure que la saison théâtrale approche de sa fin, les « pre- 
mières » se multiplient sur les différentes scènes de Paris, avec une 
rapidité kaléidoscopique. Comme les fantômes de \diJ\eknia d'Homère, 
elles se pressent en foule autour du sang noir qui leur donnera pour 
quelques heures figure et parole. Ce sang noir et fumant, c'est le 
sang de la vie, sinon celui de l'immortalité. Hélas! parmi celles 
même qui furent admises à ce privilège pendant le mois dernier, 
combien s'évanouiront à peine évoquées ? Une seulement survivra- 
t-elle à la saison qui la vit apparaître? 

L'écrivain qui a pris ici la tâche d'étudier les œuvres dramatiques 
nouvelles voit, de quinzaine en quinzaine, défiler dans ses chro- 
niques une série d'œuvres où le talent n'est certes pas absent, mais 
dont aucune ne porte l'empreinte ineffaçable du génie. Il assiste, 
avec un sourire un peu déou, à ces succès factices que décrètent les 
hyperboles de la presse quotidienne et qui sont suivis du silence 
funéraire des foules. Le spectacle d'une telle déchéance de l'art dra- 
matique en France, accentué parle pullulement microbien des pièces 
nouvelles, ne va pas sans quelque mélancolique lassitude. 

Le théâtre devrait être le miroir de la vie, un miroir éclatant de 
rires et de larmes. Ne sera-t-il bientôt plus qu'un guignol de déca- 
dence, un spectacle de fantoches pour d'autres fantoches ? Cette 
forme suprême de l'art deviendra-t-elle chez nous la plus puérile ? 

On peut se le demander lorsqu'on assiste, par conscience profes- 
sionnelle, à des spectacles comme ceux des dernières semaines. Quel 
concours de pièces factices ! Quelle fausse monnaie dramatique ! 
Quelle exclusion de la Vérité et de la Beauté, au profit de l'on ne sait 
quelle atmosphère d'artifice irrespirable, non seulement pour le 
public, mais même pour ceux qui la préfèrent à toute autre. 

Voici je commence par le plus ancien mort-né), voici M Gustave 
Guiches, romancier cl journaliste de talent. Cet esprit distingué, cet 
authentique Littérateur, fait représenter sur le théâtre Sarah-Bern- 
hardl une comédie intitulée Ménage Moderne. Sur la foi du nom, du 
cadre et du titre, nous allons écouter une œuvre d'art, et c'est une 
clownerie incohérente, aux quiproquos dignes de Ctuny, aux épices 
dignes de Déjazet, que l'on nous force à entendre sur le théâtre où 
furenl joués ll<tm\<'\v\ VAiglonl \\\ auteur de La valeur de M. Gui- 
ches ne crainl pas de condamner a cette besogne la comédienne 
intelligente el lin*' <j nosi M 11 '' Marie Marcilly, tels autres acteurs 



LE THÉÂTRE HT LA V11J 3 25 

souples el vivants! C'est le cas de demander avec le public, devant 
de semblables aberrations : De qui se moque-t-on ici ? 

Voici encore M. Franc-Nohain, ancien sous-préfet, dit-on, humo- 
riste piquant à coup sur. M. Franc-Nohain nous annonce une comé- 
die sur les chefs-lieux de préfecture. Nous nous rappelons la Petite 
Ville, de Picard, et les Bourgeois de Molinehart,de Champfleury. Le 
désir de comparer l'œuvre nouvelle avec ces deux petits chefs-d'œu- 
vre, l'espérance d'admirer un tableau neuf des mœurs départemen- 
tales, nous entraînent au théâtre du Gymnase. On nous y régale d'un 
vaudeville aux ficelles mal renouées, où quelques cinématographies 
burlesques ne nous consolent pas du néant théâtral, ni de la nullité 
psychologique ! Quinze lignes de VOrme du Mail peignent plus spiri- 
tuellement la préfecture française que les trois actes de 20.000 âmes. 
A quoi sert d'avoir de l'humour, du mordant, de la facétie, si finale- 
ment on fait bâiller son monde? Le public du boulevard, si veule 
soit-il, veut bien qu'on le fasse rire, mais non pas qu'on le mystifie. 
Le jeu très vivant et très comique des excellents artistes qui s'ap- 
pellent Gémier, Noiseux, Janvier, etc., se paralyse et se raidit au 
long d'une soi-disant « comédie » où l'auteur n'a pas assez oublié 
que des « poèmes amorphes » avaient fait jusqu'ici le plus clair de 
sa réputation 

De l'autre côté du boulevard, et en passant « du plaisant au 
sévère », voici M. Henri Kéroul et son drame le Petit Muet à l'Am- 
bigu . C'est un « horrible mélo » très inférieur à la Chanson du Pays 
que j'analysais récemment ici. Le mélodrame, disais-je alors, pour- 
rait nous rapprocher du théâtre antique par la grandeur des effets 
et la simplicité des émotions. Mais j'ajoute aujourd'hui qu'il peut 
devenir une école annexe d'abrutissement national lorsque, comme 
dans le Petit Muet, il s'emploie à suggérer au peuple les imaginations 
les plus bizarres et les sentiments les plus faux. De telles œuvres ne 
relèvent pas de la littérature, et le seul intérêt de la soirée qu'on y 
peut passer est d'admirer l'art pathétique et nuancé que déploie 
M 11 ' 1 Hélène Reyé dans le rôle du Petit Muet. 

Nous voici maintenant à l'Odéon, second théâtre français, théâtre 
officiel et national, et c'est encore un mélodrame à morale bizarre, 
mais un mélodrame historique et en vers, que nous allons entendre. 
L'auteur, M. Auguste Dorchain, est un poète encore jeune, extrême- 
ment distingué, dont les allures tendres ne semblaient pas devoir le 
mener aux imaginations extrêmement féroces qui concluent sa nou- 
velle œuvre. Le rêveur de la Jeunesse Pensive et de Vers la Lumière 
faisait plutôt songer à un disciple de M. Sully-Prudhomme qu'à un 
imitateur de Jean Kichepin et de Victor Hugo. Quel intérêt M. Au- 
guste Dorchain a-t-il pu trouver à restaurer le cadre défraîchi de 
l'Espagne romantique et à rebattre le thème violent et faux des 
meurtres, des suicides à la mode d'Hernanil 11 fallait, pour excuser 
toutes ces quincailleries historiques et tous ces strass passionnels, la 
fièvre qui brûlait le sang de la muse de 1830. Aujourd'hui le pouls 
des poètes bat une mesure tranquille, qui rythme aimablement 
leurs vers bien faits et un peu las. La disproportion entre la nature 
vraie de ces poètes et la rhétorique conventi onnelle qu'ils s'imposen 
est d'autant plus réfrigérante pour un public qui ne s'y trompe pas 

In homme âgé épouse une jeune fdle tout en conservant sa mai- 



326 LA REVUE 

tresse. Sa nouvelle femme n'est pas sa femme. Pendant un voyage de 
cet homme, son fils s'éprend de sa jeune belle -mère que son père lui 
donne, il l'aime, elle l'aime, ils deviennent amants. Le père-mari 
rentre, soupçonne l'aventure, désire sa pseudo-épouse, apprend tout, 
condamne à mort fils et femme, et fait assassiner la maîtresse par 
l'amant qui se suicide ensuite sous ses yeux. 

Ce fait divers relève de la cour d'assises et de la troisième page 
du Petit Journal. 11 n'a en soi aucune moralité. Il est même répu- 
gnant. Ce père-mari est un odieux bonhomme, et son fils un benêt 
criminel. Mais revêtez-les de chapeaux à panaches, de capes espa- 
gnoles, de caleçons de soie, les voici tout à coup sacrés « roman- 
tiques », c'est-à-dire excusables et même intéressants ! 

Userait temps que des poètes aussi délicats que M. Dorchain, que 
des âmes éminemment distinguées comme la sienne, s'affranchissent 
une bonne fois de servage envers des moralités de théâtre aussi im- 
morales! Quel effet de pareilles pièces peuvent-elles bien produire 
sur l'imagination des jeunes lycéens et des petits bourgeois, le public 
ordinaire del'Odéon? 

La versification de Pour l'amour se ressent de l'encéphalite glacée 
où la pièce fut conçue. Cette versification élégante, sobre, un peu 
anémique, n'a plus le frisson de tendre tristesse que nous aimâmes 
dans les Etoiles éteintes et dans Conte d'avril. 

La pièce, très bien montée par M. Ginisty, est assez bien jouée par 
M. de Max, moins prétentieux qu'à l'ordinaire, du moins en son ra- 
mage, car pour le plumage... Aucune des jeunes actrices de l'Odéon 
qui s'époumonnent dans Pour V amour ne sait dire les vers, même 
convenablement. Cela semble indiquer une lacune bien fâcheuse 
dans renseignement du Conservatoire. Pour ne prendre qu'un exem- 
ple, la principale interprète de Pour l'amour, M Ue Franquet, gracieuse 
dôna Flor, à la déplorable manie d'ajouter une syllabe supplémen- 
taire à tous les vers féminins, et même à la plupart des vers mas- 
culins... 

J'ai réservé pour la fin de cette étude trois comédies qui, sans être 
des chefs-d'œuvre, ont du moins le mérite d'être intéressantes et hu- 
maines. Leurs auteurs se sont évidemment donné la peine de réflé- 
chir, d'analyser et d'inventer, et la peine qu'ils ont prise crée le plai- 
sir des spectateurs, heureux, après tant de marionnettes, de voir de 
près quelques visages sincères au théâtre. 

Le Vertige, de M. Michel Provins, est une brillante et parfois émou- 
vante analyse de la passion fatale, qui peut jeter une honnête femme 
dans les bras d'un don Juan sans âme. Le sujet, qui est celui de 
Froufrou, n'est pas très neuf au théâtre, mais l'auteur, psychologue 
expert autant qu'habile dialoguiste, l'a suffisamment rajeuni pour lui 
n-donner de l'intérêt. On reprochera certainement, non sans raison, 
à M. Michel Provins, qui est à la fois un homme du monde et un 
homme de lettres, d'avoir injustene ni noirci les gens de lettres au 
profit des gens du monde. Chez lequel de Ses confrères M. Provins 
a-t-il pu éittdieT une ftfne aussi ignoble, des goujateries aussi con- 
tinues que celles du ronia ncier féministe Marcuilles? VA chez quel 
camarade de « grand cercle •> a t il pu observer d'aussi parfaits 
nblagês de vertu conjugale, de fidélité amicale, etc., bref les 

« pttiti >.nn!s D que sont M. de lioville et Le Ui.ilelierV II nie .se m h le 



LE THÉÂTRE ET LA VIE 327 

qu'il \ a dam Lé Vertige une fâcheuse pesée do la balance en faveur 
d'oisifs qui, d'ordinaire, ne valent pas grand'ehose, et au détriment 
d*artistesquiontaamoioa le mérite de travailler, de vivre et d'aimer. 
M. Michel Provins a été mieux inspiré dans l'étude des deux carac- 
||fM de mondaine», Tune passionnée, l'autre jouisseuse, qu'il a 
Opposées l'une à L'autre. On se disait, en écoutant les trois premiers 
actes. que le « vertige » suppose uu abîme ou une cime, et que le 
vulgaire pied plat de Mareuilles n'était vraiment ni l'un ni l'autre. 
On se demandait comment une femme aussi sincère que M mo de Ko- 
ville avait pu céder au « vertige » d'une pareille médiocrité. Maison 
a tout oublié pour écouter un très puissant quatrième acte où la ré- 
conciliation des deux époux, le repentir de la femme, le pardon du 
mari, sont dramatisés en une progression délicate et pathétique, 
sinon toujours très adroite. Il est juste d'ajouter que ce dernier acte, 
joue très savamment par M. AlbertDeval, a été, pour M' 111 ' Jane Hading, 
l'occasion de déployer les dons qui font de sa voix une source d'émo- 
tions, de ses gestes une magie douloureuse et charmante, de toute 
sa personne une statue vivante du scrupule et de la passion. 

A La Veine de M. Alfred Capus, toute la critique et le grand public 
ont fait dès le premier soir un succès quelque peu inexplicable. Il 
faut évidemment faire ici la part d'un de ces engouements excessifs 
qui sont les caprices de cœur du boulevard. M. Alfred Capus est un 
auteur sympathique, un journaliste agréable, dont les demi -succès 
escomptaient une réussite que tous ses confrères ont été ravis de lui 
ménager. On a singulièrement exagéré la beauté de la mise en scène, 
qui est des plus ordinaires et la valeur des interprètes qui, sauf 
M. (iuitry et M lle Lavallière, sont plutôt en dessous de leurs rôles. 
Quant à la philosophie de la pièce, cet éloge du hasard et de la loterie 
convenait à une capitale où le pari mutuel, les courses, les coups de 
bourse tiennent trop souvent lieu de talent et de travail. La veulerie 
aimable des caractères, cet avocat fainéant aimé des femmes, ce mil- 
lionnaire dépensier qui les aime, ces femmes elles-mêmes faciles de 
corps et molles de cœur, tout ce monde voluptueux et superficiel, 
devait plaire à l'imagination d'une société où l'on ne s'étonne plus de 
rien, où le monde, le demi-monde et le quart de monde n'arrivent 
même plus à former un monde. 

S'il convient d'être indulgent pour une comédie qui est bien, après 
tout, le miroir d'une société où la place de la Bourse, le champ de 
courses de Longchamps marquent le pôle sud et le pôle nord des ap- 
pétits vitaux, il faut cependant faire des réserves sur la vulgarité de 
l'inspiration. Ou y est d'autant plus contraint que la grande critique 
quotidienne et boulevardière, loin de condamner l'éloge à outrance 
de « la veine »,l'a plutôt renforcé. Nous pensons, nous, qu'il est mau- 
vais de répéter à une nation, déjà trop portée à le croire, que le ha- 
sard sert plus que le travail, que la vie est une loterie où les bons 
numéros sortent à tout coup, qu'il n'y a qu'à croiser ses bras, si l'on 
est un homme, et à les ouvrir, si l'on est une femme, pour s'enrichir 
et devenir heureux. Cet optimisme bénin, ce demi-sommeil de joueur 
émerillonné, ménage aux peuples qui s'y abandonnent des réveils 
terribles. La France l'a déjà éprouvé aux dernières années du second ' 
Empire. Il serait dangereux qu'elle retombât à ce vertige. Qu'elle 
écoute plutôt les maîtres puissants et sévères qui, comme Zola dans 



3 28 LA REVUE 

son admirable Travail, comme Dumas fils dans la Femme de Claude, 
lui montrèrent et lui montrent que la seule « veine » c'est encore, 
c'est seulement, c'est toujours le travail et le caractère. 

M. Paul Hervieu mérite, plus que tout autre, ce titre de maître 
puissant et sévère. Mais quel dommage que cette puissance et cette 
sévérité ne s'occupent qu'à condamner l'homme au lieu de le relever! 
La Course du flambeau est une pièce aussi systématiquement pessi- 
miste que la Veine est une pièce délibérément optimiste. L'une ac- 
corde tout au hasard des choses et à la naturelle bonasserie des indi- 
vidus; l'autre ne retranche rien à la logique féroce du destin ni au 
mauvais génie de l'espèce. Ce composé de grandeur et de misère 
qu'est l'homme et la vie de l'homme, et qu'ont saisi Shakespeare, 
Molière, Balzac, cet assemblage de lumière et de nuit, de tendresse 
etd'égoïsme, M. Paul Hervieu est presque aussi loin de nous le 
rendre, par excès de cruauté, que M. Alfred Capus, par excès de 
veulerie. 

La Course du flambeau n'en est pas moins une œuvre extrêmement 
puissante, la plus puissante assurément qu'ait encore conçue et 
exécutée le jeune maître de Peints par eux-mêmes et de l'Armature. 
C'est d'abord une œuvre tout à fait originale, qui nous sort des écœu- 
rants « ménages-à-trois » et des niais « collages et raccommode- 
ments », fonds trop commun de notre pseudo-comédie contemporaine. 
L'auteur a voulu mettre en lumière, en quelle tragique lumière! cette 
vérité populaire que, dans l'espèce humaine, « l'amour descend et ne 
remonte pas, et que, si une mère est contrainte par la fatalité à choi- 
sir entre la morl de sa mère et la mort de sa fille, c'est la mort de sa 
mère qu'elle choisira. » 

Comment, sur cette donnée sinistrement exacte, trois générations 
de femmes, la grand'mère, la mère et la fille, se heurtent, se déchi- 
rent, se meurtrissent; au milieu de quels dévouements, de quels sa- 
crifices, de quels crimes s'accomplit l'inexorable loi de la maternité 
plus forte que la libation, par quelles alternatives les sentiments les 
plus légitimes luttent pour la vie jusqu'à la mort d'autrui, c'est ce 
qu'une analyse, même détaillée, montrerait mal à mes lecteurs. Le 
spectacle seul de cette pièce, avec ses situations opératoires, son style 
incisif, sa poésie chirurgicale, pourra leur faire admettre une donnée 
qui leur paraîtrait choquante dans la nudité féroce de l'exposé. 

Nos critiques les plus considérables, et à leur tête MM. Gustave 
Larroumet et Henry Bauer, ont proclamé sans restriction la Course 
du Flambeau «un chef-d'œuvre de vérité et de beauté ». Quelque soit 
mon admiration pour la sorte de talent probe et hautain qui carac- 
térise la nouvelle œuvre de M. Paul Hervieu comme aussi bien ses 
ainées, je ne puis souscrire à un jugement aussi laudatif. Les situa- 
tions et la donnée de la pièce sont très fortes: mais elles reposent sur 
des invraisemblances dramatiques par trop criantes. Que vient faire 
dans le drame cet Américain de convention, ce Stangy syllogistique 
sans lequel l'action s'écroule et qui pourtant lui est arbitrairement 
attaché: Pourquoi, au premier acte, après avoir fiancé sa fille à 
Didier Maravon, M" Revel ne rappelle-t-elle pas son Américain? 
Pourquoi ce même Américain se conduit-il en amour comme un 
mécanisme de nickel el d'acier, non comme un homme qui veut et 
qui sent ' Comment cette grand'mère, qui ne s'est pas émue devant 






LE THÉÂTRE ET LA VIF 329 

le déshonneur ni La maladie, s'émeut-elle tout à. coup, et trop tard, 
devant 1rs glaciers de la Maloya? Joigne/ à cela de graves mala- 
dresses ou insuffisances de métier (tout le troisième acte reposant 
sur une lettre retardée alors qu'un télégramme eût pu, eût dû le 
remplacer), et vous admettrez qu'il est difficile d'appliquer le nom 
de chef-d'œuvre à un théorème dramatique dont les postulats sont 
parfois inadmissibles, si la solution définitive en est juste. 

MM. Larroumet, Fouquier, Baûer n'ont pas craint, à propos de 
la Course du Flambeau, de prononcer les noms de Sophocle, de 
Racine, de Shakespeare, et d'en rapprocher celui de M. Paul Hervieu. 
C'est un grand honneur; d'aucuns diront que c'est un excès d'hon- 
neur. M. Paul Hervieu n'en est pas tout à fait indigne. Il est certain 
qu'un grand souffle amer, — le frisson de la fatalité des passions et 
de l'argent, le frisson aussi de la Némésis antique, — passe sur ces 
âmes et sur cette aventure et y fait trembler les reflets d'une beauté 
terrible. On pense au vieil Œdipe et à ses fils, à Clytemnestre et à 
Iphigénie, au roi Lear et à ses fîlies. Mais ce qui manque à M. Paul 
Hervieu, pour s'apparenter authentiquement aux maîtres du grand 
art, c'est le goût de la tendresse humaine, c'est le sens de l'idéal, 
c'est l'amour de l'héroïque. A côté d'OEdipe, il y a Antigone ; à côté 
d'Agamemnon, il y a Iphigénie : auprès du roi Lear se tient Cordelia. 
En face des monstres et des victimes, les poètes immortels ont dressé 
les statues exquises de la tendresse, de la justice et de la pitié. 
Aucun rayon de ces paradis ne descend éclairer le sinistre enfer où 
M. Paul Hervieu s'est reclus au point d'apparaître geôlier par trop 
volontaire des damnations humaines. Il est d'un grand artiste, 
certes, de descendre ces cercles infernaux avec tant de maîtrise ; il 
est d'un plus grand artiste de les remonter jusqu'aux sphères de 
lumière où apparaît Béatrice. 

Le très grand art dramatique, l'art d'un Sophocle et d'un Racine 
comme d'un Shakespeare et d'un Dumas fils (puisque l'on a jeté le 
collier d'or de ces noms sur l'œuvre de M. Paul Hervieu jusqua l'en 
étouffer), a toujours été un art idéaliste, un art qui fait flotter sur les 
misères de la fatalité le rayon des rédemptions. Je souhaite à M. Paul 
Hervieu, forgeron impassible des tortures sociales, qu'il ouvre plus 
souvent sur cette aurore les fenêtres de sa forge : si le vent de l'aube 
lui suggère quelques larmes avec le songe du meilleur, ni son art, ni 
son siècle n'y perdront. 

La Course du Flambeau, montée avec grand art par M. Porel, est 
admirablement jouée par M me Daynes-Grassot, qui incarne une saisis- 
sante figure de vieille bourgeoise au bon cœur ratatiné par l'âpre 
expérience de la vie. M me Réjane, qui avait le rôle principal, a moins 
bien réussi. Cette grande artiste, si remarquable aux rôles populaires, 
est mal à son aise dans les rôles bourgeois ou mondains. En outre, 
elle dénature peu à peu la simplicité qui a fait sa gloire par un 
vernis uniforme de mélopée factice, qui risque de gâter complète- 
ment son talent. Souhaitons-lui de se souvenir à temps qu'en tout 
art, suivant un mot célèbre, le seul vernis des maîtres, c'est la 
simplicité. 

Henry Bérenger. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES (1) 



Revues Françaises 



Correspondant. — dO avril. — 
Le recensement de la main-morte a 
été contesté par les défenseurs des 
congrégations. Ils en ont déclaré 
les évaluations inexactes, exagérées, 
fantaisistes. Aux chiffres donnés 
dans l'enquête qui a été publiée, un 
anonyme *** croit devoir opposer ce 
qu'il appelle La Vraie mainmorte. 
L'auteur affirme que le fameux « mil- 
liard des Congrégations» n'existe 
pas, et il ajoute : 

Les congrégations religieuses, dans 
leur ensemble, ne comprennent que 
la deux-centième partie à peine de la 
superficie totale des biens de main- 
morte; la contribution foncière, établie 
sur leur propriété bâtie, représente 
8 p. 100 de l'ensemble de la contribu- 
tion de la propriété bâtie des établis- 
sements de main-morte ; la contribu- 
tion foncière établie sur la propriété 
non bâtie représente seulement 2 p. 100 
de l'ensemble des mêmes établisse- 
ments. Le montant de la taxe de main- 
morte payée par les congrégations est 
de 5,7 p. 100 de l'ensemble des rôles 
de cette même taxe. 

La main-morte, nous dit***, ne se 
compose pas seulement des biens de 
congrégations religieuses. L'Etat, les 
départements, les communes, les 
hospices, les séminaires, les fabri- 
ques d'église, les consistoires, les 
établissement! de charité ou de bien- 
faisance, les Sociétés anonymes, des 
établissements divers possèdent des 
propriétés bâties et non bâties assu- 
jetties à la taxe de biens de main- 
morte. EmilëKëllëb ne voit dans 
la loi sur les associations que La Re- 
vanche des Francs-fhtiçon&. L'ancien 
député de Belforl rédige un réquisi- 
toire noient contre la franc ma- 
i onnerie et L'accuse de tous Les 



méfaits. En même temps il s'efforce 
de démontrer que les religieux sont 
les bienfaiteurs de l'humanité. « Les 
vœux qu'on leur reproche, chasteté, 
pauvreté, obéissance, sont précisé- 
ment la garantie de leur dévoue- 
ment et pendant qu'ils s'immolent, 
leurs vertus héroïques relèvent et 
maintiennent le niveau des mœurs 
de la nation ». La thèse de M. Kel- 
se réduit à un certain nombre d'as- 
sertions qui ont déjà servi d'argu- 
ments aux orateurs catholiques de 
la Chambre. Il ne diffère de ceux- 
ci que par l'excès de véhémence. Il 
confond, du reste, dans un même 
tollé, francs-maçons, juifs, protes- 
tants et il déclare que les congré- 
gations sont plus nombreuses et 
plus actives qu'à la fin du xix e siè- 
cle. La persécution présente leur 
fera faire de nouveaux progrès. Ci- 
tons, à titre de spécimen delà tona- 
lité de cette catilinaire les phrases 
qui la terminent : 

Ce sont les 30 millions de catho- 
liques français auxquels une poignée 
de francs -maçons, la plupart juifs ou 
protestants, volent leur bien le plus 
sacré, leur liberté la plus chère. On 
renverse ainsi la barrière qui protège 
encore la civilisation contre la barba- 
rie, la femme contre les Béducteurs, 
l'enfant contre l'abrutissement de l'école 
sans DiôU, la propriété contre le pil- 
la»*' des spéculateurs ou des socialiste?, 
la justice eonlre Ta va nrcninil et l'im- 
punité (bs coquins, la conscience contre 
la. force brutale, J'iniluence et la gran- 
deur de la, France contre le iioi ger- 
manique» Tout le inonde, même eeux 
qui ne suni, p,is chrétiens, est intéressé 
à résister a cette persécution aussi slu- 
pide, aussi antinatioûale, aussi anti- 

liaie aise <|iie celle qui desor-a n ise nos 

bures militaires, en frappant les mell» 



(1) Voir l'analyse des Revues françaises et des Revues allemandes, espa- 
gnoles, hongroises, japonaises, néerlandaises et russes, dans notre numéro 
du I ' Avril. 



REVUES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES 



331 



leur- chefs de notre année. I »n dirai! 
qu'elle esl payée par l'étranger. A tous 
les bons Français de s'y opposer. 

Pierre de i.\ Gorce commence 
unf étude d'histoire contemporaine 
sur Mentana et les hommes qui, en 
France el en Italie, eurent un rôle 
dan 8 cette affaire. — Un amiral (ano- 
nyme fait, à propos de s le tes de Tou- 
lon, un parallèle entre la marine 
française et la marine italienne en 
présentant le tableau des iorces na- 
vales des doux pays. L'auteur est 
d'avisquetoul en rendant justice aux 
qualités de la marine italienne nous 
n'avons ni à l'envier ni à la redou- 
ter. Cependant il ne se dissimule 
pas la gravité de la situation. II y a 
îles dangers, on ne saurait les nier. 
Ou'u-t-on l'ait pour y parer? Les 
762 millions, votés parle Parlement 
pour couvrir les dépenses de l'aug- 
mentation de la flotte jusqu'en 1907, 
suffiront-ils pour atteindre le but 
qui s'impose? L'Angleterre a pris 
depuis dix ans une avance qu'elle 
maintiendra coûte que coûte. Dans 
peu d'années, l'Allemagne nous op- 
posera quatre escadres formidables. 
Renonçant forcément à égaler la 
puissance navale de l'Angleterre, la 
France pourra-t-elle conserver son 
rang vis-à-vis de l'Allemagne ? L'au- 
teur se livre à un examen appro- 
fondi de ce qu'on entreprend et peut 
entreprendre dans l'avenir, et il 
laisse percer la crainte qu'en 1907, 
nous ne serons pas à chiffre égal 
avec les Allemands. — Gabriel Pré- 
vost fait la leçon aux dirigeants de 
toute catégorie, en recherchant 
quel sera Yavenir de la politesse 
dans les sociétés démocratiques et 
voudrait que l'exemple vînt, à cet 
égard, d'en haut, pendant qu'en 
même temps l'urbanité enseignée à 
l'école ferait partie de l'éducation 
morale. 

Nouvelle Revue. — 15 Avril. — 

Numéro important. Albert de Pou- 
yolrville dévoile Le Piège maro- 
cain. Selon lui la grande expédition 
française contre les Etats chérifiens, 
si elle se réalise, comme il est per- 
mis de le prévoir, ne fera que ren- 
forcer la prépondérance anglaise et 
allemande. 
Pendant que la Russie devra fa ire l'are 



AU Sultan surir Danube et au .lapon en 
Extrême Orient, pendant que ses meil- 
leures forces seront à îles milliers de 
lieues de l'Europe; pendant que l'ar- 
mée Italienne sera en Tripolitain© } 
pendant que l'armée française sera. 
entravée par l'action au Maroc, l'Alle- 
magne fera bb Europe tout ce qu'elle 
voudra parce qu'elle y sera seule et 
concentrée, et son alliée l'Angleterre 
tiendra, avec les routes maritimes le 
sort du continent. 

La France peut-elle cependant 
rester les bras croisés? Non, mais, 
comme le voulait le comte Mou- 
rawiew « la France doit trouver en 
Europe les compensations aux 
agrandissements européens de ses 
rivaux ». L'auteur exprime l'opinion 
que l'occupation française du Ma- 
roc serait plus coûteuse et plus pé- 
nible que ne le fut la conquête de 
l'Algérie, qu'il y faudrait immobili- 
ser pendant plusieurs années une 
armée de trois cent mille hommes, 
et que l'on se trouverait en pré- 
sence des plus belliqueux des 
Arabes et des plus fanatiques des 
Musulmans — Jean Garrère relate 
ses impressions de conquête, c'est-à- 
dire les scènes dont il fut témoin 
au pays des Boers, depuis l'invasion 
duTransvaal par les Anglais. Il ré- 
sulte de cette narration que les 
vainqueurs du moment traitent les 
vaincus comme des geôliers feraient 
de forçats. Les combattants boers 
pour Tom Atkins et ses chefs sont 
des rebelles, des insoumis, des ré- 
voltés, les bourgeois captifs des 
mécontents. Déjà d'un trait de 
plume on partage le pays et, par de 
bons décrets, on s'apprête à réta- 
blir l'ordre. Nous savons, dans l'his- 
toire, ce qu'il faut entendre pas là. 
A signaler ce passage : 

Savez-vous comment s'appelle le 
journal officiel de lord Roberts publié 
à Pretoria, depuis l'entrée des troupes 
anglaises ? Pretoria Friend ! (l'ami de 
Pretoria); c'est délicieux ! il faut recon- 
naître que lorsque les Anglais se met- 
tent à faire de l'ironie, ils passent 
maître! J'achète le numéro frais paru 
de Y Ami de Pretoria que des gamins 
crient dans les rues. Et rien n'est 
d'une amere drôlerie comme de voir 
ces pauvres petits enfants boers réduits 
à vendre, pour gagner quelques pence, 
la feuille même où s'étalent leurs vain- 
queurs. Dans le silence de la ville 



332 



eLVjhie, les cris de Friend (car on 
n'entend que cette finale) éclatent, re- 
tentissent, se repercutent d'un ven- 
deur à l'autre, et le sarcasme de ce 
mot retentissant à travers les murailles, 
prend, dans le crépuscule d'hiver qui 
tombe, je ne sais quoi de comique- 
ment macabre, comme un glas sonné 
par un carillon. 

Firmin Rozsousle titre de Catholi- 
cisme et Américanisme, raconte les 
débats auxquels donna lieu, dans 
les milienx ecclésiastiques, « la Vie 
du PèreHecker » d'abord accueillie 
avec faveur par tous les organes ca- 
tholiques puis incriminée d'hérésie. 
L'auteur n'entre pas dans le détail 
dez discussions soulevées à ce su- 
jet, mais il explique que Y América- 
nisme n'est en définitive qu'une 
expression de la vitalité du catholi- 
cisme dans le nouveau monde, d'un 
catholicisme ne portant aucune 
atteinte aux dogmes, à la morale, à 
la discipline religieuse, mais ani- 
mant dune nouvelle vigueur et 
d'une jeune énergie le clergé. 

Revue des Deux Mondes. — 15 
Avril. — Albert Vandal décrit, d'a- 
près les journaux de l'époque, la 
conquête de Paris 'par Bonaparte 
(1799-1800). C'est l'histoire des évé- 
nements qui suivirent la journée de 
Brumaire, l'œuvre accomplie par 
les trois consuls de la première 
heure, la prépond